Hi!
On est dimanche, jour de publication! Z'êtes contents? XD
Journal des reviewers
Line : "Axée Yato et Hiyori", oui et non. J'ai pas mal de personnages qui interviennent mais comme presque l'intégralité de mes fics, celle-ci à pour but de me faire plaisir avec le couple de l'histoire mal abordé/approfondi ^^ Donc, oui, il y a du YxH mais en filigrane discret et (j'espère) crédible. Ravie de voir que j'ai réussi à garder une bonne image d'ensemble des personnages (je j'ai l'OOC). En espérant que tu aimes toujours la suite!
Tif : Pfoua! Tout de suite! Pourquoi tout le monde pense à un traquenard? On a rien sans rien nan mais oh! XD
Allez, on va pimenter un peu tout ça!
Chapitre IV : Lames sous la lune
Le soleil s'était couché sur la divine demeure silencieuse. Le teinte du ciel, entre le bleu ardoise et le turquin, indiquait que la nuit ne tarderait plus à reprendre ses droits. D'ailleurs, la lune transparente commençait à percer dans la toile céleste pour bientôt devenir un étrange cercle brillant rempli au trois-quarts. L'air était étrangement doux ce soir alors que la veille, il vous forçait à rentrer le menton dans le col du manteau. Etait-ce naturel ou bien était-ce là l'œuvre de la puissante et chaleureuse aura de la déesse du Soleil qui continuait à irradier alors que son astre dédié entrait doucement en déclin? Un léger parfum de miel flottait dans l'atmosphère, ce ne pouvait être qu'elle. Une autre fragrance venait aussi se mêler à la première. Un peu plus dense, plus suave, quoiqu'encore discrète. C'était un délicat mélange de musc et de santal. Etrangement, cette odeur évoquait à Hiyori l'image de fleurs bleues qui ne s'épanouissaient que la nuit, allez savoir pourquoi.
Assise sur le tatami de paille de sa chambre, notre jeune amie avait tiré sa fenêtre coulissante pour profiter de la douceur du dehors et de la vue quasi onirique qu'offrait le jardin de la petite cour intérieure dans la lumière mourante du crépuscule. Le reflet de l'eau du bassin devenait un miroir qui ouvrait la porte vers un autre monde, le bruissement des feuillages était un murmure singulier au langage apaisant et les faibles faisceaux de lumière argentée se perdaient dans les ombres. Ce spectacle, déjà captivant, ne serait que sublimé lorsque la nuit se ferait entière.
La journée avait filé à une telle vitesse que Hiyori avait l'impression d'avoir toujours été assise à cette place et qu'elle en avait perdu la notion du temps. De nombreuses et grandes choses s'étaient passées aujourd'hui et les jours suivants ne seraient pas différents. Cela lui donnait presque le tournis, peut-être parce qu'elle n'appartenait pas - complètement - à cet univers qui l'emportait dans son tourbillon. Elle n'osait pas imaginer ce que devait ressentir Yato, quelque part dans une autre chambre. Etait-il angoissé? Impatient? Ou carrément...
_ Hystérique. Surtout ça.
Elle se retint de pouffer de rire. Oui. Le côté "gamin" de son divin compagnon de route devait être au maximum de sa jauge. Nul doute qu'il était en train de piétiner sur place, prêt à en découdre avec ses épreuves. Quelque part, la jeune fille se sentait frustrée. Elle n'aurait très certainement aucun champ d'action possible pour aider Yato dans ce qui suivrait les jours suivants. Il ne pourrait sans doute compter que sur lui-même et Yukine. Tout se jouerait entre ses amis et les trois juges.
Hiyori cligna des yeux. Les trois juges. Il était vrai qu'Amaterasu n'avait pas souhaité révéler l'identité de la troisième personne qui déciderait du sort de Yato. Pourquoi? Mystère. Mais l'adolescente n'eut pas à chercher bien longtemps avant de deviner de qui il s'agissait :
_ Inari.
Si deux grands kamis principaux dirigeaient l'adoubement de Yato, qui d'autre hormis une troisième divinité majeure aurait pu endosser ce rôle? C'était si évident. Cela dit, Hiyori n'était guère rassurée de savoir que cet étrange enfant aurait entre ses mains le futur de son ami. De plus, Amaterasu elle-même semblait méfiante envers Inari.
