Journal de bord du capitaine Giacometti. Jour 261, an 18.

Delleb est de mauvaise. Il paraît qu'elle a eu de la peine à pondre un œuf, ce matin.
Heureusement, il n'y avait aucun de ses gardes à proximité. Sinon, je crois qu'elle lui aurait pris son arme pour me tirer dessus.

En fait, j'aurais probablement préféré qu'elle me tire dessus. Une heure à l'écouter me crier dessus parce que mon rapport et les messages de Rosanna à propos d'Ilinka et de son éducation ne lui conviennent pas, c'est pire que de se faire tirer dessus.
En plus, maintenant, elle veut voir les trois Unas.
Je savais qu'elle voudrait les inspecter, mais j'aurai préféré attendre. Qu'elle soit plus... fréquentable, et aussi que j'aie le temps de les briefer un peu.

Mais bon... Je ne m'appelle pas Rosanna Gady. Je n'ai pas le privilège de pouvoir dire non à la Grande Régente.

J'espère juste que tout ça ne va pas finir en bain de sang, juste parce que quelqu'un interprète mal quelque chose...

Tom Giacometti, fin d'enregistrement.

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Quatre pas derrière les trois reptiles qui observaient la reine avec chacun un mélange différent de méfiance, de crainte et de défiance, Tom laissa Delleb mener son inspection en paix.

Penchant la tête pour mieux les détailler, elle leur tourna lentement autour, les narines palpitantes alors qu'elle les humaient.

«Ils sont comestibles, dites-vous?» s'enquit-elle finalement, sans même le regarder.

«Oui, Madame. Mais ces trois-là ont manifesté leur désir de rejoindre nos rangs.» nota-t-il à toute fin utile.

«Ksssh, je ne vais pas les vider sur place, calmez-vous, capitaine!»

Ravalant la remarque bien sentie qui lui venait, il resta coi, se balançant à peine sur ses talons, les mains dans le dos, presque au garde à vous.

Delleb les détailla encore, semblant jauger et juger, tant l'attitude docile et soumise de Doka, que la posture défiante et fière d'Arak.

«Le serviteur, c'est celui-ci, je suppose?»

Il opina alors qu'elle tendait une griffe en direction du premier.
«Le second est donc l'esclave rebelle...» susurra-t-elle avec intérêt, se retournant vers ce dernier qui, loin de baisser les yeux, fixa la reine du haut de sa bonne tête supplémentaire, un grondement sourd roulant dans sa poitrine.

Delleb rauqua son amusement face à ce défi.

«A genoux.» siffla-t-elle, son esprit tout-puissant pesant sur celui du reptile qui tressaillit, siffla, mais ne ploya pas, contrairement à Doka, qui sans même avoir été la cible de l'ordre, s'était jeté à terre.

Entre ses dents serrées, Arak grogna quelques mots. Ubris, que Tom avait gardée en standby radio afin qu'elle puisse traduire en direct les paroles du Unas – qu'il avait équipé d'un communicateur –, traduisit instantanément dans son oreillette.

C'était bien pour ça qu'il aurait voulu attendre. Il se racla discrètement la gorge.

Delleb l'ignora.

«J'ai dit, à genoux!»

Jetant de petits regards inquiets tant à Arak qu'à Doka, Koda, deux pas derrières ses congénères, semblait se demander quoi faire.

Le grand mâle, les genoux tremblants, luttait toujours contre l'ordre mental. Tout le pont semblait s'être figé, détaillant la scène.

Finalement, avec un grincement impressionné, l'antique reine se détourna, son âme toute-puissante s'éloigna de celle du reptile qui, surpris de la brusque disparition de la pression, trébucha en avant, mettant un genou à terre avant de se redresser tout de suite, grondant, les mains agitée de tics nerveux qui motivèrent les gardes royaux à s'avancer de quelques pas.

«Capitaine Giacometti, qu'a-t-il dit?» demanda Delleb, après s'être réinstallée dans son fauteuil à haut dossier.

«Qu'il a été l'esclave d'un faux dieu il y a longtemps, et qu'il ne s'agenouillera plus jamais devant personne.»

«C'est bien ce que je pensais... (Elle soupira.) Quel dommage qu'on ne puisse pas en faire un coureur. Il ferait une proie d'exception.»

Une fois encore, Tom se retint de toute remarque. La régente remarqua son malaise.

«Je plaisante, capitaine. Nous avons déjà parmi nos rangs les meilleurs coureurs qui aient jamais vécu. C'est une humiliation suffisante pour les autres reines...»

N'ayant rien de pertinent à dire, il ne répondit pas, laissant le silence s'installer.

Au bout d'un moment, Delleb – qui s'était perdue dans une contemplation marmoréenne – sembla se ranimer.

