Hello!

Alors comme ça, au lieu de s'occuper d'emballer les cadeaux, on vient traîner sur le site? Est-ce raisonnable au moins? T.T Comment ça je suis mal placée de dire ça alors que je flambe mes journées sur WoD? Argh, maudit soit mon copain qui m'a fait plonger! _

La suite! La suite!

Journal des reviewers

Ayaka: Et c'est toujours un plaisir d'avoir les retours des lecteurs! ^^

Alice Erylis : Chic, une nouvelle tête! Bienvenue à bord et j'espère que le voyage te plaira toujours autant!

Lyna : Maintenant: lol

KokoroClamp1996 : Ah, merci! J'ai toujours une trouille bleue de rendre mes OC trop parfaits. Ca rassure de savoir que je ne suis pas encore tombée dans le piège.

Watah : Oh? Tu as lu Not as We? O_o God, j'avais presque oublié que j'avais publié cette histoire ici… Ca me touche vraiment de voir que mes fics t'aient plu à ce point. J'espère ne pas te décevoir dans ce cas. ^^

Ang-chan : Nyah, doucement avec les gentillesses, je vais en perdre mes moyens! =^^= Et pour te répondre : oui, j'ai ce jeu sur ma p'tite 3DS rose lol. Mais c'est super chronophage ce jeu! O_o Mais… quel rapport? Ca m'intrigue XD

Un petit chapitre de transition comme ça, faut bien se reposer un peu entre deux. XD


Chapitre VII : En eaux troubles

Tout comme la nuit précédente, celle-ci fut plus que courte pour tous les acteurs qui avaient vécu l'attaque du temple. Ils avaient eu cependant de la chance dans leur malheur car l'intensité de la bataille avait été telle qu'en dépit de sa violence, il ne leur avait pas fallu longtemps pour s'écrouler de fatigue. Yato était allé puiser loin dans des ressources dont il n'avait pas eu conscience jusqu'à cette nuit, Yukine avait franchi un nouveau seuil de résistance dans la création de kekkai, l'éveil spirituel de Tsuki l'avait mise complètement K.O et Hiyori s'était fait rattraper par une lourde fatigue qui s'était abattue sur elle comme un raz de marrée. Après une purification plus ou moins rapide pour tous, chacun était allé se recoucher pour dormir de tout son saoul.

Ce fut la trop forte luminosité de la matinée bien entamée qui réveilla Yato. La lumière du soleil matraquait avec violence le blanc immaculé des shôjis et décuplait le rayonnement dans toute la chambre. Le noir devant ses paupières closes avait perdu quelques nuances de sombre et le chant d'un merle qui zinzinulait dans le jardin n'aidait pas à rester dans le monde de Morphée. Les yeux encore fermés, le jeune homme s'étira avec délice et sentit quelque chose contre lui. Il ouvrit un œil et trouva une Tsuki endormie qui s'était nichée contre lui. Elle avait dû se glisser dans sa chambre peu après qu'il se fût endormi. Derrière ses grands airs, elle restait une gosse qui avait ses faiblesses et dans le cas présent, la peur de dormir seule après s'être frottée à des monstres jusqu'ici invisibles.

Le kami eut un soupir mêlé d'un sourire.

_ Vraiment…

_ Dis donc, tu t'en es drôlement bien sorti, on dirait, lança une voix joyeuse derrière lui.

_ Ouaaaaaaah?!

Le cœur au bord des amygdales, Yato se redressa à l'équerre tel le diablotin qui surgissait de sa boite. Sagement assise sur les genoux sans faire le moindre faux pli à sa longue robe de mousseline vanille, Amaterasu guettait son challenger avec tranquillité. Réveillée dans un frôlement de crise cardiaque, Tsuki avait aussi bondi sans avoir le temps de demander ce qu'il se passait, se retrouvant face à la radieuse déesse du soleil.

_ Bonjour pitchoune, la salua cette dernière avec le plus grand naturel du monde. Je suis Amaterasu.

