V Le profil de la Justice

Lundi 4 novembre 2002, Remus

En descendant pour dîner dans la Grande Salle avec les jumeaux, je me repasse les noms des victimes connues : Shannen Sherburne, Erminlinda Huxley, Timothy Rocade, Lucas Towler, Nelly Stimpson, Cedric Henley... Et je trouve le premier fil : aucun n'est plus avancé que la troisième année. Donc le voleur s'en prend aux plus jeunes, ce qui pose la question de la vigilance des préfets qui sont là avant tout pour protéger les petits nouveaux.

"Papa ! Papa, est-ce que tu es d'accord ?", veut savoir Iris, pendue à mon bras, avec des modulations dans la voix qui voudraient faire croire que ça fait des heures qu'elle répète la même question.

"D'accord pour quoi ?", je réponds.

"Pour qu'on aille voir les grands", elle explicite avec un geste vers la Grande salle.

"Quels grands ?", j'enquête.

"Glenys", propose Iris en désignant la table des Serdaigle où la Septième année est en train de rire avec ses camarades. Je sais que Glenys fait partie de ceux qui sont gentils sans arrière-pensées avec les jumeaux. Reste à ne pas abuser de cette gentillesse.

"Cedo", propose Kane de son côté en me montrant un autre jeune Serdaigle. Cedric Henley, dit Cedo. Il est grand pour son âge, mais seulement en Troisième année. Né Moldu, il a l'étoffe qui pourrait faire de lui un préfet dès qu'il en aura l'âge. Je le pensais déjà, mais son action dans l'affaire des vols ne fait que confirmer cette impression.

Le jeune Cedric est celui qui a révélé toute l'affaire en venant déclarer la disparition d'un pendentif en forme d'ours à Filius Flitwick, son directeur de maison. Celui qui a ainsi libéré la parole, d'abord d'autres victimes de son année dans d'autres maisons, puis d'Erminlinda Huxley - Première année à Serdaigle que je vois collée à sa grande sœur Winifred. Les autres, toutes maisons et années confondues, ont suivi, de ce que m'a expliqué Severus. Et c'est aussi un garçon habituellement gentil et patient avec les jumeaux. Et, à la différence de Glenys, il ne me semble pas qu'ils l'aient assiégé cette semaine.

"Pourquoi pas", je décide parce que j'aimerais avoir des conversations d'adultes à la grande table, sans risquer que les jumeaux n'en colportent leur propre version. "Uniquement s'il est vraiment d'accord. Il doit me faire signe qu'il l'est", je précise.

Après une course légère et bondissante, que je devrais officiellement désapprouver — je sais — Iris et Kane sont pendus à sa robe et je vois Cedric tourner son visage vers moi. Il remonte ses lunettes dans un geste réflexe qui me fait penser à Harry, que je n'ai pas vu depuis trop longtemps. Henley lève un bras avec un pouce levé quand il croise mon regard. Je peux lire sur ses lèvres de loin : "Pas de problème, Professeur."

Pendant qu'il installe les jumeaux autour de lui avec ses propres copains, je rejoins la Grande Table. Si Severus est absent, les quatre directeurs sont là et contents de me voir, je crois. Le reste du corps professoral est curieux, mais respectueux de ce qu'ils anticipent visiblement tous comme une réunion resserrée.

Fidèle à sa réputation de diplomate, Victoria Pasten qui a succédé à mon adjoint à la tête de Serpentard me demande si j'ai passé un bon week-end et si ma femme a eu un instant de repos "malgré l'actualité". Filius Flitwick, lui, se met d'autorité à ma gauche en murmurant qu'il espère que le professeur Rogue a eu le temps de me mettre au courant. Je confirme à plus haute voix, et tout le monde a l'air soulagé.

Minerva qui s'est placée à ma droite, ce qu'elle fait généralement dès que Severus n'est pas là, approuve ouvertement : "Je pense qu'il faut que nous trouvions une réponse collective rapide, Remus."

Pomona Chourave, à côté d'elle, abonde en soulignant d'un ton grave : "Toutes les maisons sont touchées, professeur Lupin."