"_ Je te demanderai de ne pas trop t'approcher de lui. Il a un rapport particulier avec les ayakashis."
De quel rapport pouvait-elle bien parler? Tout cela était bien intriguant.
Tout doucement, un son vint la tirer hors de ses pensées. Elle tendit l'oreille. C'était un air qui virevoltait des graves aux aigus avec une maestria saisissante. Cette musique, lente et aux notes allongées, provenait d'une lointaine shakuhachi, une flûte traditionnelle japonaise. Hiyori se redressa sur les genoux et chercha dans la pénombre du jardin d'où provenait la mélodie, en vain. Les notes enveloppaient l'espace tout entier. Envoûtantes, sensuelles et mystérieuses. Celles-ci s'enchainèrent encore quelques instants puis moururent doucement dans le silence crépusculaire. Le bruit qui suivit, plus terre-à-terre et bien moins délicat fut celui de l'estomac affamé de la jeune fille.
_ Oups...
Il était vrai qu'il était tard et la journée avait été bien chargée, un petit dîner s'imposait. Sur ce, Hiyori se leva et quitta sa chambre.
Ses trois compagnons et elle s'étaient vu allouer une aile de la demeure le temps de leur séjour. Ils bénéficiaient, en plus de leur chambre personnelle, une salle d'eau traditionnelle à la profonde baignoire en bois ainsi qu'une salle commune s'ils souhaitaient se réunir. Pour ce qui était des repas, Amaterasu leur avait dit de ne pas hésiter à s'adresser à elle ou ses Armes Divines. Apparemment, les très hauts kamis n'avaient pas le même rythme biologique.
Le couloir était baigné de silence. Même ces grues aux longues pattes englouties dans une marre avaient interrompu leur pêche immortalisée sur un panneau de bois pour ne pas froisser la quiétude des lieux. Quiétude qui évoquait plus à la jeune humaine le silence dense et un peu angoissant qui se dégageait des bâtiments trop vastes et anciens. Un yurei pourrait surgir tout à coup du mur qu'elle ne s'en étonnerait qu'à moitié.
A défaut d'un fantôme, ce fut un corps bien réel qu'elle rencontra au détour d'un couloir et qu'elle tamponna par accident.
_ Ah, excusez-moi, je ne...
_ Non, c'est moi, désolé.
Hiyori leva les yeux mais ne reconnut pas tout de suite l'homme qui se tenait devant elle. Grand et de posture droite, son regard gris de lin reflétait une douce rêverie empreinte de calme et de sensibilité. Une paire de lunettes parme remontait ses cheveux aubergine au sommet de son crâne. Le plus étonnant était la couleur de sa peau : une nuance indescriptible de gris perle légèrement foncé et lumineux à la fois. Elle retrouva sur lui cette odeur de santal qu'elle avait humé dans le soir. Ce ne fut qu'à sa tenue que l'adolescente le reconnut :
_ Tsukuyomi-sama?
Le dieu de la lune était méconnaissable par rapport à la dernière fois où elle l'avait vu. Le soir lui allait bien mieux, il était en meilleure forme et paraissait bien plus abordable que le type grognon et accablé qui peinait à se maintenir éveillé tout à l'heure.
L'homme s'amusa de la tête étonnée et son interlocutrice.
_ Ha ha, oui, je sais, ça change... concéda-t-il avec un rire timoré. Amaterasu m'aide pour essayer de travailler ma phase "jour". Mais ayons une pensée pour ma chère sœur qui elle, doit être en train de dormir bien profondément.
Logique...
_ Tu désirais quelque chose, Hiyori-san?
_ Euh... Eh bien, en fait, j'avais un peu faim, avoua cette dernière avec gêne.
_ Je vois. J'allais me faire une petite collation en profitant de la lune, veux-tu m'accompagner?
_ Avec plaisir.
C'est ainsi que Hiyori se retrouva au bord d'une terrasse parquetée extérieure à partager avec le dieu une assiette de succulents dango nappés de gelée de haricots rouges, des susuki et des châtaignes au clair de lune aussi naturellement que lors de la fête de Tsukimi avec un ami. Tsukuyomi s'avéra être un hôte des plus charmants tel que l'avait annoncé Amaterasu auparavant, seule la petite Usagi qui les accompagnait demeurait aussi muette et sage qu'au début. Elle se contentait de grignoter ses pâtisseries en silence plus discrète qu'une brise de vent en été.
