Coucou tout le monde!
Si vous permettez, je vais (pour cette fois-ci exceptionnellement) faire une réponse de review globale.
Je tiens adresser un ENORME merci/bisou/câlin (Oui, oui, le pack complet et c'est non-négociable) à toutes les personnes qui m'ont laissé un message (publique ou privé) suite à mon précédent "chapitre à ouin-ouin" ainsi qu'un spécial big-up aux personnes qui sont allées pourrir la page commentaire de l'autre salaud (Oui, ce n'est que de la basse vengeance basique, mais God! Qu'est-ce que ça soulage!). Tiens, bizarrement, il avait changé de pseudo peu apès….
Vous n'avez pas idée à quel point vos messages de soutien m'ont touchée et ont même réussi à me faire occulter l'affront subit. Votre sympathie et votre solidarité sur cet épisode valent toutes les reviews du monde et je ne saurai jamais comment tous vous remercier à la hauteur de ce que vous avez fait. J'ai repris du poil de la bête grâce à vous et si l'envie de recommencer à écrire me prenait, eh bien j'écrirai sans penser aux potentiels plagieurs de bas étage. Je fais de la fan fiction pour donner du plaisir aux lecteurs et les transporter, leur faire ressentir la passion qui m'a animée au moment de coucher les mots sur le papier. Et vous, mes lecteurs, vous m'avez confirmé que cette ferveur existe et que vous avez su la voir au travers de mes textes.
Et rien que pour ça, je continuerai.
Et fuck les profiteurs!
JE VOUS AIME!
Chapitre XII : Le matsuri aux esprits
Il régnait dans l'immense et vielle demeure traditionnelle une étrange atmosphère teintée de froid et d'impatience, ce qui ne produisait qu'une sorte de malaise électrifiant. Les événements ponctuant l'Elévation avaient pris une tournure que personne n'avait prévue. L'idée de matsuri qu'avait proposée Amaterasu n'était qu'un gain de temps pendant lequel chacun priait pour ses propres raisons que les choses se remettent d'équerre sans vraiment savoir comment faire. Aussi, les heures qui séparaient tout ce petit monde jusqu'au début du festival leur parurent longues, très longues.
Selon Amaterasu, il s'agissait d'un festival un peu particulier qui n'avait pas lieu souvent (la date étant décidée de façon aléatoire) et qui mêlait kamis et humains, dans le plus grand secret de ces derniers. Cette mixité avait été décidée afin de permettre un peu aux divinités de se rapprocher de leurs adorateurs et ainsi les côtoyer loin de la solennité des temples et autres rituels, le but final étant de resserrer les liens entre les deux mondes. On appelait cette fête "Le Matsuri aux esprits" car le thème principal était basé sur les entités spirituelles quelles qu'elles soient. Les participants pouvaient ainsi s'offrir des o-mamori pour se préserver de toutes sortes de maux ou prier pour s'accorder les grâces des kamis tandis que les enfants pouvaient s'acheter des masques de différents yôkais tout en écoutant des histoires mythologiques racontées par des conteurs professionnels. Parmi les humains, il se murmurait la légende que si l'on avait la chance de participer au matsuri des esprits, on pouvait croiser un véritable yôkai. Cette histoire viendrait du fait qu'une femme aurait aperçu les cornes d'un oni qui passait par là, il y a fort longtemps.
Yato n'avait jamais entendu parler de cette fête auparavant mais ne s'en étonna pas. D'une part parce qu'elle était rarissime en plus de ne se faire connaitre que par un bouche-à-oreille très limité et discret, mais aussi parce qu'il avait toujours été un solitaire qui avait souvent préféré l'isolement à la rencontre de ses pairs. Il s'était cependant inquiété de la rencontre de l'Autre Côté et du monde des hommes. N'y avait-il jamais de grabuge? Les esprits - parfois farceurs - n'étaient-ils pas tentés de s'en prendre aux humains? Il s'avérait qu'une sorte de pacte moral soumettait les entités magiques à la non-violence, ce qui avait le plus souvent empêché qu'un festival ne tourne mal. La présence de très hautes divinités lors des festivités finissait aussi de couper la tentation aux plus fauteurs de trouble de se risquer à perturber l'équilibre. Il ne fallait pas oublier aussi que les quelques esprits qui venaient à ce matsuri étaient davantage poussés par leur curiosité à propos des humains que par l'envie de leur faire du mal. Quant aux ayakashis, inutile de s'en inquiéter. Un kekkai spirituel gardait l'enceinte du matsuri, imperméable à toute nuisance négative extérieure.
