Une fois calmé de son accès de snobisme (oui, Sally refuse d'appeler ça autrement, elle ne va pas attraper des puces ou le choléra rien qu'en empruntant la même rue que la plèbe, une certitude que la famille Black semble ne pas avoir partagée avec elle), Kreattur avoue qu'il est capable de se téléporter entre divers lieux. Ces cinq dernières années, il n'a pas fait usage de ce pouvoir puisqu'il devait surveiller la maison où est morte sa dernière maîtresse, mais si cela lui permet d'épargner à sa précieuse Miss Delphi la honte d'une promenade à pied dans les rues de Londres, il consent à s'en servir.

Il est convenu qu'il déposera Sally précisément à l'intersection de l'Allée des Embrumes et du Chemin de Traverse, et la jeune femme n'aura besoin que de remonter le second pour tomber sur Gringotts. Apparemment, c'est impossible de manquer le bâtiment, tout de marbre blanc dominant les boutiques alentours et doté d'un énorme portail de bronze flanqué de gardes en uniforme.

Pour une banque, ça fait un peu beaucoup, songe Sally, mais elle est en Grande-Bretagne, et les gens du coin adorent les cérémonies et l'esbroufe. Pas étonnant qu'ils veuillent donner à leur banque des allures de palais royal.

Bien sûr, elle va devoir s'habiller de façon convenable pour sa visite. Même dans le monde ordinaire, il est préférable de ne pas se présenter à la banque en jeans et t-shirt, ça donne l'impression que vous n'êtes pas sérieux. Hélas, Sally n'a pris que cela dans son sac-à-dos – ce n'est pas comme si elle avait un agenda social exigeant des tenues de soirée, avant que Black ne fasse irruption dans son existence et sur son palier.

Face à son désarroi, Kreattur suggère immédiatement de lui prêter quelques vieilles robes traînant dans les armoires de sa maîtresse ou dans les malles du grenier. Vu la promptitude avec laquelle il offre les vêtements, la jeune femme soupçonne fortement l'elfe de les avoir déjà sous la main, un soupçon qui s'amplifie lorsqu'il claque des doigts pour lui présenter toute une collection plus ou moins défraîchie et vieillotte.

Les tenues sont positivement Victoriennes ; Sally est prête à jurer que la plus récente a été taillée en 1900 au plus tard. Mine de rien, elle redoute d'avoir à se promener dans cet accoutrement – non car elle craint de sembler ridicule, mais parce qu'elle se doute que tout le monde sera habillé selon la même mode.

Après tout, le niveau technologique semble garder la société sorcière coincée dans le passé. Pourquoi ne pas se déguiser comme si vous ne viviez pas dans le siècle précédent, aussi ? Pourquoi ne pas nourrir les préjugés du siècle précédent ?

Le ventre de Sally est rempli de nœuds alors qu'elle s'efforce de choisir une robe dans laquelle elle ne flottera pas trop, et qui n'a pas été trop attaquée par les mites. Elle se résigne à enfiler un jupon, mais elle refuse tout net les corsets, tant pis si ça ruine l'ensemble. Sa brassière restera.

Au bout du compte, elle opte pour une longue robe bleu pâle serrée à la taille par une écharpe noire, la jupe lui tombant jusqu'aux chevilles, dotée d'un col montant fermé par un bouton en jais et de manches bouffant légèrement aux épaules mais moulant tout l'avant-bras du coude jusqu'au poignet. La tenue ne va pas du tout avec ses vieilles tennis aux lacets grisâtres, obligeant Kreattur à lui dénicher une paire de bottines en cuir noir vaguement trop grandes – elle devra mettre des grosses chaussettes pour ne pas les perdre. Elle reçoit également une veste en tissu noir qui s'arrête à la taille, pour mettre par-dessus la robe.

Quand Sally regarde le résultat dans le miroir, elle se sent déguisée. Contre sa peau, le tissu bâille et arbore la texture révélatrice du coton n'ayant pas été lavé depuis des lustres, en dépit de l'absence de taches.

