O matase shimashita!
Vraiment désolée pour ce retard mais j'ai un mal de fou à finir le dernier chapitre (sans oubliER que j'ai laissé un chapitre central pas-capital-mais-ça-serait-bien-si-je-le-mettais vide aux trois-quarts!) Raaaaaah! Je HAIS les derniers chapiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiitres!
Comment ça, on s'en fiche?
Journal des reviewers
Ayaka Kurenai : En espérant ne pas te décevoir. ^^
Fairyblackangel : Merci, merci! Du courage, j'en aurais besoin… ç_ç
Chapitre VI : Leçon d'humilité
Elle s'appelait Tsukiko Nagumo, surnommée du jeu de mots "Usô-Tsuki" ("menteuse") par les autres élèves de sa classe. La raison? Elle savait que les humains n'étaient pas les seuls dans ce monde et que des entités tierces pouvaient interagir avec eux de mauvaise façon. Fille unique, elle vivait dans un temple un peu plus loin avec son père qui l'avait lui-même hérité de son père, ancien prêtre. Si Yato savait tout cela, c'était parce qu'il avait eu l'occasion de discuter avec la fillette qui, après avoir entendu le ventre de son sauveur hurler de façon peu élégante, avait décidé de l'accueillir chez elle pour le dîner. Une façon à elle de le remercier, bien qu'elle soutînt encore qu'elle aurait pu gérer la crise par elle-même.
En l'observant, le dieu se remémora qu'en effet, une poignée d'humains dotés d'un troisième œil était capable de voir l'Autre Côté et que cette position était extrêmement délicate à gérer. Tsuki en était une preuve. Comment une masse ignorante pouvait-elle croire en une chose invisible qu'une seule personne affirmait voir? Autrefois, la superstition du peuple érigeait les possesseurs du troisième œil sur un piédestal, pourvu qu'ils fussent dans les arts divinatoires ou l'exorcisme. Aujourd'hui, dans ce monde où les dieux n'étaient plus qu'une pseudo-entité bonne à écouter les vœux, ceux qui prétendaient voir le paranormal étaient juste bons à être montrés du doigt. Yato se souvenait également qu'autrefois, certains kamis gonflés d'orgueil ne pouvaient supporter que leur divine personne fût à la portée des yeux humains et se vengeaient en infligeant mille tourments au malheureux clairvoyant. Lui-même avait été sommé pour remplir un contrat dans ce genre. Se trouver aujourd'hui près d'une fillette qui pouvait être une lointaine descendante de sa victime lui fit un drôle d'effet.
La collégienne était déjà consciente de tout cela, il n'y avait qu'à la regarder. Loin de l'insouciance de la jeunesse qui animait ses pairs, Tsuki avait elle le visage dur et alerte. Portait-elle son don comme un fardeau? Sans doute.
_ Tu vois les ayakashis depuis longtemps?
_ Justement, je ne les vois pas. Je les "sens", rectifia la fillette. C'est pour dire si parfois, j'ai du mal à me croire moi-même. Mais je sais qu'ils sont là. Keisuke Hikeda, le garçon au bôken, il en avait un sur lui.
_ Je te crois, lui assura Yato. Je te crois et en plus, je suis sûr que tu as raison.
Surprise par ces mots, Tsuki s'arrêta et dévisagea son interlocuteur avec minutie. C'était bizarre. Très peu de personnes étaient au courant pour son don et toutes, sauf son père, lui avaient dit "Mais oui, je te crois" avec ce ton mielleux dans la voix qui n'était là que pour la politesse face à une "plaisanterie enfantine". Mais ce drôle de type qui était avec elle, lui avait répondu comme si lui aussi savait ce qu'elle endurait. Il n'était pas comme les autres.
_ Nii-san, toi aussi, tu vois les monstres?
Il lui retourna un sourire étrange.
_ Pas en ce moment mais oui, j'en ai déjà vu.
La figure qu'elle eut en entendant cela s'éclaira de milliers d'étoiles brillant dans ses yeux. C'était comme si les cieux s'étaient éclairés.
_ Trop fort ! s'exclama Tsuki en secouant les poings d'excitation. Il faudrait qu'on s'associe pour tuer toutes ces horribles bestioles ! Je te montrerai ! Viens !
Sur ce, la collégienne empoigna le bras du kami et l'entraîna dans sa course.
Le coucher de soleil donnait au ciel une couleur de feu. En déclin, l'astre du jour s'était teint d'un rose thé flamboyant qui éclatait d'entre les nuages filandreux flavescents. De pâles rayons mordorés peinaient à percer entre les épais feuillages qui entouraient le long escalier de pierre sur lequel Tsuki entrainait Yato d'un pas vif. Le jeune homme leva les yeux et vit au sommet un torii de bois cinabre qui marquait l'entrée de l'enceinte sacrée. S'il avait un jour son temple, aurait-il aussi droit à une si grande porte?
Passé le torii, une grande cour carrée pavée de pierre les accueillit. A droite, se trouvait un petit bâtiment à présent fermé réservé pour la vente des o-mamori porte bonheur et à gauche, la fontaine d'eau bénite laissait couler un fin filet d'eau dans un bac de pierre près duquel reposait quatre petites louches de bois. Enfin, au fond de la cour, la partie de Yato préférait : le grand étalage strié de baguettes de bois destiné à recevoir les pièces de cent yens que le visiteur jetait avant de prier. De chaque côté, un gong relié à une grosse corde de paille colorée tressée reposait en attendant d'être frappé pour exaucer une prière.
_ Deux cloches, s'émerveilla intérieurement le dieu devant tant de luxe. Je voudrais avoir le même…
_ Par ici, l'invita Tsuki qui remontait l'allée de pierre.
Yato lui emboita le pas sans pouvoir se résoudre à quitter des yeux ce si beau sanctuaire tout équipé, un filet de bave au coin des lèvres.
Sa rêverie se suspendit tout à coup, capturée par la vision d'une longue corde de paille tressée et ornée de goheis blancs qui flottaient sous la brise. Au-delà de cette délimitation sacrée, l'entrée d'une sorte de caverne plutôt lugubre laissait s'échapper un sifflement grave d'outre-tombe, probablement à cause du vent.
_ Que peut bien garder le shimenawa de cette grotte? s'interrogea le kami, intrigué de la présence d'une caverne ici.