En attendant le départ des fêtes prévues pour vingt heures, chacun vaqua à ses occupations tout en essayant d'oublier le climat bizarre qui régnait. Yukine se sentait obligé de faire l'intermédiaire entre Hiyori et Yato, ce dernier préférant rester encore en retrait. Le blondinet était allé retrouver son amie pour lui proposer d'aller s'amuser autour d'une partie de go. Il y découvrit une Hiyori inhabituellement éteinte et silencieuse. La jeune fille était assise à la table basse de sa chambre, immobile, le regard flou.
_ Ca va mieux, Hiryori? s'enquit Yukine, l'air incertain.
_ Ca va.
Sa voix était calme et posée mais l'arrière ton était étrange. Yukine alla prendre place en face d'elle et l'analysa brièvement.
_ Tu as l'air bizarre.
L'adolescente cligna des paupières et son regard se fit plus assuré comme si elle sortait d'une profonde méditation. Elle eut un faible rire désolé.
_ On dirait, vu comment tu me regardes. Mais ça va, vraiment. Je commence… à devenir moi-même.
Le garçon ne comprit pas ce qu'elle voulait dire mais fut rassuré de la voir plus enjouée.
_ Tu viendras au matsuri de ce soir, hein?
Elle ne répondit pas tout de suite, les yeux de nouveau dans le vague. Puis elle finit par lui sourire.
_ Bien sûr. Ca a l'air sympa.
Yukine se réjouit de sa décision. Si elle venait, Yato pourrait lui parler pour se réconcilier avec elle. Tout heureux de la perspective qui s'offrirait bientôt, l'Arme Divine commença à sortir le plateau de jeu de go qu'il avait emprunté à Tsukuyomi et…
_ Comment… va Yato?
Le garçon s'interrompit, surpris par la question soudaine de Hiyori. Elle avait parlé à toute vitesse, à croire que ses mots avaient été jetés dans sa bouche contre son gré.
_ Euh… Eh bien, pas fort, répondit-il en sortant les jetons du jeu. Il fait bonne figure mais on sent qu'il n'est pas…
_ Tu peux ranger le go, je n'ai pas envie de jouer. Je préfère rester seule.
Nouvel arrêt de Yukine qui cette fois en perdait le nord. Sa voix s'était durcie tout à coup. Il n'arrivait vraiment plus à suivre.
_ Mais Hi…
_ Fais ce que je te dis, Yukine-kun. On se voit ce soir.
Il soutint quelques secondes le regard que son amie posait sur lui et tentait d'en déchiffrer le contenu, en vain. Il ne comprenait plus l'attitude de la personne en face de lui. Mais que pouvait-il faire de plus? Déçu de se faire aussi rembarrer et encore plus d'avoir la sensation d'avancer dans le brouillard, Yukine remballa ses affaires sans un mot et quitta les appartements de son amie. Qu'est-ce qui clochait? Son instinct lui signalait que quelque chose n'allait pas chez Hiyori, son attitude était bien chang…
_ Ha !
Le blondinet pila en découvrant tout à coup un corps apparu devant lui. Il n'avait même pas vu qu'il avait failli rentrer dans l'un des jumeaux serviteurs d'Amaterasu. Celui-ci portait un empilement de paquets enveloppés dans des pochettes de papier de riz blanc.
_ Un problème? fit le jeune homme brun d'un ton placide qui avait remarqué l'insistance du regard de Yukine sur lui.
_ Non. Simplement, je ne sais jamais qui est qui, marmonna ce dernier, intrigué par les paquets qu'il portait. D'ordinaire, les Armes Divines dégagent leur énergie propre, mais toi et ton frère, je n'arrive pas à vous différencier. Vos auras sont strictement identiques.
Son interlocuteur le dévisagea avec attention sans se défaire de son expression neutre. Il était jeune, mais ce garçon avait les sens bien aiguisés. Le dieu Yato ne mentait quand il disait qu'il avait un grand potentiel.
_ Nous sommes jumeaux, nous sommes donc pareils, se contenta-t-il de répondre. Par ailleurs, je suis Murakumo et ça, c'est pour toi. Pour ce soir.
Sur ce, il lui tendit le premier paquet de la pile en lui expliquant qu'il s'agissait de son kimono pour le matsuri.
_ Amaterasu-sama insiste bien sur le fait de le sortir de son tatoushi et de l'aérer au moins une heure avant de le mettre.