A ces mots, le visage de la petite fille passa à peu près par toutes les nuances possibles entre le blanc linge et le rouge écrevisse avant que ses yeux ne roulent dans leurs orbites, puis elle retomba mollement dans le moelleux du futon.

_ Oups? se désola la déesse avec embarras.

_ Vous ne croyez pas qu'elle a déjà été assez traumatisée ?! s'insurgea Yato qui donnait des petites tapes sur le visage de la fillette évanouie. On fera le débriefing quand tout le monde sera là !

Une petite demi-heure plus tard, soit le temps de réanimer Tsuki puis d'aller réveiller Yukine et Hiyori, tous les protagonistes furent réunis dans la pièce à vivre du temple autour d'un petit déjeuner. Monsieur Nagumo était déjà parti vaquer à ses occupations quotidiennes, ils ne seraient donc pas dérangés. Si Yato et Yukine dévoraient leur repas à grands coups de baguettes, la seule humaine entière de la tablée demeurait figée et muette par la prestance de la grande déesse majeure sous son toit. Qu'elle était belle en plus de dégager une si jolie aura. Hiyori s'amusait de voir Tsuki si impressionnée et ne cessait de lui assurer qu'elle n'avait pas à être timide.

_ Je vous retiens avec votre épreuve, grommela Yato en lui lançant un regard de travers. J'ai failli y rester.

_ Ce n'était pas notre but premier, tout ce qui est arrivé n'était pas prévu, concéda la déesse avec sérieux. J'espère simplement que tu n'as pas cru que ce test ne visait qu'à te faire vivre comme un humain.

Gros silence bancal durant lequel le kami se fit tout petit petit, le nez dans son bol de riz tandis que Yukine lui assénait un "Crétin" discret mais néanmoins franc. La honte passée, le kami demanda à Amaterasu quel était le vrai but de tout ceci.

_ Justement, raconte-moi ton aventure, l'invita la déesse avec un clin d'œil malicieux. Fais-nous partager ton ressenti.

Poussé par le regard interrogateur de Tsuki qui ne comprenait pas vraiment la teneur de la discussion, Yato poussa un soupir de résignation et entama le récit de ses dernières vingt-quatre heures privé de ses pouvoirs divins. Parler de lui, ce n'était pas trop son truc, il se sentait exposé quand il faisait cela. Hélas, il n'avait pas le choix. Le dieu fit alors part de ses différentes impressions : le fait d'être devenu quelqu'un d'anonyme, ne pas se sentir à sa place, sa nouvelle vision d'approche des hommes, etc… Bien sûr, la partie la plus riche fut celle de sa rencontre avec Tsuki et ce qui en avait découlé.

_ Là où j'ai été surpris, c'était de constater que je pouvais être affecté même sans mes pouvoirs. Sur le coup, je reconnais que je maudissais mon absence de pouvoirs pour pouvoir me défendre.

La fillette à sa gauche baissa le nez, peu fière. Dire qu'elle avait failli le tuer avec de simples mots.

_ Mais, nuança le dieu en lui donnant une pichenette amicale sur le front. J'ai été plus qu'impressionné quand Tsuki a été capable de me recharger les batteries une fois qu'elle avait compris que je n'étais pas son ennemi.

Amaterasu écoutait avec une grande conscience, souriant dans son fort intérieur. On y était bientôt.

Yato croisa les bras sur sa poitrine et leva les yeux au ciel.

_ Au final, nous autres dieux, on dira ce que l'on voudra mais sans les humains, nous ne sommes rien. Nous existons par eux et pour eux. Même avec leurs sentiments, aussi inconstants et instables soient-ils, les kamis se doivent de s'y soumettre.

La jeune femme blonde n'ajouta rien et se contenta de terminer tranquillement son thé. Elle s'occuperait de faire son rapport auprès de Tsukuyomi plus tard, mais son frère en tirerait les mêmes conclusions qu'elle : Yato avait parfaitement réussi son épreuve d'humilité, bien que ce ne fût pas gagné au départ. Il avait su voir au-delà de ses yeux de dieu et se souvenir de l'essentiel que constituaient les humains qui les faisaient vivre ou, hélas, mourir. Yato avait commencé en se prenant pour un dieu mais avait fini par prouver qu'il en était vraiment un.