Hélas, il dut reporter ses interrogations à plus tard car le voici qui entrait dans le bâtiment domestique du temple. Les lieux ressemblaient à la demeure d'Amaterasu et Tsukuyomi, en bien moins luxueux cependant.
_ Je suis rentrée, papa ! annonça Tsuki qui ôtait ses chaussures. J'ai amené quelqu'un aussi !
Un homme dans la seconde moitié de la trentaine passa la tête depuis l'embrasure d'une porte et alla rejoindre le vestibule. Le teint légèrement halé et ses cheveux noirs coiffés d'une raie nette sur le côté et dépourvus du moindre cheveu blanc lui rachetaient quelques années de jeunesse. Seule la vague méfiance qu'affichait son visage galvaudait le tableau.
_ Jeune homme…? salua Monsieur Nagumo d'un air incertain.
_ Il m'a aidée cet après-midi quand quatre abrutis se sont encore moqués de moi, expliqua sa fille comme elle aurait parlé de la météo. Il me croit quand je lui ai dit que je sentais la présence de monstres. Dis, il peut rester dîner? Je lui ai promis.
Monsieur Nagumo eut un bref soupir à cette évocation qui, en avait conclu Yato, était plus que monnaie courante. Son visage se détendit et il adressa une inclinaison de tête reconnaissante au kami qui le lui rendit avec respect.
_ Je vois. Merci pour elle et désolé pour ce dérangement. Elle est tellement fière à vouloir tout gérer toute seule, déplora-t-il avant de se tourner vers sa fille. Toi, tu files à tes ablutions avant le dîner.
_ Mais papa, pour une fois que quelqu'un…
_ Exécution, jeune fille.
Vaincue, Tsuki gonfla les joues et se dépêcha de chausser des pantoufles avant de filer dans la maison. Une fois partie, Monsieur Nagumo invita son hôte à entrer et à prendre ses aises. Yato ne se fit pas prier deux fois. Il était aux anges : un dîner gratuit et de surcroit dans un lieu protégé des ayakashis, que pouvait-il rêver de mieux?
Le salon n'était pas très grand mais il était chaleureux et accueillant : des tatamis de paille, de gros coussins rebondis et même un kotatsu à la chaude couverture décorée de feuilles d'érable invitait quiconque le regardait à venir y cacher ses jambes. Yato s'y installa avec délice tout en écoutant d'une oreille distraite l'émission de variété qui passait à la télé. Il remarqua dans le mur du fond un grand meuble de bois sombre et brillant. Un autel mortuaire traditionnel. Le bas se composait de trois petits tiroirs carrés les uns à côté des autres avec une poignée dorée et le haut était fait de deux portes décorées par des fines fentes qui laissaient entrevoir l'intérieur. De chaque côté de l'autel, une petite table basse accueillait un encensoir avec des restes de bâtonnets parfumés dedans. De là où il était, Yato distinguait les contours d'un visage figé dans le papier glacé d'une photo. Il était curieux d'en savoir plus mais une autre question déjà retenue auparavant le titillait.
_ Ah, merci Nagumo-san, dit-il lorsque l'homme lui amena une tasse de thé. Pardonnez ma curiosité mais j'ai bien entendu "ablutions" tout à l'heure?
L'homme s'installa à son tour et confirma. En effet, comme il avait pu l'entendre de Tsuki, cette dernière était dotée d'une sorte de troisième œil, même incomplet. Ce n'était pas tout car il s'avérait qu'elle possédait également des dons latents de purification.
_ Elle peut chasser le malin?
_ Pas de façon optimale mais c'est à peu près ça. Nous avons sous le temple une nappe d'eau souterraine située dans la grotte que vous avez dû voir dans la cour. Tsuki va s'y purifier deux fois par jour et elle a aussi ses séances de méditation quotidiennes.
Sans le montrer, Yato se trouvait impressionné. Cette petite avait de quoi devenir une prêtresse exorciste de premier choix si elle parvenait à éveiller complètement ses dons. Et voilà donc ce qu'était la fameuse grotte de la cour. Il devait faire sacrément froid si Tsuki devait s'y baigner, même par les saisons les plus froides.
_ Cela n'est pas trop dur pour une collégienne de onze ans? Des ablutions, des exercices de méditation… se hasarda le jeune homme qui imaginait la difficulté d'un tel entrainement.
Monsieur Nagumo ne répondit pas tout de suite. Son visage s'était teint d'une discrète mélancolie alors qu'il observait son reflet immobile à la surface du liquide vert dans sa tasse.
_ Cela peut vous paraître dur, je le conçois. Mais je fais cela pour elle. Tsuki pense moins à la mort de sa mère, il y a trois ans de cela.
L'homme eut un regard triste à l'adresse du meuble au fond de la pièce, quelque part entre les fines fentes des portes du haut. Yato baissa le nez et s'excusa de son impolitesse dont son interlocuteur ne s'offusqua pas. Son épouse avait été emportée par la maladie et sa fille était convaincue qu'elle avait été causée par des démons. Les chasser était pour elle une façon de venger cette mort survenue trop tôt.
Le jeune kami garda le silence. Il imaginait sans peine la petite Tsuki, vêtue d'un simple kimono blanc, les genoux dans l'eau d'un étang souterrain, à se renverser sur la tête l'équivalent d'un seau de bois tout en songeant à ses esprits qui lui avaient pris celle qu'elle aimait le plus au monde. A cette époque, si elle avait déjà pu sentir la présence néfaste des ayakashis en train de se nourrir de la force vitale de sa mère, avait-elle été entendue des adultes? Sans doute pas. Yato comprenait à présent l'expression durcie de la jeune enfant.
Une vingtaine de minutes plus tard, Tsuki entra dans le salon, les cheveux encore humides et les joues rouges mais la mine enjouée. Elle était heureuse d'avoir trouvé quelqu'un qui prenait au sérieux ses paroles, ce n'était pas tous les jours. Elle alla aider son père à la préparation du dîner tout en essayant d'en apprendre plus sur son aîné :
_ Au fait, nii-san, c'est quoi ton nom? T'as quel âge? Tu es au lycée, non?
_ Ca fait beaucoup de questions, s'amusa le dieu, surtout embêté par la seconde question. Je m'appelle Yato. Et tu as juste à savoir que je suis plus grand que toi alors, tu peux m'appeler "Yato-sama".
Tsuki pouffa de rire et touilla sa sauce de plus belle. N'importe quoi.
_ Je vous voyais un peu plus âgé que le lycée, Yato-kun, poursuivit le père. Vous faites quelque chose dans la vie?
