« Tu sais, j'ai déjà dit que c'était pas grave. Maintenant qu'on a un nouveau vase… »
« Peut-être que ça ne t'embête pas, mais Boruto, lui, a l'air d'y tenir. » lui répondit Kawaki.
« Bah, je suis pratiquement sûr qu'il a oublié maintenant. Tu m'as sauvé cette fois-là avec papa. Ça lui suffit. » répondit Himawari en scrutant avec attention l'avancement de la réparation.
Contrairement à ce qu'on aurait pu croire, il était plutôt consciencieux, ne posant que rarement plus d'une pièce ou deux à la fois. Un travail de longue haleine, mais nécessaire.
« De toute façon, je n'ai pas vraiment mieux à faire. » lui répondit l'adolescent en s'arrêtant là pour aujourd'hui.
Il referma le tube de colle et laissa son travail sécher.
« T'as pas des amies ou un frère à embêter ? » lui demanda le bicolore en prenant place sur son éternel canapé.
« Boruto est avec ses amis dehors. » répondit-elle. « Ils font des trucs de grands. »
Des trucs auxquels elle n'était de toute évidence pas conviée.
« Tu dois pas louper grand-chose… » commenta seulement Kawaki en s'étirant.
« Et toi ? » lui demanda-t-elle. « Pourquoi tu ne les as pas rejoints ? »
« Pourquoi je les rejoindrais ? » lui demanda-t-il du tac au tac.
Il était vrai que sa relation avec Boruto s'était améliorée, et qu'il semblait s'être plutôt bien intégré avec les autres enfants du village. Mais bon, pas au point de passer ses journées avec eux non plus. Dans les faits, ils n'avaient pas grand-chose en commun.
Leur principal passe-temps, quand ce n'était pas s'échanger des cartes ou se plaindre de leurs parents, c'était de dire des bêtises.
Clairement, trois activités qu'il maîtrisait mal, bien que la deuxième puisse entrer dans la troisième catégorie.
Les cartes, hormis celle du septième, il n'en avait clairement pas grand-chose à faire. Et débiter des âneries, très peu pour lui. De toute façon, il n'était pas du genre très bavard.
« Et toi ? T'as pas des potes de ton âge ? » finit-il par lui demander franchement.
Elle haussa les épaules.
« Ça veut dire quoi, ça ? Non ? Que tu t'en fiches ? Ton père a l'air connu, ça devrait pas manquer d'opportunistes autour de toi… »
Elle se contenta de ne rien répondre.
La vérité, c'est qu'elle était encore jeune, et qu'en ne mettant pas les pieds à l'académie ninja, il lui était difficile de se tisser des liens avec les autres enfants de son âge.
Mais ça, elle ne lui dit pas.
« Enfin, c'est pas mes affaires après tout. » rétorqua-t-il avant de se mettre en position pour faire la sieste.
« Tu dors… ? »
« J'aimerais. »
« Tu voudrais pas jouer avec moi ? » demanda la plus jeune.
"Pas vraiment" fut sa première pensée. Mais il essaya de se montrer plus agréable que ça.
« Ça dépend ce que tu entends par "jouer", » répondit-il, las, en se redressant.
« J'ai… J'ai des poupées… »
« Non. »
« Bon alors, j'ai des crayons… »
« Je sais pas dessiner non plus. Prochaine activité. »
« Je peux t'apprendre ! » sembla-t-elle enthousiaste.
« Qui a dit que j'avais envie d'apprendre ? »
Et puis, il avait beau ne pas savoir, il pensait quand même avoir un niveau sensiblement meilleur qu'une enfant de sept ou huit ans.
« Oh allez, s'il te plaît ! En plus, tante Hanabi et grand-père vont venir manger ce soir. Je veux leur faire un dessin. »
Kawaki tiqua. Qui étaient encore ces gens ?
« Rien ne t'empêche de dessiner… Mais sans moi. »
Elle finit par insister, et l'adolescent, de nature plus conciliant qu'en apparence, céda. Après tout, il y avait pire comme activité que de rester assis à gribouiller.
L'enfant ne s'absenta pas bien longtemps, juste le temps de chercher sa mallette créative et de revenir.
À même le sol, elle disposa ses affaires et un pavé de feuilles de brouillon.
« Tiens, » lui tendit-elle.
« Et je suis censé faire quoi de ça ? »
« Bah, dessiner ! »
La belle affaire.
« Oui, mais quoi exactement ? » lui demanda-t-il, pas plus emballé que ça par la perspective du projet.
