Coucou, c'est re-moi!
J'avoue que ce premier chapitre n'était guère parlant, mais c'était surtout pour me "remettre dans le bain". Quand j'ai commencé les premières lignes, j'ai vraiment galéré avant de reprendre mes marques… -_-' Heureusement, je pense que mon style s'est un peu plus fluidifié avec les chapitres, à vous de juger!
Ah… Cela faisait si longtemps que je ne l'avais pas lancé :
Journal des reviewers
Tif : Ah, ah! Bien contente de revenir un peu sur la scène de l'écriture. Ca m'avait manqué aussi, même si dans ma tête, je ne pourrai plus faire aussi bien qu'avant. J'avoue que j'imaginais bien aussi Yato avec une petite barrette dans les cheveux, style Hikaru et Kaoru dans Host Club (petit clin d'œil). J'espère que la suite te plaira.
Ayaka Kurenai : J'espère alors que ce que je prévois pour eux ne te décevra pas. Même si le plot principal n'est pas centré sur eux deux, je ne compte pas les laisser de côté!
Si on levait le voile sur le mystère tout en le densifiant?
Chapitre II : La voix du combiné
_ Une voix de femme, dis-tu? Et tu ne la connais pas?
_ Je vous ai déjà dit que non. Ca ne me dit rien.
_ Ah, Yato-chan ne compte même plus le nombre de ses conquêtes ! Si coquin !
_ Kôfuku, arrête d'en rajouter, ça va !
Nous nous retrouvons le lendemain de la nuit commando au Golden Host, dans une petite maison douillette située un peu à l'écart de la ferveur du centre ville. Dans la cuisine, un homme au physique athlétique, la trentaine dynamique et aux cheveux mi-longs brou de noix plaqués en arrière s'affairait à retourner du poisson qu'il faisait griller, mâchonnant une cigarette pas encore allumée. Son regard strict et cette très légère ébauche de bouc négligé l'associaient tout de suite à un archétype de sale type, presque gangster moderne et pourtant, le tablier qu'il avait soigneusement attaché dans son dos pour ne pas tacher sa chemise couleur ventre de biche contrastait l'ensemble avec une violence presque douloureuse pour les yeux. Mais surtout ne pas se fier à cette image d'homme au foyer : quand il le voulait, Daikoku était plus effrayant qu'une organisation de yakuzas en colère.
Les poissons une fois grillés à point, l'homme les plaça dans un plat longiligne et retourna dans la pièce à vivre principale qui résonnait sous les plaintes affamées d'une jeune fille. Cette dernière mourrait tellement de faim qu'elle avait laissé sa tête retomber sur la table basse, ses délicates boucles vieux rose manquant de se mélanger au bol de soupe miso près d'elle. A l'approche de l'odeur du poisson, elle se redressa vivement et tapa dans ses mains comme une enfant à qui l'ont tendait une sucette longtemps promise. Telle était la déesse de la pauvreté, Kôfuku Ebisu, la maîtresse de la demeure, heureuse de recevoir la visite de ses amis.
_ A table, Yato-chan, Yukine-kun, Hiyorin ! décréta la jeune fille qui prit cette fois garde de ne pas faire traîner sa cravate écossaise rose dans la nourriture.
Yato et Yukine avaient fini par plus ou moins élire domicile chez elle, ne serait-ce que pour avoir un vrai toit au-dessus de leur tête et des repas chauds réguliers. Il était aussi plus facile pour Yukine d'étudier et de conserver les livres donnés par Hiyori en ayant une pièce bien à lui. Cela n'empêchait pas Yato de se faire régulièrement taxer de squatteur et de profiteur par Daikoku qui chapotait la maisonnée mais si sa maîtresse éprouvait de l'affection pour lui, il ne pouvait que se plier à sa volonté.