_ Euh… Disons que je fais des petits jobs par-ci par-là… hésita le jeune homme avant de prendre son plus beau sourire de VRP. D'ailleurs, si je puis un jour vous aider, n'hésitez pas à appeler Livraison Yato, pour vous servir ! Voici ma carte.
S'il avait encore son troisième œil, Yato aurait entendu un gros "boum" derrière lui signifiant que Yukine et Hiyori s'étaient écroulés sur le tatami.
_ Il en perd pas une, quel profiteur ! s'insurgea le blondinet en se prenant la tête. Je ne veux plus être associé à cet énergumène…
_ Yato reste Yato, même humain, conclut son amie, une goutte de sueur froide sur la tempe.
Restés dans l'ombre de leur ami, les deux comparses invisibles n'avaient rien perdu de cette rencontre avec Tsukimi et ressentaient la même chose que Yato. Cette gosse avait dû en voir des vertes et des pas mûres.
De son côté, Monsieur Nagumo avait su lire entre les lignes de son invité et lui offrit cordialement de passer la nuit au temple. Ce serait sa façon à lui de remercier Yato pour son aide envers Tsuki. D'autant plus que la collégienne n'avait pas l'air de vouloir quitter aussi vite ce garçon qui la comprenait. Touché par la proposition, le jeune kami accepta non sans miroiter le fait qu'il passerait une nuit en sécurité. Décidément, cette première épreuve d'élévation était vraiment trop facile. Quant à Yukine et Hiyori, ceux-ci étaient contents de savoir qu'ils auraient également un toit pour la nuit. Lui avec Yato et elle dans la chambre de Tsuki.
Après un délicieux dîner, Monsieur Nagumo dispensa gracieusement Tsuki de vaisselle afin qu'elle puisse discuter avec son nouvel ami. Cela faisait depuis la mort de son épouse qu'il n'avait pas vu cette étincelle de joie briller dans les yeux de sa fille unique. Il voulait que la magie se prolongeât un peu et si c'était auprès de ce garçon, certes inconnu mais avec un bon fond, cela lui convenait. Il les avait donc laissés tranquillement discuter dans le salon autour d'une assiette-dessert de cookies et un verre de lait.
Après avoir dévoré son troisième biscuit, Tsuki releva le nez de son assiette, des miettes plein la bouche.
_ Yato-nii, tu as une copine?
La première réponse qu'elle reçut fut un gargouillis étouffé dans le lait.
_ Q-Quoi? Pourquoi me demandes-tu ça? rétorqua le jeune homme en s'essuyant la bouche entre deux quintes de toux.
_ Comme ça, c'est un truc normal pour les grands, non?
A l'observer, il comprit qu'elle ne lui demandait pas cela par espièglerie, juste pour le connaître un peu plus. Le franc-parler des gosses parfois, je vous jure. Et vu ce qu'il avait cerné de la personnalité de Tsuki, Yato savait qu'elle ne lâcherait pas le morceau. Les joues roses, le kami poussa un soupir d'abandon et se massa la nuque.
_ Disons… qu'il y a une fille dont je ne saurais me séparer aujourd'hui, avoua-t-il en baissant la voix à chaque syllabe. Je l'ai entrainée dans des histoires pas possibles mais elle veut encore rester avec moi malgré tout. Et rien que pour ça, elle est devenue très spéciale pour moi.
Après avoir écouté cette douloureuse confession dans un silence religieux, un grand sourire innocent vint éclairer le visage de Tsuki.
_ Et elle, elle est aussi amoureuse de toi?
_ C-C-Comment ça "aussi"?! s'écria le garçon, les joues cette fois enflammées. Vas-y doucement avec le sucre, ça fait dire des bêtises !
_ Même pas vrai !
Près de la joyeuse bagarre qui se déroulait, une semi-ayakashi à la longue queue fuchsia s'était égarée dans une dimension à part, le regard perdu dans le vague, le visage pivoine et le cœur battant à cent à l'heure. En dépit de ses appels et de sa main qu'il agitait devant les pupilles dilatées de Hiyori, Yukine ne parvenait plus à décrocher la moindre réaction.
Une fois son embarras dissipé, Yato préféra revenir au sujet principal :
_ Et sinon, Tsuki, tu as aussi pu sentir la présence de kami?
La collégienne arrêta le mouvement de sa main vers sa bouche et elle reposa son verre de lait, le regard changé. Sa bonne humeur s'était mue en une crispation de marbre glacée. C'était comme si le kotatsu sur leur genoux reprenait toute la chaleur qui avait été diffusée auparavant.
_ Les kamis? répéta la fillette comme si sa gorge s'égratignait à chaque mot.
_ Oui, les esprits divins, quoi. Peut-être que tu en as…
_ Les kamis sont pires que les ayakashis eux-mêmes.
L'effet d'une chute de guillotine affûtée mille fois n'aurait pas donné d'effet semblable. Yato cligna des yeux sans comprendre mais Tsuki ne lui laissa pas le temps de parler :
_ Ces soi-disant "être divins" ont laissé ma mère mourir alors que je les ai implorés tous les jours pendant des mois de la débarrasser des monstres qui la possédaient. Je les méprise de tout mon être. Pour moi, ils n'existent pas et quand bien même ils existeraient, je ferai tout pour les faire disparaitre de ce monde.
Ses yeux s'étaient assombris de noirceur et sa voix n'était qu'un amas de poignards. Elle avait prononcé cette tirade en un seul souffle, à croire que toute cette haine contenue depuis trois années avait attendu ce moment pour enfin sortir. En face d'elle, Yato était pétrifié sur place. Les mains posées en arrière sur le tatami de part et d'autre de son corps lui servaient de piliers de soutien. Il était certain que si ses bras venaient à flancher, il s'écroulerait sans pouvoir se relever. Un amas fulgurant de sensations abominables venait de lui tomber dessus. Son sang était tombé au niveau de ses pieds, son corps se glaçait sous de violents frissons alors qu'un début de fièvre échaudait son front. Mais la pire des douleurs se situait dans sa poitrine. Des centaines d'aiguilles aux pointes acérées s'étaient toutes figées à l'intérieur en une micro seconde afin de laisser fuir par les trous ainsi créés la sensation d'être en vie.
Yato dégagea sa main droite tout en basculant son corps légèrement en avant pour éviter de tomber et serra son survêtement entre ses mains moites. Cette sensation horrible, ce venin qui infusait dans son sang… Il les connaissait. Mais ce n'était pas possible, pas aujourd'hui.
