« Tu veux faire une partie de Gemaki, Kawaki ? »
« Sans façon, merci. »
Shikadai haussa les épaules, laissant Boruto s'installer en face de lui pendant qu'Inochi lui cédait la place.
« Marre de perdre ? »
« Il y a de ça. » répondit honnêtement le plus âgé, accoudé à la rambarde en dévisageant le plus jeune.
« Il n'y a pas à être mauvais perdant comme ça… » soupira le blond.
« Ce n'est pas comme s'il y avait une grande gratification à gagner, non plus. » lui avoua-t-il platement, presque acerbe.
« Il a pas tort. On joue à chaque fois qu'on se voit. N'importe qui commencerait à se lasser. » rétorqua Shikadai en préparant ses cartes.
« Et qu'est-ce que tu proposes de mieux ? »
« Chais' pas. Je dis juste que je comprends Kawaki, rien de plus. » rétorqua Shikadai. « En plus, étant plus âgé que nous, il a probablement passé l'âge de jouer au Gemaki. »
« Vous pourriez arrêter de parler comme si j'étais pas là ? » intervint le concerné.
« Bah tiens, puisque tu t'ennuies, dis-nous comment tu t'occupes, toi ! » lui demanda le fils d'Ino, curieux.
« Comment je m'occupe… ? »
Il sembla réfléchir quelques instants.
« Je sais pas. Je fais des trucs… » leur répondit-il de manière évasive.
On se tourna vers Boruto, qui ne répondit que par un haussement d'épaule.
Non, en dehors de leurs entraînements, il ne savait pas ce que fabriquait Kawaki pour tuer le temps. Probablement qu'il devait s'occuper d'Hima, ou aider sa mère à faire le repas ou le ménage.
Enfin des trucs du genre, probablement.
Il lui avait prêté sa console un temps, mais il ne sembla pas plus intéressé que ça par l'appareil. C'était décidément un adolescent assez curieux, pour ne pas dire un peu bizarre.
« Et quel genre de truc exactement ? » plaisanta Inochi en le taquinant. « Le genre qui se fait en regardant certains magazines ? »
« Je vois même pas de quoi tu parles… » lui répondit honnêtement Kawaki, lasse.
« Oh allez, fais pas le timide ! On le fait tous ! C'est quoi tes préférences ? »
Il lui donna un coup de coude.
Le plus âgé arqua un sourcil avant d'envoyer un regard à Boruto, dans l'espoir que lui l'aiguille un peu sur ce qu'essayait de lui raconter son pote.
« Laisse tomber, Inochi. C'est gênant. » finit par intervenir le fils du septième en déposant une carte pour contrer celle de Shikadai.
« Ça va, on est entre gars. On peut plaisanter… »
Oui, probablement, mais peut-être que le moment était mal choisi. Eux se connaissaient depuis longtemps, mais on ne pouvait pas vraiment en dire autant de l'aîné du groupe.
« Dis-moi, toi qui es si bavard, t'as qu'à nous dire à quoi tu penses, toi. » ajouta l'adversaire de Boruto en déposant à son tour une carte.
« Bof, à pas grand-chose. » admit-il. « Je fais ça parfois sous la douche, ou au réveil quand j'ai pas le choix. »
« Ah ouais, trop chiant quand ça arrive le matin... » admit-il, repensant à ses expériences personnelles. « Et je parle même pas du risque que ma mère débarque pour me lever. »
« Peut-être que si tu te levais enfin tout seul, ça n'arriverait pas. » rigola Boruto.
« Je comprends pas… De quoi vous parlez exactement depuis tout à l'heure ? » finit par demander Kawaki, un peu confus et curieux.
Était-ce une sorte de jeu ? Une coutume particulière du village ?
« Bah, de se branler. » répondit Inochi amusé, dans une gestuelle obscène pour mimer la pratique.
« Arrête, t'es con ! » rigola Boruto en lui envoyant une de ses cartes à l'arrière de la tête.
Kawaki, lui, sembla franchement écœuré et effaré.
« Quoi, pourquoi tu fais cette tête ?! Fais pas comme si ça t'arrivait jamais… »
« Non. Je confirme : ça ne m'arrive jamais. » lui répondit-il durement, sans la moindre hésitation.
Jamais il ne ferait un truc pareil. C'était parfaitement dégueulasse et immonde. Le simple fait d'y penser le mettait d'ailleurs très mal à l'aise.
