Yop yop, minna!
Je vous dois un ENORME pardon pour le gros retard qu'a pris la publication du chapitre ci-après. Comme je l'avais annoncé auparavant, ce chapitre m'a donné du fil a retordre car pas facile à mettre en œuvre.
Dans tous les cas, rassurez-vous, les chapitres suivants sont prêts depuis belle lurette et ils arriveront plus vite!
Journal des reviewers:
Miss Alice : Il est vrai que l'âge de Nora est assez difficile à cerner, mais je la vois toujours plus jeune que Yato quand même.
Nouille Verte : Mdr, attention, les Cliffhangers sont justement ma marque de fabrique! XD
Fairymanga21 : Chic, une autre sadique! J'adore faire souffrir mes protagonistes, je hais quand tout leur tombe tout cuit dans le bec! XD Et oui, c'est bien normal que le "jalouse" ressortent plusieurs fois parce que c'est exactement ce sentiment qui a fait déclencher sa crise.
Guest : Avec du retard, mais maintenant!
Alice4900 : Ca fait plaisir autant d'enthousiasme, j'espère ne pas te décevoir pour la suite.
Hiyori 3 : Oh ben non, meurs pas, la suite arrive!
Mely-Mellow : Oui, c'est vrai qu'il y a peu de fandom pour Noragami, c'est l'inconvénient de ne pas être un énorme block-buster… Mais bon, tant qu'on se fait plaisir! Tes commentaires me font très très très plaisir car peu de gens remarquent le travail de recherche de fond que j'effectue pour essayer de rendre les choses crédibles. Merci!
Hiyori Vessalius : Ca arrive!
Bon allez, on va quand même tâcher de vous finir cette histoire avant la SAISON 2 DE NORAGAMI! Oui, c'est confirmé, nous allons avoir une saison 2!
Yatta!
Chapitre X : … Et morts
Loin de se douter des terribles cauchemars qui étaient en train de s'emparer de son amie, un jeune adolescent aux cheveux blonds comme le blé mûr continuait d'errer dans un souvenir qui l'avait séparé des autres. Tout s'était passé très vite après que Tsukuyomi eût détruit les bulles oniriques de la plaine. Le ciel s'était littéralement écroulé sur leurs têtes et puis, plus rien. Yukine avait ouvert les yeux sur un décor qui lui était inconnu, seul. Il avait essayé d'appeler Tsukuyomi et Hiyori pendant une bonne dizaine de minutes, sans succès. D'abord un peu paniqué à l'idée de se retrouver seul dans un endroit inconnu, le garçon s'était vite résolu à trouver par lui-même une sortie.
Le souvenir qui l'avait emporté se trouvait dans une époque qu'il mit du temps à cerner pour la simple et bonne raison qu'il s'était retrouvé en pleine campagne au milieu de nulle part. L'air était lourd et gorgé d'humidité, on devait être en plein mois d'août. Le soleil de plomb assommait de son puissant rayonnement tout ce qui passait à sa portée. L'herbe perdait de sa douce couleur végétale pour se dorer d'assèchement et la terre était plus dure que le béton, craquelée et zébrée de sécheresse comme la peau d'une vieille femme. Au loin, le chant continu des cigales résonnant au loin baignait l'atmosphère d'une mélodie naturelle apaisante. Les lieux étaient déserts.
_ Quelle chaleur, soupira Yukine en se débarrassant de son bonnet puis de son gilet.
Il jeta son vêtement sur son épaule et mit une main en visière pour se protéger de la luminosité. Où était-il et à quelle époque dans la vie de son maître? Allait-il le découvrir à l'apogée de sa sombre réputation? Yato ne leur avait jamais caché son passé trouble durant lequel il avait pris de nombreuses vies, quand ses yeux étaient froids et sans émotions. Yukine avait déjà remarqué dans le regard de son partenaire qu'il y restait une vague lueur meurtrie, obscure cicatrice de sa vie antérieure pendant laquelle Yato était réellement un dieu de la calamité. Il avait toujours connu Yato comme un dieu énergique et parfois un peu idiot et immature sur les bords, il était donc assez difficile de l'imaginer dans un parfait contraire. Quelque part, l'idée d'être confronté à cette noire version de son ami rendait Yukine mal à l'aise et nerveux.
Ses inquiétudes se suspendirent lorsque le garçon aperçut une silhouette au loin, en train de remonter le chemin de terre poussiéreux. Il plissa davantage les yeux et se focalisa sur cet homme vêtu d'un ensemble hakama/kimono sombre dont les manches avaient été retroussées et attachées par un lien en tissu, sans doute pour se soulager un peu de la chaleur environnante.
_ Yato?
En effet, bien que dissimulé par un large sandogasa de paille pour se protéger du soleil, ce jeune homme à la petite queue de cheval sombre et à la démarche posée était bien Yato. Sans le quitter des yeux, Yukine le laissa remonter le chemin jusqu'à lui et, une fois que le kami fut à sa hauteur, s'étonna du visage qu'il lui offrait. Le teint pâle, la peau moite par la chaleur étouffante, le visage fermé et le pas lent, le jeune dieu ne semblait guère bien supporter ce milieu d'été. Il semblait même malade.
Outre l'apparent état valétudinaire de Yato, ce qui étonna Yukine fut ce qu'il portait à la ceinture : un simple katana.
_ Il est sans Arme Divine?