_ Tsuki… dit-il -sa voix lui apparut comme un râle à ses oreilles - Tu…
Ce fut à ce moment que Monsieur Nagumo décréta qu'il était l'heure d'aller dormir. Le visage encore durci par le dernier sujet évoqué, la fillette se leva du kotatsu et souhaita la bonne nuit à Yato avant de disparaitre dans un couloir.
Spectateurs discrets de la scène, Yukine et Hiyori étaient à des lieux de se douter de ce qui se passait réellement.
_ Dur… siffla l'Arme Divine, mal pour son maître. Sa fierté a dû en prendre un sacré coup. Tu as vu? Il est tout blanc…
Sa voisine ne répondit pas. Pourquoi avait-elle un mauvais pressentiment?
La nuit était si claire que la lumière éclatante de la lune faisait perdre plusieurs nuances au ciel noir d'encre. Pas un nuage dans la voûte céleste pour dissimuler les étoiles qui piquetaient l'obscurité de leur faible éclat. Tout était calme, même le vent se faisait discret lorsqu'il agitait les arbres ou soulevait les feuilles dans la cour. L'enceinte de la cour du temple demeurait silencieuse, pas une lumière dans la maison pour attirer les éphémères. Oui, tout était calme, beaucoup trop calme au goût du jeune adolescent qui paressait sur le toit qui abritait le bassin de purification. Les yeux clos alors qu'il soufflait dans son shakuhachi, il ignorait le vent qui soufflait dans sa chevelure auburn flamboyante, un renard blanc neige sagement allongé à ses côtés, les oreilles couchées.
Une fois son morceau terminé, Inari rouvrit les yeux et croisa une jambe par-dessus l'autre avant de s'y accouder, le menton dans sa main et le regard longeant la demeure des Nagumo.
_ Ah, ma jolie Tamamo, soupira le kami avec ennui. Mon nouveau jouet est si loin de moi et cette épreuve est d'un ennui incommensurable. Sans parler de tous ces ayakashis qui grouillent par delà ce kekkai.
En effet, dissimulé et retenu par la barrière spirituelle qui protégeait le temple, un immonde tas d'énergie malfaisante se pressait contre un mur invisible dans une plainte inintelligible et trainante, tel un cafard prisonnier dans un bocal.
L'oreille droite du renard tiqua et celui-ci redressa la tête vers son maître. Inari oublia un instant les démons criaillant dans son dos et porta son attention sur la silhouette qui venait de sortir de la maison pour prendre l'air. N'était-ce pas l'enfant humaine qui vivait dans ce temple avec son père? Elle avait l'air très en colère, plus que ça même, on devinait une traînée translucide qui courait le long de sa joue. Pauvre petite chose qui méprisait le divin alors qu'elle se désespérait de le voir enfin.
Le renard eut un petit cri qui s'apparentait à un miaulement étriqué et un sourire espiègle vint se peindre sur le visage d'Inari.
_ L'épreuve d'Amaterasu est tellement plate, si nous y ajoutions un peu de piquant? proposa-t-il avec satisfaction. Cette petite réalisera son rêve, Yato s'illustrerait davantage et mon jouet va peut-être se montrer, il ne faut pas hésiter.
Sur ces mots, un tourbillon de feuilles d'érable emporta le dieu et son compagnon.
Ignorant le frais de la nuit qui tranchait avec la chaleur qui empourprait ses joues, Tsuki essuya du revers de sa manche de gilet la trace de sa joue qui avait réussi à passer la barrière de ses paupières. Elle ne devait plus pleurer même si ses souvenirs douloureux revenaient. Elle l'avait promis. Elle lui avait promis.
_ Je te vengerai, maman, souffla-t-elle, les poings serrés.
Tout à coup, une étrange sensation électrique lui traversa la tête de part en part et au clignement d'yeux suivant, elle vit un adolescent aux cheveux de feux et au regard hypnotique se tenant devant elle, l'index pressé contre le front comme s'il la mettait en joue avec un pistolet imaginaire.
_ Qui es-tu? s'exclama la fillette en bondissant de stupeur. C-Comment…!
_ Tu détestes les kamis, n'est-ce pas, enfant humaine? l'ignora Inari avec délice. Et si je te disais que le garçon que tu héberges en est un?
La collégienne peinait à mettre de l'ordre dans ses idées confuses. Elle recula, portant la main à son front douloureux.
_ Qu'est-ce que tu…
_ Oh, bien sûr, là, ce n'était pas très flagrant car pour une raison que tu n'as pas à savoir, Yato a été rendu temporairement humain. Mais il demeure dans sa chair et son âme un dieu.
Il marqua une pause et son sourire devint rictus.
_ Un dieu… de la calamité.
L'effet tant désiré se produisit. Tsuki redressa la tête vers Inari, immobile et les yeux écarquillés. Un dieu de la calamité? La divinité des céréales tendit un instant l'oreille. Les hurlements agonisants devenaient plus puissants et lancinants, juste encore un peu. L'adolescent alla se glisser derrière sa marionnette et se pencha à son oreille :
_ Oui… Un kami qui sème le chaos et la désolation dans son sillon, le genre de kami a causé la perte de nombreux humains…
Tsuki était pétrifiée. La perte… de nombreux humains… Et si Yato était…
_ Ce serait tout à fait possible, avait deviné Inari dont la voix suave se teintait de tentation. Il est juste là, faible, sans défense… et tu disposes de la force suffisante pour le faire ramper devant toi.
Une simple voix perdue dans l'atmosphère, le bruit du verre qui se fendille. Un dernier écho désincarné égaré dans un sentiment dévastateur de trahison.
_ Venge-la.
Une larme s'écrasa contre un pavé de pierre. Tout à coup, une onde invisible s'expulsa du corps de Tsuki et se propagea en cercle, achevant de briser par la même occasion l'ultime fragile résistance de la barrière spirituelle qui protégeait le temple.
Au même moment, les deux êtres spirituels entiers qui occupaient le temple se redressèrent d'un bond dans leur futon :
_ Qu'est-ce que c'est? s'affola Hiyori dans la chambre de Tsuki, le corps traversé de fourmillements inconnus.
_ C'était quoi? s'exclama Yukine avant de se tourner vers Yato. Hé, Yato ! Y'a un truc pas normal ! Yato !