Elle aussi silencieuse, Hiyori analysait ce qu'elle écoutait et une nouvelle vision du statut de kami se découvrit. Elle n'aurait jamais cru que les dieux pouvaient mourir à cause des humains. Dans son esprit, les kamis se battaient entre eux par le biais des Armes Divines et encore, que se passait-il à la mort de l'un deux? Et qu'advenait-il de l'Arme Divine qui se retrouvait sans maître? Tant de questions lui brûlaient les lèvres. Des questions qu'elle hésitait à poser, que ce fût à Amaterasu ou à Yato. Ce monde n'était pas le sien, elle était peut-être trop présomptueuse à chercher à s'y immiscer. Cette barrière invisible qui semblait s'être dressée entre elle et les autres l'attristait autant qu'elle s'en irritait. La jeune fille secoua la tête avec une faible grimace qu'elle cacha en buvant son thé. Elle se prenait trop la tête, elle sentait son cœur qui s'accélérait avec un petit pincement douloureux. Le principal, c'était Yato.

_ Yato-nii a donc réussi son épreuve, Amaterasu-sama? interrogea Tsuki, impressionnée de réaliser qu'elle avait fait partie d'une épreuve divine.

_ Peut-il en être autrement? fanfaronna le concerné comme si c'était l'évidence même avant de se reprendre, plus gêné. Enfin… Quel est le verdict des juges?

_ Il est positif, confirma Amaterasu.

_ C'est une bonne chose, déclara Yukine qui prit un air grave. Mais ce que j'aimerai comprendre, c'est comment Tsuki a pu savoir que Yato était un dieu. L'histoire s'est bien finie mais ça aurait pu ne pas être le cas.

_ Vous croyez que ça pourrait être Susanô? surenchérit Hiyori, elle aussi impliquée dans ce dérapage de l'épreuve. Quel serait son but dans ce cas?

La déesse du soleil gardait le silence face à ses pertinentes questions parce qu'elle se les était posé à son tour. Son terrible frère aurait bien été du genre à faire une chose pareille mais la plus grande des inconnues demeurait encore : pourquoi? Simplement faire échouer l'Elévation pour la contrarier elle et Tsukuyomi? Non, cela ne tenait pas. Susanô vivait très bien en étant ignoré de sa famille, pourquoi viendrait-il faire les trouble-fêtes? La seule chose dont Amaterasu était sûre, c'était que cette Elévation ne se déroulait - et ne se déroulerait pas - comme prévu. Il leur faudrait redoubler de vigilance pour éviter tout accident comme cela avait failli être le cas cette nuit.

_ Nous mènerons l'enquête de notre côté. Vous, restez concentrés pour la suite, conseilla Amaterasu avec bienveillance avant de s'adresser à Yato. La suite sera plus éprouvante pour toi, Yato. Sois prêt.

Le jeune se demandait ce qui pouvait être davantage éprouvant que de se prendre cent kilos d'ayakashis sur le dos mais opina du chef, un peu tendu. Il était content et fier d'avoir pu passer sa première épreuve avec succès. Pourvu qu'il en fût de même pour la suite des événements.

_ A ce propos, puis-je récupérer mes pouvoirs?

_ Oh, bien sûr, où avais-je la tête.

Amaterasu sortit d'une de ses poches un petit carré de soie jaune qu'elle déplia avec précaution, dévoilant ainsi une bille de verre bleu cyan grosse comme une demi-balle de ping-pong.

_ Mes pouvoirs dans une si petite chose… soupira le jeune homme en prenant la bille. Et que dois-je…

Il n'eut le temps de finir sa phrase que la bille se fondit dans la paume de sa main. La sensation de son essence divine qui se diffusait dans tout son corps était tout simplement indescriptible. Un shoot d'adrénaline directement dans les veines.

_ On se sent mieux une fois complet, se réjouit Yato avec énergie.