En revanche, avoir vu débarquer la veille tard dans la nuit le dit "squatteur" accompagné de la douce et innocente Hiyori Iki en tenue outrageusement sexy avait éveillé en Daikoku cette puissance de protection fraternelle qui s'était traduite par un monumental uppercut en plein visage du pauvre jeune homme, déjà bien dépassé par les événements. Yukine et Hiyori avaient dû s'y mettre à deux pour empêcher l'Arme Divine de détruire leur ami en lui répétant maintes fois que non, il ne s'agissait pas d'un jeu pervers douteux, et arrêtez de le taper aussi fort, vous allez vraiment le tuer. Bien sûr, ni Yato ni Hiyori ne se hasarda à raconter la teneur de leur soirée et se contentèrent tous deux d'expliquer que le dernier job de Yato avait demandé un "certain standing". Pas sûr qu'ils eussent été crus, le silence affligé et douteux de Daikoku et le grand sourire illuminé de Kôfuku sur le moment ayant été plus parlants que le plus assommant des discours. Yukine n'était pas dupe non plus. Quand il avait retrouvé ses amis à la sortie du club, il avait bien vu que quelque chose d'étrange flottait autour d'eux.
La nuit avait donc été courte et ce ne fut qu'autour de la table du petit déjeuner que tous se retrouvèrent pour enfin parler de l'étrange appel.
_ A quelle heure t'a-t-on donné rendez-vous ? demanda Daikoku en prenant à son tour place à la table.
_ Dans u' heu', répondit Yato, la bouche pleine de riz avant d'avaler bruyamment. Elle n'a rien voulu me dire.
La mystérieuse femme du téléphone avait éveillé chez lui une grande curiosité. Ce qui l'avait surtout frappé, c'était l'assurance de son interlocutrice. De toute évidence, elle le connaissait. Et ne pas savoir qui elle était lui était très frustrant. Le dieu avait peu dormi à cause de cela. Il avait retourné chaque recoin de ses souvenirs pour essayer de mettre un nom, un visage ou n'était-ce qu'une moindre réminiscence sur cette voix, mais rien. La seule chose dont il était certain, c'était que cette femme appartenait au monde spirituel. D'un côté, le fait qu'elle le connaissait lui et non l'inverse ne l'étonnait guère. Yato était conscient que sa vie passée lui avait valu une certaine réputation de l'Autre Côté et, comme dans le monde des hommes, les échos pouvaient porter loin.
_ Ca n'a pas l'air d'être un piège? s'enquit Yukine qui reposait ses baguettes. C'est louche tout de même. Pas de nom, pas d'explication. Juste une adresse et une heure...
_ Bah, on verra directement sur pla... Hé !
Yato avait tenté de s'accaparer le dernier morceau de poisson grillé mais ses baguettes se firent taclées par celles de Daikoku.
_ C'est la part de Hiyori, gronda celui-ci avant de se tourner vers la concernée. Tu n'as pas faim? Hiyori-chan?
Restée discrète et silencieuse depuis le début du repas, l'adolescente émergea tout à coup de ses pensées à l'appel de son nom. Elle rencontra les quatre regards interrogatifs de ses amis et s'empressa de les rassurer d'un geste de la main.
_ Pardon, je réfléchissais aussi, s'excusa-t-elle en prenant son poisson. Je me demandais juste ce que nous allions trouver là-b...
_ "Nous"? répéta Yato en fronçant un peu les sourcils. Hors de question que tu viennes, on ne sait pas ce...
_ Bien sûr que si que je reste avec vous ! Tu as oublié? Je t'ai payé pour ça.
Tchac ! En plein dans le mille. Il n'en fallut pas davantage pour clouer le bec du kami qui se raidit, refroidi par une défaite aussi écrasante. Il se hâta de baisser le nez dans sa tasse de thé vers afin de cacher les faibles rougeurs qui commençaient à apparaitre sur ses joues. C'était vrai. Il lui avait promis d'exaucer son vœu de rester avec lui et Yukine en échange de cinq yens. D'ailleurs il n'oubliait pas que cette demande lui avait fait plus plaisir qu'il ne voudrait bien le reconnaitre.
Ce silence gêné signait à lui seul sa capitulation, ce qui fit doucement sourire les autres protagonistes autour, surtout la demoiselle en uniforme écossais rose.