Après une inclinaison de tête, Murakumo poursuivit son chemin pour sa distribution de kimono sous l'œil encore perplexe de Yukine. Décidément, les gens qu'il croisait ces derniers temps lui laissaient bien des impressions mitigées.
Il était aux alentours de dix-huit heures trente lorsque Yato se saisit du paquet en papier de riz que Murakumo lui avait apporté. Le papier était d'un lisse parfait qui n'avait jamais été froissé par le temps. Le jeune homme dénoua les deux ficelles qui le fermaient et déplia les carrés de feuilles qui s'ouvrirent sur un splendide kimono bleu pétrole pénétrant et ornés de deux grues gracieuses qui pêchaient dans une marre. Le plumage des merveilleux oiseaux était brodé de gris argenté, leurs pattes à demi immergées de bronze et les effets de l'eau autour d'elles était d'un bleu pâle qui se fondait discrètement. Au loin derrière elles, une forêt avait été peinte à la main par une main de maître. L'habit était à la fois traditionnel tout en brisant les conventions. Du Amaterasu tout craché en somme. Comme demandé, il s'était occupé d'étendre le vêtement sur un iko de bois mis à sa disposition afin de l'aérer. Cet acte était obligatoire pour quiconque voulait prendre soin de ses kimonos.
L'heure tourna vite et le voilà à présent qui s'occupait de le décrocher, les pensées flottantes. Si on lui avait dit qu'un jour, il irait à un matsuri juste pour essayer de reconquérir une… Une minute, il avait pensé "reconquérir"?
_ C'est vraiment trop foncé, je vais ressembler à un vieux…
La voix grognonne de Yukine qui pestait contre le choix de couleur d'Amaterasu pour lui (un mélange de rayures verticales entre le jaune nankin et le marron) le sortit de sa réflexion. Il ne devait pas se laisser distraire et rester focalisé sur son objectif.
Une dizaine de minutes après, on toqua à la porte de leur chambre.
_ Vous vous en sortez? lança la voix joyeuse d'Amaterasu. Je peux voir?
_ Vous pouvez, l'autorisa Yato qui terminait d'enfiler par-dessus son kimono son haori noir.
Le shôji coulissa et la déesse entra. Elle avait endossé un ravissant hômongi jaune pastel orné d'une vague de fleurs et de branchages peints dans des couleurs douces qui tournoyaient dans toute la hauteur du vêtement. Le bas des manches était aussi clairsemé de quelques motifs discrets. Seul le lourd obi de brocard portait des couleurs plus foncées rappelant les pétales des fleurs ainsi que quelques motifs géométriques plus marqués. Elle avait attaché ses cheveux en chignon, ce qui lui donnait une solennité qui seyait parfaitement à son haut rang. Amaterasu ressemblait vraiment plus à une déesse.
_ Ah, vous êtes splendides ! s'exclama-t-elle en allant redresser correctement le col du haori sombre de Yukine. Il me tarde d'aller voir ce que ça donne chez Hiyori. J'allais justement la voir.
Yato se rappela la fois où il avait failli perdre son amie lorsque Nora lui avait dérobé ses souvenirs. Elle portait aussi le kimono ce jour-là. Il n'avait trop rien dit à cette époque, mais elle portait l'habit traditionnel avec ravissement. Et étant donné l'apparent excellent goût de la déesse du soleil en matière de mode, il était sûr que Hiyori allait encore faire des étincelles.
_ Merci, Amaterasu-sama.
La jeune femme se tourna vers Yato dans les yeux duquel elle lut beaucoup d'espoir. Cela la soulagea. Elle se contenta de lui sourire avec un hochement de tête puis s'en retourna.
_ Tsukuyomi et Usagi-chan sont déjà devant le portail, vous pouvez les rejoindre. A tout de suite !
Quelques pas rapides plus tard, la divinité fit halte devant les appartements de Hiyori.
_ Hiyori-san, c'est bientôt l'heure, tu es prête?
La porte s'ouvrit devant une Hiyori resplendissante d'élégance face à laquelle Amaterasu se félicita de son choix. Ce furisode rose dragée foncé s'éclaircissait à partir des genoux et sur toute la longueur des interminables manches d'un tourbillon de fleurs de pruniers et de cerisier dans une traînée de rose pâle, traversé de délicats lacets d'or et de feuillages discrets. Le obi noué en bunko n'était pas en reste. D'un fond écru, la ceinture se parait de bandes de différentes couleurs vives, d'octogones cramoisis, de grosses fleurs mauves et l'on pouvait même apercevoir la tête d'une grue sur le côté gauche de la taille.