La déesse lui rendit un sourire et se leva. Elle les attendrait à la résidence. D'ici là, quartier libre pour tous jusqu'à la prochaine épreuve. Elle salua la petite assemblée d'un signe de la main puis disparut dans une lumière dorée. Restée scotchée, Tsuki se tourna aussitôt vers Yato et lui tira un peu la manche.

_ Yato-nii, on se reverra, hein? Hein? Je veux que tu me dises si tu as réussi tes épreuves !

Le kami la considéra un instant, un peu déstabilisé. Ce n'était pas trop dans ses habitudes de se mêler aux humains et encore moins avec des possesseurs de troisième œil. Etait-ce une bonne chose s'il acceptait l'amitié de la petite fille? Le propre des dieux était d'être à cheval entre les deux mondes, mais qu'en était-il si l'un deux penchait plus d'un côté que de l'autre?

Le jeune homme retourna un sourire espiègle à son interlocutrice.

_ Seulement si tu…

Il n'eut le temps de terminer sa phrase que la fillette lui avait pris la main pour y glisser une petite pièce de bronze percée.

_ Cinq yens, c'est ça ? Donne-toi à fond !

Il cligna les des yeux de surprise, pris de court. Cette gosse était vraiment étonnante en plus d'être dotée d'un sens ravageur de la déstabilisation. Yato regarda tour à tour la pièce de monnaie et le visage plein d'espoir de sa petite protégée. Ces humains, vraiment.

Il soupira avec un sourire de bon perdant et éjecta la pièce dans les airs d'un claquement habile du pouce.

_ Ton vœu a bien été entendu.

S'appropriant le nouveau souhait qui lui avait été remis, le kami se promit de faire feu de tout bois.

Il était temps pour nos trois amis de repartir pour la résidence divine principale. Tous remercièrent chaleureusement leur hôtesse pour son hospitalité puis prirent congés d'elle en lui promettant de venir lui rendre visite pour voir comment avançait son entraînement spirituel. A présent qu'elle pouvait voir les ayakashis, il lui fallait apprendre comment s'en débarrasser. Nul doute qu'elle ferait une grande exorciste, Yato avait hâte de voir ça.

Tout comme s'il avait été purgé à l'instar du temple Nagumo la nuit dernière, le ciel resplendissait d'un bleu éclatant dépourvu du moindre nuage. Un peu froid, le soleil régnait en maître et tentait de s'imposer entre deux brises de vent qui emportait le début de chaleur montante. Le centre-ville était une fourmilière de citadins qui grouillaient dans les rues pour profiter de la belle saison entre deux trajets. Redevenu un kami à part entière, Yato était de nouveau un visage qui s'estompait aussitôt des mémoires; pour peu qu'il y passât ne serait-ce qu'un bref instant. La différence était qu'à présent, il se souvenait qu'il existait même le temps d'un croisement de regard fugace. Cet important rappel qui donnait la sensation d'être vraiment vivant et ses batteries étaient gonflées à bloc.

_ Tu t'étais douté qu'on n'était pas loin de toi? lui demanda Yukine qui attrapa au vol une feuille de ginko tournoyant dans le vent.

_ Je n'en étais pas certain.

Il marqua une pause en ralentissant un peu le pas puis reprit.

_ En fait, ça faisait étrange. D'être sans vous.

Yukine et Hiyori cessèrent de marcher, surpris par cet aveu. Très vite, ils comprirent. Voir la silhouette de Yato qui leur tournait le dos pour s'éloigner d'eux leur rappela qu'il avait sans doute été très seul dans la vie. La solitude finissait-elle par lui peser?

_ C'était frustrant aussi de ne pas pouvoir te parler quand il y avait du grabuge, bougonna l'Arme Divine du bout des lèvres.

Hiyori sourit, amusée de voir à quel point la fierté de Yukine l'empêchait d'exprimer ses sentiments. Ils étaient touchants tous les deux.

_ Amaterasu t'a prévenu que la suite ne serait pas simple, dit-elle. Il y a un type d'épreuve que tu redouterais plus qu'une autre?

