Pour la société magique de Grande-Bretagne, la chute de Voldemort fut annoncée par la débandade subite de ses partisans, l'afflux abrupt de victimes de l'Impérium (autant sincères que jouant la comédie dans l'espoir d'échapper à la rétribution sur le point de s'abattre) et des réjouissances aussi spontanées qu'immédiates et bruyantes. Bref, tout un désordre si peu commun pour un lendemain d'Halloween que même les autorités moldues ne purent s'empêcher de trouver cela assez étrange, et le Statut du Secret se prit une belle gifle sur chaque joue.
Ce chaos se limitait au Royaume-Uni, cependant; l'ambition de Voldemort avait voulu consolider son influence et son pouvoir sur l'Angleterre, l'Irlande et l'Écosse avant de songer à tourner sa vision vers le continent européen. De fait, ses déprédations s'étaient jusque là cantonnées aux îles anglaises, et avaient été traitées comme un désagrément interne par la communauté magique française qui avait d'autres soucis bien plus urgents, comme pleurer la mort de Georges Brassens et exprimer des doutes sur la possibilité d'abolir la peine de mort.
Tout cela pour expliquer combien Angeline fut désarçonnée de trouver un bébé dans sa chambre. Un bébé qui n'était pas son fils du tout, et qui venait accompagné de deux lettres – une à l'intention de Pétunia Dursley, le nom le plus hideux qu'elle avait jamais entendu, l'autre destinée à la Diablesse francophone.
Une seule personne avait osé attribuer ce surnom insolent à la fille du patriarche Lestrange, et encore n'avait-elle obtenu le droit de s'en servir qu'après plusieurs années de fréquentation et de correspondance plus ou moins régulières.
Angeline savait que Lily Evans avait fini par juger que James Potter n'était pas si furieusement imbécile qu'il ne méritait aucunement son attention, et daigné l'épouser. Elle savait que le mariage avait produit un enfant, l'année suivant la naissance de son propre fils.
Elle savait que si le bébé de Lily se trouvait ici, c'était qu'il était arrivé malheur à la rousse d'origine moldue.
Ce n'était pas surprenant, Lily refusait de tolérer les injustices dès qu'elle en entendait parler et refusait de se laisser rabattre par les opinions méprisantes des sang-pur, bien sûr qu'elle rejoindrait les rangs des combattants plus courageux que raisonnables dès qu'il s'agissait de défendre la liberté et l'égalité de tous, au mépris du danger qu'elle courait à la fois pour son sang impur et pour sa prise de position tranchée.
Ce n'était pas surprenant, mais Angeline n'en ravala pas moins un sanglot menaçant de l'étrangler. Avec un bébé dans la pièce, hors de question de laisser l'angoisse la submerger, les enfants étaient si sensibles.
Le bébé en question devait avoir un an de moins que bébé Artémis, au jugé. Enroulé dans une couverture tricotée, le crâne couvert de cheveux noirs ébouriffés, si profondément endormi qu'il ne remua pas un seul de ses longs cils foncés alors qu'Angeline effleurait la coupure rouge vif en forme d'éclair sur son front.
« Et bien, mon doudou » murmura la femme, prenant soin de parler bas pour ne réveiller ni le bambin ni Timmy couché à côté d'elle dans le lit, « te voilà bien arrangé, hein ? »
Sans attendre de réponse, Angeline se leva, le bébé dans les bras et les deux lettres à la main, pour se rendre dans le petit salon adjacent à la chambre: au moins elle pourrait allumer la lumière de là-bas et lire en toute tranquillité.
Une fois installée dans le fauteuil avec l'enfant sur les genoux, elle ouvrit tout d'abord la lettre adressée à Pétunia Dursley. Un bon Serpentard devait toujours fourrer son nez dans les affaires d'autrui si jamais il soupçonnait un possible bénéfice ou péril pour lui, et ce n'était pas comme si la destinataire se trouvait juste ici pour lui faire les gros yeux.
