Si vous demandiez au vieux Romulus Lestrange combien d'enfants lui avait donné son épouse française, il jurerait mordicus n'avoir que deux fils et cela depuis que sa fille et première née s'était sauvée de sous son égide afin d'épouser le rejeton d'une lignée ayant perdu toute capacité d'utiliser une baguette depuis un siècle et demi et s'acoquinant sans honte avec les Moldus.

Ça convenait parfaitement à Angeline Fowl, née Lestrange. Cracmol ou autre, elle considérait son Timmy comme un époux de très loin préférable à Gustave Goyle ou Andrew Selwyn. Non seulement il était capable de soutenir une conversation intelligente, il la traitait comme un être humain plutôt que comme un présentoir à bijoux et tenues de soirée.

Bon, elle regrettait vaguement d'avoir dû rompre tous contacts avec ses frères, surtout Rabastan – il avait toujours été si désespérément timide et docile, si anxieux à l'idée de nouvelles expériences qui l'emmèneraient loin de sa zone habituelle. Il pleurait dès qu'elle le bousculait un peu – oui, même après sept ans, l'âge de raison où les grands garçons devaient commencer à agir en hommes.

Vraiment, c'était mieux pour tout le monde que Rodolphus soit l'Héritier Lestrange, même s'il détestait la perspective d'avoir à entrer dans l'arène politique en raison de sa totale adhérence aux traditions. Des traditions qui l'avait poussé à demander qu'Angeline effectue un séjour à Sainte Mangouste lorsqu'il avait appris qui elle avait choisi pour fiancé.

Angeline n'avait pas accédé à sa demande, elle lui avait jeté un maléfice de Jambencoton avant de courir se réfugier au Manoir Fowl où l'attendaient déjà toutes ses affaires, et le soir même, elle était devenue la femme de Timmy devant la loi irlandaise, le contrat de mariage soigneusement copié et archivé pour que personne ne puisse tenter de faire disparaître la preuve de la mésalliance.

Romulus Lestrange n'avait même pas tenté de la rattraper, se bornant à lui envoyer une lettre annonçant qu'elle n'était plus la bienvenue sous son toit ni dans le Londres sorcier tant qu'il aurait son mot à dire là-dessus. Pour une fois, elle comptait pleinement le satisfaire, le monde des Moldus débordait de surprises qu'elle ne demandait qu'à explorer.

Probablement son côté français, elle était d'une faiblesse honteuse dès qu'il s'agissait de se faire plaisir. Passer sa lune de miel à satisfaire tous ses caprices et toutes ses questions regardant la société juste à côté de celle où elle avait grandi ? Comment aurait-elle pu résister ?

Pour sa part, Timmy avait été plus qu'indulgent envers elle, du moment qu'elle répondait à ses propres questions sur le monde sorcier. Les Fowl avaient beau être reconnu comme une lignée Cracmolle, ça ne signifiait pas qu'ils étaient autorisés à visiter le Chemin de Traverse ou les bureaux du Ministère.

Angeline jugeait que c'était le comble de l'hypocrisie, d'autant que le Ministère était tout à fait heureux d'utiliser les Fowl pour obtenir des renseignements sur le monde moldu – chose des plus faciles pour qui faisait partie de la pègre internationale. Timmy déplorait les tendances criminelles de ses aïeux, mais comment vivre autrement ? Une fois leur magie perdue, ils n'avaient eu ni l'or ni les talents pour subsister de manière honnête, et quand ils étaient devenus suffisamment riches et influents pour que ça ne compte plus, le pli avait été contracté, et des obligations devaient être remplies, et les habitués du milieu d'affaires n'appréciaient guère un des leurs tentant de se ranger.

Les Fowl n'avaient sans doute pas tant perdu au change que le monde sorcier aimerait le croire: la pègre était tout aussi impitoyable et manipulatrice que la haute société magique au Royaume-Uni, c'était simplement que les criminels ne se faisaient aucune illusion sur leurs propres défauts plutôt que de fermer les yeux et de proclamer qu'un étron sentait la rose.