Le jeune homme croisa les bras et ferma les yeux pour réfléchir. S'il y avait quelque chose qui pourrait l'ébranler…

_ Oui, finit-il par répondre, l'air grave.

Silence impatient.

_ Me séparer de mes petites chéries tintinnabulantes si durement acquises ! s'exclama-t-il en brandissant sa bouteille-tirelire pour y frotter sa joue avec amour.

Un double coup de poing bien senti derrière la tête lui fit vite comprendre que sa réponse n'était pas des plus appropriées. Non mais quel crétin !

_ Maiiiis… geignit le dieu maltraité. Ca serait injuste tout de même. Plus sérieusement, oui, il a quelque chose que je voudrais éviter le plus possible. Deux choses, même.

_ Quoi donc? s'enquit Hiyori, interpellée par le réel sérieux qui s'était peint sur le visage de son ami.

_ Je ne le dirai pas. Ca va me porter la poisse si je le fais.

Yukine fut frustré de cette décision et marmonna pour lui-même qu'il disait cela juste pour faire genre. Hiyori ne pensait pas de même. Elle était même plutôt peinée car elle voyait ce refus comme une nouvelle limite que Yato se fixait entre lui et eux. Entre lui et elle. Encore à vouloir s'éloigner pour mieux (se?) les protéger, un nouveau voile opaque s'ajoutait sur lui pour flouter qui il était et ce qui faisait que Yato était Yato. Pourquoi cet isolement encore?

La jeune fille garda le silence et préféra ignorer la douleur qui lui picotait le sternum. Elle devait être fatiguée, la tête lui tournait un peu aussi.

Le groupuscule regagna l'immense demeure d'Amaterasu et Tsukuyomi et fut accueilli par Murakumo et Kusanagi ainsi que par la petite Usagi. Nos amis s'étonnèrent d'ailleurs de trouver la fillette debout alors que son maître devait être en train de dormir à poings fermés, ce à quoi les jumeaux expliquèrent qu'Usagi ne dormait jamais.

_ Tu as bien du mérite, s'en amusa Hiyori en ôtant ses chaussures.

La petite fille se contenta de se balancer en silence d'un pied à l'autre tout en lissant entre ses doigts l'oreille de lapin droite de son serre-tête. Ce devait être sa façon de faire sa timide. Les trois amis allèrent donc reprendre leurs quartiers, sans prendre garde à la petite ouverture laissée par un shôji mal fermé qui donnait sur une bibliothèque dont le discret occupant se contenta de contempler les silhouettes passer dans l'entrebâillement.

Un livre ancien posé sur ses jambes croisées en tailleur, une petite assiette d'inari-zushis près de lui et la tête de sa fidèle compagne vulpine accotée sur sa cuisse, Inari surveilla avec une attention particulière la silhouette de taille moyenne à la longue chevelure qui traversait le couloir en suivant les autres un peu plus loin. Par transparence, un étrange dessin s'apparentant à une arabesque lui apparut en plein au niveau du sternum. Le kami eut un sourire et prit une nouvelle bouchée de sushi entouré d'abura-age délicieusement sucré.

_ La germination a commencé, annonça-t-il, une caresse sur la tête de Tamamo.

_ Encore en train de mijoter un plan tordu, Inari?

Le jeune adolescent interrompit son geste un instant puis le reprit comme si de rien n'était.

_ Eh bien ça, si je m'y attendais. Tu dois être drôlement intéressé...

Il tourna la tête par-dessus son épaule.

_ … ou désespéré, Susanô-dono.

En effet, resté dans un coin arrière de la salle, le dieu des tempêtes se tenait à l'écart, parfaitement invisible des sens divins des autres habitants de la demeure. Adossé au mur, les mains dans les poches de son sweat, le jeune homme dardait son jeune homologue d'une œillade écœurée emplie de mépris, ce qui amusait beaucoup le concerné. Après un court silence à se jauger l'un et l'autre, le dieu des tempêtes fit un mouvement de la tête vers le couloir par lequel étaient passé les autres.