_ Décidément, Yato-chan ne peut rien contre la détermination des sentiments de Hiyorin, en conclut Kôfuku d'une voix chantante. Go, go, go, Hiyorin ! Fight !
_ Kôfuku / Kôfuku-san ! s'indignèrent les concernés avec embarras.
Yato ne prit pas la peine de terminer sa soupe miso et décréta qu'il était temps d'y aller ou ils seraient en retard. Yukine et Hiyori se levèrent à leur tour mais ils furent retenus par la voix grave de Daikoku.
_ Hé. Restez prudents, d'accord? Yukine, tu veilles aussi sur Hiyori autant que sur Yato.
Pour le jeune garçon, recevoir des conseils de Daikoku équivalait à l'élève en art martial qui entendait les paroles du plus sage des maîtres. Il ne devait pas le décevoir. La poitrine gonflée par le sens du devoir et la fierté, le blondinet opina vivement du chef puis se hâta d'aller rejoindre son maître, suivi de près par Hiyori.
Accompagnés d'un timide soleil un peu frais de fin de matinée, les trois jeunes gens traversèrent la ville, la tête emplie de questions et de prudente impatience. Il y avait cependant plus d'inquiétude chez Yato qui craignait pour la sécurité de son accompagnatrice clandestine. Lui avait sa force naturelle et Yukine comme Arme Divine, mais son amie n'avait que son courage et ses talents autodidactes de combattante pour se sortir d'un éventuel pétrin. Certes, elle n'était pas complètement sans défense, mais elle était aussi tête brûlée que lui, toujours à foncer avant de réfléchir. Le dieu reconnut cependant que la jeune humaine avait beaucoup gagné en force d'esprit par rapport au jour de leur rencontre, quand leur regard se sont suivis pendant quelques secondes suspendues dans le temps. Il savait déjà qu'il pouvait compter sur elle comme elle savait que lui ne la laisserait pas tomber.
Quand leurs pas les conduisirent devant l'immense porte en bois d'une riche propriété, la curiosité de nos héros grimpa en flèche.
_ Tu es sûr de... lâcha Yukine, ébahi par les dimensions de la porte et la longueur des hauts murs qui longeaient la rue entière.
_ Oui, c'est bien là, confirma son maître en relisant une douzième fois le papier sur lequel il avait noté l'adresse.
A croire que la porte avait reconnu ses visiteurs, celle-ci gronda dans un raclement sourd et fit crisser ses gonds afin de s'ouvrir sur une immense cour de gravillon doré plus fin que le sable. Au loin, une toute aussi impressionnante maison japonaise traditionnelle se dressait derrière des érables. C'était une veille demeure toute de bois foncé aux tuiles noires charbonneuses et parquetée à l'extérieur avec un chemin de lattes qui courait le long des murs sous un petit porche qui abritait de la pluie. Les invités considérèrent quelques secondes le paysage qui s'offrait à eux. En effet, ils étaient attendus. Ils échangèrent entre eux un regard de concertation puis se décidèrent à franchir le portail.
Les lieux représentaient une carte postale à eux seuls. Le sol sablonneux était si lisse que c'était à croire que le moindre grain avait été placé avec la plus grande minutie, tout comme les cailloux de ce petit jardin zen proche dont les délicats sillons courbés semblaient avoir été tracés en un seul geste pour se figer ensuite dans une perfection surréaliste. Tout autour, le silence était quasi absolu, à peine effleuré par le murmure du vent dans les feuillages. Les hauts murs qui bordaient cette cour retenaient si bien le bruit de la ville pourtant pas si lointaine que c'en était à se poser des questions. Personne n'osait souffler mot tant la beauté de l'endroit les capturait. Le rouge ponceau des deux érables qui encadraient le porche de l'entrée ne pouvait provenir du mondes des humains tant il était vif et brillant. Leur feuillage était si dense que les feuilles en étoile effilée se fondaient les unes dans les autres et se confondaient en une sorte de nuage végétal aérien et coloré.