Voilà qui était surprenant. Yukine était au début convaincu qu'il allait apercevoir Yato lors de son partenariat avec Nora - et était dès lors très curieux et impatient de voir comment fonctionnait ce tandem - afin d'en apprendre davantage. Les kamis n'avaient-ils donc pas tous une Arme Divine avec eux? Pourquoi était-il seul?
Le garçon emboîta le pas de son maître en devenir tout en le guettant du coin de l'œil. Yato n'avait physiquement pas changé. Il avait juste les cheveux un peu plus longs que sa version moderne. Il était aussi étrange de le voir aussi sérieux et portant l'habit traditionnel. Cela lui donnait une certaine prestance que son survêtement noir ne lui octroyait plus. Cela dit, le kami ne semblait pas en mener large. Chaque pas lui était difficile et sa respiration l'était aussi. Où allait-il? Peut-être se contentait-il d'aller au hasard des chemins. Yukine penchait plus pour cette option.
Les deux garçons marchèrent ainsi pendant longtemps, traversant aléatoirement des rizières, des champs divers, quelques vergers dans lesquels ils s'arrêtèrent pour cueillir un fruit et se restaurer. Très rares furent les personnes qu'ils virent sur leur route. La plupart du temps, il s'agissait de fermiers ou d'agriculteurs qui s'adonnaient au travail des champs et chaque fois, Yato les ignorait et poursuivait sa route. Régulièrement, ce dernier s'arrêtait à l'ombre d'un arbre bordant le chemin, ôtait son chapeau de paille, s'asseyait contre son tronc à l'ombre de ses feuilles et reprenait son souffle. Durant ces pauses, ses yeux cyan se perdaient dans un point imaginaire que seul son esprit pouvait visiter. Yukine se demanda à quoi son ami pouvait ainsi songer. Son air à la fois calme et dénué d'émotion était impossible à déchiffrer. En dépit de ses arrêts réguliers, Yato ne retrouvait guère d'énergie. La fatigue perdurait et ne diminuait pas sans pour autant s'aggraver. Il fallait dire que le climat n'aidait pas.
A mesure de leur marche, les champs se firent plus rares et le terrain se fit plus en relief et en végétation. Les collines se couvraient petit à petit d'arbres et les chemins furent plus pentus. A l'entrée d'une forêt, Yato analysa le manteau de feuillages qu'il s'apprêtait à franchir, comme s'il écoutait le murmure de la végétation. Après quelques secondes, il rabattit son sandogasa un peu plus sur son front et s'engouffra dans la forêt.
L'atmosphère étouffante des plaines et des plateaux s'était mué en une moiteur dense qui respirait le bois et le parfum des feuilles. Il faisait certes plus frais mais l'air, plus rare, créait une sorte de voile épais qui entravait les voies respiratoires. Parmi le son des branchages qui remuaient faiblement sous une brise de vent dans les hauteurs, divers chants d'oiseaux se mêlaient discrètement dans l'écho. La lumière filtrait entre les troncs fins et courbés, nimbant le décor d'une douce clarté qui faisait ressortir de vert intense des feuilles. Les lieux inspiraient à la quiétude.
Après un moment de marche dans les bois, le sentier sinueux se fendit en une fourche dont les deux chemins ne permettaient de dire par où ils emmenaient le randonneur qui les empruntait. Yato fit halte à l'embranchement et releva un peu son chapeau de paille pour jauger les nouvelles routes qui s'offraient à lui. Il savait simplement que la montagne n'était plus très loin et que l'un de ces chemins l'y mènerait tandis que l'autre se contenterait sûrement de traverser le reste de la forêt pour déboucher sur des plateaux menant vers les prochains villages. Hélas, impossible de savoir quel sentier menait où. Les arbres formaient un maillage très serré qui obscurcissait l'horizon, empêchant le moindre indice sur sa position géographique.
Il soupira.
_ Me voilà bien…
Un visage devant lui. D'un coup.
_ On est perdu, l'ami?
_ Ah !
Yato et Yukine crièrent de surprise d'une même voix mais n'eurent pas la même réaction : le blondinet avait bondi en arrière en signe défensif tandis que son futur partenaire avait aussitôt porté la main à son sabre pour le dégainer et essayer de trancher l'énergumène qui venait d'apparaitre tout à coup. Avec l'agilité du singe mais non sans perdre quelques cheveux sur le fil de la lame, la silhouette évita le coup et se redressa vivement pour s'asseoir sur la branche d'arbre sur laquelle elle était suspendue.
_ Ola, du calme ! rit la voix haut perchée.
Remis de sa surprise, Yato leva un regard inquisiteur dans les branchages et vit enfin son apparition. C'était un homme qui devait avoir entre trente et trente-cinq ans aux cheveux ocres flamboyants mi-longs et vêtu d'un simple kimono blanc noué d'un obi café. Ses yeux vert mousse avaient quelque chose de léger et de rieur tandis qu'il examinait les quelques centimètres qu'avait perdu la mèche de cheveux qu'il tenait entre ses doigts. Yukine remarqua les getas de bois que l'homme portait et se demanda alors comment ce dernier avait fait pour grimper là-haut avec.
_ C'était moins une, s'amusa l'étranger avant de s'adresser à Yato. Il ne faut pas être si nerveux.
_ Qui êtes-vous? l'ignora le jeune homme avec méfiance.
_ On m'appelle Michi. Et je crois que toi et moi, nous sommes pareils.
Le kami plissa un peu les yeux et jaugea son interlocuteur de bas en haut.
_ Un dieu?
A cette évocation, Michi se mit à se trémousser comme une adolescente qui parlait du garçon qu'elle aimait à sa meilleure amie.