_ Qu'est-ce que tu essaies de faire avec cette gosse?

Le sourire d'Inari s'agrandit, plus sardonique que jamais.

_ Je manipule et me sers des ayakashis à défaut de manier des esprits défunts en guise d'Arme Divine, je fais donc ce que je veux. Est-ce que je te demande ce que vient faire le mouton noir de la grande trinité en pleine préparation d'Elévation ou est-ce que je le devine tout seul grâce à ce que tu ne cesses de tripoter dans ta poche?

Susanô tressaillit et se redressa aussitôt, sans hélas avoir le temps de répliquer car Inari surenchérit aussitôt, toujours très satisfait de mener la danse :

_ Je le devine tout seul grâce à ce que tu tritures entre tes doigts.

_ Espèce de sale… ! s'emporta le jeune homme avec hargne, les poings étroitement serrés de fureur. Qu'est-ce que tu sais?

L'adolescent lissa le pelage de sa renarde qui guettait le visiteur de ses yeux noirs perçants. Il savait le principal. C'était d'ailleurs l'avantage des ayakashis : très nombreux, ils devenaient de formidables indics. Passée sa bonne humeur apparente, le regard forêt du dieu du commerce se fit plus noir que l'encre.

_ Qu'est-ce que tu me veux?

_ Que tu ne ralentisses pas l'Elévation, répondit Susanô avec tout autant d'aplomb.

Inari pencha un peu la tête sur le côté, les paupières légèrement plissées, en train de réfléchir à cette demande. Son visage finit pas s'éclairer d'une nouvelle lueur amusée.

_ Oh… lâcha-t-il simplement, son raisonnement silencieux terminé. Une Elévation, carrément? Je n'aurais pas cru…

Son interlocuteur bouillait intérieurement face à tant de clairvoyance. Inari pouvait tout aussi bien alerter Amaterasu et Tuskuyomi de sa présence mais il n'en ferait heureusement rien. Le jeu que Susanô lui présentait bien malgré lui était un divertissement tel qu'il serait presque sacrilège de le galvauder avec de la basse délation. Ca le rendait d'ailleurs fou de jeter ainsi en pâture son projet à cet effrayant gosse. Pas étonnant que la plupart des kamis ne le fréquentaient pas, tous s'accordaient à dire qu'Inari était un déséquilibré aux jeux étranges.

_ Et pour la Nora? Est-ce qu'elle…

_ Ca ne te concerne pas, trancha Susanô, exaspéré par ce nouveau sourire cruel sur le visage de l'enfant.

Inari haussa les épaules, la mine contrite comme un enfant qui venait de se lasser de son jouet.

_ Mon but n'est pas d'entraver l'Elévation, expliqua-t-il avec lassitude. Au contraire, ça va la rendre plus amusante.

_ En transformant la fille en ayakashi? Tu es vraiment un tordu.

_ Venant de toi, cette remarque est malvenue.

Le garçon replia une jambe contre son torse et s'y accouda pour toiser son interlocuteur avec un délice presque pervers.

_ Soit, il me tarde de voir si ton projet va aboutir. Je ne m'interposerai pas. Mais je ne suis pas responsable des troubles que pourra causer ma nouvelle petite protégée. Tout dépendra d'elle.

Le jeune homme brun le guetta quelques instants afin de s'assurer de sa bonne parole. Etant donné la volatilité de l'esprit espiègle de la personne qu'il avait en face de lui, mieux valait prendre des précautions. Les yeux verts sombres et ricaneurs de l'adolescent parlaient d'eux mêmes, il tiendrait sa promesse.

Le kami pesta brièvement et tourna les talons. Une bulle d'eau mêlée à du vent en colère se forma autour de lui.

_ A dans deux jours si tout va bien, Susanô-dono, lança gaiement Inari avec un geste de la main.