« Parce que tu crois vraiment qu'on va te croire ? » soupira son interlocuteur. « Pas à nous, Kawaki… »
« Je m'en fiche complètement que vous me croyez ou non ! Je vous cite juste un fait. Je fais pas ça ! »
Les trois garçons se tournèrent vers lui, un peu surpris. Soit il mentait, et plutôt bien, soit…
« Quoi ? »
« Rien, c'est un peu… étrange, tu ne trouves pas ? » finit par lui avouer Shikadai. « Je veux dire, tu es plus âgé que nous, alors j'avais pensé… »
« Je vois pas ce qu'il y a d'étrange ! » se défendit-il.
« Bah, je sais pas trop… À l'école, ils ont dit que c'était normal et signe de bonne santé. »
« T'essaies de dire que je suis malade ? »
Ce serait la meilleure, ça, tiens ! Mais surtout, impossible. On l'avait tellement traficoté qu'il était à peu près sûr d'être en meilleure santé qu'eux.
« Non. Je dis juste qu'on ne grandit probablement pas tous au même rythme. » conclut-il. « C'est tout. »
Il ne voulait pas l'offusquer, et de toute manière, ce sujet n'avait aucune importance. Il finit par reprendre sa partie de cartes calmement, pendant que Kawaki semblait maintenant véritablement contrarié.
Finalement, le plus âgé se leva, prétextant la fatigue pour rentrer.
Mais au plus profond de lui, des interrogations avaient commencé à germer. Est-ce que c'était lui qui avait vraiment un problème ? Ou alors c'étaient juste les autres qui racontaient n'importe quoi ? Et puis pourquoi tout le monde semblait tellement obsédé par le sexe ?
Lui, ne voyait là qu'une activité lubrique, sale, et violente. Terriblement violente. Comment tirer de la satisfaction ou du plaisir d'une chose pareille ?
Sentir la peau poisseuse et transpirante râper contre la sienne. Presser, écraser, coller. Toucher, frotter.
Accepter d'être vulnérable. Se laisser malmener.
Ça lui filait la nausée.
Il se dépêcha d'ouvrir la porte de chez lui et fut accueilli par Hinata, un peu surprise de son retour.
« Kawaki… ? Tu rentres tôt aujourd'hui. Boruto n'est pas avec toi ? »
Il repensa à l'odeur du sperme. À sa texture, blanchâtre, poisseuse, épaisse. À son goût immonde, à cette façon qu'elle avait de rester longtemps encore sur la langue et de diffuser partout dans son palais.
Des sueurs froides lui coulèrent.
Ça fait mal ?
Un violent haut-le-cœur le prit.
Il eut juste le temps de rouvrir la porte pour se pencher en avant et vomir sur les marches en pierre de l'entrée.
« Kawaki ! »
La mère accourut à ses côtés, laissant temporairement de côté sa bassine de linge propre.
« Est-ce que tout va bien ? »
Elle lui frotta doucement le dos, bienveillante et soucieuse de son état.
« C'est le repas de ce midi qui ne passe pas ? Tu digères mal quelque chose ? »
Elle sembla réellement inquiète, alors il la rassura, parce qu'elle ne méritait pas de se ronger le sang pour lui.
Il essaya de reprendre son souffle et profita d'un instant de répit de la part de son estomac pour s'exprimer.
« Nan… J'ai juste forcé sur les Taiyaki. »
Un mensonge aussi innocent que grossier, mais qu'importe.
Un nouvel haut-le-cœur revint, bien que moins violent. Il essaya de viser plutôt le gazon cette fois, histoire de ne pas retapisser toute l'entrée.
« J'espère que ce n'est pas une recrudescence de gastro. » songea-t-elle.
Il était vrai que ces derniers temps, le virus avait tendance à ressurgir, notamment dans le jardin d'enfants. Qu'il ait fini par gagner leurs familles ne serait même pas étonnant.
« Nan, je te dis que ça va… » lui assura-t-il.
De toute façon, ce n'était pas comme s'il pouvait véritablement tomber malade. Il ne savait même pas s'il pouvait encore être considéré comme véritablement humain. Il se régénérait plus vite que ses congénères, ne tombait même plus malade.
Ou plus aux « dernières nouvelles ». Il ne savait même plus à quand remontait la dernière fois où il avait attrapé la grippe. Remarque, un bon sacrifice ne pourrait pas être un bon sacrifice s'il venait à mourir de la moindre maladie insignifiante.
Il ne pouvait pas rester un être fragile, imparfait.
Parfois, il méprisait sa condition. Il avait l'impression qu'on lui retirait le peu d'humanité qu'il lui restait.