"Mais aucune victime, a priori, n'est plus avancée que la Troisième année", je relève, en prenant place - ce qui fait apparaître, comme le veut la tradition, le repas sur toutes les tables. Je vois Cedric et ses voisins aider les jumeaux à se servir. Mes collègues ruminent ma dernière sortie en se passant les plats.

"Effectivement, ils sont tous très jeunes", confirme Minerva, les sourcils froncés, comme mécontente de ne pas y avoir pensé avant.

"Il faut comprendre pourquoi eux", je continue en me servant à mon tour.

"Vous penchez pour un élève plus âgé ?", questionne Pomona, mais je n'ai pas le temps de lui répondre.

"Est-ce que nous sommes les mieux placés pour faire cette analyse, M. le Directeur ?" s'interroge Pasten avec son inimitable ton poli, mais moins de diplomatie que précédemment.

"Vous voudriez que j'use de mes relations privilégiées avec le Bureau des Aurors Britanniques pour qu'il dépêche un enquêteur, Victoria ?", je souris. N'est-ce pas elle qui a souligné que mon épouse est impliquée dans l'enquête médiatique du moment ?

"Nous avons affaire à des vols", me rétorque la professeure d'Histoire que l'affaire a l'air d'émouvoir. "Des vols d'objets... tous magiques, à un degré ou à un autre. Je sais bien que les élèves n'auraient pas dû les avoir avec eux. Que nous pouvons toujours rétorquer ça aux parents. Mais ça reste des objets magiques qui ont été soustraits à leur propriétaire."

"Est-ce que des parents se sont manifestés ?", je m'intéresse. Il me semble que Severus l'aurait précisé dans son compte-rendu, mais il vaut mieux vérifier.

"Non, mais — le professeur Rogue a dû vous le dire — nous n'avons pas beaucoup de parents sorciers dans l'équation", souligne Flitwick. "Dans ma maison, Henley est Né-Moldu — le bijou lui a été offert par un sorcier de son village après qu'il ait reçu sa lettre. Et les petites Huxley sont de sang-mêlé, sorcier du côté d'un papa qui n'a pas l'air très présent dans leur vie, de ce que j'ai pu comprendre. Elles ont grandi essentiellement avec leur maman. Le bracelet volé venait de leur grand-mère sorcière. Offert à la réception de la lettre, là encore. Et la cadette, Erminlinda, l'a amené comme un gage de son identité sorcière, si je peux m'exprimer ainsi."

"Et les autres ?", j'interroge en me tournant vers Minerva pour commencer.

"Lucas Towler est d'ascendance sorcière, mais son propre père est un Cracmol et sa mère est Moldue. Un peu comme la petite Erminlinda, la chevalière qui lui a été volée venait de son grand-père — son propre père n'en avait jamais pu supporter le contact. Une preuve de sa sorciéritude importante pour lui. Il l'avait cachée au fond de sa malle et aucun de ses camarades de dortoir ne l'avait jamais vue en trois ans. Il a fallu que Henley se plaigne officiellement pour qu'il vienne me voir. Ensuite, Tim Rocade a osé venir me parler. "

"Pas de Cracmol ou de Né-Moldu chez les Rocade", souligne Flitwick.

"Mais Timothy est le premier à venir à Poudlard depuis des générations", argumente Minerva comme si elle en faisait le résultat d'un combat personnel. "Sa famille ne tient pas les études magiques théoriques en grande estime. C'est parce que l'enfant leur est apparu comme... particulier... par toutes les questions qu'il posait et la magie qu'il arborait, qu'ils ont décidé de l'envoyer... avec une amulette forgée par son oncle, malgré l'interdiction", elle précise.

"Le profil marche également pour mon propre cas — la mère de Nelly Stimpson est Née-Moldue", intervient alors Pasten.

"C'est le seul cas à Serpentard ?", je vérifie.

"Que je sache, Professeur."