« Je sais pas, ce que tu veux. Moi, j'aime bien dessiner ma maison, ma famille, ou encore des fleurs ou des animaux. »
Il l'arrêta avant qu'elle ne se mette à compter sur ses doigts pour étoffer la liste.
« C'est bon. Je vais te gribouiller des fleurs, j'ai compris… »
Ce n'était pas franchement comme s'il pouvait dessiner les autres thèmes de toute façon. Ou plutôt, il n'en avait pas spécialement envie.
Et il retira ce qu'il avait dit : il pouvait être encore plus mauvais qu'une enfant de huit ans.
« C'est quoi ça ? » demanda-t-elle en pointant une étrange forme géométrique.
« Les fleurs qu'il y a dans le jardin. » expliqua-t-il en pointant de la tête la fenêtre.
La fillette partit dans un fou rire.
« Pourquoi les pétales sont toutes triangulaires comme ça ? »
À vrai dire, il n'y avait pas que les pétales qui formaient des angles vifs. Tous les traits semblaient assez biscornus et maladroits.
« Quoi ? »
« T'as une façon bizarre de tenir ton crayon en plus… » remarqua-t-elle.
Bon, elle n'était pas une experte en calligraphie, mais elle constatait quand même que ni son entourage, ni elle-même ne tenaient un crayon de cette manière. Ou, en tout cas, on lui avait appris à ne pas le faire ainsi.
« Qu'est-ce que ça peut bien faire… » rétorqua-t-il seulement.
« Si tu écris comme ça, tu vas faire des taches… »
Il leva les yeux au ciel.
« Eh bien, c'est un problème en moins, je ne sais pas écrire. » haussa-t-il les épaules en gribouillant des kunai sur les angles de sa feuille.
La petite fille sembla très surprise. Kawaki était encore plus grand que son frère. Cela lui semblait inconcevable qu'il ne sache pas écrire. Tous les grands savaient écrire !
« Comment c'est possible ? » demanda-t-elle.
« Personne ne m'a appris, c'est tout. » répondit-il comme si c'était évident.
Pour commencer, son instruction avait commencé plutôt tard, son père préférant l'envoyer travailler plutôt que de l'instruire.
Quant à Jigen, il s'était contenté de lui apprendre les rudiments. À savoir quelques kanji très basiques et les bases de la lecture et l'écriture, histoire qu'il ait une certaine autonomie, même très précaire.
De toute façon, un sacrifice n'avait pas vraiment besoin de savoir lire ou écrire, pas vrai ? Alors pourquoi s'embêter ?
« Et papa et maman le savent ? »
« Je ne pense pas, et franchement, ça m'arrange. Quand je te vois étudier avec ta mère, je trouve ça franchement chiant. » lui avoua-t-il avec grande honnêteté, pendant que ses gribouillis devenaient plus obscurs et vifs.
Il n'avait aucune envie de passer des heures sur une chaise à écrire en boucle des mots ou des textes abrutissants.
Des motifs tribaux commencèrent à orner la page.
« Ah. » Ce fut la seule réponse de la petite fille avant qu'elle ne lui tende une nouvelle feuille vierge.
« Quoi ? Me dit pas que je dois recommencer ! »
« Tu as gribouillé sur l'autre, et en plus ça manque de couleur… » commenta-t-elle, exigeante.
Elle voulait offrir quelque chose de propre et soigné, elle !
« Ce n'est pas vraiment ce qu'on a convenu… » lui rappela-t-il. Initialement, il lui tenait juste compagnie. Déjà qu'il acceptait de se faire humilier gratuitement par une enfant, il n'allait pas en plus y participer activement.
« Oh allez !!! S'il te plaît ! C'est drôle ! »
À noter qu'elle avait bien dit "drôle" et non pas "beau". Il se retint de tiquer.
« C'est ridicule. Je ne sais ni dessiner, ni quoi dessiner ! »
Il n'aimait même pas ça, d'abord.
« Choisis un truc que t'aimes. N'importe quoi. »
Un truc qu'il aimait ?
Mais qu'est-ce qu'il aimait ?
Aussi risible que cela puisse être de l'admettre, Kawaki n'était pas particulièrement sensible aux beautés que la vie offrait de manière générale. Les paysages et ces conneries du genre lui passaient bien au-dessus de la tête. Pareil pour les concepts abstraits ou matériels. De manière générale, beaucoup de choses le laissaient de marbre. Notamment parce qu'il voyait toujours l'envers du décor.
Les fleurs finissent par faner, les animaux meurent, les beaux paysages sont ravagés par les guerres ou l'exploitation humaine.