Enfin, ils s'arrêtèrent près de l'entrée, face à une autre porte de bois sombre surmontée d'une petite lanterne. Yato fit le dernier pas et toqua. Une fois encore, la porte s'ouvrit d'elle-même. Il entra le premier et scanna les lieux. Au delà du petit vestibule destiné à se déchausser, deux garçons le guettaient d'un air placide sur le seuil. C'était des jumeaux d'environ l'âge de Yato aux mêmes yeux senois, nez droit et cheveux en bataille cacao. Le dieu les jaugea brièvement, un peu méfiant. Tous deux portaient une chemise blanche surmontée d'un pull sans manche avec un col en V, gris acier pour l'un et taupe pour l'autre, et un pantalon sombre dans les poches duquel ils avaient fourré leurs mains.
_ Dieu Yato ? interrogea le premier avec désinvolture.
_ Et son Arme Divine, finit son frère tout aussi tranquille à l'adresse de Yukine. Et...
Le garçon au pull taupe fit glisser son regard en direction de Hiyori et fronça imperceptiblement les sourcils. Une semi-ayakashi?
La scène se déroula si vite que Hiyori n'eut le temps de comprendre, seul un bref courant d'air chargé d'un doux parfum lui parvint. En une fraction de seconde, Yato et Yukine s'étaient mis devant elle tandis que les jumeaux s'étaient immobilisés en position offensive, en appui sur leurs jambes légèrement fléchies et le reste du corps tendu vers l'avant. Les adversaires se fixèrent avec une telle intensité que l'on devinait de l'électricité statique dans leurs pupilles.
_ Venez donc, Dieu Yato, intervint une voix féminine claire et affable dans l'interminable couloir qui se trouvait dans le dos des jumeaux. Vous et vos accompagnateurs.
A ces mots, les jumeaux se rassérénèrent et se contentèrent de simplement incliner la tête en signe d'excuse avant de s'en retourner dans le corridor, invitant leurs invités à faire de même. Restés sur le qui-vive, le kami et son arme ne savaient que penser. Yato avait raison. Leur mystérieuse hôtesse était une femme avec un certain pouvoir et cette entrée en matière avec ses serviteurs le faisait encore plus brûler d'envie de savoir qui elle était. Après un signe d'apaisement à ses amis, le jeune homme ôta ses bottines et s'engagea dans le couloir, talonné de près par Yukine dont il ressentait la tension nerveuse lui picoter douloureusement la nuque. Les murs étaient des shôjis traditionnels au papier de riz blanc ou des panneaux peints à l'ancienne avec des sujets très différents qui pouvaient aller de la scène de chasse aux simples grues qui pêchaient dans un étang ou un cerisier à la saison de la floraison. Les couleurs étaient belles mais fanées à cause du temps. Le caractère vivant de leurs scènes n'avait cependant rien perdu de sa puissance.
Nos amis rejoignirent leurs hôtes devant une porte qu'ils firent coulisser pour leur ouvrir le passage.
_ Entrez, entrez, invita la voix depuis l'intérieur.
Yato entra le premier et foula un sol couvert de tatamis à la bonne odeur de paille. Au centre de la pièce, une grande table basse en bois foncé trônait, encerclée de coussins moelleux verts et un ensemble théière/tasses/pâtisseries traditionnelles attendait patiemment d'être utilisé.
Enfin, il la vit.
Une jeune femme d'environ vingt-cinq ans qui capturait en un instant votre attention avec l'interminable cascade bouton d'or qu'était sa très longue chevelure. Son visage lumineux était sublimé par la chaude couleur blé de ses iris et son sourire à la fois timoré et chaleureux. De sa peau écrue à la longue robe vaporeuse de mousseline vanille, tout son être respirait la légèreté et la douceur. Yato écarquilla les yeux d'effarement. Cette aura. Non, ce n'était pas...
Nullement gênée par l'expression abasourdie du kami, la jeune femme sourit à Yukine et Hiyori qui entraient à leur tour comme s'ils étaient des amis de toujours.
_ Bienvenue à vous.
_ B-Bonjour, salua la jeune humaine en s'inclinant avec respect. Nous...