Il prit une profonde inspiration, essuya la sueur qui perla sur son front et se redressa, un peu plus soulagé.
D'une certaine manière, ce poids sur l'estomac s'était enfin levé.
« Je vais chercher de quoi nettoyer… » déclara-t-il entre les dents.
« Oh, nan, ne t'embête pas avec ça ! » Le rassura-t-elle. « Je vais le faire. En plus, c'est dans le jardin, ce sera rapide. Monte plutôt te doucher et te changer. La salle de bain est rarement libre aux alentours du dîner. »
Elle sourit.
« C'est bon. Je suis grand, je peux m'en charger. » insista-t-il.
« Mais enfin, regarde-toi, tu es pâle comme un linge. »
Elle leva la main, et Kawaki, malgré lui, amorça un mouvement de recul, se protégeant avec ses bras.
Maintenant qu'il y pensait, c'était un peu stupide. Elle n'aurait jamais pu lui faire mal, pas avec cet angle, ni en n'y mettant aussi peu d'élan.
« Je… je suis désolée ! Je voulais juste vérifier si tu avais de la température. » s'excusa-t-elle, confuse que son geste ait pu être si mal interprété.
Il abaissa les bras. Lui-même le savait, mais il ne l'avait pas fait consciemment. Il avait agi sans réfléchir, comme un réflexe.
Pour se protéger.
Ses mains regagnèrent le long de son corps, et il nia doucement.
« N-non, je n'ai pas de fièvre. »
Elle sembla soulagée de l'entendre.
« Oh, très bien. Monte un peu te reposer dans ce cas. »
« Mais-… »
« C'est bon. Je m'occupe de tout, » le rassura-t-elle en insistant. « J'arrive dans quelques instants. »
Il finit par céder et monta à l'étage s'enfermer dans sa chambre. Maintenant qu'il en avait une, il comptait bien en jouir pleinement.
Il y avait quelque chose de terriblement rassurant à avoir « une pièce à soi ». Une pièce dédiée à sa propre personne, comme un sanctuaire, où personne ne pouvait entrer sans son approbation.
Factuellement, c'était faux. Il ne s'agissait que d'une bête porte en bois et d'une serrure tout aussi simple. N'importe qui, avec un bon coup de pied, pouvait la faire sauter sans le moindre souci.
Cette chambre ne pouvait pas être le lieu le plus sûr du monde.
Et pourtant, jamais il ne s'était senti plus en sécurité ici que partout ailleurs. C'était son espace, son jardin secret. Quand il ne supportait plus la présence d'autrui, il se réfugiait ici, et on ne venait pas le chercher. Quand il voulait entreposer ses biens, il le faisait là, parce que oui, on le laissait posséder. Avoir, obtenir, des choses à lui.
On toquait avant d'entrer. On lui laissait avoir de l'intimité, être un être à part entière et non pas une "possession" de quelqu'un d'autre. Il avait le droit de refuser, d'accepter.
Il se réfugia dans son lit et ramena ses jambes contre lui.
Cette sensation bizarre recommençait. Juste là, dans sa poitrine et dans son ventre. C'était chaud, étrange et le mettait un peu mal à l'aise. Pourtant, il ne saurait pas dire si c'était vraiment désagréable.
Il posa son menton contre ses genoux et laissa ses joues et ses oreilles brûler, la chaleur les gagnant.
Est-ce que c'est ça avoir une "mère" ?
Il ne savait pas. Il n'avait jamais connu la sienne, ou alors n'en avait plus souvenir. Dans tous les cas, son père n'en avait jamais parlé.
Il lui était arrivé de penser que si il en avait eu une, sa vie aurait été moins pénible. C'était une certitude qui avait disparu en grandissant. Sa présence n'aurait rien garanti du tout.
Son père aurait probablement juste fini par passer ses nerfs sur elle. Exactement comme pour son propre cas. Peut-être même que c'était ce qui s'était passé.
La pauvre femme, voyant le fou, avait dû fuir. Si c'était vrai, il regrettait seulement qu'elle ne l'ait pas emmené avec elle.
Ou alors elle était morte. Peut-être même qu'il l'avait tuée, qui sait ? Ou alors il n'avait jamais été son fils et juste un bâtard retrouvé dans la rue.
Ceci expliquerait bien des choses. Finalement, bien heureusement qu'il n'a jamais eu de mère. Il lui aurait été difficile de voir une autre personne subir le même sort que lui et partager son malheur.