Le ravissement procuré par la tenue de son mannequin passé, Amaterasu eut un temps d'arrêt lorsqu'elle prêta plus attention à l'adolescente en face d'elle.
_ Tu sembles épuisée, s'inquiéta-t-elle en découvrant la pâleur de Hiyori et sa petite mine. Tu vas bien?
Son interlocutrice opina simplement du chef et s'effaça pour laisser son hôtesse entrer. Celle-ci fit quelques pas à l'intérieur, saisie par l'étrange atmosphère qui régnait.
_ Je venais te proposer de l'aide pour la coiffure, expliqua Amaterasu en agitant un petit kanzashi tout simple (une grosse fleur de tissu prune presque noir piqueté d'une perle au centre).
_ Je ne sais pas si je dois vraiment y aller, Amaterasu-sama.
_ Mais si, mais si. Attends que je te fasse encore plus jolie et tu verras !
Avant que l'adolescente ne puisse répliquer, la déesse la prit par les épaules et la fit s'agenouiller sur le tatami avant d'empoigner sa lourde chevelure chocolat. Hiyori se laissa faire, le regard perdu dans le reflet du miroir en face d'elle.
Tandis qu'elle manipulait cheveux et pinces d'une main experte, Amaterasu en profita pour faire une brève analyse qui la stupéfia autant qu'elle l'attrista. Le soleil qu'elle avait lu dans le cœur de la jeune fille la veille avait pratiquement disparu. Il ne restait qu'un lourd amas de nuages sombres. Très sombres. Vraiment trop sombres.
_ Amaterasu-sama?
La déesse se rendit compte qu'elle s'était arrêtée dans son œuvre. Elle reprit aussitôt avec un petit rire désolé et se hâta de terminer le chignon tressé qu'elle avait commencé, le finalisant par la pose du kanzashi en haut à gauche de la tête.
_ Tu es ravissante, sourit-elle au miroir.
Sa satisfaction alla se briser contre la morne neutralité du reflet qui se contemplait sans vraiment se voir. C'était à croire que Hiyori n'était plus là. Avait-elle vraiment abandonné Yato? C'était juste impensable et pourtant, la jeune humaine qui était en face d'elle était devenue complètement inhibée à son environnement.
_ Tu n'es obligée à rien, Hiyori-san, lui dit Amaterasu d'une voix douce teintée de tristesse. Mais Yato a vraiment, vraiment besoin de te voir ce soir. Je te laisse l'adresse sur la commode. J'espère que tu viendras.
Hiyori ne remua pas d'un cil. Elle laissa Amaterasu se relever, gratter quelques mots sur un bloc-notes laissé sur le meuble près de l'entrée puis la porte se referma sans bruit. Sa parfaite immobilité ne se brisa que quelques secondes plus tard lorsqu'elle desserra les ongles de ses poings crispés et qu'une fine pellicule translucide et salée emplit ses yeux froids.
"Ici ou à ce matsuri, ce sera pareil. Tu as de la résistance mais plus pour longtemps"
L'une des choses les plus éprouvantes que vécut Amaterasu lors de cette Elévation se produisit une fois qu'elle eut traversé le chemin de graviers blancs de la cour extérieure menant au portail d'entrée : l'expression à la fois furtive et intense qui avait traversé le visage de Yato en s'apercevant que Hiyori ne les accompagnait pas.
_ Elle nous rejoindra plus tard, s'empressa-t-elle de dire de son air le plus convaincant.
Un air convaincant qui ne prit pas auprès de son frère. Tsukuyomi fixa sa sœur en haussant faiblement les sourcils, ce qui suffit à cette dernière pour comprendre les remontrances silencieuses qu'il lui faisait. Elle se contenta de lui faire les gros yeux en haussant discrètement les épaules. Qu'y pouvait-elle si sa fonction lui demandait de trouver un rayon de lumière partout, même pendant les nuits les plus sombres ? Même ses Armes Divines, Kusanagi et Murakumo (kimono marron glacé pour chacun avec obi noir et obi gris) ne semblaient pas approuver et guettaient leur maîtresse d'un air de reproche.
_ Allons-y, invita Tsukuyomi en posant sa main sur l'épaule d'un Yukine tout aussi déconfit que son maître.