Un bruit sourd la fit sursauter. En redressant la tête, elle vit que Yato s'était jeté à genoux par terre, le front collé au sol et avait entraîné Yukine avec lui pour qu'il l'imite.
_ Hé, Yato ! s'indigna le blondinet qui essayait de résister à la pression de la main de son maître dans sa nuque.
_ Tais-toi et salue, ordonna-t-il d'une voix fébrile. Tu es en face d'Amaterasu en personne.
Un silence plus épais que le brouillard d'Ecosse prit place dans la petite pièce. Black out. Le cerveau de Hiyori disjoncta et ne put se résoudre qu'à faire fonctionner ses bras en les agitant dans tous les sens tel un oisillon essayant de voler pour la première fois.
_ A-A-Amaterasu?! s'étrangla l'adolescente qui hurlait à son corps de se mettre aussi en dogeza, hélas en vain.
Amaterasu? Cette splendide et rayonnante femme était l'une, si ce n'était la plus grande divinité du Japon? La déesse du soleil, celle qui serait l'ancêtre de tous les empereurs qui avaient gouverné le pays?
La concernée fut gênée par tout ce protocole et demanda à ses invités de ne pas s'encombrer de trop de sérieux qui n'avait plus lieu d'être aujourd'hui, les temps ayant bien changé. Elle leur proposa poliment de s'installer pour prendre le thé tandis que les jumeaux de tout à l'heure allaient prendre place derrière la déesse avec un synchronisme presque effrayant.
Yato consentit à se redresser, non sans avoir le cœur encore emballé par la surprise. Il était à des lieues de se douter qu'un jour une divinité majeure - même principale - entrerait en contact avec lui. C'était un tel choc pour lui qu'il se laissa plus tomber sur le coussin qu'il ne s'assit dessus. Yukine aussi n'osait presque plus bouger, écrasé par la pression qu'il s'infligeait de peur de faire quelque chose de travers en présence d'une telle célébrité. Moins concernée par la hiérarchie céleste, Hiyori s'avéra être la plus détendue des trois, fascinée dans sa contemplation éperdue. Pour une déesse millénaire, Amaterasu avait l'air d'une personne tout à fait accessible et moderne.
Cette dernière remarqua l'attention de la jeune fille sur elle et lui rendit un sourire amusé.
_ Ne serais-tu pas la semi-ayakashi transformée par inadvertance par Yato?
L'adolescente sursauta un peu, d'abord gênée de s'être montrée si impolie à regarder quelqu'un de façon si intense, puis parce qu'elle avait bien compris qu'il s'agissait d'une fausse question. Amaterasu avait certainement très bien senti l'énergie mi humaine mi-spirituelle qui l'entourait. Cela voulait-il dire qu'elle n'était pas la bienvenue ici?
_ J'ai entendu parler de toi. En bien, rassure-toi. Hiyori-san, c'est ça?
Elle respira et opina du chef, rassurée. Cette femme était un rayon de soleil à elle seule. Sa voix, ses expressions, tout était si éclatant. Elle aussi avait un parfum entêtant, caractéristique des kamis. Celui-ci sentait le miel chaud.
Amaterasu sentit sur elle les regards de ses deux autres invités. L'un timide et impressionné, l'autre sérieux et interrogateur. Elle ne s'offusqua pas d'une telle expression sur son visage, elle le comprenait.
_ Et voici donc le dieu Yato et son Arme Divine, déclara-t-elle en s'attardant sur le petit blond. L'histoire de ton ablution est parvenue jusqu'à nous, c'était vraiment quelque chose. Tu as eu de la chance de t'être repenti à temps.
Le porteur du signe de Sekki se raidit, électrisé dans toute la colonne vertébrale. Elle savait? Elle était au courant qu'il s'était comporté comme le pire partenaire divin au point d'avoir failli tuer son maître? Cet événement douloureux dans la chair l'était tout autant à l'esprit de Yukine qui se sentit tout à coup désarmé et faible comme un bébé. Yato aussi était tendu à cette évocation mais demeurait silencieux.