"La petite Shannen Sherburne est Née-Moldue", souligne Pomona. "Moi aussi, je n'ai qu'un seul cas recensé. Et le bijou qui lui a été dérobé - un médaillon qui annonce la météo à venir, a été acheté par ses parents lors de leurs courses de rentrée dans une boutique de seconde main. Pas un héritage, mais un marqueur important, là encore. "

"Il faut interroger tous les enfants nés moldus ou d'un parent Moldu", je presse. "Dans toutes les maisons. Il y a peut-être d'autres vols que nous ignorons. On peut élargir à tous ceux qui semblent tenus comme en marge des autres", je rajoute en pensant à Tim Rocade.

Mes collègues opinent. Je vois à leurs regards qui se perdent dans la Grande Salle qu'ils se font une liste mentale.

"Je comprends votre idée de profil de victimes, M. le Directeur", reprend Pasten, lentement, en articulant les mots comme s'ils étaient compliqués. "Mais ce qui m'interroge profondément, c'est celui du ou des voleurs. Qui pourrait s'introduire dans chacune des maisons, être au courant de l'existence de chacun de ces bijoux ? J'ai du mal à croire qu'un élève seul, même plus âgé, puisse entrer dans toutes les maisons, dans les dortoirs même, sans être repéré d'une façon ou d'une autre..."

"Pas sans aide", ponctue Minerva.

"Une bande d'élèves plus âgés et de maisons différentes, professeure McGonagal ? J'ai encore davantage de difficultés à l'envisager !", lui répond Pasten. Je suis certain qu'elles ont déjà eu cette conversation.

"J'ai tout autant du mal à croire à des elfes", indique Filius.

Les autres opinent, convaincus de la loyauté des élèves à leur maison respective et de celle des elfes à Poudlard, j'imagine. Et la vérité est que je ne diffère pas d'eux.

"L'identité du ou des voleurs est certainement ce que nous voulons savoir, Victoria.", je reconnais. "Je ne l'écarte pas une seconde. Mais recenser tous les cas et essayer de voir où sont les points communs ne peut que nous aider à y répondre. Je tiens d'assez bonne source que c'est l'approche même du Bureau des Aurors."

Je voulais alléger un peu la tension, mais, en fait, les mines de mes collègues, se sont assombries.

"Vous parlez de l'affaire de la Justice Bafouée", imagine Pomona, rêveusement.

"Notamment. Mais ne nous égarons pas", je réponds, bien conscient que cette conversation nous emmènerait loin des enjeux du bon fonctionnement de notre école. "Je pense qu'il faut sensibiliser les préfets à la sécurité des jeunes de toutes les maisons. Je peux leur parler après le dîner", je propose. Tous acquiescent. "Je pense qu'il faut questionner tous les autres qui pourraient avoir le même profil. S'ils possèdent un bijou magique encore, il faut leur proposer de le mettre en sécurité dans le coffre de mon bureau. Il faut aussi renforcer les rondes la nuit — qu'en pensez-vous, M. Rusard ?"

"Le voleur opère la nuit, vous pensez, M. le directeur ?", balbutie notre concierge après un instant où il a paru totalement paniqué que je lui adresse directement la parole. J'ai une vague honte à devoir reconnaître à moi-même que je l'inclus peu dans les conversations générales, le laissant généralement au bout de la table qu'il choisit d'occuper quand il se joint à nous.

"C'est une autre bonne question, M. Rusard", je me force à reconnaître explicitement. "En effet, rien ne permet de le dire. Mais j'ai tendance à penser qu'un peu plus de discipline générale ne peut que faire baisser le sentiment d'impunité."

J'avoue que je m'attendais à davantage de soutien d'un concierge qui souvent se plaint de ma mansuétude sans limites. Mais il se contente d'acquiescer, sans doute gêné de l'attention de tous nos collègues qui, eux, ont plutôt l'air de me suivre.

"Ça ne nous donnera pas obligatoirement l'identité de notre voleur", remarque néanmoins Pomona.

"C'est pour cela que nous devons continuer à chercher en parallèle à en savoir davantage sur les victimes passées et potentielles", je répète faute de meilleure idée.