«Doka?»
«Oui, grande maîtresse?»
Elle eut un sourire satisfait face à la soumission du Unas, qui s'était attiré les regards quelque peu révulsés de ses congénères.

«Des comme toi, il y en beaucoup?»
«Des Unas, noble madame?»

«Non, des serviteurs dévoués, comme toi.»
«Oh! Oui, maîtresse! Beaucoup, beaucoup! Dans grandes fermes et grands champs des maîtres. Beaucoup! Dans maisons et dehors. Nous tout faire utile! Doka être très utile. Doka vouloir servir maître! Ancien maître méchant. Doka toujours froid et faim, et eux beaucoup faire mal. Maîtres wraiths mieux! Vous gentils. Capitaine très gentil avec Doka. Doka bien manger, et jamais frappé. Même si Doka sait pas encore beaucoup faire choses dans vaisseau, Doka va apprendre.»
Delleb eut un rauquement appréciateur.

«Capitaine, vous confirmez? Il y en a d'autres comme lui?»
«Beaucoup sont réduits en esclavage, mais comme je vous l'ai indiqué dans mon rapport de tout à l'heure, de tous ceux que nous avons libérés, il est le seul à avoir manifesté un désir de rester serviteur.»

«Dommage... Des serviteurs de leur gabarit nous seraient utiles... Ils sont... primitifs, mais assurément pas aussi stupides que des drones. Des Unas seraient une alternative intéressante pour les chantiers, et autres tâches de manutention lourde.»

Jouant des griffes sur son accoudoir, elle réfléchit.

«On pourrait peut-être en racheter, et les faire travailler pour nous quelque temps avant de les affranchir...» musa-t-elle tout haut.

Cette fois, il n'y tint plus.

«Ça fait quatorze ans que le dernier esclave a été affranchi. Vous n'y pensez pas!» objecta-t-il, couvrant la distance le séparant du Unas toujours agenouillé pour se placer devant lui.

«Pour votre gouverne, capitaine, nous avons toujours des esclaves.» siffla-t-elle, furieuse de son intervention.

Avant qu'elle ait pu se relever pour s'avancer vers lui afin de le punir de son insubordination, Zil'reyn, l'air de rien, s'interposa.

«C'est une peine judiciaire qui permet au condamné de rembourser sa dette auprès de ses victimes ou de la société.» précisa le commandant, lui faisant la leçon comme à un enfant tout en empêchant sa souveraine de venir l'éplucher vif.

«Une peine judiciaire! Pour des coupables! Les Unas réduits en esclavages dans la Voie lactée ne se sont rendu coupables d'aucun crime!» répliqua-t-il, redirigeant son ire sur le commandant, cible bien plus atteignable.

«C'était une simple réflexion de la grande régente, capitaine. Pas un ordre. Elle connaît nos lois. Elle en a élaboré une grande partie. N'outrepassez pas vos prérogatives.» grinça Zil'reyn, ravi de ce changement de cible.
«Si elle les connaît si bien, elle ne devrait même pas suggérer une chose pareille!» persifla-t-il entre ses dents serrées.

Le commandant eut un sourire mauvais.

«Capitaine, le jour où vos responsabilités dépasseront la coque de votre frégate et son demi-équipage, vous pourrez vous permettre de faire des commentaires. D'ici-là, taisez-vous. Vous n'avez aucune idée des sacrifices et de l'engagement que demande la régence d'une nation telle que la nôtre.»

Il aurait voulu répondre, mais il ne pouvait pas. Pas sans que ce soit un acte direct d'insubordination, et pire encore, sans qu'il ne se ridiculise par quelque insulte grotesque.

Voyant qu'il n'allait pas répondre, Delleb le congédia d'un geste.

«Les Unas restent ici.» siffla-t-elle alors qu'il allait leur faire signe de le suivre.

«Ils font partie de mon équipage!» ne put-il s'empêcher de protester.

«Et ils désirent devenir Ouman'shiis, ou à défaut, vivre parmi nous. Je tiens à m'assurer qu'aucun d'entre eux n'est une menace. Maintenant, dehors!»

Avant même d'avoir réalisé, il se retrouva derrière les hautes portes qui claquèrent dans son dos.

«Salope!» siffla-t-il, furieux, son autonomie retrouvée.

On ne lui rouvrirait pas les portes du pont. Il ne pouvait qu'attendre comme un chien mis dehors.

S'éloignant à grands pas furieux, il partit se poster un peu plus bas dans le couloir.
«Ubris, tu me reçois?»
«Oui, Capitaine.»

« Le canal d'Arak est toujours ouvert?»
«Affirmatif.»

«Fais-moi écouter.»

«A vos ordres. Mais il n'y a pas grand-chose. Je ne sais pas ce qu'il se passe dans cette salle, mais ils ne sont pas en train de parler.»