Ça s'ouvrait sur des condoléances, annonçant à la femme Dursley la mort de sa sœur Lily Potter, née Evans, dans une attaque contre le domicile Potter par Lord Voldemort lui-même, décrit évasivement comme un forcené ayant causé d'immenses torts à la Grande-Bretagne au cours des dix dernières années. Angeline se contraignit à battre des paupières pour chasser la buée menaçant de lui brouiller la vision, fichu marchand de sable qui la tourmentait de la sorte.
Et… oh, intéressant. Apparemment, Lily avait fait quelque chose ayant provoqué la mort du Seigneur des Ténèbres ascendant, mais pas étonnant quand on la connaissait suffisamment bien pour se rendre compte qu'elle était autant vicieuse que brillante question magie, quelque chose nécessitant que sa nièce Mary vive sous son toit jusqu'à sa majorité. Vu la façon dont la phrase était rédigée, il était clair qu'il ne s'agissait pas d'une suggestion mais d'un ordre, et que tout refus d'obtempérer ne serait guère pris en compte.
Angeline renifla. Quelle grossièreté, vraiment. Elle avait rencontré des mafieux plus polis que ça depuis qu'elle était devenue la femme de Timmy. Et sans aucun égard pour le chagrin d'une femme qui peut-être ne voudrait pas se voir rappeler la perte de sa sœur chaque fois qu'elle poserait les yeux sur sa nièce.
La lettre était signée par Albus Dumbledore. Elle ne comprenait pas quel rôle il jouait dans cette histoire, il n'était après tout qu'un directeur d'école alors pourquoi se mêler de placer un nouveau-né dans la famille de sa tante ? Peut-être que Romulus Lestrange avait raison et que le vieux bonhomme était ce genre d'insupportable samaritain qui s'obstinait à se mêler de vos affaires pour leur apporter des améliorations qu'il était bien le seul à juger positives.
Ruminant ces pensées peu charitables, Angeline se décida à déplier la seconde lettre.
Angeline,
Tout d'abord, je dois te remercier pour m'avoir expédié cette liste d'ouvrages sur les runes et les rituels, maintenant je dispose de quelques vilaines surprises pour quiconque essayera de me prendre au dépourvu ! James n'apprécierait pas tes recommandations, il te trouve trop excessive dans tes méthodes, mais du moment que ça marche, c'est tout ce qui compte.
Je sais que tu n'as aucune envie de rejoindre la bataille. Même si je n'approuve pas, je peux comprendre l'envie de ne pas se retrouver face à face avec sa famille, dans des camps opposés. Crois bien que je ne me tournerais pas vers toi si ce n'était pas en ultime recours.
Moi et James avons de fortes chances de mourir, ainsi que Sirius Black (tu te rappelles de lui, il avait provoqué les inoubliables orchidées chantantes de Pâques 1973) qui est le parrain de notre enfant, et tous ceux et celles en qui nous avons confiance. J'ai donc élaboré un plan.
Dans le cas où ma fille, Marigold Dinah Potter, se retrouverait plus de vingt-huit heures séparée de moi, et que personne dont le sang peut être bu par le bracelet qu'elle porte au poignet gauche ne se manifeste, ledit bracelet la téléportera aussitôt à Angeline Louise Fowl, qui en assumera la garde. Toutes décisions concernant Marigold Potter seront donc la responsabilité de la femme susmentionnée.
J'ignore si ça passera devant les tribunaux, mais je fais confiance à une ancienne Serpentard pour retourner les chances en sa faveur. Et je fais confiance à l'ancienne préfète en chef Angie Lestrange pour veiller sur un bébé qui en aura drôlement besoin.
Sur le sujet des bébés, j'espère que ton fils fait ses nuits, à présent. Penses-tu qu'il s'entendra bien avec ma petite Mary ?
Ton affectionnée,
Lily
Lorsque Artémis Fowl senior se réveilla pour trouver l'autre côté du lit froid et songea que la lumière dans le salon à côté avait probablement quelque chose à voir là-dedans, il trouva sa femme pensive, tenant dans ses bras un enfant beaucoup trop petit pour être leur fils.
« Chérie, pourrais-tu m'expliquer comment nous nous retrouvons sans prévenir avec un rejeton surnuméraire ? »
Angeline haussa une épaule.
« Certainement, et puisque tu ouvres le sujet… que penserais-tu d'avoir une fille en plus d'un fils ? »