_ Oh oh oh ! Ce mot me fait toujours autant d'effet ! gloussa la déité avec une voix de crécelle avant de se reprendre, plus timorée. Je n'ai pas la prétention de m'octroyer l'appellation de "dieu", c'est pour les gens vraiment importants. Je ne suis qu'un simple kami de cette forêt. Et tu es d'ailleurs près de mon sanctuaire.
Il pointa un tas de feuillages juste en dessous de son perchoir que Yato alla écarter du bout du sabre. Sous le rideau végétal se trouvait une petite cavité creusée dans un rocher qui avait été recouvert par la mousse et la végétation. Yukine dut s'approcher pour apercevoir ce qui s'y trouvait : une petite coupelle en terre cuite fendue, un autre petit objet de grès qui devait être un porte encens et deux pièces de bronze noircies par le temps. Ce sanctuaire faisait bien pâle figure et était très pauvre, rien à voir avec les autels que l'on trouvait dans les villes.
D'un bond souple, Michi sauta au sol et atterrit derrière Yato avant de le prendre par les épaules.
_ Où vas-tu comme ça? s'enquit-il d'une voix chantante. D'où tu viens? Tu es un dieu de quoi? Comment ça se…
Une nouvelle tentative de rencontre avec le katana de Yato le fit taire.
_ Raah ! Mais tu es vraiment fatigant, toi ! rugit le jeune homme, une veine battante au coin de la tempe. Je t'en pose des questions ?
Resté en arrière, Yukine regardait d'un air pantois son maître essayer de tailler son homologue en pièces tandis que celui-ci esquivait ses attaques avec un grand sourire innocent un peu benêt. Découvrir ce Yato "hostile" était déjà quelque chose, mais la scène générale avait vraiment quelque chose de bancal.
En dépit des assauts hargneux de son visiteur, Michi ne perdait rien de sa bonne humeur.
_ Voyons ! J'ai un visiteur, normal que je sois curieux.
Son habilité à esquiver l'emporta sur la combattivité de Yato qui finit par s'arrêter, à bout de souffle et énervé. Mais qu'est-ce que c'était que ce type? Bah, inutile d'en faire une montagne, il avait mieux à faire pour dépenser son énergie vacillante.
_ Ces chemins… demanda le jeune homme entre deux inspirations. Où mènent-ils?
_ Tous les deux mènent à la frontière de la région voisine. Mais l'un d'eux passe par la montagne et rares sont ceux qui sont allés jusqu'au bout.
_ Lequel va directement à frontière?
Le kami de la forêt ne répondit pas et se contenta de siffloter l'air de rien, tout en pointant discrètement du doigt le petit autel caché dans la cavité de la roche. Au regard suivant, Yato avait déjà tourné les talons pour s'en aller vers un chemin choisi au hasard en ignorant dans un jansénisme royal son étrange interlocuteur. Michi s'écroula par terre. Ce type était un mur vivant.
Le kami bondit sur ses pieds et accourut rattraper son visiteur.
_ Maiiiiiiiiis! Il ne faut pas partir comme ça! criailla-t-il, de grosses larmes mouillées sur les joues.
_ Tu veux une offrande pour me donner le bon chemin, non? le coupa Yato avec dureté. Je n'ai rien à te donner alors je…
Sa voix s'éteignit en même temps que sa conscience, rudement éprouvée depuis trop longtemps déjà. Les yeux cyans de Yato roulèrent légèrement et son corps se fit lourd d'un seul coup.
_ Hé ! l'appela Michi qui le rattrapa alors qu'il s'effondrait. Doucement…
Il posa un genou à terre et adossa le jeune homme évanoui contre le tronc d'un arbre avant de l'inspecter brièvement. En effet, ce garçon était à bout de force et il n'était pas difficile d'en deviner la raison…
Il faisait doux. L'atmosphère était d'une tiédeur délicieuse même si la moiteur ambiante venait emplir le nez et les poumons de son épaisseur humide. Il sentait encore le rouge de ses joues qui l'avait échaudé d'un seul coup avant que le noir ne l'emportât mais celui-ci était atténué par une douce fraîcheur qui apaisait son front de cauchemar. Il se sentait tellement épuisé que la position allongée dans laquelle il se trouvait lui donnait la sensation que la terre lui aspirait toute son énergie vitale. Son corps s'enfoncerait dans le sol, entraîné par des racines vivantes qu'il ne s'en étonnerait presque pas. Tout autour de lui, le bruissement léger des feuillages dans les hauteurs. Il n'osait pas ouvrir tout de suite les paupières pour profiter encore un peu de ce son apaisant. Jusqu'à présent, il n'était accompagné que d'une sorte de sifflement - certes faible mais continu - désagréable qui striait sa tête depuis des semaines et des semaines.
Des pas qui foulaient l'humus s'approchèrent de lui. Son réflexe premier, programmé par ses années d'existence, fut d'attraper son katana et de se redresser sur son séant, non sans en avoir le tournis.
Michi sursauta avec un petit cri de surprise et soupira avec lassitude.
_ Pose ça, tu vas te faire encore du mal. Regarde-toi.
Yato suivit le regard de son homologue et se rendit compte que le bras qui tenait son sabre tremblait tant il était faible. Ce constat lui fit l'effet d'une douche froide. Même s'il savait que depuis quelques temps déjà, il n'était pas au sommet de sa forme, cette fois-ci, il se sentait clairement en état de faiblesse, voire en danger. Etait-il trop faible à présent? Ce qu'il avait commencé à redouter était-il en train de se rapprocher à grand pas de lui? Tant de messages d'alarme lui matraquèrent subitement l'esprit que le sifflement aigu revint lui percer le crâne.
