Chapitre 62 : paisible

C'était drôle comme une phrase ou un mot avait le pouvoir de tout changer. J'avais passé la semaine à me défâcher. J'avais été tout d'abord simplement sous le choc de sa petite annonce de vacances d'une semaine, puis j'avais été triste. Triste de la manière dont ça avait été dit, triste de la chose en tant que telle probablement aussi, simplement triste. Puis, après avoir beaucoup trop pleuré (en regardant de manière objective – pour rien), j'avais été faché. J'étais fâché d'avoir laissé quelqu'un me faire de la peine – chose que je m'étais promis qui ne m'arriverait jamais -, fâché d'accorder autant d'importance à quelque chose d'aussi banal, fâché qu'il n'accorde aucune importance à quelque chose qui me faisait de la peine – bon, objectivement je savais bien qu'il ne devait pas vraiment se douter de l'effet que ça avait eu sur moi-, fâché en repensant à l'année d'avant où il était parti presque deux semaines et où je ne savais pas exactement quand j'allais le revoir, fâché que ça ne semblât pas le déranger qu'on ne se verra pas pendant une semaine, fâché de ne pas avoir pu lui dire que s'il décidait de partir simplement une semaine de travail (dimanche au jeudi) n'ayant ainsi aucune incidence sur notre relation, cela serait tellement mieux, stressé qu'il parte une semaine et que cette semaine comporte deux fins de semaine (du samedi au dimanche), auquel cas on passerait un très long moment sans se voir, fâché qu'il n'ait pas pensé que ça pourrait me déranger (et rationnement je savais que c'était bien parce que je ne n'avais jamais rien dit qui aurait pu montré à quel point ce genre de chose me faisait de la peine, puis éventuellement me fâchaient).

Je me rappelai les premières fois où on s'était vu. Je me disais alors « tant que nous passons de bons moments, je vais continuer à le voir ». Je me disais aussi qu'il ne servait à rien de stresser à savoir combien de temps on se verrait parce que chaque moment passé avec lui était un moment précieux qui me suivrait toute ma vie. Puis, on avait arrêté de se voir. Évidemment ça m'avait fait de la peine et ça m'avait fâché, mais je me retournais vers ces mots, vers cette idée que j'avais eu la chance de le rencontrer, aussi brièvement soit-il. Et dans cette semaine, je réalisai que cette magnifique manière de penser était complètement disparue. Certes, chaque fois que nous nous voyons c'était encore des beaux moments qui me suivraient toute ma vie. Si notre relation s'arrêtait, je ne pourrais qu'en garder de magnifique souvenir; dans le peu de temps que je l'avais connu, il avait changé ma vie à tout jamais. Mais maintenant, je ne me disais plus « si ça s'arrête, ça va, j'aurai de bons souvenirs », mais plutôt « je ne peux pas entrevoir de ne plus l'avoir dans ma vie; il est une partie de toute ma vie : une partie de mon matin, de ma journée, de ma nuit, une partie de ma maison – avec les objets qu'il y laissait -, une partie de moi -avec son odeur sur moi-, une partie de mes pensées, une partie de mes envies, une partie de mes désirs, une partie de mon avenir – ou de celui que j'envisageais-, une partie de ma relation avec mes enfants, une partie de mes relations avec tout le monde – de par son influence sur mon analyse personnelle de mes comportements, une partie de mon énergie, une partie de ma motivation, une partie de mon bonheur.

C'était peut-être pour cela qu'une petite chose pouvait prendre une ampleur démesurée sur le plan émotionnel. Rationnement, il n'y avait aucun problème. Mais émotionnellement, j'avais passé une lourde semaine.

Ce fut également une semaine ou j'avais simplement le gout de complètement le rejeter de ma vie simplement pour qu'il m'empêche de le faire. Heureusement, ça n'allait pas arriver parce qu'il n'aurait 1-rien compris de moi qui décide de ne plus lui parler et 2- de son côté rationnel il n'aurait jamais pu comprendre que si jamais je m'éloignais de lui ça serait pour qu'il m'en empêche. Clairement, ce sont des pensées que seul un côté émotionnel blessé peut avoir et, heureusement, -j'osais espérer- mon côté rationnel allait toujours être plus fort et faire des choix intelligents.

D'ailleurs, je ne comprenais pas les gens qui boudaient. C'était pour moi le signe d'un côté émotionnel qui aurait surpassé la raison, ce qui n'était pas souhaitable. Par contre, j'avais quand même eu besoin de prendre un pas de recul. Un pas de recul qui m'avait presque fait arrêter de lui souhaiter bonne nuit, mais qui avait décidé autrement sous avis de R. Un pas de recul qui avait par contre permis de changer quelque peu la manière dont je lui disais bonne nuit. Un pas de recul qui avait inversé les choses, passant de moi qui dit « bonne nuit beauté » à lui qui le disait ou à lui qui ajoutait un mot après le bonne nuit. Un pas de recul qui m'avait fait constater que c'était plaisant quand son bonne nuit se transformait. Un petit pas de recul qui n'avait pratiquement aucune influence, mais qui m'avait laissé le temps de me défâcher.

En route vers chez lui, j'étais défâché à 95%. Je ne savais pas si le 5% allait rester, mais dans tous les cas c'était un pourcentage négligeable.

Sans surprise, dès qu'il me prit dans ses bras, je fus alors défâché à 99,9%. Comme toujours, c'était comme si tout devenait parfait quand il était là. Ça me rappelait à quel point j'avais besoin de lui dans ma vie, à quel point il rendait tout meilleur. En même temps, ce bienêtre ne venait pas seul, il venait aussi parfois avec ce stress quand il n'était pas là, un stress qui était au fond le stress de « et si…et si quelque chose arrivait et que je ne pouvais plus le voir, comment je ferais? »

Nous passâmes une soirée standard. Le côté sexuel dura plus longtemps qu'à l'habitude à cause de moi; il y avait des jours ou je savais que venir serait plus long. Qui plus est, il y avait eu un bon moment ou tout ce qu'il faisait était « trop intense » et je ne pouvais que m'adonner à apprécier chacune des sensations et, dans ces moments, c'était absolument impossible de venir puisque tout mon corps se concentrait sur ce « trop intense/trop parfait ».

Ensuite, nous restâmes enlacés. Comme toujours, dans ses bras, j'étais simplement bien, sans stress, calme. Puis, après un moment, il me dit qu'il se sentait paisible. Il sembla assuré que c'était le genre d'affirmation qui me marquerait et il avait bien raison. Tout sentiment positif qu'il me nommait allait toujours être quelque chose dont j'allais me rappeler. Qui plus est, c'était exactement mon sentiment du moment : paisible. En toute honnêteté, il n'y avait rien de surprenant, j'étais quand même hypnothérapeute et la chose que je répétais le plus était d'atteindre un état de calme, de paix et de relaxation profonde; c'était ce que mon énergie tendait à vouloir amener. Comme toujours lorsqu'il me disait de telles choses, j'appréciai ses mots, puis je les notai dans ma mémoire en sachant très bien que, dès le lendemain, je les écrirais pour m'en rappeler lorsqu'en aurait besoin.