Le blondinet leva des yeux empreints d'une lueur de panique vers le dieu de la lune. Le kimono bleu nuit tracé de filets d'argents verticaux se fondait presque dans la pénombre du soir. Seuls ses yeux gris, dépourvus de lunettes cette fois, éclataient comme deux perles de nacre dans l'obscurité. Bien que plus pragmatique et terre-à-terre que sa sœur, Tsukuyomi ne voulut pas briser le faible espoir qu'elle avait lancé à leurs hôtes et se contenta de hocher la tête à l'adresse de Yukine en signe de confiance. Même Usagi, qui s'était vêtue d'un kimono bleu ciel orné de lapins jouant autour d'une grosse lune argentée, vint le réconforter en lui tirant un peu la manche de son haori. Un bref coup d'œil à Yato lui indiqua que lui aussi essayait d'y croire encore.
_ Oui, finit par dire le garçon avec un faible sourire reconnaissant.
Les lourdes et immenses portes grincèrent et s'ouvrirent, à l'immense surprise de Yato et de Yukine, sur le trottoir en face de l'entrée même du matsuri.
_ Hééééé? Mais ce n'est pas la rue par laquelle nous sommes venus la dernière fois ! s'exclama Yukine en regardant frénétiquement à droite et à gauche comme une girouette sous le vent.
_ On parle de la maison de divinités primaires, rappela Tsukuyomi, les bras croisés dans ses manches en admirant les lumières des échoppes.
_ Oui, appuya Amaterasu avec amusement. Nous pouvons nous déplacer à notre guise. C'est aussi pour ça que les autres kamis ne nous croisent pas souvent. Allez, c'est parti!
Le groupuscule traversa la route qui le séparait du gros torii vermillon marquant l'entrée du festival. Au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient, Yato pouvait ressentir de plus en plus les nombreuses auras magiques qui évoluaient. Il eut une pensée pour Tsuki. Si elle était venue, elle n'aurait su où donner de la tête. Le portail sacré passé, ils se retrouvèrent devant une longue allée bordée de stands en bois décorés de lampions. Des vendeurs de confiseries ou d'en-cas salés appelaient les clients potentiels, tous vêtus de kimonos et de geta ou de zori. Les enfants riaient avec leur barbe à papa dans la main à s'amuser avec leur petit moulin à vent en papier quand d'autres ne tentaient pas leur chance aux différents jeux. Yato scanna les différents visages qui passaient à sa portée. Tous étaient d'apparence humaine et pourtant, il y avait des esprits parmi cette masse majoritairement humaine. C'était incroyable d'imaginer ça. L'ambiance elle-même était quelque chose de nouveau pour lui. Le son des flûtes et des tambours traditionnels en fond, le parterre d'étoiles scintillant dans le ciel au-dessus des lumières dansantes (des feux follets?) des lanternes, l'aura magique des entités spirituelles qui ondoyait tout autour, les délicieuses odeurs de grillé et de sucre qui flottaient dans l'atmosphère, tout cela contribuait à cette aura à la fois étrange et chaleureuse des lieux.
_ Mes hommages, Amaterasu-sama, Tsukuyomi-sama.
Yato et Yukine quittèrent leur contemplation et baissèrent les yeux sur le tout petit être qui venait de parler. Pas plus haut qu'un enfant de cinq ans mais avec la voix d'un homme de quarante ans, il portait un masque représentant un visage rouge cramoisi aux yeux dorés et doté d'un nez démesurément long à faire pâlir Pinocchio.
_ Ah, bonsoir, Karasu-Tengu, salua Tsukuyomi avec un hochement de tête.
Le masque s'inclina avec respect puis s'en retourna à la fête. Yukine pointa lentement un index tremblotant dans sa direction.
_ C… C'était vraiment…?
_ Oui, rit Amaterasu. Si on y allait?
L'atmosphère était si joyeuse et festive qu'il était difficile de ne pas se laisser aller. Les étalages de takoyaki, de brochettes de poulpe ou de dango dégageaient des parfums si alléchants que c'était à se demander si ce n'était pas des kamis qui tenaient les échoppes afin d'attirer les passants affamés. Yukine eut moins de résistance que son partenaire et se précipita pour acheter deux brochettes de dango couvertes de pâte de haricots rouges sucrée. Il engloutit la première boulette de riz tandis qu'il tendait la seconde brochette à Yato.
_ Allez, insista le garçon face à son absence de réponse.