Michi comprit au teint livide de son hôte qu'il était en proie à de terribles démons pour un dieu. Il sourit doucement et alla déposer près de Yato un petit carré de tissu sur lequel étaient disposés des baies et un morceau de poisson grillé.
_ Tiens. C'est frugal mais ça…
_ On donne plus à manger aux bébés.
Le kami de la forêt se pétrifia devant tant d'implacabilité, statufié dans le granit.
_ Mais… Je suppose que c'est comme ça, quand on vit en forêt… nuança le jeune homme du bout des lèvres en prenant le morceau de poisson.
Son interlocuteur le regarda manger avec appétit dans une sage bienveillance. Ce garçon, avec ses manières brusques et son regard métallique, semblait avoir bourlingué comme personne. Il était facile de voir à quel point il était usé d'avoir couru autant le monde… et les champs de bataille? Son kimono sombre usé jusqu'à la fibre semblait avoir été le témoin de nombreux sombres exploits : taches carmines, accrocs, quelques raccords maladroits ici et là. Un kami funeste. Dire qu'il avait l'âge d'apparence pour aller courir les filles et s'amuser, mais non. Il vivait pour tout le contraire. L'Autre Côté avait parfois un aspect très cruel.
Après avoir englouti sa maigre collation, Yato se tourna vers Michi.
_ Tu m'as aidé mais je n'ai toujours rien à t'offrir en retour, rappela-t-il en fronçant les sourcils.
L'homme secoua la main avec un sourire amical.
_ Bah bah bah. Il serait déplacé de te réclamer quelque chose alors que tu perds déjà beaucoup de toi-même.
A ces mots, le jeune homme tressauta et se redressa, aux abois et l'expression figée.
_ Qu'est-ce que tu veux dire?
Michi le considérait à présent avec un soudain sérieux qui le déstabilisa presque.
_ Ta fièvre, ta faiblesse extrême… Ce n'est pas difficile à comprendre. Tu te sens en train de "disparaitre".
Ce mot final connu mais horriblement redouté raidit notre héros dont les pupilles se dilatèrent d'effroi. Il n'avait pas voulu le reconnaître depuis tous ces mois à supporter le mal, mais la réalité venait d'être dite. Cette impression de vide qui l'aspirait de l'intérieur était bien celle survenue après sa naissance, des siècles auparavant : son évaporation en tant qu'être spirituel. Alors que des dizaines d'années durant, il sentait son corps se fortifier jour après jour, l'inverse se produisait à présent avec tout autant de fulgurance que sa montée en puissance.
Animé par sa fierté qui lui interdisait de montrer le moindre signe de faiblesse, Yato secoua la tête et appuya ses maigres forces contre la garde de son sabre planté dans le sol. Son arme était son lien avec le passé, se reposer sur elle le laissait croire qu'elle pourrait lui rendre plus de vie. C'était bien sûr stupide mais c'était comme un réflexe.
Michi l'observait lui et son trouble. Ce que ce garçon vivait était une épreuve terrible pour une divinité, et bien souvent sans issue. Il respecta le silence de son hôte un moment avant de taper énergiquement dans ses mains et bondir sur ses pieds, un grand sourire illuminant son visage.
_ Bon! L'instant n'est pas joyeux, mais il ne faut pas se laisser abattre! Tu vas rester ici un peu avec moi! s'exclama-t-il avec joie.
L'angoisse fit place à une incrédulité soudaine.
_ Quoi? Et puis quoi encore? s'emporta Yato avec des gros yeux. Je n'ai rien à…!
_ Tututut! Tu me dois ça. On va dire que c'est ton paiement en retour.
Cette inflexibilité déstabilisante rappela au garçon celle d'une autre personne appartenant à son passé. Une adolescente aux longs cheveux velours qui avait partagé de sombres victoires avec lui. Jusqu'à avoir préféré un plus sanguinaire que lui. L'esprit de Tamayae avait été plus détruit qu'il ne l'aurait cru. Il avait régné pendant très longtemps entre eux un noir et intense magnétisme entre eux, un lien surpassant celui de kami à Arme Divine qui avait presque fait fusionner leurs âmes ensemble. Et quand Shikki devint une Nora indifférente et encore plus froide qu'auparavant, une part de lui s'était déchiré. Il avait eu depuis bien d'autres Armes Divines, mais chaque nouvelle collaboration finissait inexorablement mal voire tragiquement. Ce souvenir amer raviva des cendres qu'il voulait éteintes à jamais.
Il se trouva d'un coup debout face à son interlocuteur sans même s'en rendre compte.
_ Et qu'est-ce que tu crois pouvoir faire, toi, un simple kami des bois isolé de tout? cracha le jeune homme avec la même implacabilité glacée de sa macabre jeunesse.
Il y eut un silence. Un silence dans la nature qui s'immobilisa à l'instar des nombreux êtres qui avaient croisé ce regard de ténèbres avant de perdre la vie et un autre silence dans les yeux vert mousse de Michi. Son visage parut tout à coup si… usé.
Après plusieurs secondes perdues dans le temps, le kami du carrefour eut un faible sourire.
_ Peut-être quelque chose de mieux que le chemin que tu empruntes en ce moment.