De nature aérienne et affable, le kami de la lune se montrait attentif et séduit par la simplicité et la beauté des choses, accrochant à sa contemplation quelques vers poétiques éphémères que son accompagnatrice appréciait avec délice. A tel point que ses précédentes préoccupations disparurent aussi vite que la nuit s'installa. Un bref instant où son regard s'était perdu dans la voûte velvet du ciel, la jeune fille repensa à un jeune homme aux cheveux tout aussi sombres et à ce qu'il pouvait bien être en train de faire tandis qu'elle prenait du bon temps. Elle aurait aimé le voir, être avec lui dans cette étape de son existence infinie.
_ Tu penses à Yato, n'est-ce pas?
Hélas pour elle, être dieu de la lune dotait également Tsukuyomi d'une certaine empathie atrocement juste. Elle rosit.
_ Un peu, avoua-t-elle, penchée sur son reflet dans le bassin lisse de toute onde. Je me demandais ce qui l'attendait.
_ Vous êtes plutôt proches tous les deux.
Pfiut ! Une grosse bouffée de chaleur empourpra les oreilles de Hiyori qui paniqua.
_ Proches? Oui, nous sommes... Enfin ! Pas comme ça ! J-Je veux dire...!
L'expression de calme inébranlable sagement teintée d'amusement du dieu la fit s'arrêter. Une question qu'elle s'était posée plus tôt dans la journée lui était revenue.
_ Vous trouvez cela mal ? Que je... reste avec un dieu ? demanda-t-elle doucement.
Elle n'avait pas osé utiliser le verbe "fréquenter". Bien trop connoté. Elle s'étonna du long silence studieux que Tsukuyomi posa sur elle tandis qu'il l'observait. Il semblait mesurer sa réponse ou s'il devait justement lui donner une réponse. Celle-ci devait être complexe et pleine de nuances. Ou au contraire, elle était claire et précise. Persuadée que sa question fût déplacée, Hiyori préféra en changer.
_ Cela ne vous gêne pas qu'une humaine foule votre domaine? - elle eut un faible rire - Je ne me sens pas trop à ma place parmi vous tous, je suis un peu le chien dans un jeu de quilles...
Tsukuyomi lui sourit aussitôt afin de la rassurer.
_ Comme ma sœur te l'a dit plus tôt aujourd'hui, tu es la bienvenue, Hiyori-san. Les Hommes auront toujours droit à une place dans le monde divin. Et je puis t'assurer que ta place est toute trouvée ici, vraiment. Oh que oui...
Bien qu'heureuse d'entendre ces paroles, l'adolescente s'étonna un peu de ce discours qui s'éloignait de celui qu'avaient pu tenir d'autres kamis. "Les humains et les dieux sont trop différents pour se côtoyer", disait-il. Pourtant, Tsukuyomi prônait le contraire et sa dernière phrase l'intriguait. Une place toute trouvée? Dans quel sens? Dans quel but?
Hiyori aurait aimé creuser davantage ces questions mais la fatigue commençait à se faire ressentir. Elle avait quelque peu perdu la notion du temps pendant qu'elle était avec le kami, il devait être tard. Ce dernier remarqua ses petits yeux et invita la jeune fille à aller se coucher pour être en forme le lendemain. Elle accepta, se leva puis prit congé de la divinité avant de s'en retourner dans ses appartements.
De retour dans sa chambre, l'adolescente s'aperçut qu'elle avait laissé ouverte la porte coulissante qui donnait sur le jardin. Elle s'approcha pour la refermer et son regard s'arrêta de l'autre côté de la cour intérieure. Sur la petite avancée de bois brillant, se tenait une silhouette qu'elle connaissait bien. Celle d'un jeune homme brun aux yeux indéchiffrables qui profitait à son tour de la clarté de la nuit. Elle se surprit à sourire malgré elle. Le regard de Yato accrocha celui de Hiyori et tous deux se sourirent et se saluèrent. Elle, la paume simplement levée ; lui, arborant un fier "V" de la victoire à hauteur de son visage, gonflé à bloc tel le conquérant avant de partir en guerre. Elle s'en amusa. Il ne changerait donc jamais même dans des circonstances si particulières.
Quand ils furent séparés par les panneaux de toile blanche qu'ils refermèrent, Hiyori ne doutait plus. Elle ferait tout son possible pour lui être utile et accéder à ce nouveau rang divin. Non pas pour qu'il s'occupe enfin de supprimer sa moitié ayakashi mais parce qu'elle voulait le voir heureux. Et elle s'en donnerait les moyens.