Le blondinet fut soulagé de voir que son maître avait ouvert aussi les yeux, bien qu'il eût encore l'air assez patraque. La puissance de l'onde avait été suffisamment intense pour être même ressentie par le dieu rétrogradé qui se redressa péniblement sur son séant. Depuis le départ de Tsuki, Yato se sentait nauséeux et faible mais pas assez pour ignorer qu'il y avait du grabuge. Non sans enrager sur le fait qu'il lui était toujours invisible, Yukine poussa son maître comme il le pouvait pour le forcer à bouger, en vain. Mais qu'est-ce qu'il avait à la fin à être aussi apathique? Rien à faire. Il devait aussi s'assurer que Hiyori allait bien, il en allait de sa promesse envers Daikoku.
En quittant la chambre, le blondinet retrouva son amie qui arrivait au même moment.
_ Yukine-kun, vous allez bien? s'inquiéta la jeune fille, le souffle court.
_ Oui, mais Yato est toujours privé de son troisième œil. C'est quoi ce bruit horrible? On dirait des pleurs !
_ Ca vient de la cour, vite ! Il faut protéger le temple !
Les deux jeunes gens se ruèrent dans le couloir et le remontèrent si vite qu'ils atterrirent sur la terrasse extérieure avant même d'avoir dit "ouf". Le spectacle qui s'offrit alors à leurs yeux les mit à quia.
Tsuki était là, seule, au beau milieu de la cour principale du temple, immobile comme une statue et l'œil vide de toute étincelle de vie. Ce qui était bien vivant par contre, c'était l'immense amas difforme qui remuait derrière elle. Ce corps d'ayakashi était un tas d'environ huit mètres, d'aspect visqueux et dégoulinant opaque oscillant entre le violet prune et le bleu outremer, agrémenté de plusieurs dizaines d'yeux globuleux énormes et d'extrémités imprécises qui devaient s'apparenter à des bras ou des mains mendiantes. Le plus insupportable dans ce tableau cauchemardesque était les "cris" produits par la chose ; une sorte de chant d'agonie composé de cris de bébé désincarnés et de hurlements d'outre-tombe. Cette lugubre symphonie aspirait toute parcelle de sentiment positif à quiconque l'entendait.
_ Quoi? Mais elle va se faire tuer ! s'horrifia Yukine, prêt à bondir. Il faut…!
Hiyori le retint aussitôt par le bras, tout aussi livide.
_ Non ! C'est pire que ça. Regarde mieux. Autour d'elle…
Le cœur battant, l'Arme Divine se concentra davantage sur la scène et ne tarda pas à partager l'effroi de son amie. S'il était pourtant étonnant qu'une fillette se tenant aussi près d'un ayakashi de cette taille ne s'était pas encore fait dévorer, la raison s'expliquait ici : en dépit de ses tentatives, le tas suintant d'énergie maléfique semblait "glisser" sur une surface invisible autour de sa proie potentielle.
_ C'est pas vrai… articula Yukine, la gorge serrée. C'est elle qui a créé ce truc?
Hiyori opina lentement du chef, dépitée. C'était tout à fait plausible. A force de ruminer chaque jour pendant des années la mort de sa mère, la fillette avait délesté sa rancœur sous forme de petits démons qui, accumulés au fil du temps étaient devenus un redoutable monstre. Seule l'aura protectrice du sanctuaire avait suffi jusqu'à présent à faire barrage aux ayakashis tout comme la récente ablution d'eau sacrée permettait à Tsuki de ne pas se faire corrompre par le poison. Qu'est-ce qui avait tout à coup ébranlé ce fragile équilibre ?
A défaut de dévorer Tsuki, l'ayakashi préféra se rabattre sur les deux arrivants dont les auras spirituelles exhalaient un appétissant parfum et éjecta de son corps droit sur Hiyori et Yukine une espèce de bras à rallonge garni de petites ramifications informes.
_ Attention !
Rapide comme l'éclair, la jeune fille attrapa la main de Yukine et évita l'attaque d'un bond souple. Ce ne fut qu'à ce moment que Tsuki parut remarquer leur présence :
_ Des ayakashis…? lâcha-t-elle sans avoir l'air de comprendre vraiment.
Les deux fugitifs atterrirent plus loin dans la cour mais s'aperçurent avec horreur qu'un comité d'accueil n'était pas loin : une nouvelle vague gélatineuse et criailleuse escaladait le mur d'enceinte derrière eux.
Le sang de Yukine ne fit qu'un tour. C'était à son tour d'agir ! Sans plus attendre, il joignit son index à son majeur et décrivit un trait horizontal devant lui.
_ Arrière !
Un mur d'énergie opaque émergea subitement du sol et se dressa dans les airs pour faire barrière à l'assaillant. L'ayakashi s'écrasa contre la paroi avec un grognement grinçant et chercha à forcer le passage. Une chance que Sekki fût doué dès le départ dans l'érection de barrières.
Au même moment, un nouvel acteur vint entrer sur la scène de la terrasse. Le teint un peu pâle, Yato s'avança lentement et fit face à Tsuki qui le dévisageait d'une œillade plus sombre qu'une nuit sans lune. Le jeune homme scanna d'un rapide coup d'œil circulaire la cour, sur le qui-vive. Il avait beau forcer, son troisième œil demeurait désespérément aveugle. Seul son sens aigu de la perception lui indiquait la présence d'un grand danger et la petite humaine en était l'épicentre. Elle dégageait une violence qui dépassait les seuils humains. Un ayakashi n'était pas loin d'elle. D'autres plus nombreux n'étaient certainement pas loin, cette sensation d'être cerné l'oppressait. Combien étaient-ils et où exactement? Il serra les dents.
_ Amaterasu, si telle était vraiment ton épreuve, qu'est-ce que tu veux me faire faire… pesta-t-il dans sa tête sans détourner son regard de celui de la fillette en face de lui.
Cette dernière fit légèrement basculer sa tête en arrière pour mieux le prendre de haut.
_ Quelle ironie. Pour quelque chose que j'aimerai voir disparaitre, tu es aussi concret que moi.
Une nouvelle aiguille épineuse vint de loger dans le poitrail du kami qui en tressauta. Encore cette douleur…
_ Oh? Les kamis peuvent ressentir la douleur?
_ Qui t'a dit que j'étais un dieu? répliqua Yato qui essayait d'ignorer le mal qui l'excoriait.
_ Qu'importe, je le sais, c'est tout.