Au mieux, elle aurait été impuissante, au pire, victime elle aussi.
On toqua à la porte, doucement. Bien qu'hésitant, il laissa la personne entrer, et, sans surprise, la maîtresse du foyer se présenta un verre d'eau à la main.
« Tu dois avoir soif. » se justifia-t-elle en déposant son verre sur la table de chevet.
Il pensa à sa mère. Imaginait à quoi elle pouvait ressembler. Une femme douce, gentille, avenante. Naturellement, le visage d'Hinata se dessina.
Une femme comme ça ne mériterait pas de vivre dans la violence et les cadavres de bouteilles.
Avec un homme cruel, idiot, abusif.
Il eut une pensée terrible, mais… À choisir, il préférait que ça lui arrive à lui plutôt qu'à une personne comme elle…
De toute façon, il est vide, creux. C'est ce que son père et Jigen répétaient toujours. S'ils partageaient la même opinion, c'est bien qu'ils devaient probablement avoir raison quelque part.
Peut-être qu'il ne méritait que ça, finalement. Qu'il ne valait pas grand-chose de plus.
Contrairement à Boruto, il n'était pas le fils d'un homme éminent ou d'un valeureux héros. Il n'avait rien accompli de brillant dans sa vie. Il n'était même pas particulièrement intelligent ou talentueux non plus. Tout ce qu'il savait faire était détruire et semer le désordre.
Il ne savait même pas s'il était capable d'une quelconque empathie. Le malheur des autres lui glissait sur la peau comme le sable entre les doigts.
Il repensa à cette fois où il avait failli tuer ces deux enfants. Si on ne l'avait pas arrêté, il ne sait pas s'il se serait arrêté à temps. Ni si cela l'aurait empêché de dormir après.
Il regarda Hinata intensément, plongeant dans ses grands yeux pâles, presque effrayants de sincérité. Elle semblait véritablement inquiète de son sort.
Oui, mieux vaut lui que sa mère. Cent fois, mille fois même.
« Je vais me coucher. » déclara-t-il seulement.
« Déjà… ? Mais il est à peine 17h, sans compter que nous n'avons même pas encore dîné. » s'inquiéta-t-elle.
« … J'ai pas faim, » répondit-il avant de s'allonger. « Et je ne me sens pas très bien… »
« Je vois… »
Elle lui gratta doucement la tête.
« Bien, je n'insiste pas alors. Repose-toi bien. »
Elle sembla hésiter quelques secondes, mais se ravisa.
« Si jamais tu as besoin de quoi que ce soit, je suis en bas, d'accord ? »
Il hocha mollement la tête avant de s'enfoncer dans ses draps.
Son cœur brûlait tellement.
Mais en même temps, il se sentait toujours étrangement mal.
« Kawaki… ? Je peux entrer ? »
Le concerné poussa un vague grommellement que l'invité prit pour une réponse positive. Alors, à pas de velours, il ouvrit la porte en bois et s'approcha de la silhouette roulée en boule, dans ses draps, depuis maintenant trois jours.
« … Qu'est-ce que tu veux, Boruto ? » lui demanda l'autre adolescent, las, après avoir laissé un long silence pesant s'installer.
Il avait prononcé cela tout en restant soigneusement allongé sur le dos, complètement apathique de cette situation. Il ne lui accorda pas un regard. Il n'avait ni l'envie ni la force de se retourner.
« Disons que je viens aux nouvelles… » tenta d'amorcer la conversation le plus jeune. « Ces derniers temps, à part pour descendre manger, on ne te voit plus vraiment… »
Et encore, c'était parce que ses parents le poussaient gentiment à venir s'alimenter. Autrement, il était pratiquement sûr qu'il resterait cloîtré dans sa chambre 24h/24 sans jamais pointer le bout de son nez.
« Ça ne va pas… ? » osa-t-il finalement demander, hésitant.
Il avait l'impression de ne pas être très légitime à lui poser la question. Kawaki n'était pas du genre à se confier ou à avouer des états d'âme, loin de là. Et l'inverse était également vrai. Alors entre eux…
« Si… Je suis juste fatigué… » soupira-t-il, monotone, en s'enfonçant dans ses couvertures jusqu'aux épaules.
De toute évidence, le message était clair : il n'avait pas envie de s'exprimer, mais plus encore, il voulait qu'on lui fiche la paix.
« Fatigué… ? Alors que ça fait trois jours consécutifs que tu dors ? »
Boruto se mordit la lèvre. Ça, il n'aurait pas dû le dire. Ce n'était clairement pas en le provoquant qu'il finirait par avoir gain de cause.