"Nous allons faire de notre mieux, professeur Lupin", promet Minerva et, de nouveau, tous nos collègues approuvent gravement.

Je retiens que j'espère que ça suffira.

Mardi 5 novembre 2002, Dora

"On a repris chaque cas : l'identité de la ou les victimes initiales, la date du crime ou délit de départ", j'explique à Kingsley. J'ai couvert son bureau de parchemins de ligne temporelle, de profils et de cartes en arrivant et je suis restée debout pour présenter.

Lui me regarde du fond de son fauteuil et acquiesce à chaque fois que je reprends mon souffle. "Super", il va jusqu'à m'encourager, je le vois bien.

"Et on a établi une série de faits : d'abord, les crimes que poursuit notre Justice ne répondent pas à un ordre chronologique. Le premier cas n'est pas le plus ancien", je souligne avec une certaine satisfaction. On a bossé pour avoir ce résultat. J'ai hésité à venir avec un ou deux de mes adjoints, mais j'ai pensé qu'ils méritaient de se reposer et préféré aussi ne pas avoir de public si Kingsley jugeait nos résultats insuffisants.

"Et tout ça nous dit quoi ?"

"Tout s'est passé dans un quartier réduit, on le savait déjà. Sur presque une décennie. Donc, la Justice est quelqu'un - ou plusieurs personnes - de ce quartier. Tu ne peux pas avoir cette connaissance des faits sans avoir vécu là", j'explicite patiemment.

"Ok, je te suis", il affirme.

"Et si les coupables dénoncés par cette Justice ne sont pas présentés dans un ordre chronologique, c'est que la Justice intervient plus selon des opportunités que selon un grand plan préétabli, mené systématiquement", je continue d'argumenter. J'ai un peu l'impression d'exprimer autant d'excitation que Ron ou Dikkie quand ils me ramènent un fait qui a sa place dans la ligne temporelle. Sans doute parce que celui qui m'écoute est aussi celui qui m'a tout appris.

"Ok, je vois, vous penchez pour la proximité et pour l'opportunité. Une justice à l'affut et depuis longtemps", il reformule avec quand même une petite excitation, je le connais assez pour le mesurer. Je me dis que je lui ai pas mal vendu nos résultats.

"Après, quand nous creusons les cas individuellement, nous réalisons à chaque fois que si nos services n'étaient au courant ni du crime ni du criminel, ce n'était pas le cas du quartier. Une fois qu'ils ont surmonté la réticence à passer pour une balance, la plupart des voisins nous apportent plutôt des confirmations qu'autre chose", je continue bravement. Parce qu'il y a les résultats, mais aussi les limites.

"Mais tous ces témoins n'ont aucune idée de l'identité réelle de la Justice", imagine Kingsley dans un soupir plus fataliste que critique.

"Voire, ils la défendent et la félicitent", j'abonde. "Mais certains s'en inquiètent aussi. Cette idée qu'une personne ou un groupe surveille tout le quartier, ses agissements... Tout le monde n'apprécie pas."

"Une conscience un peu lourde ?"

"Peut-être", j'admets en haussant les épaules. "Pas que ça nous donne une vraie piste sur l'identité de la justice."

Kingsley prend la ligne temporelle en main et l'observe longuement avant de la reposer.

"Si c'est vraiment quelqu'un du quartier, il doit être au courant de votre enquête. La question est : est-ce que ça va l'effrayer, lui donner envie de se terrer, ou au contraire de continuer à se moquer de nous..."

"Tu préférerais quoi ?", je m'enquiers.

"Au point où on en est, je préfèrerais un nouveau cas qui vous permette de conclure."

"Tu aimerais que la Justice fasse une erreur."

"Une phrase qu'il ne faudrait pas sortir de son contexte", il sourit.

"Est-ce que Scrimgeour va se contenter de ces résultats ?", je me force à demander.