La réplique fut simple et pourtant, elle suffit à percer une minuscule faille dans le mur sombre qui lui faisait face. Cette toute petite brèche ne laissa pas le temps à Yato de se refermer sur lui-même et zébra de l'intérieur son être désabusé pour atteindre une parcelle perdue dans l'obscurité. Une faible étincelle d'espoir à la lueur infime avait jailli, empêchant le jeune homme brun de trouver quoi rétorquer pour se protéger. Allait-il toutefois le laisser voir?
_ Tss. Je comprends pourquoi d'autres ont préféré se perdre dans la montagne.
Visiblement non.
Ce fut ainsi que bon gré mal gré - et aussi parce que son agenda de divinité de la calamité n'était guère chargé ces derniers temps - que Yato entama un séjour qu'il voulut bref dans la forêt. Pour supporter la cohabitation avec ce drôle d'hurluberlu qu'était Michi, il ne cessait de se répéter qu'il partirait dès que son état de santé le lui permettrait. Il fallait pourtant avouer que son hôte était au demeurant un être très simple. Ce dernier passait la plupart de ses journées perché dans les hauteurs à veiller entre les arbres et les chemins. Yato l'avait souvent surpris dans un immobilisme de contemplation si intense qu'il avait fini par croire que le kami tuait le temps en comptant les feuilles des arbres.
Hélas pour lui, notre ami n'avait pas ce point commun. Au contraire, cette immobilisation forcée était à l'opposée de sa vie passée qui l'amenait à courir les routes et les champs de bataille sans s'arrêter. Finies l'excitation des combats et la fièvre de l'action. Son état, quoique stabilisé, ne lui permettait pas d'être aussi fougueux qu'autrefois. Se refusant de rester avachi à ne rien faire, le dieu s'imposait de réguliers exercices de kendo. Bien que moins virulents que lors de ses entrainements habituels, ces mouvements lui redonnaient la sensation de rester en vie. Ce qui soulageait aussi quelque part Yato, c'était que Michi ne lui imposait sa présence qu'aux moments des repas. Le contact avec autrui n'était pas l'une de ses grandes qualités et le fait de respecter cette envie de distance lui convenait tout à fait.
Puis, doucement, la sage médiation silencieuse de la divinité des bois commença à inspirer celle de la calamité. Le plus souvent isolé dans une clairière voisine et entouré du bruissement du vent dans les hauts feuillages, Yato posa petit à petit son esprit pour la première fois. Beaucoup de pensées aléatoires allaient et venaient sans qu'il ne pût réussir à en capturer une pour de bon. Lui qui avait toujours été dans l'action, il lui était compliqué de se ralentir. Certaines choses traversaient sa tête plus que d'autres. Sa naissance. Sa rencontre avec Nora. Son apogée avec elle dans la mort. Son déclin lent mais certain. A cette évocation, il se surprenait toujours à serrer son katana dans ses paumes, ce fameux lien au passé et au réel.
Un jour qu'il avait gardé si longtemps son arme dans ses mains jusqu'à les rendre moites, il réalisa une chose toute simple :
_ Lui non plus, il n'a pas d'Arme Divine.
Plus que cela, Michi ne portait d'ailleurs pas d'arme. N'importe qui le croisant verrait en lui un simple voyageur vagabond facile à détrousser. Yato finit par lui faire la remarque un jour quand il dût aller retrouver son hôte absent depuis de longues heures : ce dernier s'était fait prendre en chasse par un loup et avait dû trouver refuge dans un arbre.
_ Une Arme Divine? s'était étonné l'homme en époussetant son kimono blanc. Non, pourquoi faire?
Sa réponse avait autant surpris Yato que Michi l'avait été de sa question. Les kamis n'étaient-ils pas censés s'entourer de serviteur(s) spirituel(s)? Il n'avait jamais oublié ce sentiment de honte que lui avait inspiré Rabô lors de leur rencontre en lui annonçant qu'il n'était rien sans Arme Divine. Le fait d'avoir vécu un partenariat fusionnel avec Nora pendant de longues décennies lui avait d'ailleurs confirmé que cette dualité était nécessaire car l'ivresse de la puissance et des ténèbres était grisante. Avoir une Arme Divine était normal pour lui, une évidence aussi banale que celle de porter des vêtements. Certes, Yato s'était défait de tout partenaire spirituel depuis longtemps maintenant mais il n'avait pas fait ce choix avec désinvolture. Au contraire, cette "anormalité" qu'il s'infligeait s'accompagnait d'un sentiment accru d'être un paria encore plus sur le déclin qu'il ne l'était. Il restait un kami dans sa constitution mais pour lui, il ne l'était plus vraiment dans son statut. Voir ainsi donc une autre divinité ne pas s'inquiéter de ce genre de "tare" le rendait plus que perplexe.
Et pourtant, ce qui déboussola encore le jeune homme fut de constater qu'en dépit de ce non-conformisme, Michi le kami du carrefour, avait l'air d'être un homme heureux de sa vie. Le chant d'un oiseau dans l'écho était un concert d'une beauté exquise tout comme la danse des poissons de la rivière suffisait à l'occuper dans sa méditation. Ce type était l'être le plus incongru qui avait été donné à Yato de rencontrer. Lors des repas, Michi parlait de tout et n'importe quoi, toujours de choses sans importance. Mais le ton léger et joyeux transformait à l'oreille ses discours banals en récits colorés. Son invité mangeait en faisant mine de faire la sourde oreille. Dans le fond, il était intrigué tout en se laissant une marge de distance. Ce type était peut-être un grand optimiste qui savait voir la beauté dans la simplicité des choses, mais depuis quand cela pouvait-il lui sauver la vie?