« Boruto, s'il te plaît… Laisse-moi tranquille. » finit par lui demander poliment le bicolore en recouvrant doucement sa tête de ses draps.
Là, de toute évidence, le message était plus qu'explicite. Il était fermé à toute conversation.
« Tu… Mais enfin, qu'est-ce qui t'arrive ?! Parle-nous ! Dis quelque chose ! Ça ne te ressemble pas de te morfondre comme ça ! » s'exclama le plus jeune, de plus en plus inquiet.
C'est vrai quoi ! Du jour au lendemain, il s'était plongé dans cette espèce d'affolante léthargie !
Il savait que le garçon était étrange, mais au point d'avoir des sautes d'humeur aussi subites ? Inexpliquées ?
« … Et qu'est-ce que tu sais de moi, Boruto… hein ? »
La question fut posée sans aucune violence, ni sarcasme. Elle était plate, monotone, froide. Presque rhétorique, sans l'être pour autant.
C'était une vraie question. Pas une insulte déguisée. Et comme pour le prouver, Kawaki se retourna, laissant enfin son visage faire face au garçon.
L'adolescent avait l'air… terriblement épuisé, dévasté, et un peu absent aussi. À vrai dire, il avait l'air tourmenté. Profondément tourmenté. Et le vide dans son regard ne semblait que renforcer cette impression.
Boruto ne sut quoi répondre, et Kawaki en profita pour retourner dans les profondeurs de ses draps.
« Tu… tu veux que je cherche mon père… ? » finit par demander le cadet.
Il savait qu'entre eux, le courant passait un peu mieux. Peut-être que… ? Qu'il aurait la force de se confier ?
« Sors. J'aimerais dormir… » articula à peine le bicolore, presque dans un murmure mourant.
Naruto était déjà venu. Plus d'une fois, mais même lui avait fini par comprendre qu'il fallait lui laisser de l'air. En tout cas pour le moment. Il savait qu'il allait revenir à la charge sous peu, alors il aimerait bien profiter encore un peu de ces moments de solitude.
Il n'avait envie de voir personne, de parler à personne et encore moins de se confier.
Il avait juste besoin de solitude, de calme, de paix, et d'être seul avec ses problèmes. Juste lui et eux, comme toujours.
Il inspira longuement avant d'expirer. Comme pour faire passer cette boule, juste là, dans son estomac.
« Je… Si jamais je peux faire quelque chose pour toi... » proposa, désolé de son impuissance, le plus jeune.
Kawaki sourit amèrement avant de rester silencieux.
Personne ne pouvait rien faire pour lui, parce que c'était lui le problème. Lui tout entier.
« Si tu m'en parlais, je pourrais peut-être comprendre… ? Te comprendre… ? »
La compassion dans sa voix n'avait d'égal que la mélancolie et la frustration de son frère adoptif.
Boruto était si risible.
Comprendre qui ? Et quoi ? Mais surtout comment ?!
Comme si un garçon comme lui pouvait réellement comprendre l'ampleur de ce qui l'animait ou ce qui le traversait !
Ô comme il aimerait être lui ! Être à sa place, avoir sa vie. Oui, il n'avait pas honte de le dire, il le jalousait. Profondément même. Terriblement !
Ils étaient littéralement le jour et la nuit ! Lui avait un foyer sain, un père, une mère, une famille aimante, quand lui avait vécu dans tout l'exact opposé !
Pendant que Boruto découvrait tout juste la beauté du monde, Kawaki, lui, découvrait déjà la rudesse de la vie.
Quand il allait à l'école et faisait ses premières rencontres amicales, lui rencontrait et contentait les besoins bestiaux des hommes.
La violence, l'argent, le sexe, parfois les trois à la fois.
Son père, ces hommes, Jigen. Finalement, c'étaient tous les mêmes !
Et même si aujourd'hui ils n'étaient plus là, il se rendait compte, maintenant, qu'en réalité ils n'étaient jamais partis. Ils étaient toujours ici, gravés dans son esprit, laissant une trace indélébile en lui. Et tous les jours, ces traces et souvenirs de leur passage le faisaient souffrir terriblement, l'empêchant d'avancer.
Il vivait dans le passé, encore et encore, telle une spirale sombre et infernale.
Et Boruto pourrait comprendre ça ?!
C'était à en mourir d'ironie !