Coincés entre le kekkai protecteur et le mur du bâtiment destiné à la vente de charmes, Yukine et Hiyori s'horrifiaient de la confrontation qui s'annonçait. Tsuki était au courant du statut divin de Yato? Animée d'une telle animosité, elle allait le détruire ! Son corps humain ne survivrait pas si elle lâchait tous les ayakashis sur lui !
Le cerveau de Hiyori ne parvenait plus à raisonner correctement tant il y avait de données. Yato sans défense, Tsuki possédée, elle et Yukine coincés et des monstres qui se rassemblaient encore. Pas le temps de tergiverser !
_ Yukine-kun, enferme-toi dans un kekkai dès que tu peux, je vais essayer de protéger Yato.
_ Quoi? Tu es folle ! Ils sont trop…!
_ Le kekkai, Yukine-kun ! ordonna la jeune fille qui bondissait déjà au-dessus du mur magique. Rappelle-toi, c'est ta seule arme !
Le blondinet ne put rien faire d'autre que la regarder filer dans la nuit sous les cris rageurs des monstres. Pourvu qu'elle soit prudente. Une nouvelle tentative d'avancée d'ayakashis vers lui acheva de l'énerver.
_ Du balai ! rugit-il avec hargne.
Et en deux gestes amples du bras, deux nouveaux murs complétèrent la forme d'un triangle salvateur qui le coupa définitivement de ses ennemis. Hélas, le coup en énergie de cet acte magique était bien supérieur à ce que Sekki accomplissait d'ordinaire. Vidé de ses forces, le garçon se laissa glisser au sol, à bout de souffle. Il fallait vite en finir.
De son côté, Hiyori avait entamé un véritable ballet aérien pour éviter au maximum les ayakashis qui commençaient à envahir tout l'espace intérieur du temple. Yato lui semblait encore trop loin mais elle ne devait pas lâcher. Ce ne fut que maintenant qu'elle réalisa la folie de son entreprise mais c'était trop tard, il fallait qu'elle fasse quelque chose. Alors, qu'elle entamait une descente non loin du bassin de purification, un ayakashi gros comme une voiture se mit tout à coup droit dans sa trajectoire.
_ Ah ?!
La respiration de l'adolescente se coupa. Elle allait se faire dévorer, en tombant directement dans la gueule de la bestiole comme un ver dans le gosier d'un oisillon nourri par sa mère ! Alors qu'elle sentait sa fin proche, Hiyori sentit un étrange parfum de pin lui chatouiller le nez.
_ Certainement pas.
Tout se passa très vite. Il y eu un bruit d'éclaboussure et une plainte déchirante tandis que quelque chose de doux et duveteux alla s'enrouler autour de la taille d'Hiyori. Elle eut tout juste le temps d'entrevoir dans la pénombre la silhouette discrète d'un jeune adolescent aux cheveux de feux doté de neuf longues queues blanches comme la neige faisant face à un ayakashi qui se désagrégeait peu à peu.
_ Inari ? s'exclama Hiyori qui se partageait entre la surprise et l'effroi. Qu'est-ce que…
Tenant un éventail orné d'arabesques semblables à ceux qui étaient sur le pelage du renard qui l'accompagnait la veille, le dieu exécuta quelques mouvements qui commandèrent à l'eau du bassin de se dresser en un rempart aqueux sacré qui dissuaderait les démons de trop s'approcher. Puis, il se tourna vers la jeune humaine, resserra un peu sur elle l'étreinte de sa queue de renard et l'approcha, un sourire satisfait ourlant ses fines lèvres.
_ Ne vas pas prendre le risque de te blesser, Hiyori, susurra-t-il. Nous n'avons même pas encore commencé à jouer ensemble.
En dépit de toutes les forces qu'elle jeta dans ses membres pour se libérer, Hiyori ne put empêcher Inari de l'approcher. Le garçon semblait tenir quelque chose de minuscule entre son pouce et son index mais c'était si petit qu'avec l'obscurité, elle ne put rien voir. Toujours fut-il que le kami alla poser ce qu'il tenait au niveau du cœur de sa captive et le pressa contre sa poitrine. Hiyori grimaça et laissa échapper un gémissement de douleur. Le geste fut bref mais la sensation qui en découlait était plus pernicieuse. C'était tel un venin qui s'insinuait par tous ses vaisseaux sanguins, se dédoublant à chaque nouvelle ramification pour aller encore plus loin dans son organisme. Très vite, tout son corps fut envahi et se fit de plomb. La tête lui tourna et le décor s'embrouilla dans un tourbillon silencieux.
_ Que… Qu'est-ce que tu fais… souffla-t-elle à moitié consciente.
_ Un simple petit grain de riz, lui expliqua Inari en adossant la jeune fille au bassin avant de la libérer. Mais j'ai hâte de voir comment il va germer… En attendant, ne perturbe pas cette épreuve et oublie ce qui vient de se passer.
Au battement de cil suivant, il n'y avait plus personne. En dépit de sa fatigue, l'esprit d'Hiyori n'était pas assez embrumé pour ne pas entrapercevoir derrière l'écran d'eau sacrée Tsuki qui se complaisait dans la vision d'un Yato… au sol?!
_ Yato ! l'appela-t-elle en s'approchant à quatre pattes du mur aqueux.
Le kami semblait mal en point bien qu'il n'eût pas l'air blessé. C'était à croire qu'un mal atroce lui dévorait les entrailles et lui oppressait la poitrine. Il peinait à respirer et serrait son vêtement au niveau du cœur. Qu'avait-il donc? Tsuki ne le touchait même pas, elle ne faisait que lui parler. Hélas, impossible d'entendre à cette distance.
La petite fille s'étonnait elle-même de la déliquescence de sa victime :
_ Eh bien, qu'est-ce que tu as? Ce ne serait tout de même pas les remords qui te dévorent? railla-t-elle sans joie.
Yato eut un faible ricanement ironique.
_ Pas les remords, je n'ai pas à en avoir pour être né tel que je suis.
Elle plissa les yeux avec fureur. Il soutint son regard.
_ C'est pour ça qu'il fut un temps, je détestais les humains, murmura-t-il à voix basse avant de la regarder. C'est ton reniement qui est en train de me tuer, Tsuki.
Le jeune homme baissa la tête pour reprendre son souffle. Il ne comprenait d'ailleurs pas. Cette interaction ne devrait pas avoir lieu puisqu'il était humain.