"Ce sont de vrais résultats, Dora. Il va le reconnaître. Maintenant, qu'est-ce que tu envisages - en attendant que la Justice relève le gant ? Parce que quand on va aller le voir, quand on va aller, ensemble, lui faire un rapport demain, c'est la question qu'il va poser. Il nous attend à onze heures. Je t'invite à le noter."

"Nous deux ?", je vérifie.

"Sa demande. Ne crois pas qu'il ne me tiendra pas responsable des résultats de ton enquête. Je ne vais pas faire ton boulot, mais j'en suis responsable. Et je trouve ça normal. Je t'ai choisie. Je suis responsable de ce choix."

Je prends le temps de ruminer ces vérités et je me lance sans faire de chichis : "Maintenant qu'on a de vrais dossiers sur les affaires, je voudrais aller interviewer les coupables désignés. Ils ont peut-être des soupçons. Des éléments de signalement. Mais surtout, je veux les interroger sur le modus operandi de la Justice et chercher aussi tout ce qui peut les relier entre eux."

"C'est une bonne idée que Rufus va apprécier. Ça sera aussi pris par les juges comme un renforcement des dossiers qu'ils doivent évaluer. Je valide complètement", formule Kinsgley.

Comme il exprime rarement aussi clairement son soutien, je le regarde et il sourit. "Je sens que tu as besoin de validation."

"Ça te fait rire", je fais mine de râler.

"Sincèrement, je mesure que je t'ai filé une mission pourrie. La vérité est qu'à moins de m'en occuper moi-même, je n'avais pas d'autre choix que de te faire ce cadeau empoisonné. Je sais que c'est compliqué, casse-gueule, tout ce que tu veux. Mais je sais aussi que je peux te faire confiance. Et pour l'instant, tout me donne raison. Te dire ouvertement ça, surtout si ça t'aide, ce n'est pas cher payé pour que ce dossier trouve une conclusion positive."

"Parallèlement, une équipe va continuer le porte-à-porte et les rondes dans le quartier pour creuser ce qui se passe."

"Les policiers, ça va ?"

"Franchement, oui, Kingsley. Pickettham a choisi des gens comme lui, qui ont plutôt envie de montrer qu'ils peuvent faire preuve d'initiatives. Faut les encourager, faut les encadrer, mais ils ont une vraie expertise de la vie de ces quartiers. On ne serait pas allés aussi vite sans eux."

"Parfait, ce n'est pas ce qui va passionner Rufus, mais c'est une observation qui m'intéresse, moi." Comme je ne trouve rien à dire, il a un sourire en coin. "Je sais que tu crois que je ne m'intéresse pas à la Brigade sauf pour le maintien de l'ordre. Mais c'est faux, Dora. La question de la proximité avec la population est importante. Toute cette affaire le dit. Et tu ne cesses de me le souligner — j'ai remarqué. Les policiers auraient dû en savoir davantage parce qu'ils auraient dû utiliser leur connaissance du terrain et des gens. Et s'ils ne l'ont pas fait, c'est parce que leur hiérarchie n'a pas envoyé les bons signaux." Je continue de me taire, mais pour une autre raison. "Je sais que nous sommes d'accord", il rajoute.

"Et qu'est-ce qu'on fait pour changer la situation ?"

"On mène à bien cette affaire et, déjà, on a des arguments", il me répond.

"Ne chercherais-tu pas à m'acheter à peu de frais ?"

"Je me coltine seul toute la Division, Dora, je n'ai pas l'impression de ne pas faire ma part."

"Ah", je lâche. "Des trucs que je devrais savoir, Commandant ?"

"Hum... ton petit copain Carley a du mal à laisser grandir les autres en ce moment... mais j'ai envoyé Tanya seule à Paris... C'est bien ce que tu voulais ?"

"Oui", je reconnais. J'hésite et je pose la question qu'il faut poser : "Il a protesté ?"

"Non. Il a essayé de me vendre une alternative dans laquelle il était celui qui allait à Paris. J'ai dit qu'en ton absence, j'avais besoin ici de tous les autres lieutenants. Et que Tanya avait suffisamment d'expérience. Et qu'elle serait une bonne approche, moins conflictuelle, comme tu l'avais souligné. Et qu'il serait temps plus tard qu'il s'associe ou que j'y aille."