Ce fut donc avec l'esprit léger et allègre que notre amie se coucha, bien vite emportée dans des rêves dans lesquels des lapins dégustaient des châtaignes au clair de lune.
Le courant de la nuit fut moins agréable pour Hiyori. Une horrible sensation d'être prisonnière la tenaillait dans ses songes, comme si son corps percevait un pressentiment qu'il ne pouvait communiquer à son esprit capturé d'onirisme. Il n'en résultait qu'une angoisse étouffée que la jeune humaine subissait dans un frisson continu. Elle avait froid alors qu'une partie d'elle était sûre que l'air ambiant de sa chambre convenait très bien. Elle bascula une nouvelle fois la tête de l'autre côté de son oreiller, à peine consciente de son geste. Qu'est-ce que c'était? Elle ne sentait rien sur elle mais elle distinguait très nettement la sensation de quelque chose qui passait avec lenteur au-dessus d'elle. A mesure que cette sensation remontait de long de son corps, une trainée glacée lui hérissait la peau d'une violente chair de poule. Ce ne fut que lorsque le froid atteignit la hauteur de son front que son cerveau se réveilla enfin. Elle ouvrit les yeux.
Tout se passa très vite. Dans la pénombre argentée laissée par la lune qui se faufilait d'entre un panneau ouvert, Hiyori n'eût le temps que d'entrapercevoir la froide clarté d'une lame de sabre et une paire d'yeux qui s'écarquilla de surprise.
_ Que...? Qui... !
Trop tard. A peine eut-elle le temps de comprendre qu'Hiyori avait déjà perdu de vue le rôdeur armé qui s'était échappé par la terrasse avec une rapidité éclair qui défiait toutes les lois de la physique. La jeune fille bondit hors de son futon et se rua dehors.
Rien. Le silence absolu, si ce n'était le coassement discret de grenouilles qui barbotaient dans l'étang. Le sang battant à ses oreilles et le souffle court, Hiyori ne comprenait pas. Elle n'avait pas rêvé pourtant, il y avait bien eu quelqu'un dans sa chambre.
Soudain, un grand fracas accompagné de cris brisa la quiétude de la nuit. Cette voix...!
_ Yukine-kun !
Sans plus réfléchir, Hiyori s'élança dans le jardin et courut en direction de la lumière qui s'était tout à coup allumée dans une chambre située de l'autre côté du jardin. C'était celle de Yukine. Il avait des ennuis ! Le rôdeur de tout à l'heure? Ignorant la douleur sous ses pieds nus du sournois piquant des graviers, l'adolescente prit peur quand elle vit en ombres chinoises le blondinet qui esquivait tant bien que mal les attaques d'un bretteur armé d'un long sabre japonais. Elle cria une nouvelle fois son prénom avec effroi. Les quelques mètres qui lui restaient disparurent tout à coup, cachés par le dos d'une silhouette qui venait de bondir devant elle, lui barrant le passage d'un bras tendu.
_ Yato ! Yukine-kun est... ! commença-t-elle, tenant d'une main tremblante un pan de sa veste de survêtement.
_ Reste en arrière, ordonna le jeune homme d'une voix tendue. Et prends garde à ta queue.
Un bref coup d'œil dans le bas de son dos indiqua à Hiyori qu'effectivement, elle s'était transformée.
Nouveaux bruits de lutte puis le shôji de la chambre donnant sur le jardin vola en éclats, tranché de féroces coups de sabre. La seconde suivante, dépareillé dans son kimono blanc de nuit, Yukine bondit dehors en hurlant à Yato de se magner avant qu'il ne se fasse déchiqueter pour de bon, bon sang !
_ Viens à moi, Sekki !
Une seconde de plus et il aurait été trop tard pour Yukine qui se dématérialisa en lumière au moment même où un nouveau coup de sabre s'abattait sur lui. La boule d'énergie fila droit sur Yato puis se reconstitua en un long katana entouré de bandelettes flottantes. Une fois son Arme Divine en main, le kami fit un bond souple en arrière qui le propulsa sur un rocher bordant le bassin.
_ Pas trop tôt ! fulmina la voix ulcérée du garçon dans sa tête. J'ai failli y passer !