Rien ne perdure de manière générale. Absolument rien. Alors non , il n'y voyait pas l'intérêt d'y accorder de l'attention.
« Désolé, il n'y a rien qui me vient à l'esprit, » lui répondit-il en déposant son crayon.
« Menteur. Tu aimes bien papa ! Tu peux le dessiner. Moi je dessinerai maman et Boruto… »
« N'importe quoi ! »
D'un seul coup, Kawaki se sentit… embarrassé ? Comme s'il avait été surpris en train de faire quelque chose de honteux, presque mis à nu. Non, il n'aimait pas le septième ! À la rigueur, il le tolérait et le respectait beaucoup, mais… mais ça s'arrêtait là !
« Tu dis ça mais t'as l'air tout gêné, » rigola-t-elle.
« Évidemment, tu débites des bêtises ! » se défendit-il.
« On dirait Boruto… Lui aussi il réagit tout pareil. C'est notre papa, c'est normal de l'aimer, » répondit-elle.
Il se retint d'apporter un commentaire.
« C'est peut-être votre père, mais ce n'est pas le mien. »
Il n'avait pas à éprouver ce genre d'affection pour lui. Et puis, de façon générale, le mot "père" avait pris une connotation plutôt négative chez lui. Donc non, et heureusement, Naruto ne se rapprochait en rien de la définition de "père" qu'il avait toujours connue jusque-là.
« Ah… Pourtant, quand il parle de toi, il te présente comme son fils. » lui apprit l'enfant de sa douce voix innocente.
Le garçon resta muet de longues secondes, n'arrivant plus à détacher son regard de la feuille de papier.
Son cœur agissait bizarrement. C'était à la fois très désagréable et… un peu plaisant ? Non, il ne savait pas. Il ne comprenait pas trop. Là, maintenant, il avait juste très envie de se cacher, comme s'il était sur le point de mourir de honte.
« Quoi qu'il en soit, je ne vais certainement pas dessiner son portrait ! Je ne suis plus un enfant, » dit-il en se levant.
« Dessiner le portrait de qui ? » demanda le principal intéressé en entrant dans la pièce.
Évidemment…
« Personne ! Je vais aider Hinata à mettre la table, » répondit-il précipitamment.
Et sans plus attendre, il prit ses jambes à son cou.
« Depuis quand il aide à mettre la table ? » demanda le septième, curieux. Surtout que ce n'était pas encore l'heure de manger…
Himawari haussait les épaules.
Décidément, ce garçon était parfois bien curieux.
« Tu ne descends pas ? »
« Sans façon, » rétorqua l'adolescent.
« C'est un peu dommage, sachant que tu as aidé à préparer le dîner avec Hinata. »
« C'est un dîner en famille, alors je ne pense pas y avoir ma place. » lui répondit-il simplement, en regardant pensivement le plafond.
« Ce n'est pas plutôt une excuse pour cacher ta timidité ? » lui demanda Naruto. « Ils t'intimident ? »
« Pas du tout. »
Naruto rigola.
« Tu devrais. Moi, dîner avec la belle-famille me met toujours un peu mal à l'aise. En particulier beau-papa. » lui avoua-t-il.
Kawaki sembla tout à coup intrigué.
« Pourquoi ? C'est une ordure ? »
« Nan, pas du tout, » le rassura le plus âgé en s'asseyant à ses côtés. « C'est un homme très avenant avec ses petits-enfants. C'est juste que… »
Comment expliquer ça à un adolescent sans entrer dans les détails…
« Je pense que tu comprendras le jour où tu auras une petite amie. » finit-il par dire.
Il se retint de grimacer. Cette idée ne lui semblait pas particulièrement plaisante.
« Ou un petit ami. » s'empressa-t-il d'ajouter. « Dans le fond, ce détail n'a pas vraiment d'importance pour illustrer ce que j'essaye d'expliquer... » avoua-t-il.
« C'est bon, c'est bon ! Je veux pas en savoir plus, » finit par dire Kawaki, agacé.
Le septième sembla amusé. Il posa une main sur sa tête.
« Allez. Viens maintenant. Ils ne vont pas tarder à arriver. »
« J'ai déjà dit que je ne descendrais pas. » se répéta Kawaki.
« Pourquoi… ? Et n'ose pas me ressortir cette excuse ridicule… Tu fais partie de la famille, Kawaki. N'en doute pas, jamais. »
Il détourna la tête.
Voilà qui recommençait à faire chauffer ses joues, gêné.
Peut-être bien que Naruto avait raison, et qu'il était intimidé ou cherchait à éviter quelqu'un.
Mais ce n'était certainement pas les invités.