Je pèse toute cette stratégie, les yeux dans les yeux chocolat, calmes, de mon chef et ex-mentor. "Comme ça, je suis la méchante et tu peux même lui piquer les lauriers", je finis par commenter.

"Ou tu es soutenue par moi et il doit apprendre la patience. Et s'il montre qu'il apprend, il ira à Paris", il contre.

"Aussi", j'admets. "Et tu penses qu'il a opté pour quelle traduction ?"

"Il te le dirait peut-être à toi. Là tout de suite, il a coaché Tanya avant son départ et serré les dents. Et j'ai apprécié."

Quand je sors du bureau de Kingsley, il ne reste pas grand monde dans la Division de Londres. Je repasse à mon bureau pour regarder si j'ai des messages. Je suis en train de les trier quand la voix de Carley m'annonce sa présence dans mon dos.

"Tu es seule", il remarque en guise d'introduction.

Je me retourne pour regarder un de mes plus vieux copains dans les yeux. Il cille à peine.

"Je suis venue faire mon rapport à Shacklebolt", je précise sans doute inutilement.

"Seule", il souligne.

"Les autres ont du boulot", je prétends alors que je les ai tous envoyés chez eux. Il est même possible qu'un de ses subordonnés lui ait dit.

"Ça avance ?", il s'enquiert.

"On précise notre terrain d'enquête. On réduit le champ des possibles. Méthodiquement. Merci de ta sollicitude", je maintiens la distance. Parce que je ne dois ni m'énerver ni devenir personnelle sans savoir ce que lui a en tête en venant me voir.

"Runeson et Weasley, ça va ?"

"Ils te manquent tant que ça ?", j'ironise sans doute un peu bêtement. Si tout allait bien entre nous, ça ne prêterait pas à conséquence. Mais tout ne va pas bien. Alors, oubliant mes résolutions précédentes, je décide de chercher les ennuis. "Ah, c'est vrai, Tanya est partie se promener."

"Shacklebolt t'a dit."

"Effectivement", je confirme en affrontant son regard.

"T'es sans doute contente qu'il t'ait donné raison", il lâche en faisant de son mieux pour ne pas s'emporter, je le vois bien.

"Je suis contente que Tanya ait une chance de montrer ses capacités. Je pense qu'elle le mérite et que c'est une bonne approche diplomatique de ne pas envoyer de trop haut gradé. Tu le sais déjà. Rien de personnel si tu veux bien l'entendre."

Carley soupire, croise les bras et affirme, avec ce ton qui généralement me fait rire et lui pardonner : "Tu es fâchée."

"Agacée, mais j'ai l'impression que c'est réciproque", je tiens néanmoins bon.

"Je ne suis pas certain que j'aie le luxe de pouvoir me plaindre", il prétend. "Plutôt sûr du contraire."

"Qu'est-ce que j'ai encore fait ?", je soupire à mon tour.

"Rien de particulier", il admet. "J'imagine que je dois accepter que tu sois celle que Kingsley écoute."

Je ne demande pas s'il me répète là l'avis de Dawn. Ça me paraît quasi certain, en fait. Je ne cherche pas non plus à minorer ma proximité avec Kingsley. Ou à exprimer mes doutes. Tout ça ne nous mènerait nulle part, je m'en convaincs rapidement. Reste à essayer une forme de sincérité.

"Et qui penses-tu que j'écoute, moi ?", je questionne plutôt.

"C'te bonne blague", il prétend, mais j'ai vu la brève lueur d'espoir dans ses yeux.

"Carley, sérieusement, tu crois que j'oublierai un jour tout ce que je te dois ? Tu crois que je sacrifierais facilement notre amitié ? Je croyais que tu pensais que j'étais la meilleure face publique d'un mouvement de réforme qui me dépasse", je lui rappelle, de ma voix la plus calme. Mon cœur, lui, fait ce qu'il peut.

"Tu dis ça comme si nous avions une... entente... sur la fin comme sur les moyens."