_ C'est après toi qu'on en a? demanda Yato qui tentait d'ignorer les sentiments assaillants de son partenaire.
_ Je me suis réveillé et j'ai eu la vision de ce type qui brandissait sa lame droit sur moi ! On ne peut pas faire moins équivoque !
Le dieu fronça les sourcils et se mit en position, prêt à bouger au moindre mouvement. Il plissa les yeux et attendit patiemment que son adversaire vînt enfin se montrer. Lors des dernières agitations de la bataille, la lumière de la chambre s'était éteinte ; il ne restait donc plus que la pâle lueur de la lune pour éclairer l'ombre qui avançait dans le jardin, son arme toujours bien serrée en main.
La silhouette était grande et élancée, toute en longueur, mais la largeur des épaules ne laissait aucun doute sur le sexe de l'inconnu. Il fut cependant impossible de donner plus de description, même une fois que l'homme apparut sous les rayons d'argent : il était dissimulé sous un sweat sombre et avait rabattu la capuche de sorte à cacher son visage. Seuls deux yeux perçant l'obscurité étaient discernables dans cette pénombre. Ce regard...!
_ C'est lui ! s'exclama Hiyori. C'est bien lui qui était dans ma chambre !
Yato eut un faible sursaut. Hiyori l'avait croisé aussi? Une chance qu'elle fût encore en vie.
_ Qui es-tu et qu'est-ce que tu veux? somma le jeune dieu avec froideur.
Silence en face. L'inconnu restait immobile, sans doute à calculer toutes les options possibles qui s'offraient à lui. Yato ne relâcha pas sa vigilance en sachant que Hiyori était à une portée raisonnable de son ennemi. En un bond, il pouvait la prendre en otage. Toutefois, celui-ci n'avait pas l'air d'être intéressé par la semi ayakashi et continuait de fixer un point en direction du kami.
_ Yato, tu sais qui est ce kami? lui demanda Sekki.
Il n'était pas difficile de comprendre que la personne en face d'eux n'était autre qu'une divinité accompagnée d'une Arme Divine. Son agilité et sa rapidité ne pouvaient être celles d'un simple mortel. Non, ce qui était le plus troublant, c'était que Yato ne captait pas la moindre aura autour du mystérieux bretteur. C'était comme si une bulle invisible empêchait l'énergie spirituelle de s'émaner de son corps et ainsi permettre une potentielle identification. Quel dieu possédait donc avec un tel pouvoir? Quelqu'un de très habile ou de très fort. Ou les deux. Yato essaya de se baser sur l'apparence de la silhouette et de ses vêtements mais rien n'y fit, il ne devinait pas qui lui cherchait querelle. Cependant, ce qui attira son attention se trouvait dans la main droite de l'encapuchonné. Le jeune homme baissa lentement les yeux sur ce nodachi à la lame plus large que la normale. Cette énergie...
Tout à coup, l'inconnu tourna brusquement la tête sur le côté, alerté par quelque chose, et se jeta droit sur Yato.
_ Yato !
Sekki bien en main, Yato para, non sans difficulté, le coup que l'homme venait de lui asséner avec force. Quelle puissance ! Les deux lames crissèrent l'une contre l'autre dans un son strident, vacillantes sous la pression qu'exerçait chacun de leur propriétaire pour faire flancher l'autre. Gardant un œil sur l'état de résistance de Sekki, le kami se hasarda à s'aventurer sous l'ombre de la capuche et eut un bref mouvement de recul. Juste à quelques centimètres, les yeux qui le fixaient d'un bleu safre intense étaient dénudés du moindre sentiment. C'était là le regard d'un tueur qui ne pensait qu'au succès de sa sanglante entreprise, celui d'un fou à la pensée unique, la mort incarnée. Un regard que Yato avait eu, il y a longtemps.
_ Y-Yato...
Le début de douleur de Yukine le fit vite redescendre sur terre et le kami jeta un maximum de force dans ses bras afin d'éjecter son assaillant. Ce dernier n'y opposa aucune résistance et profita au contraire de l'effet de poussée créé pour bondir sur le toit d'un muret qui entourait l'enceinte du domaine. Au même moment, Tsukuyomi débarqua en courant dans le jardin, armé d'une longue faucille d'argent semblable à un croissant de lune nacrée.
_ Qu'est-ce qui se passe? s'exclama le dieu lunaire avant de découvrir l'ombre sur le toit. Qui êtes-vous !