A moins que…
Oui, Amaterasu avait bien joué sur les mots. Elle n'avait fait que lui retirer ses pouvoirs divins, elle ne l'avait pas rendu humain pour autant.
" Tu viens de te faire retirer tes pouvoirs"." En attendant, profite bien de ce temps à la hauteur des humains." Son corps n'était pas de chair et de sang mortels, il restait un kami de constitution. Voilà pourquoi chaque mot de Tsuki contre les divinités était un nouveau poignard qui s'enfonçait un peu plus en lui pour l'occire à petit feu.
_ Parce que je refuse de croire en toi, je te tue? comprit la collégienne dont l'ayakashi-gardien semblait commencer à perdre patience. Tsss… Je n'aurais jamais cru que les kamis qui sont tellement au-dessus de ces petites choses insignifiantes que sont les humains pouvaient être affectés de la sorte. Tu te moques de moi pour gagner du temps. Tu es comme les autres, tu n'as que…
_ C'est vrai, coupa le jeune homme, une nouvelle goutte de fièvre roulant sur sa tempe. C'est là notre plus grand paradoxe.
Il devait faire vite. Si sa perception était juste, la barrière sacrée qui protégeait Tsuki du monstre derrière elle était en train de faiblir.
_ Tsuki, si ta mère était possédée par des ayakashis, un kami a certainement fini par le savoir et l'a purgée du mal qui la rongeait. Mais dans ce cas-là, il est trop tard et…
_ TAIS-TOI ! hurla la fillette, les mains crispées dans ses cheveux. Qu'est-ce que tu en sais? Ma mère est morte seule dans son lit d'hôpital parce que personne n'a entendu mes prières !
_ Je le sais car moi, j'ai entendu la sienne !
Quelque chose se brisa dans l'air froid de la nuit qui balaya la cour à cette seconde. La poitrine meurtrie et le sang battant à ses oreilles, Yato sentait très distinctement les yeux grands écarquillés de l'enfant braqués sur lui. Il n'en était pas sûr auparavant, mais cette nouvelle explosion d'aura avait éclairé ses souvenirs. Oui, c'était bien la même.
Il y a environ trois ans, Yato avait reçu l'appel d'une femme à la voix éteinte et bien fatiguée qui lui avait juste dit "Sauvez ma fille". Il avait trouvé dans un hôpital une femme d'une trentaine d'années à la peau plus pâle que la cire et aux traits tirés, sans doute aspirés par la chose invisible d'un noir opaque qui s'était accrochée telle une tique vorace à son poitrail. L'ayakashi n'était pas plus gros qu'une main adulte déployée mais sa densité n'avait laissée aucun doute au jeune kami qui s'était approché. Ce monstre était là depuis un moment et son hôtesse ne tarderait pas à y laisser son esprit.
"_ Vous le voyez, n'est-ce pas?" lui dit-elle dans un sourire fané.
Le jeune homme cligna les yeux de surprise. Elle pouvait voir les ayakashis ?
"_ Non, seulement ressentir une vague présence. Mais je sais qu'il ne me reste plus beaucoup de temps."
Il ne l'avait pas montré, mais la divinité était impressionnée de voir que cette humaine était encore saine d'esprit avec le parasite qu'elle avait en elle. Elle devait être dotée d'une grande force spirituelle. Hélas…
"_ A ce stade-là, je ne peux plus vous sauver", lui annonça-t-il sans détour.
Le sourire qu'elle lui retourna à ce moment, il ne l'oublierait pas de sitôt. Si calme, si… résolu.
"_ Ce n'est pas moi que je veux sauver. Ma fille a ce même don que moi et je ne veux pas que ce monstre la prenne une fois qu'il m'aura prise. Et je sais qu'elle, elle saura devenir plus forte que moi. Alors, s'il vous plait…"
C'était comme si quelqu'un avait pressé le bouton "Muet" de la télécommande régissant le son autour d'eux. Tsuki secouait lentement la tête, le corps agité de sanglots en préparation. Quant à Yato, il préféra s'épargner autant pour lui que pour elle la suite de son récit.
_ Je te demande pardon, Tsuki. Je n'ai pas pu la sauver, mais elle…
En osant enfin affronter le regard de Tsuki, le jeune homme découvrit une petite fille brisée qui pleurait en silence toutes ces larmes qui n'avaient été rejetées jusqu'à présent que sous forme d'énergie démoniaque. Hélas, ce ne fut pas la seule défense qui venait de tomber : la barrière spirituelle qui entourait l'enfant venait de s'évanouir au même instant. La proie si appétissante et tant désirée s'offrait enfin, l'ayakashi poussa un hurlement immonde d'alacrité et ouvrit une gueule béante.
_ Tsuki !
Son cerveau ne prit pas le temps de réfléchir que Yato sentait déjà ses pieds le propulser en avant. Il se jeta droit sur la fillette et se servit de son corps pour faire barrage. Une cascade gélatineuse s'abattit dans son dos dans une pluie acide qui lui arracha un hurlement de souffrance indescriptible. Sa peau était en fusion et ses os se liquéfiaient. Oui, c'était sûr, il était toujours de constitution divine auquel cas, il ne souffrirait pas le martyre comme ça.
_ Yato ! s'écria Tsuki qui s'agrippait à son survêtement. Ca va?
_ Tsuki… Est-ce que tu crois en moi ? demanda-t-il, les dents serrées par le mal.
_ Hu?
_ Est-ce que tu crois en moi ? J'ai besoin de ta force pour tuer ce monstre. Comme ta mère a eu besoin d'une grande force pour me faire sa demande.
La fillette le regarda un court moment, ses yeux noisette emplis de sentiments divers à la violence marquée dont la plus forte dominance s'alliait au chagrin, puis à la détermination.
Elle se nicha dans le giron du kami et le serra de toutes ses forces.
_ Sauve-moi, Yato-nii !
La souffrance qui envahissait son corps fut balayée par une vague d'énergie claire comme le cristal. Pourvu que ça marche !
_ Je suis sûr que tu es là, Sekki ! Viens !
Yato espéra de toutes ses forces que la main qu'il avait tendue n'allait pas se dissoudre trop vite. Sa peau se teintait progressivement d'un rouge brûlé qui lui paralysait chaque nerf. Enfin, un sifflement familier lui parvint et un tsuka qu'il connaissait bien vint se loger droit dans sa paume.
_ Je compte aussi sur ta force, Sekki ! Déchire-les !