Je décide que c'est le moment d'être plus claire encore. Je prends ma baguette qui était sur mon bureau et je jette la bulle de silence que j'aurais dû lancer plus tôt. Ou lui. Il fait de son mieux pour ne pas commenter.

"Avons-nous une entente sur la fin, Carley ?", je le presse.

Il hésite. Essaie le silence. Renonce.

"Sans doute. On pourrait en discuter les détails... mais oui, dans les grandes lignes..."

"Je suis prête à discuter des détails", je promets.

"Comme ça, tu n'as pas l'air spécialement disponible", il ironise.

"Si je survis politiquement à une enquête dans laquelle il faut que je m'impose à la Brigade, que je convainque Scrimgeour d'être la solution, alors que la plupart de ses conseillers ont des comptes à régler avec moi et où je suis peut-être le pion qu'on sacrifiera si les résultats ne sont pas là", je précise obligeamment. Ça me fait un bien fou de le dire.

Je vois dans ses yeux qu'il mesure mes craintes et mes questionnements.

"On aurait tort d'être jaloux à t'entendre."

"Certainement. La bonne carte à jouer serait de profiter que je ne suis pas là pour montrer combien on est un bon chef d'équipe." Il lève les yeux au ciel. "Ce n'est pas moi qu'il faut convaincre de ça, Carley."

"Kingsley ? Il m'a dit lui-même qu'il trouvait mon intérêt pour la coopération policière à l'échelle européenne rafraîchissant et motivant." Il a levé le menton pour m'affirmer ça, comme pour me mettre au défi de dire le contraire.

"Certainement", je ponctue parce que je pense que ça ressemble à la fois à une formulation de Kingsley et à une opinion qu'il pourrait avoir. "Mais je crois savoir qu'il t'a dit aussi que c'était un objectif au mieux de moyen terme, qui devrait attendre que des urgences politiques plus locales aient trouvé une heureuse conclusion..."

"Il t'a répété ça ?", il questionne incrédule. "Il s'enregistre ou quoi ?"

"L'aspiranat et des années d'interactions, crois-moi, je pourrais faire ses petits discours de chef à sa place, au moins sur la forme. Et puis, Kingsley n'est qu'une partie de ceux qu'il faut convaincre", j'insiste suivant mon fil. Je vois bien que j'ai son attention pleine et entière et je continue donc : "Prendre Lytton en otage de ton agacement envers moi, tu crois que tout le reste de la Division en pense quoi ?" Il détourne les yeux. "Même Kahn a décidé d'être plus sympa que toi", je rajoute.

"On aurait tort de penser que tu es tellement ailleurs que tu ne sais rien, c'est ça ?", il questionne amèrement. Mais il n'a pas réfuté.

"On aurait tort de penser que ce que je veux est autre chose que notre réussite collective", je tente en me demandant si je dois être plus explicite.

"Un Auror qui se plante, c'est toute la Division qui se plante ?", il propose avec un regard exaspéré, contrebalancé par un sourire en coin.

"Je vois que toi aussi, on te raconte", j'approuve. Toujours faire confiance à Charity pour faire circuler l'information, j'imagine sans peine. Et pour le coup, je ne lui en veux pas.

"Tu vas bosser toute la nuit ?", demande Carley sans commenter.

"Non, je crois que m'offrir un vrai dîner et une vraie nuit seront de meilleurs choix", je réponds. "J'ai déjà renvoyé tout le monde chez soi."

"Remus t'attend ?" Ça a pris des années, mais mes amis arrivent à parler de mon mari par son prénom. La plupart du temps.

"Poudlard est trop loin."

La distance physique entre Londres et Poudlard semble prendre toute la place entre nous.

"Tu viendrais dîner ? Parler du bon vieux temps ou de long terme ?", il tente finalement, me prenant un peu par surprise. Presque, je venais de me résigner à ce qu'on en reste là. "Dawn serait... rassurée...", il va même jusqu'à ajouter.

"Avec plaisir", je souris.

Il sourit aussi, et c'est une belle chose.