La bulle éclata après avoir emporté son passager dans le néant. Resté seul, Inari ne retint pas un sourire de délectation. Voilà qui devenait vraiment très intéressant…

Eloignons-nous de cette atmosphère pesante qui était en train d'emplir la bibliothèque, quittons même la demeure pour nous échapper sur la terrasse ensoleillée du jardin. Carré et s'étalant sur une large surface, l'espace se partageait entre pelouse duveteuse d'un vert tendre et gravillons gris perle, entrecoupé de sillons d'eau qui se rejoignaient au centre par un étang piqueté de nénuphars. Sans symétrie particulière mais avec un grand sens du mariage des formes et des couleurs, des bonzaïs de grosse taille côtoyaient des arbustes vivaces et associaient leur vert mousse à du rouge alizarine ou du jaune safran éclatant. Les immenses érables traditionnels plantés vers l'extérieur du carré s'occupaient de former de leurs multiples branches une splendide tonnelle végétale qui pouvait faire penser à un dôme protecteur. De part et d'autre du pont vermillon enjambant l'étang central, des lanternes en granit gardaient le passage et surveillaient l'ensemble du terrain coupé du reste du monde. La douceur de la nature cohabitait avec la force de la pierre dans un lien aqueux, formant un triangle d'harmonie reposante et enchanteresse.

Assise sur le rebord du chemin parqueté qui longeait l'extérieur de la demeure, Hiyori admirait la beauté du spectacle qui s'offrait à elle, une tasse de thé à la main. Ces dernières heures, la jeune fille ne se sentait pas au meilleur de sa forme : fatigue, tournis, quelques rares et brèves arythmies cardiaques, tout cela l'intriguait beaucoup. Il fallait dire aussi qu'il y avait eu pas mal de mouvement dernièrement et son corps d'hybride ne devait pas encaisser aussi facilement que son entourage divin. De plus, vivre dans un espace clos entouré d'énergie spirituelle ne devait pas être sans conséquence sur son organisme.

_ Inutile d'inquiéter les autres, se dit l'adolescente en prenant une gorgée de son matcha.

Un cri bref et sec lui fit lever les yeux, sans toutefois l'inquiéter. Un peu plus loin, sur un chemin tracé dans la pelouse par des pierres blanches plates, Yato s'adonnait à quelques exercices de kendo avec l'aide de Sekki. Suite à sa première épreuve, le kami s'était rendu compte qu'il s'était engagé avec trop de confiance et qu'il devait retrouver sa concentration. Si son intuition était juste, les épreuves iraient crescendo, il devait donc mettre toutes les chances de son côté. Pour l'occasion, Yato s'était changé et avait revêtu un hakama sombre et un kengo-gi blanc non pas pour "coller à l'esprit du kenjutsu" comme l'avait pensé Hiyori mais parce qu'il "allait transpirer comme pas possible dans son survêtement et ça allait être l'horreur" avait corrigé Yukine avec le franc parler que l'on le lui connaissait.

Le dieu s'entraînait donc ainsi depuis un bon moment déjà au milieu du jardin apaisant plutôt que dans un dôjô austère. Il multipliait les coups et les parades, associant chacun de ses gestes à un kiai net et concentré. Hiyori l'observa sans bruit pour ne pas troubler sa concentration. C'était une première pour elle de le voir dans cette situation et étonnamment, elle trouvait que le solennel de l'habit traditionnel et de son art martial lui allait vraiment bien.

Ses mouvements étaient nets, précis, ses pas étaient mesurés mais assurés. Les mèches de cheveux couleur nuit qui voletaient devant ses yeux chaque fois qu'il pivotait sur ses talons ne semblaient pas le gêner, pas plus que les perles de sueur qui roulaient le long de ses tempes. Au contraire, il redoublait d'ardeur au coup suivant. Qui que fût l'ennemi invisible auquel Yato se mesurait, il lui donnait du fil à retordre. Perdue dans des pensées aléatoires, Hiyori suivait le kami dans sa danse de combat. Depuis quand avait-elle ce genre de point de vue sur son ami? Pourquoi se retrouvait-elle incapable de détacher ses yeux de lui? Quelle était cette sensation bizarre au fond d'elle quand elle pensait trop à lui? Une minute, "penser trop à lui"?