Le jeune homme finit par accepter et mâchonna sa boulette à son tour, l'esprit perdu dans la marée de couleurs des kimonos qui l'entouraient. Il ne se rendait même pas compte lui-même qu'il cherchait un visage parmi toute cette foule. Lui qui avait erré sans réel but depuis des siècles, il était enfin dans l'attente de trouver quelque chose - ou plutôt quelqu'un - avec la force du désespoir. Hélas. Il n'y avait là que la lumière des flammes dans leur prison de verre et une mer d'anonymes aux visages souriants qui ne faisait que renforcer cette sensation de solitude qui le tenaillait. C'était un peu comme autrefois, quand il traversait champs de bataille après champs de bataille. Il valsait avec virtuosité entre les ennemis qui se comptaient parfois par milliers et pourtant, il restait seul et finissait seul. Seul au milieu des cadavres dans des plaines ravagées. Etait-ce le type de tableau que Hiyori avait vu? Cette pensée le ramena brusquement à ce que ce festival coloré essayait de lui faire oublier.
_ Yato…? le héla Yukine qui s'était attardé à un stand de yoyos d'eau pour en attraper un. Où vas-tu?
Le jeune homme n'avait pas remarqué qu'il commençait à s'éloigner.
_ Je vais faire un tour de mon côté, on se retrouve plus tard, répondit-il avec un geste de la main.
Et il disparut dans la foule avant que Yukine ne pût lui répondre quoi que soit.
Le matsuri se déroulait dans l'immense enceinte d'un temple shinto qui avait, pour l'occasion, orné les murs de sa cour de mille lampions de papier sur lesquels était écrit "Esprits". L'extérieur du cœur du festival n'était donc pas laissé à l'abandon et baignait dans une douce lueur mordorée accompagnée de la lointaine musique des instruments traditionnels. Cette atmosphère plus discrète seyait davantage à Yato dont leur cœur était aussi en demi-teinte. Il vit un peu plus loin le temple en lui-même. C'était un bâtiment de taille moyenne sans grande prétention, mais les nombreuses décorations qui ornaient sa façade rehaussaient sa prestance.
Il traversa la cour de larges dalles grises en direction du temple, s'éloignant de plus en plus des bruits de la fête et des lumières vives. Il faisait plus frais aussi. Ses pas le conduisirent devant l'autel principal, celui où les humains se rendaient pour leur prières. Une grosse et lourde corde de paille pendait devant lui, reliée à un gros gong de bronze, attendant d'être secouée pour attirer l'oreille d'un dieu pour écouter une prière. Yato analysa la corde, ses brindilles rêches qui pendaient au bout de l'énorme nœud final, les décorations de tissu rouge tressé qui décoraient le gong, les délicats motifs gravés dans le métal, son état d'usure.
Puis une curieuse question lui vint à l'esprit. Les kamis priaient-ils aussi? Appelaient-ils parfois à l'aide quand ils en avaient besoin? Ses doigts effleurèrent la paille sèche et lisse de la corde. Passerait-il pour un fou ou un idiot s'il lançait un souhait dans les airs? Il s'en moquait bien. Car ce qu'il voulait en cet instant…
_ Yato.
Il s'immobilisa, le corps traversé d'un bref fourmillement. Il se retourna et la vit.
Elle était là, au pied des quelques marches menant à l'autel. Ses mains sagement posées l'une sur l'autre sur le devant de son magnifique furisode. Amaterasu ne s'était vraiment pas trompée dans son choix. Yato sentait un sourire plus grand qu'il ne l'aurait cru se peindre sur son visage. La sensation de soulagement qui le réchauffait était aussi intense que s'il avait retrouvé un être cher après des années et des années à l'avoir cherché de toutes ses forces.
_ Hiyori !
Elle l'observa sauter des marches d'un seul coup et courir la rejoindre. Elle vit son sourire, sa joie, son soulagement, sa culpabilité. Et de cela naquit une détresse sourde et violente qui ne fit que résonner dans toute sa tête. Pourquoi? Simplement parce qu'elle ne pouvait plus faire que cela. Voir.
Elle hurlait de tout son être pour qu'il ne l'approche pas, qu'il ne devait pas venir. Elle martelait de ses poings une barrière invisible dont les coups n'ébranlaient rien. Prisonnière. Elle était prisonnière de son propre esprit et de son propre corps. Seules ses pensées avaient su échapper à l'emprise de l'entité maléfique qui rongeait sa conscience depuis quelques temps déjà. Elle avait épuisé toutes ses forces à résister et il était maintenant trop tard. Elle n'était plus "elle".
"Yato! Va-t-en! Ce n'est pas moi! Fuis!"
Elle redoubla la violence de ses appels lorsqu'il fut en face d'elle.