Comment comprendre les sentiments qui l'animaient ?! Comment pourrait-il comprendre la douleur et la détresse de se faire malmener par son propre père ?!
Celui de se faire rabaisser continuellement ?
De se faire violer, dans sa propre maison, avec l'approbation de son géniteur, presque sous ses yeux ?
Alors non. Non, il ne pouvait pas comprendre. Il ne pouvait rien comprendre, et heureusement pour lui, avait-il envie de penser.
Il n'avait jamais connu la rudesse des vrais coups, la haine acharnée, crachée en pleine face par un homme ivre. Ni la crainte de voir des gens mourir autour de soi dans une agonie certaine, ou la peur d'être le suivant.
D'être une espèce de sujet d'expérimentation.
Un être décharné qu'on pique, prélève, manipule à sa guise, encore et encore. Il n'avait été qu'un objet. Toute sa vie. Et ça avait commencé avant même qu'on le force à écarter les cuisses et à servir de catin bon marché.
Cuisses qu'il avait rapidement apprises à écarter de lui-même, finalement. Ce n'était pas comme s'il en avait eu le choix de toute manière, et ses premières expériences le lui avaient bien fait comprendre.
Mieux valait coopérer. Toujours. Même s'il ne comprenait pas, que ça faisait mal, que ça faisait peur ou que son esprit finissait en miettes derrière.
De toute manière, il ne pouvait pas lutter. Et plus il le faisait, plus il rendait les choses difficiles.
Il froissa les draps entre des doigts, à s'en faire blanchir les phalanges.
Il se sentait sale, minable, souillé. Toute sa chair semblait putride. Il serra la mâchoire, essayant de lutter contre ses souvenirs et idées noires qui ne voulaient pas lui lâcher la grappe.
Des fois, non, tous les jours, il était parvenu à la conclusion qu'il n'aurait pas dû exister. De toute manière, il était terriblement probable qu'il n'était pas un enfant désiré.
On aurait dû l'achever à la naissance plutôt que de le contraindre à une vie si sordide et misérable.
Il ne valait rien, absolument rien. Et cette conclusion lui fit autant de bien qu'elle lui fit terriblement mal.
« ...T'as déjà eu envie de mourir…? » finit par lui poser comme unique question Kawaki.
Boruto écarquilla les yeux brutalement.
« N-non ! Non, bien sûr que non ! » répondit l'autre enfant, comme brûlé par la question.
Évidemment. Sa réponse ne surprit pas le moins du monde le plus âgé.
« …Alors tu ne pourrais rien comprendre du tout… » finit-il par répondre pour clore la discussion.
« Tu… C'est ça que t'as en tête ?! » finit par réaliser, horrifié, Boruto.
Kawaki ne répondit rien, parce qu'il n'y avait rien à répondre.
Oui et non.
Non, parce qu'il n'allait pas le faire. Il ne pouvait physiquement pas.
Mais oui, parce que, putain, ce qu'il donnerait cher pour un peu de répit ! Il n'en pouvait plus de s'entendre penser, de ressasser encore et encore les sévices passés. Sentir des émotions et des souvenirs remonter de toute part comme de l'eau sale et croupie débordant d'une plaque d'égout.
C'est son esprit le problème. C'est lui qu'il veut fuir ! Mais comment se fuit-on soi-même ?! Comment dit-on à la machine là-haut de s'éteindre ?!
C'était peut-être ironique, mais… au moins, quand il était avec Jigen, il n'avait pas le temps de penser à tout ça. La douleur physique et la fatigue étaient suffisamment prenantes pour occuper son esprit et occulter tout le reste.
C'est le confort et l'oisiveté d'un foyer qui avaient permis à tous ses problèmes de ressurgir.
Finalement, cette bienveillance avait été le dernier coup de massue. Réaliser qu'il avait des gens qui menaient une vie paisible l'avait anéanti.
Anéanti d'une rancune, rage, jalousie et tristesse sans nom.
Et maintenant même de désespoir.
« Kawaki, réponds-moi… ! »
« Fous le camp. »
Réponse claire, nette, sans appel.
« Kawa-… »
« S'il te plaît… ! J'ai besoin de rester seul. » le supplia-t-il presque.
Qu'il ne le force pas à se lever d'ici pour le mettre dehors. Il n'en aurait pas la force. Il avait juste besoin de solitude, le temps que cet épisode passe. Oui, voilà, juste du temps et de la solitude.
Finalement, après un long silence, Boruto céda, touché par le ton.
« D'accord. Excuse-moi… Je m'en vais.»