Les joues roses, l'adolescente se pinça les lèvres. Est-ce que ce qu'une partie d'elle se bornait à ne pas vouloir reconnaitre était finalement vrai? Son cœur s'accéléra. Avait-elle vraiment fini par développer plus de sentiments envers Yato qu'elle ne le croyait?

_ Hé, Hiyori ! Tu…

_ Hiii ! Non non non, c'est pas du tout ce que tu crois !

Hiyori agitait les mains comme si elle voulait attirer l'attention sur elles et non sur son front où elle pensait qu'il était inscrit en lettres lumineuses "Amoureuse, Amoureuse". Elle s'aperçut très vite aux regards interloqués de Yato et Yukine qui l'avaient rejointe que ce n'était pas le cas et qu'en prime, elle avait l'air bizarre.

_ Je voulais juste la serviette, expliqua le dieu qui s'empara de l'objet posé près de son amie. Ca va?

_ Oui, oui, désolée. J'étais dans mes pensées, répondit-elle, les yeux rivés sur ses genoux.

Le jeune homme s'épongea la nuque et le visage, interrogateur. Depuis qu'il avait accepté de passer les épreuves de l'Elévation, il trouvait qu'Hiyori n'avait pas l'air dans son assiette. Elle était absente, dans la lune, fatiguée. Il commençait à se poser des questions.

Ne voulant pas inquiéter ses compagnons et encore moins leur faire deviner ses pensées réelles, Hiyori préféra faire dévier la conversation :

_ Je me disais que l'habit traditionnel t'allait bien, sourit-elle, satisfaite de son faux-mensonge.

A sa surprise, l'effet provoqué par son aveu ne fut pas celui auquel elle croyait. Yato avait détourné la tête, le visage fermé.

_ Pas moi, répliqua-t-il d'un ton sec avant de tourner les talons. Je vais prendre un bain.

_ Mais…

Hiyori ne sut quoi dire pour le retenir et le laissa s'éloigner pour disparaitre sous le porche. Elle ne comprenait pas sa réaction. Pourquoi s'était-il vexé?

_ Quelle mouche le pique? marmotta Yukine, pantois. Yato ! Hé, Yato !

Le garçon partit sur les talons de son maître, bien décidé à comprendre ce qui lui prenait, et laissa derrière lui une Hiyori dépitée. Pourquoi tout allait autant de travers ?

_ Il est paradoxal que nos mondes se côtoient et soient pourtant si éloignés, n'est-ce pas?

Cette voix à la douceur réconfortante ne pouvait être que celle d'Amaterasu. Alors que la déesse s'approchait, la jeune humaine pouvait sentir son aura étincelante et apaisante. Elle eut un sourire fade et désolé.

_ J'avoue ne pas toujours comprendre l'Autre Côté, dit-elle tandis que la jeune femme blonde prenait place à ses côtés.

_ Je te rassure, Hyori-san. Les sentiments sont toujours compliqués, que ce soit pour les kamis ou les humains.

Il fallut de longues secondes pour que Hiyori finisse par interpréter le regard de la déesse du soleil posé sur elle. Une fois cela fait, la jeune fille rougit et baissa les yeux.

_ Je… Il est… Enfin… C'est sans doute autre chose…

_ Je ne crois pas, non, s'amusa Amaterasu en pouffant d'un air attendri avant de se nuancer d'un peu de mélancolie. Je sens du soleil dans ton cœur mais j'y vois aussi des nuages.

La jeune fille ne répondit pas tout de suite. Ces nuages seraient-ils une image de ce voile sombre qui entourait encore et toujours le mystère Yato et qui la frustrait ou était-ce sa propre conscience qui se protégeait de ces sentiments hors-norme? Difficile de le savoir.

_ Est-ce mal? finit-elle par demander à sa voisine.

_ Jamais. Et surtout pas maintenant.

_ Que voulez-vous dire?

Amaterasu porta son regard ambré dans la chaude couleur mordorée des feuilles d'un ginko tout proche.

_ Yato aura bientôt grand besoin de toi et de Yukine-kun.


Niark niark.