La déesse du soleil remarqua le malaise qu'avait provoqué son discours et voulut le dissiper. Elle agita la main d'un geste désolé.
_ Mes excuses, je crois que j'ai jeté un froid alors que je ne voulais que faire connaissance, c'est un comble pour la déesse du soleil, n'est-ce pas? s'amusa-t-elle d'un rire franc et cristallin à la fois.
Jusqu'à présent, figés tel un rocher du jardin zen extérieur, les jumeaux roulèrent des yeux.
_ Amaterasu-sama, c'est nul, jugèrent-ils crûment.
Le rire d'Amaterasu se brisa aussi sec que la paille en été et la seconde suivante, les deux garçons se retrouvèrent face contre terre, une bosse fumante sur le haut du crâne.
_ Si... susceptible... gémirent-ils entre leurs dents.
Le poing encore rouge par la violence de l'impact et une veine de fureur encore battante sur la tempe, la radieuse jeune femme pria ses convives de ne pas prêter attention à ces deux idiots mono expressifs qu'étaient ses Armes Divines.
_ Armes Divines? répéta Yukine avec surprise en observant les jumeaux.
_ Murakumo et Kusanagi, présenta Amaterasu, redevenue joviale. J'espère que vous vous entendrez bien.
Tous clignèrent des yeux à ces noms. Ame Murakumo no Tsurugi? Kusanagi no Tsurugi? Les deux noms donnés à l'épée légendaire jadis possédée par la déesse avant de la céder à son petit fils Ninigi qui gouverna le Japon? Cela ne devrait même pas les étonner. Mais cela prouvait que les kamis se liaient à des Armes Divines depuis des temps immémoriaux. Quoiqu'un peu surpris par le flegme affligeant de ses homologues, Yukine n'en mesurait pas moins l'importance de cette rencontre. Des Armes Divines de divinité principale auraient des tas de choses à lui apprendre pour s'améliorer. Aussi préféra-t-il donner une bonne impression dès le départ et adressa un hochement de tête poli aux jumeaux en signe de soumission hiérarchique.
Resté muet depuis sa rencontre avec Amaterasu, Yato attendait patiemment le moment où elle lui dirait enfin ce qu'elle attendait de lui en essayant de distraire son esprit par autre chose. Ses yeux aigue-marine balayèrent la pièce et finirent par remarquer un détail étrange : un coussin resté vide près de la déesse. Yukine fut plus rapide que lui pour poser la question :
_ Nous attendons quelqu'un d'autre? s'enquit-il.
_ Oui, il ne devrait plus trop... Ah, je sens qu'il arrive.
A peine la jeune femme eût-elle prononcé ces paroles qu'une démarche lente et trainante se fit entendre dans le couloir voisin, ce qui fit se retourner nos trois amis vers la porte coulissante. Enfin, deux silhouettes se dessinèrent en ombre chinoise de l'autre côté. L'une grande aux épaules larges et une autre toute petite.
_ Entrez, entrez ! invita gaiement Amaterasu en remplissant une nouvelle tasse de thé vert.
La porte coulissa dans un faible raclement et s'ouvrit sur les nouveaux arrivants. Il s'agissait d'un homme d'environ le même âge qu'Amaterasu de laquelle il s'affichait comme le parfait contraire : il avait des cheveux en bataille d'un noir aubergine intense, le teint d'une pâleur éburnéenne irréelle et ses yeux gris de lin, déjà difficilement visibles à cause de ses paupières étroites, se cachaient derrière une paire de lunettes aux carreaux parme. Avec son air moitié endormi, moitié ailleurs, et sa démarche ralentie, ce type n'avait rien à voir avec l'aura solaire qui irradiait la pièce. Sa tenue aussi, une chemise légère bleu de Prusse et un gilet noir de garçon de café inspirait plus à la mélancolie qu'autre chose. La fillette d'une petite dizaine d'années était beaucoup plus rigolote à regarder. Chétive et d'apparence sage, elle portait dans sa chevelure blanche comme la neige séparée en couettes hautes un petit serre-tête surmonté d'oreilles de lapin. Si ses yeux avaient été rose et non vert bouteille, elle aurait été la parfaite personnification d'un lapin. Hiyori ne pouvait s'empêcher de la trouver adorable avec sa petite jupe plissée noire et son pull à col roulé mauve. Dommage que son visage fût si stoïque d'expression.