_ Je suis heureux que tu sois venue, Hiyori, lui dit-il. Je voulais…
Elle ne l'entendait plus vraiment tant elle lui criait de s'éloigner. Mais il ne l'entendait pas, sans doute ne remarquait-il même pas que ce regard froid en face de lui n'était pas celui qu'il connaissait d'ordinaire tant il était content de pouvoir essayer de se racheter.
"Ouvre les yeux, Yato! YA…!"
Elle se tut tout à coup, figée par un atroce frisson glacé provoqué par ce qu'elle vit.
Au loin derrière Yato, assise sur le rebord de l'autel de bois destiné à recevoir les pièces d'offrandes aux prières, la silhouette d'un enfant se dessinait vaguement dans l'obscurité. Habillé d'un kimono vert bouteille, il observait la scène derrière le masque blanc d'un kitsune aux yeux malins. Puis il porta la main à son masque de yôkai et le fit glisser sur la moitié de son visage. Un œil vert intense et un sourire cruel se découpèrent dans la nuit.
_ Tu viens enfin jouer? firent ses lèvres sans parler.
Le regard fuchsia de Hiyori plongea et se perdit dans celui d'Inari. La dernière entrave vint s'enrouler autour d'elle tel un serpent sournois.
_ … voir mon passé. Je sais que je n'ai pas été…
_ Yato.
Il se tut aussitôt, prêt à entendre ce qu'elle aurait à lui dire. Maintenant qu'elle lui avait accordé la chance de l'écouter, il pourrait accepter toute décision qu'elle prendrait. Même s'il espérait n'en entendre qu'une seule.
Elle criait encore et encore mais cette fois, sa voix ne lui parvenait même plus.
Hiyori releva la tête vers lui tandis que sa queue féline s'épaississait d'une nouvelle fourrure spirituelle de la taille d'une queue de renard.
_ C'est trop tard.
"NOOOOOOOOON!"
Sa voix se répercuta dans un dernier écho horrifié quand elle vit sa main dotée de longues griffes transparentes plonger droit sur Yato et s'enfoncer dans son épaule droite.
_ Hi…?
Le jeune homme vit la scène se dérouler dans un ralenti quasi-cinématographique. Les dernières paroles de Hiyori avec une voix qui n'était pas la sienne. Ses yeux glacés qui ne voyaient plus. Une douleur vive et lancinante dans son épaule. Et… une larme qui roulait le long de la joue de la jeune fille?
Ses esprits lui revinrent au moment où son amie se préparait à lui porter une seconde attaque griffue. Ignorant la douleur, Yato bondit en arrière pour se mettre hors de portée et analysa la situation. Il ne lui fallut que peu de temps pour comprendre : la longue queue de renard d'énergie spirituelle qui ondulait gracieusement dans son dos, ses ongles allongés en lames de rasoir mortelles et son visage dénué de la moindre expression suffirent à le convaincre que son amie n'était pas dans son état normal.
_ Un ayakashi… souffla-t-il pour lui-même.
A croire qu'elle l'avait entendu, Hiyori eut un ricanement sardonique.
_ Mais n'est-ce pas ce que je suis devenue suite à notre rencontre? lui lança-t-elle en remuant ses doigts, formant un éventail affûté. Même si jusqu'à présent, je gardais conscience humaine, une part démoniaque est née en moi. Il suffisait juste de lui laisser un peu voix au chapitre.
Yato serra les poings de résignation. C'était hélas la triste vérité. En lui sauvant la vie de cet accident de bus, l'âme de Hiyori avait quitté le monde des humains pour passer de l'Autre Côté. Une part d'elle appartenait dès lors au monde des esprits. Mais de là à devenir un ayakashi complet, comment?
_ Les humains ne sont corrompus par les ayakashis que par une concentration de mauvais sentiments. Hiyori n'est pas comme ça. Comment as-tu pu te développer alors? grinça le kami entre ses dents.
Il trouva sa réponse lorsqu'il vit par transparence un immense réseau de ramifications d'énergie sombre se dessiner sur l'ensemble du corps de son amie, telle une arborescence de vaisseaux sanguins corrompus dont le point central semblait se trouver au niveau du cœur. Yato eut un mouvement de recul alors que sa fureur ne faisait que grandir. Qu'est-ce que c'était que ça?
_ Disons qu'on m'a aidée, s'amusa l'ayakashi de sa voix désaccordée. Mais ton amie a aussi sa part de noirceur en elle, elle a aussi contribué à ça. Et maintenant que je suis là, je compte bien…
_ Yato !
