En trois jours, il lui avait été impossible de trouver un E2PZ chargé. Heureusement, McKay, fidèle à son génie, avait réussi à bricoler quelque chose à partir d'un de ceux – vides ou presque – qui avaient été abandonnés dans une réserve. La cité ne s'en sortirait pas indemne, mais qu'était le sacrifice de quelques sections secondaires pour la préservation de son cœur?
Malheureusement, comme beaucoup des plans du Canadien, celui-ci reposait sur une coordination parfaite et une bonne dose de chance.

Tout d'abord, que les estimations de ce dernier sur les capacités dudit E2PZ soient exactes. Ensuite, que le booster bricolé à partir des générateurs à Naquadah fonctionne, puis que la neutralisation des protocoles de sécurité de la cité marche sans accroc. Et enfin, que la séquence d'autodestruction soit bien interrompue à temps pour lancer ledit protocole. Une fenêtre d'à peine vingt-cinq secondes, d'après McKay.

Vingt-cinq secondes pour récupérer un ordinateur portable, le brancher à la console principale, entrer le code d'annulation, puis lancer un script précis pour ensuite sprinter jusqu'au vortex, avant que ce dernier ne se referme définitivement, coupant la cité de la Terre à tout jamais. Faisable, mais risqué.

Et ce serait à John de le faire.
Tant d'opportunités d'échouer. Et aucun droit de ne pas y arriver.

Il n'avait prévenu personne. Zelenka savait que quelque chose se tramait. Mais il n'avait rien demandé, et ils ne lui avaient rien dit. Il n'y avait que lui et Rodney qui connaissaient le plan dans son entier. Même à Teyla, il n'avait rien dit. Surtout à Teyla. Parce que s'il échouait, il voulait lui donner l'opportunité de croire qu'il était tout de même parvenu à rentrer sain et sauf sur Terre. Qu'elle n'ait pas à le pleurer. Du moins, pas comme ça.

Dans moins d'une heure, ils étaient censés lever le camp, définitivement, et Rodney tapait toujours frénétiquement sur son clavier. John n'avait pas le temps de faire plus que de lui jeter des regards lourds de sens, alors qu'il passait et repassait devant lui, obligé de courir partout au milieu des préparatifs du départ.

Après dix jours à vider la cité de tout objet de valeur pas boulonné au sol, la quantité de caisses et autres chariots pleins à ras bord était impressionnante.

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«Comment ça, elle n'est plus à bord?!» grinça Delleb.

Rosanna se contenta de lui jeter un regard éloquent.

«De tous les jours où vous pouviez l'envoyer baguenauder, il a fallu que vous choisissiez aujourd'hui!»
«Quelle importance? Ce n'est pas quelque chose dont elle s'occupe, que je sache.»
La reine gronda, arpentant la pièce avec colère.

«Delleb, vous pouvez bien me feuler dessus tout ce que vous voulez, ça ne va pas faire revenir Ilinka plus vite.»
Grinçant des dents, l'interpellée revint se planter devant elle.

«Certes. Espérons toutefois que vous n'êtes pas trop rouillée, et que vous savez encore vous débrouiller sur le terrain... humaine.» persifla-t-elle.

«Pardon?»
«Vous y allez. Ce n'est pas moi qui vais mener cette opération, Rosanna Gady, mais vous.»

«Attendez! Attendez! C'est vous qui vous êtes occupée de toute cette histoire depuis le début! Vos indics, tout ça...»
«En effet. Mais je ne pense pas que vous soyez stupide au point d'ignorer pourquoi il est infiniment plus pertinent que ce soit vous qui y alliez, plutôt que moi...»

Roulant des yeux, Rosanna opina. Non, elle ne l'ignorait pas.

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«Huitième chevron enclenché!»

C'est en retenant son souffle que John regarda le vortex s'ouvrir. Son dernier vortex. La dernière fois qu'il traverserait le grand anneau.

La boule dans sa gorge se fit plus lourde, étouffante. Presque comme si la pression dantesque des centaines de mètres d'eau au-dessus d'eux lui pesait directement dessus.

Il s'avança d'un pas, faisant signe à l'opérateur d'ouvrir une liaison radio.

«SGC, ici Sheppard pour Atlantis. Vous nous recevez?»
«Atlantis, ici Stargate Command, on vous reçoit cinq sur cinq.»

Inspirant, John jeta un œil à Rodney, qui tapota pas très subtilement la console sous laquelle il avait planqué le portable.

«Colonel, prêt à rentrer?» demanda la voix désincarnée.

Pas du tout. Mais ce n'était pas ce qu'ils voulaient entendre.

«Paré à traverser.» acquiesça-t-il.

«On vous attend.»

D'un geste, il fit signe aux derniers membres de l'expédition de commencer à faire passer les nombreuses caisses à rapatrier.

«SGC, on vous envoie les affaires en premier. Faites de la place, y en a beaucoup.»