L'inconnu toisa avec le plus grand jansénisme le nouvel arrivant et murmura quelque chose dans un souffle à peine audible. Son nodachi s'illumina avant de s'échapper d'entre ses doigts. Une silhouette de taille moyenne se concrétisa devant la vive blancheur de la lune.
C'était une jeune fille toute de blanc vêtue hormis le obi rayé de rouge de son kimono et dont le sage et pâle visage contrastait avec le noir de ses cheveux coupés au carré. Mais cette apparente candeur n'était qu'un mirage car ses grands yeux sombres et froids se mirent de paire avec le discret sourire sarcastique qu'elle cacha derrière l'une de ses longues manches.
Le sang de Yato ne fit qu'un tour.
_ Je le savais... Nora !
_ Nora? s'étonnèrent d'une même voix Yukine et Hiyori, tout aussi abasourdis.
L'Arme Divine toisa son ancien propriétaire d'un air tranquille.
_ Bonsoir Yato.
Le kami ne lui retourna rien de plus qu'une œillade assassine. C'était donc bien elle, cette impression de déjà-vu. Quel autre genre de maître servait-elle cette fois?
Les anciens partenaires se dévisagèrent en silence puis l'homme encapuchonné fit un bref signe de tête avant de sauter de l'autre côté du mur. La jeune fille fit glisser ses iris noirs vers Sekki et eut un petit rire hautain.
_ Dommage... Une prochaine fois peut-être?
_ Nora...!
Yato s'élança vers le mur pour la rattraper mais c'était inutile. Sur cette dernière parole, elle s'évanouit dans la nuit, ne laissant derrière elle qu'une brise de vent.
Restée en bas dans le jardin, Hiyori avait elle aussi du mal à y croire. Nora s'était-elle encore associée à quelque mauvaise divinité pour chercher une nouvelle fois à récupérer Yato? Son cœur se serra à cette simple pensée et elle ne comprit pas. Quelle était donc cette acidité qui venait s'insinuer en elle?
Le son discret d'une shakuhachi lui fit lever la tête vers les branches de l'arbre près duquel elle se tenait. Elle ne vit tout d'abord qu'une vague silhouette étrange non-humanoïde. Le temps pour sa vue de s'habituer à l'obscurité, la jeune humaine découvrit enfin qu'il s'agissait d'un renard. Un magnifique renard au pelage de neige orné de délicats arabesques rouges le long du dos et des flancs. L'animal la guettait tranquillement, sa longue queue duveteuse se balançant ici et là à l'instar d'un chat. Lorsque la mélodie envoûtante de la flûte s'estompa, elle remarqua que quelqu'un se tenait près du renard. Elle n'eut qu'à reconnaitre la blancheur d'un jinbei qui ressortait sous les rayons de lune pour comprendre.
_ I...!
Le cerveau de la jeune fille réagit plus vite qu'elle et la poussa à vite partir mais Inari fut plus rapide encore. L'enfant quitta son perchoir et atterrit souplement juste aux pieds de Hiyori qui pila net. Le kami ne s'était pas défait de son expression d'intérêt quasi obsessionnel mais son visage se fendait cette fois d'un grand sourire avide.
_ Je le savais. Tu en es un. Tu as réagi à ma flûte, chuchota la divinité, captivée par les mouvements effrayés qui agitaient la queue fuchsia dans le dos de la jeune fille.
Hiyori était pétrifiée. Elle était terrorisée par Inari alors qu'il n'avait pas eu le moindre mot ou geste agressif envers elle. Cet effroi n'avait pas de sens mais c'était viscéral. Son cerveau envoyait un milliard de messages affolés à toutes les synapses afin de la forcer à s'échapper mais rien n'y faisait. Ses jambes tremblotantes refusaient de remuer le moindre muscle, tout comme ses yeux ne pouvaient se détacher de ceux du dieu. Etait-ce vraiment la terreur qui la clouait sur place ou était-ce la profondeur irréelle du vert forêt de ces iris qui l'emprisonnait dans d'infinis méandres?
_ Cette fille, tu en es jalouse... lui révéla Inari avec étonnement avant de détailler Hiyori comme s'il admirait une nouvelle tenue qu'elle portait. Cette forme si originale, cette corruption... J'ai vraiment hâte, Hiyori. Ce sera tellement plus amusant avec toi...