_ 'jour... articula l'homme qui semblait rassembler de gros efforts juste pour cette syllabe.
L'enfant avec lui fut encore moins bavarde et se contenta de s'incliner avant de lui emboiter le pas.
_ Bonjour Tsukuyomi, Usagi-chan.
Nouveau brusque sursaut et rebelote chez nos amis qui braquèrent leur nuque à quatre-vingt-dix degré devant eux. Il était pourtant tellement flagrant de comprendre que cet homme ne pouvait être que le dieu lunaire Tsukuyomi, frère d'Amaterasu. Ils auraient voulu se donner des gifles. Dans le sens propre comme au figuré, frère et sœur étaient opposés comme le jour et la nuit.
Bien moins énergique que sa sœur, le dieu ne fit que très peu attention au respect que lui témoignèrent ces visages inconnus. Un vague "Vous embêtez pas" après, il alla s'asseoir près d'Amaterasu, accoudé à la table et la tête dans une main comme si elle allait tomber. Yukine et Hiyori l'observaient d'ailleurs avec inquiétude, persuadés qu'il n'allait pas tarder à s'écrouler de sommeil. D'un autre côté, ils réalisèrent qu'il était amusant de voir que la fillette - qui devait être son Arme Divine - s'appelait Usagi ("lapin") ; le lapin étant étroitement lié à la lune dans la symbolique japonaise. Cela prêtait à sourire.
Bien loin de se soucier de l'état avancé de narcolepsie de Tsukuyomi, Yato sentait son calme se craqueler petit à petit et, bien que ce ne fût pas son genre, commençait à se poser de sérieuses questions mettant à mal sa confiance. Voir entrer un deuxième grand nom du panthéon japonais accroissait le mystère. Il se trouvait dans la demeure de divinités majeures qui l'avaient invité lui, kami mineur sans reconnaissance mais avec un titre funeste et de nombreux squelettes dans son placard. Pourquoi? En jetant un coup d'œil à Hiyori, le doute l'assaillit tout à coup. En plus d'une âme ternie par la mort, est-ce que le fait d'avoir malencontreusement transformé et gardé dans ses relations une humaine à moitié démon avait été perçu comme un affront de trop? Ces hautes déités l'avaient-elles donc convoqué pour le juger et l'exécuter? Et Yukine? Et Hiyori?
Le jeune homme secoua la tête pour chasser toutes ces idées complètement folles qui s'imprimaient partout dans son esprit. Du calme, voyons. Ce n'était pas lui. Il avait géré toute sorte de crise, il n'allait pas se démonter maintenant.
_ Amaterasu-sama... commença-t-il, ses mains sagement posées sur les genoux. Pour quelle raison suis-je ici?
Le fait que Yato parle après ce quasi silence depuis son entrée sembla rappeler sa présence aux autres personnes présentes dans la pièce. Le silence se fit et tous se tournèrent vers lui. Yukine et Hiyori le guettaient avec une pointe d'angoisse, les jumeaux et la petite Usagi l'inspectaient comme des jurés le faisaient sur un accusé. Tsukuyomi avait relevé le menton de sa paume pour l'examiner d'une façon indéchiffrable entre le regard vide et une froide considération. Même Amaterasu avait pris une expression mesurée alors qu'elle avait plongé ses iris d'or dans ceux cyan de son interlocuteur. Etait-elle en train de reconsidérer ce qu'elle avait à lui dire? En tout cas, elle y pensait, il en était certain. Aussi certain qu'il sentait la moiteur humidifier ses paumes sur son pantalon de survêtement.
Elle finit par lui sourire de toute sa bonne humeur.
_ Je voulais te proposer d'accéder à ton rêve. Et accessoirement, libérer cette jeune fille de sa forme hybride.
J'en connais un qui va bondir…