_ Je ne suis qu'un idiot, finissait-il par se dire avec amertume avant de se replonger dans le mutisme.
Les jours avaient passé et pourtant, notre héros ne sentait pas ses forces revenir. Certes il n'était plus épuisé comme avant sa pause forcée mais sa vitalité demeurait en berne, plate, juste assez présente pour lui permettre de se mouvoir. Il avait raison depuis le départ. Il s'était laissé berner à cause de sa faiblesse, il n'avait pas tout ses esprits. En cette nuit claire, allongé dans sa clairière habituelle, la multitude de points lumineux piquetant le ciel d'encre si vaste et si infini renforçait en lui le sentiment de ressembler à ces étoiles. Minuscules, insignifiantes et à la lumière blafarde pouvant s'éteindre en un instant. Il sentit son cœur se serrer malgré lui.
Il murmura tout bas, presque dans un souffle :
_ Pourquoi je meurs?
_ Parce que tu as perdu ta raison d'être.
Yato se redressa sur son séant et observa Michi s'approcher et prendre place à ses côtés pour contempler à son tour le tableau céleste qui s'offrait à eux. Après un temps, l'homme consentit à se tourner vers son hôte qui le dévisageait avec un intérêt inquiet.
_ Comment es-tu devenu un kami? lui demanda-t-il simplement avec son calme habituel.
Yato cligna des yeux, surpris par cette question.
_ J'étais… un esprit errant sans conscience, ni consistance… Et puis, j'ai été appelé.
Michi opina lentement du chef. C'était d'autant plus dur pour lui qui n'avait pas vraiment eu de vie propre avant cette naissance forcée.
_ Et qui t'appelle, en ce moment?
Le silence frustré et la mine pincée qui firent écho à sa question lui furent très parlants.
_ Tu es né de la volonté farouche et désespérée des hommes qui avaient besoin de porter leurs espoirs et leurs désirs sur quelque chose ou quelqu'un qui pouvait accomplir ce que eux ne pouvaient faire. Les humains nous honorent et nous vénèrent afin que nous exaucions leurs souhaits. Et quand nous exauçons leurs souhaits, ils nous honorent et nous vénèrent. Telle est notre boucle infinie. Mais que ce passe-t-il quand ce cycle est rompu?
L'esprit de Yato s'éclaircit tandis qu'une flopée de souvenirs et de sensations l'assaillait de toutes parts. Tous se focalisaient une dizaine de secondes bien particulières de sa vie.
C'était un crépuscule de fin d'automne. Le ciel du couchant se mêlait d'orangé et d'anthracite par les nuages qui s'amoncelaient, gonflés de pluie. Et tout autour, en bas de ce ciel à l'agonie, des corps. Des centaines de corps déchiquetés et ensanglantés qui souillaient l'herbe de cette plaine balayée par les vents du rouge vif de leur fluide vital. Les premiers instants de sa vraie vie qui s'étaient évaporé en voyant cet humain agonisant à ses pieds avant de revenir en lui avec la force de la première inspiration d'un nouveau-né. Et cela après avoir achevé sa première victime. Son premier acte calamiteux pour lequel on l'avait mandé était celui qui l'avait rendu vivant.
Puis une question. Implacable et sans appel.
Depuis combien de temps?
L'absence de réponse lui fit réaliser l'ampleur de sa situation.
Il serra son katana. Encore ce réflexe stupide.
_ C'était une autre époque, dit-il les dents serrées et le regard fuyant. Le monde se modernise. Le peuple appelle à la paix et à la stabilité. Il faut croire que j'ai fait mon temps.
Sur ces mots, il se leva sans un regard et s'enfonça dans les bois en ignorant les appels de Michi qui cherchait à le raisonner. Il marcha vite, en ligne droite, comme porté malgré lui par ses jambes. Il ne parvenait pas à réfléchir. Seule la volonté de s'éloigner l'emportait sur le reste. S'éloigner de quoi? De qui? Le sang battait à ses tempes avec une violence à lui donner le vertige. Il avait chaud. Non, il était glacé. Ses mains étaient crispées en poings étroits presque tremblants. Pourquoi tremblait-il comme ça? Depuis quand tremblait-il autrement qu'en étant à la limite de ses forces? Qu'avait-il?
Ce fut un if au tronc gigantesque et noueux qui mit fin à sa fuite, semblant presque surgir de la nuit tant Yato était absorbé dans ses pensées. Il pila brutalement, presque hagard à la sortie d'un cauchemar, le souffle court. Il jaugea quelques secondes l'écorce rugueuse de l'arbre éclairé par le clair de lune sans vraiment la voir puis, tout à coup, il tira son katana de son fourreau et dans un rugissement quasi bestial, il entreprit de taillader l'if avec toute la rage qui l'habitait en cet instant. Il jeta toutes ses forces dopées à l'adrénaline comme jamais il ne l'avait fait sur aucun des champs de bataille qu'il avait foulé. Dans son esprit, il massacrait tous ceux qui avaient fait de lui ce qu'il était. Ces hommes égoïstes et instables. Ces créatures si faibles et fragiles qui avaient pourtant le pouvoir de vie et de mort sur lui?! Tout ça, c'était leur faute! LEUR FAUTE!