Son Arme Divine était prête à faire remarquer à son maître que techniquement, il n'avait pas ses pouvoirs pour se battre mais il était trop tard. La lame de Sekki traversa le dôme d'ayakashi avec la facilité d'un couteau dans une motte de beurre ramolli. Le monstre poussa un hurlement suraigu à ébranler le temple tout entier. Puis il explosa et l'énergie libérée se condensa en un prisme étrange qui disparut à son tour dans la nuit.
Soulagé de constater que la force d'aura de Tsuki lui permettait de manier Sekki, Yato fit face aux ayakashis restant qui commençaient à l'encercler pour venger la mort de leur congénère. Parfait, il n'aurait même pas à se déplacer, ce qui l'arrangeait bien étant donné la douleur lancinante qui s'étalait dans tout son dos. Dans un cri de rage vengeresse, le kami pivota sur ses talons et assena un fantastique coup circulaire à trois-cent-soixante degrés qui se conclut par des détonations à la chaine et une splendide succession de prismes colorés.
Le cœur encore battant à la chamade suite à tous ces événements, Hiyori mit quelques secondes à s'apercevoir que son écran protecteur avait disparu pour redevenir un simple filet d'eau coulant de la fontaine. Elle bondit sur ses pieds et courut rejoindre ses amis qui reprenaient eux aussi peu à peu leurs esprits.
_ Yato ! Yukine-kun ! Tout va bien? les héla-t-elle de loin.
_ Oui ! Content de te savoir sauve aussi, Hiyori ! répondit l'Arme Divine qui s'était angoissé pour son amie partie seule et dont il n'avait plus eu de nouvelles.
Même s'il s'était douté que Hiyori ne devait pas être loin si Yukine était là aussi, le kami fut heureux d'apprendre qu'elle n'avait rien elle non plus. Il aurait presque oublié Tsuki si celle-ci ne s'était pas écartée de lui, encore un peu tremblotante.
_ Merci à toi, lui dit le jeune homme en lui frottant affectueusement la tête. C'est ta force qui m'a permis d'accomplir ça. Je te dois la vie.
_ Yato-nii…
Elle le fixait d'un drôle d'air. Quoi? Qu'est-ce qu'elle…
_ Hiiiiiiii ! T'es tout corrompu ! Ouste ! s'écria-t-elle tout à coup en le repoussant d'un coup sec en arrière.
_ Hé?
Pas le temps de vraiment comprendre ce qui lui arrivait. Le dieu ne commandait plus ses pieds qui reculaient, reculaient, reculaient avant de trébucher sur une énorme corde de paille de riz tressée. Puis se fut le décor entier qui bascula alors que son corps se sentait irrésistiblement attiré par le vide. Un roulé-boulé douloureux sur une petite vingtaine de marches grossièrement taillées dans la roche plus tard et Yato se retrouva étalé de tout son long dans l'étang souterrain de la grotte sacrée. L'endroit était humide et plein de courants d'air, seulement éclairé par cinq petites lanternes traditionnelles en pierre placées en quinconce autour de la nappe d'eau. D'une profondeur approximative allant jusqu'aux genoux d'un adulte, le bassin sacré semblait provenir directement de l'Arctique tant l'eau était froide.
_ Mais ça va pas, non? ragea-t-il, la bouche pleine d'eau. Un peu de ménagement, je reviens de loin !
_ Rien à faire ! Tu fais trempette sacrée tant que tu n'es pas purifié ! répliqua Tsuki en tirant la langue.
Mis à quia, le kami ravala son ressentiment et attrapa le seau de bois près de la rive pour le remplir et se le vider sur la tête. Ô douce sensation qu'était l'eau glacée sur sa peau en feu. Il aurait juré que de la vapeur s'échappait de son corps. Restés en haut des marches avec Tsuki, Yukine et Hiyori échangèrent un regard amusé et complice. Oui, il s'en remettrait sans problème.
_ Vous êtes qui vous, au fait? les interpella la voix de la collégienne.
Les deux amis clignèrent des yeux, étonnés.
_ Tu peux nous voir?
_ Ben oui, pourq…
Tsuki s'interrompit, interpellée. Mais oui ! Elle disposait encore de son troisième œil ! Elle pouvait enfin voir des choses de l'Autre Monde ! La fillette n'eut le temps de laisser éclater sa joie.
_ Comment ça se fait, d'ailleurs? s'interrogea Yukine avec suspicion. D'un coup, comme ça? Et comment as-tu pu savoir que Yato était un dieu?
_ Je ne sais pas trop… J'ai la tête un peu embrumée…
Hiyori se tut à son tour, elle aussi absorbée par ses pensées. Et elle? Comment s'était-elle retrouvée près de ce bassin, retenue prisonnière mais protégée par un mur magique d'eau sacrée? Sa tête avait beau forcer sur ses souvenirs, elle ne se heurtait qu'à un écran de fumée. Pourquoi ne pouvait-elle pas se rappeler? Bah, était-ce si important? Yato allait bien, Tsuki avait échappé au pire, le temple était sau…
_ Hé, Yato-nii ! appela Tsuki depuis l'entrée de la grotte. Ca ne serait pas elle, la fille spéciale dont tu m'avais parlé? Elle est drôlement mignonne dis donc !
Une double montée de vapeur fuit des oreilles du kami en pleine ablution tandis que Hiyori se pétrifiait sur place, rouge comme une tomate.
_ L-Laisse-moi me purifier en paix ou je te colle aussi au bain forcé ! Ca ne te ferait pas de mal d'ailleurs !
_ Passe au vert, t'es tout rouge !
_ Sale gosse, tu vas voir !
Eloigné du joyeux brouhaha qui animait l'arrivée imminente de l'aube, un spectateur discret contemplait la scène depuis le toit d'un bâtiment voisin. Il n'avait rien perdu de l'affrontement qui venait de se dérouler et ce qu'il en avait vu ne lui avait qu'à moitié plu.
Le visage fermé et les lèvres pincées, Susanô retournait et lissait entre ses longs doigts fins une petite pierre brillante en forme de "9" d'un jaune miel éclatant. L'ambre se réchauffait dans sa paume et diffusait une douce chaleur qui l'apaisait petit à petit mais son ressentiment ne s'en allait pas pour autant.
_ Inari ne doit pas se mêler de cette Elévation…
Vaudrait mieux pas, non. Mais c'est un peu trop tard XD