Désillusionnée comme elle l'était, Angeline n'aurait suivi que d'une oreille distraite et sans aucune compassion la campagne terroriste de Lord Voldemort – elle ne pouvait pas prendre ce nom au sérieux en dépit de toutes les atrocités commises par le bougre et ses partisans, ça lui rappelait trop vol-au-vent et rien que la mention du plat lui mettait l'eau à la bouche, Maman avait insisté pour amener sa propre cuisinière de France lorsqu'elle s'était mariée et la la petite vieille dame était une virtuose pour ce qui touchait à la charcuterie pâtissière – si seulement un point de l'agenda politique qu'il proposait ne l'avait pas fait tiquer.

La légalisation de l'hygiène raciale.

Oh, ce Voldemort pouvait se poser en défenseur ardent des traditions magiques de la Grande-Bretagne tant qu'il voulait, et en passant le vieux Romulus Lestrange devait adorer écouter ces discours, les méthodes qu'il jugeait bonnes afin de soigner la population comme il insistait qu'elle devait l'être avaient déjà prouvé de manière retentissantes qu'elles n'aboutiraient qu'à la destruction de la nation entière, peut-être même de l'Europe si cette folie ne s'arrêtait pas.

L'aspirant Seigneur des Ténèbres ne prêchait pas d'éviter les éléments contre-sélectifs qu'étaient les Juifs, les Romanichels, homosexuels et autres malades mentaux. Ce qu'il étiquetait éléments indésirables, c'était tous ceux incapables de recourir à la magie et tous ceux assez désespérément niais et sentimentaux pour attribuer une valeur à la catégorie précédente.

En d'autres termes, la vie de Timmy selon les Mange-Mort ne méritait pas qu'on s'en soucie.

Rien que d'y penser, Angeline sentait monter l'envie d'utiliser son charme pour éplucher légumes et fruits frais sur un humain pour l'éplucher de sa peau. Cette furie s'accompagnait d'une certaine incrédulité – après Grindelwald, pourquoi les gens trouvaient-ils encore que ce genre de conduite était une excellente idée ? – et d'un net pincement au cœur, lequel ne fit que s'accentuer avec les rumeurs concernant les frères Lestrange rejoignant Voldemort.

Elle savait que ses cadets n'approuvaient pas la vie qu'elle avait choisi de mener, mais rejoindre un fou furieux qui les encourageait à penser qu'elle était une putain et son bébé à naître une erreur de la nature ? Peu importe comment vous tentiez de tourner l'affaire, elle ne pouvait pas leur pardonner ça.

Dans un climat politique aussi tendu, au bord de la désintégration, la meilleure forme de courage consistait encore à quitter le pays. Angeline n'avait jamais eu le tempérament guerrier, contrairement à sa belle-sœur et en passant elle souhaitait bonne chance à Rodolphus avec sa femme, et s'exposer au danger pendant la grossesse et la petite enfance vulnérable de sa progéniture imminente tenait de l'irresponsabilité et de la pure bêtise. S'il y avait bien un défaut intenable aux yeux d'un Serpentard, c'était la stupidité franche.

Timmy avait reconnu que ses inquiétudes étaient fondées et promptement informé son père que lui et sa femme s'en iraient passer des vacances dans le pays des grand-parents d'Angeline, ne méritaient-ils pas de savoir qu'ils auraient sous peu un arrière-petit-fils ? Surtout à leur âge, ils pouvaient partir à tout moment!

Monsieur et Madame Tremblay vivaient en Bourgogne, dans un modeste domaine assez proche de l'arboretum domanial de Pézanin pour leur permettre de pique-niquer sous les arbres et d'aller nourrir les brochets du lac quand l'envie leur en prenait. Ayant consacrés leurs vies à la simplicité et à la tranquillité, ils refusaient d'entendre parler politique ou de discuter des passe-temps ou contacts douteux dans la famille, ce qui en faisait des hôtes merveilleux quand on cherchait à fuir le monde.

C'était le but précisément recherché par Angeline, et pendant plus d'une année, elle put en profiter sans avoir à se restreindre.