Il écouta, constatant avec dépit que l'IA ne mentait pas. En dehors de quelques bruits de pas ou de respirations, il n'y avait rien.

Frustré, il attendit.

Combien de temps prenait un examen télépathique? Certainement pas aussi longtemps! Finalement, après une éternité et demie, les portes s'ouvrirent pour les trois Unas congédiés, qu'il retrouva apparemment indemnes.

«Doka, tout va bien? Elle ne vous a pas fait de mal?»
«Non, maître. Grande maîtresse vérifier que nous pas traîtres. Que nous pas vouloir faire mal à Ouman'shiis. Que nous Ka nay'. Amis. Doka vouloir être Ouman'shii. Koda pas savoir encore, mais elle pas vouloir faire mal à amis du ciel. Et Arak, lui pas savoir. Mais lui pas mordre celui qui libérer lui.»

L'intéressé grommela dans sa langue rocailleuse, grincheux.

«Il dit qu'il vous aime bien, vous, mais n'apprécie pas Delleb. Il dit qu'elle ressemble trop à un Goa'uld, dans sa tête.» traduisit Ubris.

Il ne put qu'acquiescer.

«Je suppose qu'une reine wraith et un Grand-Maître, ce doit être relativement similaire en termes d'autoritarisme et d'orgueil...» répondit-il. «Et Delleb est sans doute le modèle le plus humble et bienveillant qu'on ait dans le coin... Je lui laisse imaginer le caractère de merde des autres...»

«Il pense que si votre race est aussi malfaisante, elle devrait disparaître.» statua l'IA.

Une fois encore, il ne put qu'opiner. C'était une pensée qu'il avait un peu trop régulièrement lui-même.

Le silence revint, jusqu'à ce qu'il se secoue.
«Bon, maintenant que vous avez rencontré la grande méchante Delleb, si on vous faisait visiter Oumana?» suggéra-t-il, se forçant à un certain enthousiasme.

Un fois que tout le monde eut la bonne traduction, les reptiles acceptèrent avec enthousiasme.

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Assise sur une grosse caisse, sa tablette en main, Liu supervisait le débarquement du fret de la soute quatre. L'année précédente, ils avaient ramené avec eux une demi-douzaine de transpalettes, et une famille portoricaine prête à l'exil à vie pour fuir les cartels – pour le compte desquels le père et le fils aînés avaient été caristes.
Les deux hommes avaient appris leur métier à des Oumanets, et cette année, en lieu et place d'une armée de drones masqués, elle avait eu droit au ballet élégant des engins jaunes pour vider les soutes de leurs centaines de palettes de matériel terrien, acquis avec l'argent gagné tant au travers du consortium Humana (que Rosanna Gady avait monté sur son monde natal pour servir de façade à leurs opérations, et permettre aux découvertes faites par les scientifiques qu'ils embarquaient d'être exploitées en toute discrétion sur Terre) que grâce à l'argent que payait la Confédération helvétique pour financer les séjours desdits chercheurs.

Une ultime caisse de radios FM et lecteurs MP3 sortie, elle put faire signe à la petite équipe de matelots qui attendaient sagement sur le côté.

Aussitôt, ces derniers se précipitèrent, détachant sangles et attaches pour libérer les engins de chantier de leurs entraves avant de les démarrer un à un pour les sortir de la soute, en une procession fumante et puante de pelleteuses et de rouleaux-compresseurs, qui s'éloigna en serpentant entre le reste du chargement en direction du hangar, où des techniciens modifieraient leurs moteurs afin qu'ils fonctionnent grâce à des générateurs à Naquadah – avant de les envoyer sur le dernier grand chantier en cours, sur Oumana, Grinna, ou toute autre planète en ayant besoin.

C'était toujours un peu ridicule. Chaque année, sans faillir, ils ramenaient quelques-uns de ces engins. Cinq ou six, pour une galaxie toute entière. Et pourtant, ces machines jaunes changeaient tout. Une seule de ces choses faisait le travail de cent hommes en une journée, et malgré toute la science et tout le savoir des ingénieurs wraiths, ils n'étaient toujours pas capables de répliquer de manière satisfaisante leur technologie.

Il existait bien sûr des engins de chantier wraiths, mais ils étaient plus fragiles, plus délicats, et bien plus complexes à manœuvrer que les créations terriennes.

Un des matelots lui confirma que la soute quatre était bel et bien vide, comme l'indiquait son inventaire. Liu sauta donc à terre, ordonnant que la soute en question soit nettoyée de fond en comble pendant que le gros des troupes aidait à l'évacuation du matériel, déchargé du tarmac afin de faire de la place pour le contenu de la soute deux, juste à côté – et bourrée pour sa part jusqu'à la gueule de médicaments, de matériel médical, et autres délicates machines d'analyses.