Il hurla et se débattit comme un forcené jusqu'à ce que l'épuisement eût raison de sa haine. Ce moment lui parut à la fois long et court. Il ne savait plus très bien. Quand il s'effondra sur le sol terreux et frais, cet anesthésiant sentiment qu'est la colère n'était plus. Il ne restait que l'autre. Celui qu'il s'était juré de ne jamais ressentir, celui qu'il ne voulait pas voir. La peur. Non, dans le fond, il ne voulait pas…
_ Pas…
Son corps était à la fois une plume et un poids mort. Lourd au point d'écraser le sol et s'y enfoncer jusqu'aux plus profondes des abysses et léger car vidé de tout ce qui encombrait son âme noircie et excoriée. Les sensations se perdaient et s'évanouissaient dans le néant. Le vide, ces limbes de félicité neutre où le rien n'était pas perçu comme une négativité. Il sembla à Yato que cette impression lui était familière, mais inversée. C'était un peu étrange. Etrange au point qu'il pourrait presque s'en amuser s'il lui restait encore assez de conscience pour le savoir.
Ses paupières glissèrent devant ses yeux avec une lenteur quasi cinématographique. Chaque milliardième de seconde le rapprochait davantage de son cocon isolé. De rien il était venu, dans le rien il retournerait. Maintenant que toutes ses émotions se diluaient jusqu'à la transparence, devait-il redouter ce retour à sa place originelle? Ce don que les hommes lui avaient fait et qui lui serait bientôt repris, que devait-il en penser?
Sa vue floue s'égara la fraction d'un instant sur une étoile. Ce tout petit point lumineux parmi les autres dont la lueur blafarde ondulait dans les ténèbres avait-il conscience qu'il pouvait disparaitre?
Non. Contrairement à lui. Et cette simple différence lui fit accueillir le noir devant ses yeux avec un vague goût amer.
Il n'y avait rien. Absolument rien. Tout était blanc, neutre, silencieux, sans rien autour. Ces limbes de félicité naturelle étaient tout ce qu'il y avait. La notion de bruit, de mouvement, ou toute autre simple notion n'existait plus. Ce "monde" n'en était pas vraiment un. C'était un tout dans un néant. Le temps passé dans ce "rien" s'écoulait sans la moindre mesure, sans longueur. D'ailleurs, le temps même n'existait plus non plus. Les choses étaient. Rien que cela.
Puis, le rien fut brisé par… le chant d'un coucou? Ce n'était pas possible, il avait dû mal entendre. Pis encore, voilà qu'à présent son front le chatouillait de quelque chose de léger qui lissait sa peau. Le frais de la terre humide qui imprégnait son vêtement avant de lécher sa peau. La tension de ses muscles encore raidis par un excès de rage. La conscience vague mais bien présente de son cœur qui se contractait dans sa poitrine. Le murmure de la forêt qui bruissait dans les hauteurs. Tout lui parvint d'un seul coup avec clarté.
Yato ouvrit les paupières aussi simplement que s'il s'éveillait d'une nuit ordinaire. La vue de la forêt baignée dans la chaude lueur mordorée de l'aube mourante lui apparut toutefois si sublime et intense qu'il sut qu'il ne sortait pas d'une nuit comme les autres. Cette nuit était pourtant le coucher de sa vie.
_ Comment…
Le son étouffé d'un rire discret interrompit ses pensées. Adossé contre le tronc d'un arbre voisin, Michi veillait Yato de sa sage tranquillité, toujours paré de son sourire discret. La scène n'aurait rien de particulier si le jeune homme n'était pas saisi par cette désagréable impression qui fourmillait le long de sa colonne vertébrale. Autre chose qu'il n'arrivait pas à comprendre, le fait de s'être focalisé sur un détail totalement stupide : une manche du kimono blanc de Michi était déchirée et ne tenait au reste de l'habit que par un petit lambeau de tissu. Le cerveau de Yato tournait en boucle sans la moindre logique. Qu'est-ce qui le mettait si mal à l'aise?
Michi remarqua la fixation de son jeune hôte sur son habit et porta son bras dénudé à hauteur de ses yeux.
_ Ah… J'ai encore été maladroit. En courant, je me suis raccroché à une branche et ça s'est déchiré…
Là, plus que la manche, ce qui sautait à présent aux yeux de Yato, c'était la difficulté extrême que demandait ce simple mouvement de bras au kami des bois. Sa voix n'était pas plus forte qu'un souffle, qui plus est.
Le temps pour lui de comprendre, Yato se retrouva près de l'homme. Il ne s'aperçut du retour de ses forces qu'au moment où il toucha l'épaule de son homologue. Il en fut statufié. Il n'émanait de Michi qu'un filet d'aura à peine perceptible. Et à présent qu'il était assez près de lui, Yato découvrit en plus la pâleur diaphane de sa peau qui aurait fait mourir de jalousie les plus éburnéennes des coquettes japonaises. Il pouvait presque retracer tout le réseau sanguin de Michi tant sa peau se faisait transparente.
_ Qu'est-ce que tu as fait? demanda-t-il.
Sa question sonnait plus à ses oreilles comme une sommation qu'à une simple demande. Il s'en trouva d'ailleurs un peu étonné.
L'homme posa ses yeux sur les siens. Il frémit malgré lui. La profonde couleur vert mousse de ses iris s'était dilué en un vert d'eau pâle et terne. La réponse de Yato se faisait de plus en plus voyante dans son esprit mais impossible de la dissimuler par quoi que ce fût, pas même par une bouffée d'orgueil mal placé qui monta en lui en voyant Michi lui répondre par un sourire atrocement résigné et serein.