« Miss Delphi est ravissante » proclame Kreattur qui doit avoir besoin de lunettes après avoir passé plusieurs années cloîtré dans une maison semi-obscure, ou dont le contrat spécifie qu'il doit mentir outrageusement lorsque ses employeurs lui posent des questions fâcheuses.

« Il va falloir ajuster cette robe » rectifie Sally. « Et la nettoyer, aussi. »

La visite à la banque, ce ne sera pas pour aujourd'hui, ni même pour demain. Le temps que Kreattur fasse les retouches nécessaires, Sally devra se débrouiller toute seule pour ne pas mourir de faim. Remarque, ça lui donne le temps de répéter comment elle va se présenter au guichet et demander à changer ses dollars en argent sorcier.

Alors qu'elle rumine son projet à voix haute, se dépouillant de la robe au passage, l'elfe émet un bruit surpris.

« La jeune Miss ne va pas aller demander l'accès aux comptes de la famille Black et de la famille Lestrange ? »

Elle grimace.

« C'est… compliqué. Je ne sais pas si j'ai le droit d'y toucher, en fait. »

Pour l'argent des Lestrange, c'est certainement impossible qu'elle s'en serve. Étant le fruit d'une liaison adultère, elle court le risque de se retrouver en prison pour fraude identitaire et vol si jamais elle osait se servir – et alors, qui s'occuperait de son fils ? N'en déplaise à Black ou Kreattur, elle refuse de leur abandonner le garçonnet, ça ne finira pas bien.

Pour l'argent des Black, elle se méfie. Après tout, c'est son grand-père biologique de ce côté qui l'a retirée à sa mère (ce pour quoi elle éprouve un trouble soulagement, qui sait comment elle aurait tourné si elle avait été élevée par Bellatrix Lestrange), et il aurait pu mettre en place des mesures pour veiller à ce qu'elle ne puisse pas toucher le moindre centime entreposé à la banque.

Kreattur ne semble pas convaincu par l'hésitation de la jeune femme.

« Le sang est le sang, Miss. Les gobelins pensent comme ça, aucune dignité, aucune élégance, aucun discernement, non non non » soupire-t-il. « Ils prêtent leur or à des bâtards ou des sang-de-bourbe, ils détestent quand ils doivent laisser un compte en suspens parce que tout le monde est mort, mais il peut y avoir un héritier et l'or ne peut pas retourner à Gringotts, oh non, pas avant que ce soit confirmé qu'il n'y a plus d'héritier du tout. »

L'explication est confuse, mais Sally comprend néanmoins. Les gobelins veulent que l'argent circule, pas qu'il se morfonde dans des comptes figés par des troubles de succession. Autrement dit, illégitime ou pas, Sally a une bonne chance de les voir rouvrir le coffre des Black si elle se présente au guichet, parce que la banque veut qu'une personne descendant des Black utilise leur argent.

« Quoi, juste comme ça ? Je dis que ma mère est une Black, oui c'est une criminelle en prison, mais une Black, et ils me laissent me servir dans le compte ? »

« La jeune Miss doit aussi passer un petit test pour prouver son ascendance » annonce l'elfe. « Une goutte de son sang versée, les gobelins savent qu'elle est une Black, qu'elle est la fille de Miss Bella, oh oui. Pourquoi ne pas la laisser utiliser l'or de sa famille, quand ils savent cela ? »

A la mention de la goutte de sang, la jeune femme se souvient d'innombrables histoires d'horreur où un simple cheveu perdu suffit pour qu'un tordu vous jette une malédiction. Elle pense aussi à l'idée futuriste des tests ADN remplaçant les cartes d'identité, et n'est-ce pas drôle de trouver une version primitive de cette idée ?

Quelle étrange dichotomie, cette société secrète, aussi inquiétante qu'intéressante. Mais ça, c'est la nature humaine de verser dans les contraires.