Yukine, Amaterasu et Tsukuyomi et leurs Armes Divines venaient de faire irruption dans la cour du temple. Une aura malfaisante d'ayakashi était parvenue aux sens aiguisés des deux dieux primaires qui avaient senti un danger pour le bon déroulement du matsuri. Hélas, leur mauvais pressentiment vira au mauvais scénario en découvrant que le démon en question était la jeune humaine.
_ Hiyori-chan? balbutia Yukine, hébété. Mais comment…
_ Elle a été corrompue, lâcha Kusanagi, les sourcils froncés.
_ Mais cette queue… poursuivit son frère en se tournant vers Amaterasu.
La déesse du soleil comprit ce que ses serviteurs avaient compris aussi et le sentiment de culpabilité qui s'en dégagea n'en fut que plus douloureux à endurer. C'était de sa faute. Elle aurait dû mieux la mettre en garde contre Inari pour mieux la protéger. Elle aurait dû se douter que ce gamin instable allait s'intéresser au statut particulier de semi-démon de Hiyori. A cause de cela, il y avait eu tant de malheurs.
Elle serra les poings.
_ Kusanagi. Murakumo.
_ Oui!
Il n'en fallut pas plus pour que les jumeaux se dématérialisent en lumière vive pour renaitre entre les mains de leur maitresse sous la forme de deux cerceaux d'or entourés de lame sur les trois-quarts du pourtour. Yato fut lui aussi étonné de découvrir que l'Arme Divine d'Amaterasu se constituait de deux "ring blades" miniatures. Ces sabres circulaires, en dépit de leur délicates gravures ornant l'extérieur du cercle, semblaient bien meurtriers pour une personnalité aussi pacifique qu'Amaterasu.
Connaissant le tempérament (certes rare mais) impétueux que sa sœur pouvait avoir lors de ses quelques colères, Tsukuyomi essaya de la tempérer :
_ Ama, c'est Hiyori la priorité.
_ Je sais, répondit la déesse, droit dans les yeux vides du démon. Justement.
Yato vit Tsukuyomi hocher discrètement la tête. Qu'avait-il l'intention de faire? De son côté, l'ayakashi s'amusait bien de tout ce spectacle. Trois kamis, dont deux majeurs, juste pour lui? C'était trop d'honneur.
Ce fut au tour de la déesse de rire.
_ Tu l'as dit. S'occuper de toi est t'accorder trop d'importance.
Et elle s'élança de toute sa vitesse droit sur l'ayakashi avec une rapidité et agilité (un kimono n'étant pas des plus pratiques) incroyable, ses lames croisées sur la poitrine. Le démon parut un instant déstabilisé par cette brusque offensive mais ce prépara à l'impact de l'attaque qui… n'eut pas lieu : Amaterasu le doubla comme s'il n'eût jamais existé et se précipita directement vers le temple, à la grande surprise générale.
_ Que…?
Arrivée non loin du temple, la jeune femme décroisa les bras en demi-cercle devant elle, libérant deux petites lames courbées de lumière qui vinrent atteindre la colonne centrale du temple pour s'y dérouler en long fil d'or tout autour comme un serpent autour de sa victime. La seconde suivante, elle faisait face à sa proie saucissonnée contre le pilier derrière lequel elle observait la scène en silence depuis le début.
_ Ta fourberie puante est moins discrète que ton aura. Inari, souffla-t-elle, noire.
Une lame d'or sous la gorge, le garçon leva les yeux vers ceux assombris de son homologue, une goutte de sueur froide roulant sur sa tempe.
_ Inari-sama ! s'écria l'ayakashi avec effroi.
_ Et puis quoi encore?
Profitant de son inattention pour se faufiler derrière lui, Tsukuyomi leva sa faucille de nacre et l'abattit droit sur la tête du démon. Le cœur de Yato et Yukine se suspendit en même temps.
_ Tsuku…!
Cependant, à leur grande surprise, la lame de la faucille traversa le corps comme s'il n'eut été fait que fumée. Les yeux vides de Hiyori roulèrent dans leurs orbites et la jeune fille s'effondra sur le pavé.
_ Tsukuyomi-sama! s'écria Yukine en se précipitant sur son amie. Mais qu'est-ce que vous…!
_ Du calme. Au cas où vous ne l'auriez pas encore remarqué, mes pouvoirs se basent sur l'inconscient. J'ai simplement "tranché" celui de l'ayakashi pour le mettre en veille.
Le regard qu'il eut ensuite pour Yato fut cependant plus grave.
_ Cela dit, Hiyori n'est pas encore tirée d'affaire.