_ Pourquoi! grinça Yato entre ses dents, le poing serré autour de la manche déchirée pendante.
Son homologue hocha lentement la tête. Si lentement et si difficilement que l'on pouvait presque s'attendre la voir se décrocher à tout moment de son cou.
_ Parce que je n'ai pas de regrets. Toi, si. Je les ai entendus.
Il eut un petit rire à peine audible.
_ Je suis heureux de ma vie de kami guide du carrefour. J'ai pris du plaisir à aider les égarés comme à égarer ceux qui n'avaient pas voulu me faire une offrande - nouveau faible rire, un peu coupable - Oui j'avoue, j'ai eu une période peu charitable il fut un temps.
Yato écoutait mais les mots se rangeaient dans son esprit dans un ordre fantasque, faisant du récit de Michi une bouillie immonde qui lui donnait de plus en plus la nausée. Jusqu'à ce que lui apparaisse l'image d'une petite nichette taillée dans la roche avec dedans une petite coupelle en terre cuite fendue, un autre petit objet de grès qui devait être un porte encens et deux pièces de bronze noircies par le temps. Puis, cette question. Encore.
Depuis combien de temps?
Il se mordit la joue. Il n'avait rien vu alors que c'était l'évidence même.
_ Yato. Malgré ce que tu penses, les kamis peuvent faire ce qu'ils veulent. Il n'y a que les statues érigées par les humains qui sont figées dans la pierre. On ne veut plus de toi comme dieu obscur? Eh bien sois le dieu que d'autres souhaiteraient avoir. Comme moi je l'ai fait avant.
Ces paroles, bien que sensées, déstabilisèrent complètement le jeune homme. Cette perspective nouvelle de reconversion qui lui était ouverte était si impensable à ses yeux. Impensable et donc, peu réalisable. Lui qui n'avait été mandé que pour semer le chaos et la ruine dans son sillon, recommencer pour faire autre chose? C'était comme demander au charpentier de devenir marin. Michi avait-il donc si bien entendu la sourde et muette détresse de son protégé? Ce dernier se sentait désemparé telle la jeune recrue à qui l'on demandait d'aller au front sans jamais avoir tenu une arme auparavant. Le néant qu'il avait redouté la veille s'était transformé en grande toile blanche vierge. Une autre sorte de néant sauf que celui-ci, il ne l'avait jamais appréhendé.
_ Je ne sais plus quel est mon but, avoua-t-il d'une voix ténue de honte discrète.
_ Je sais. Et c'est d'ailleurs pour ça que je t'ai laissé un peu de temps.
La lumière du jour naissant faisait éclater la chevelure ocre de Michi autant qu'elle engloutissait son être au point. C'était à peine si l'on pouvait encore distinguer le moindre mouvement. Sa poitrine se souleva dans un faible soubresaut. Yato sursauta malgré lui et la question essentielle qu'il retenait depuis son réveil franchit enfin ses lèvres :
_ Comment?
Un mince sourire ourla les lèvres pâles de l'homme au kimono blanc.
_ Nous autres être spirituels… avons une certaine influence sur la vie. Autant sur les humains, que sur les Armes Divines… ou que sur nous… Pense enfin à la tienne…
Une brise de vent tiède balaya ses cheveux et couvrit ses yeux de sa frange éparse. Le filet d'aura s'évapora dans l'atmosphère et le silence devint plus épais qu'il ne l'était déjà.
Yato demeura immobile un long moment, le visage fermé, observé sans un bruit par Yukine qui digérait en même temps que son futur maître ce qui venait de se produire. Il n'aurait jamais cru que les kamis pouvaient ainsi faire don de leur temps alors qu'ils savaient faire don d'une nouvelle vie aux esprits des défunts en en faisant des Armes Divines. Sans doute le fait de voir un kami aussi affecté par le mal de la disparition se sacrifier pour un congénère donnait-il plus d'impact à la chose. Yukine comprenait beaucoup de choses à présent. Notamment l'aspect parfois inflexible de Yato envers les hommes ainsi que la difficulté de sa première épreuve avec Tsuki qui l'avait renié. Jusqu'à présent, les dieux étaient à ses yeux des êtres définis et "complets" pour lesquels les choses étaient claires et simples. Il fallait croire que non. La complexité n'était pas l'adage des mortels. Michi comme Yato en étaient de parfaits exemples.
Ses pensées s'interrompirent au son d'un tissu que l'on déchirait. Yato venait d'arracher le dernier pan intact de la manche déchirée de Michi. Il déploya le carré de tissu immaculé puis se leva en l'attachant autour de son cou sans quitter du regard celui qui lui avait permis de pouvoir se mouvoir sans souffrance. Une promesse muette qui interpella le témoin invisible.
_ Hé… Ce bandana blanc… reconnut-il.
Yato adressa enfin de dernières paroles au défunt mais Yukine ne put les comprendre. Le son lui parvenait comme sur un disque qui tournait au ralentit tandis que le décor se faisait brumeux et imprécis autour de lui. Le sol lui-même ne semblait plus le porter quand tout à coup un horrible cri de souffrance résonna dans l'espace. Cette voix!
_ Hiyori-chan ?!
L'environnement disparut soudainement et fit place à la froide et raide dureté d'un sol parqueté. Les idées confuses et le corps engourdi, Yukine mit quelques secondes à distinguer dans le brouillard sous ses yeux le corps immobile de son amie non loin de lui.
_ Hiyori-chan!
Retour à la réalité!