Son cœur manqua de s'arrêter quand elle le vit tendre la main vers elle. Sa nuque était glacée de sueur froide. Elle ferma les paupières si fort qu'elle en eut mal. De l'aide ! Quelqu'un !
_ Hiyori, ça va?
Le son de la voix de Yato qui approchait, suivi de Tsukuyomi, sembla briser le mauvais sort qui la retenait et Hiyori se laissa mollement tomber dans l'herbe. Ses genoux étaient tremblants comme si elle avait couru le marathon du siècle. Bien sûr, il avait suffi d'un battement de cil pour permettre à Inari de se volatiliser.
_ Je n'ai rien, déglutit l'adolescente tout en essayant de garder un air dégagé. Et vous, pas de mal?
_ On n'en a pas eu le temps, répondit le jeune homme en lui offrant une main pour la relever. Reviens, Yukine.
Le katana qu'il tenait encore s'évanouit dans les airs pour laisser place au garçon blond qui en avait encore le souffle court. Peu importe qui c'était, ce type avait une sacrée hargne !
_ Je suis vraiment confus pour ce qui vient de se passer, dit Tsukuyomi avec amertume. Je ne comprends pas comment cela a pu se produire. Il est vrai qu'Amaterasu est plus forte pour ériger des kekkai de protection, mais de là à se faire si facilement envahir...
Il écarta les doigts qui tenaient le manche de la faucille et celle-ci disparut à son tour, laissant apparaitre la petite silhouette d'Usagi. Elle s'inclina brièvement et vint retourner aux côtés de son maître.
_ Tsukuyomi-sama, intervint Yato. Vous avez une idée de qui c'était? Il cachait son aura.
La divinité ne répondit pas immédiatement à son homologue, empreint d'une réflexion qui semblait le perturber. Cacher son aura n'était pas donné à tout le monde et ce qui découlait de cette pensée ne lui disait rien qui vaille. Et ce nom qui ne cessait de revenir au devant de son esprit. Non, c'était juste impossible.
_ Non, finit-il par dire en secouant la tête. Mais de ce que j'en ai compris, il en avait après ton Arme Divine.
Tous les regards tendus se braquèrent sur Yukine qui prit un peu peur et recula d'un pas. Hé ho ! Et puis quoi encore? Et pourquoi lui, d'abord?
_ Tu as un potentiel exceptionnel en toi, Sekki, lui expliqua Yato avec un grand sérieux. Je l'ai vite compris et d'autres peuvent le comprendre aussi. Tu peux devenir une Arme Divine convoitée.
Un faible rosissement ému vint empourprer les joues du blondinet qui préféra détourner la tête en bougonnant qu'il préférait avoir du potentiel sans avoir à se faire tuer par n'importe quel détraqué qui passait par là.
_ Yato, retournons à l'intérieur, pria Hiyori d'une voix faible. S'il te plaît.
Le jeune homme s'inquiéta de l'état de grande fatigue dans lequel se trouvait son amie. Elle n'avait vraiment pas l'air bien, à croire qu'elle avait vu un fantôme.
_ Nous en reparlerons demain, décida-t-il à l'adresse de Tsukuyomi en emmenant Hiyori avec lui. Bonne nuit. Viens, Yukine.
Rassurée par la présence protectrice de ses amis près d'elle, l'adolescente se laissa raccompagner, perdue dans une sorte de limbe psychique qui l'empêchait de bien réfléchir. Sa tête était remplie de fumée et son cerveau tournait au ralenti. Les seules pensées qui lui apparaissaient claires comme du cristal se focalisaient sur son échange avec Inari.
"_ Cette fille, tu en es jalouse... Cette forme si originale, cette corruption... J'ai vraiment hâte, Hiyori. Ce sera tellement plus amusant avec toi..."
"Jalouse"? Elle était jalouse de Nora? Cette simple évocation ne fit que renforcer cette impression de brouillard intérieur. "Corruption"? De quelle corruption parlait-il? Il avait parlé comme si elle était un jouet aux longues heures de divertissement prometteuses. A quelle sorte de jeu pouvait bien penser le kami des céréales? Cela avait-il un lien avec les épreuves de l'Elévation?
Elle serra discrètement un bout de la manche du survêtement de Yato. Sois prudent...
Alors, qui sera vraiment l'(les) ennemi(s) de cette histoire? A vos pronostiques!