«Bien reçu. On prévoit les grooms avec porte-bagages.»

Malgré la tension dans l'air, il ne put s'empêcher de sourire à la blague.

Du coin de l'œil, il surveillait le compte à rebours d'activation de la Porte, d'un peu plus de vingt minutes.

«Plus que sept minutes! On accélère la cadence, s'il vous plaît!» lança-t-il, faisant passer un vent de panique sur la salle d'embarquement.

Ils n'avaient pas encore fini de transborder les caisses, et ils avaient encore huit Jumpers à faire traverser. Il ne put retenir un sourire. Avec un peu de chance, ils n'y arriveraient pas, et devraient laisser quelques-uns des petits vaisseaux derrière eux.

«Deux minutes. Kirkland, Tran, laissez tomber les Jumpers et revenez immédiatement en salle d'embarquement!» lança-t-il sur les haut-parleurs. «McKay, préparez l'autodestruction.»

Le Canadien lui offrit un hochement de tête entendu.

«Tous les autres, vous traversez.»

Quelques saluts, des hochements de tête, et la salle se vida. Tout le monde était pressé de rentrer – sauf lui.

«Autodestruction parée.» nota McKay, alors que les deux marines retardataires débarquaient en courant.

«Programmez-la pour trente seconde après la fermeture de la Porte, et rejoignez Kirkland et Tran, je serai juste derrière vous.» déclara-t-il d'une voix forte, afin d'être sûr que les deux soldats l'entendent bien.
Rodney appuya sur une touche et l'alarme de l'autodestruction se mit à beugler.

Pris d'une subite inspiration, il tendit son sac à dos au physicien.
«Prenez mon sac. J'arrive tout de suite.»

Rodney le saisit, soudain grave.
«Vous venez, hein?»
«Je rentre à la maison, Rodney. Promis.»
«Promis.» opina le Canadien. «A tout à l'heure, colonel.»
«A tout à l'heure, docteur.» répondit-il, avec un sourire qu'il voulait réconfortant.

Il ne pouvait pas être certain de sa promesse – et ils le savaient tous les deux.

Bravement, sa nuque trop droite, trop rigide, McKay rejoignit les deux marines qui le précédèrent dans le vortex, alors que le décompte annonçait quarante seconde avant la fermeture de la Porte, une minute dix avant autodestruction.
Seulement sur le seuil de l'horizon des événements, le physicien génial se retourna pour lui jeter un regard. Un regard qui valait mille mots. Un contact d'âme à âme, comme seuls vingt ans d'amitié pouvaient le permettre. Ou la télépathie, peut-être?

Puis, Rodney traversa, le laissant seul avec, une fois encore, le destin d'une galaxie sur les épaules.

«Tout le monde est passé. Autodestruction moins une minute. Je vous rejoins de suite.» annonça-t-il sur la liaison radio, tout en se précipitant pour récupérer l'ordinateur, qu'il ouvrit brusquement, galérant avec le connecteur qui refusa de s'emboîter. Il le retourna, sans plus de succès, le retourna encore – et cette fois, il entra.

Tapotant frénétiquement sur des touches au hasard, John tenta de sortir l'ordinateur paresseux de sa veille, priant pour que l'écran se rallume plus vite.

Enfin, l'interface apparut.

Frénétiquement, il tapa l'interminable code d'annulation de l'autodestruction.
Le silence revint, assourdissant sur la salle vide.

Sur un écran secondaire, un second compte à rebours poursuivait sa course. Plus que vingt-deux secondes avant fermeture de la Porte. Vingt et une. Vingt.

John s'avança en haut de ces marches qu'il avait tant empruntées, contemplant cette salle merveilleuse qui avait été le carrefour de son existence depuis près de deux décennies.

Il ne la reverrait plus. Avec ses vitraux magnifiques et les lueurs céruléennes de ses murs.

Il était arrivé là, presque par accident. Par maladresse. Sans savoir dans quoi il mettait les pieds. Il était arrivé là, par un tour du destin, parce que son sang recelait un gène hérité d'une antique race disparue. Il avait quitté la Terre sans rien à perdre, et Pégase lui avait tout donné. Une raison de vivre, une mission, une famille.
Plus qu'il n'avait jamais cru mériter. Et il allait tout abandonner. Parce que c'était ce que font les bons soldats. Ils suivaient les ordres et faisaient ce qu'on leur dit.

Douze secondes. En sprintant, il pouvait encore y arriver. Faire ce qu'on attendait de lui. Suivre les ordres. Être, pour une fois, un bon soldat, obéissant. Rentrer à la maison.

Il fixa le vortex, cet océan intangible qui lui avait toujours paru si plein de promesses, si riche de trésors, et qui lui semblait à présent un abysse terrifiant. Un néant sans fond, ni destinée.
Il soupira. Une longue expiration coupable, alors qu'un poids immense semblait quitter ses épaules.

Il rentrait à la maison.