Un chapitre bien plus long que les précédents !

Bonne lecture !


S'il y avait bien une chose qui caractérisait Furina, c'était bien son sens du spectacle. Chaque fois qu'elle faisait son entrée dans l'Opéra Epiclèse, elle avait pour habitude de se faire remarquer. Et ce soir ne ferait pas exception. Puisque le metteur en scène avait exigé sa présence, la jeune humaine s'était fait un devoir de trouver une idée originale de se faire remarquer, quitte à lui voler la vedette. Comme chaque fois qu'elle assistait à un spectacle. Après tout, elle était l'Archon adorée du peuple de l'eau ! Et une Divinité se devait d'enflammer son sillage, peu importait les circonstances. Aussi avait-elle opté pour une entrée… fracassante !

"Peuple chéri de Fontaine ! résonna la voix de Furina dans l'entier de la salle d'opéra, ce qui calma aussitôt les murmures de la foule. Applaudissez haut et fort votre célébrité préférée, j'ai nommé… moi, bien sûr !"

Les rideaux de la scène s'écartèrent pour laisser apercevoir les planches. Le décor, à l'arrière, était déjà représentatif de la première scène qui allait se jouer durant l'Opéra. Furina avait décidé de la garder, trouvant qu'il collait à merveille avec son costume. La scène représentait, en arrière plan, un vieux château délabré, recouvert d'algues et autres plantes marines que l'on pouvait trouver dans les profondeurs des eaux de Fontaine. Des étoiles de mer bleues, ds Sombretoiles, étaient accrochées pêles-mêles sur la toile, accompagnées d'autres algues bioluminescentes turquoises et roses, de vraies, cette fois-ci, et non plus des peintures et autres conques de Béryl.

Dans les coulisses, une fanfare joua un air entraînant alors que Furina faisait son entrée depuis les hauteurs. Un harnais de sécurité était caché sous ses vêtements, et celui-ci était retenu par des cordes solides et tout aussi bien camouflées, pour donner l'illusion parfaite qu'elle avait la capacité de se mouvoir à sa guise dans les cieux. Après tout, une déesse comme elle devait bien posséder ce genre de pouvoir, pas vrai ?

Tandis qu'elle descendait des hauteurs en agitant la main devant la foule en délire, des plumes blanches jaillirent des planches de la scène, comme pour l'accueillir. Puis, lorsqu'elle posa enfin le talon sur le plancher des vaches, l'orchestre se stoppa aussitôt, et le silence se fit dans l'assemblée. Des étincelles explosèrent des deux côtés de la scène alors que Furina levait une main en l'air, son autre paume agrippant fermement un sceptre qui rappelait à tous, ici présents, qu'elle représentait la voix de la justice.

Les Fontainois et autres spectateurs dans la salle l'applaudirent avec force cris et sifflements. Ragaillardie par autant de démonstration d'adoration, Furina se lassa prendre au jeu. Jouant son rôle à la perfection, elle salua alors la foule en délire de ses deux mains, passant son sceptre d'une paume à l'autre. Enfin, décidant qu'il était temps pour elle de se retirer, elle passa un bras devant son estomac, son autre bras se cachant de son dos avant d'effectuer une révérence gracieuse. Puis, elle sauta et, aussitôt, grâce à la magie des cordages, la jeune femme se trouva propulsée jusqu'à son trône, tout en haut des marches de l'Opéra Epiclèse, là où était sa place depuis toujours. Elle y trouva Monsieur Neuvillette qui l'attendait, dans son long manteau de juge habituel, le regard impassible. Furina avait toujours trouvé que ses deux pupilles fendues et les deux espèces de cornes étranges qu'il portait sur la tête lui donnaient l'allure d'une créature mystique autrement plus impressionnante qu'une simple Mélusine. Mais, persuadée qu'elle lisait simplement trop de livres fantastiques, elle avait décidé de garder ses réflexions pour elle.

"Ce soir encore, vous avez volé la part belle du spectacle" lui dit-il en guise de salutation.

"Qu'est-ce que j'y peux ? réagit la jeune femme avec une fausse modestie. Les gens m'aiment et en redemandent encore et encore. Je ne fais qu'écouter les désirs de mon peuple, voilà tout. Quel terrible Archon je ferais si je ne les écoutais pas ?"

Monsieur Neuvillette lui adressa un sourire énigmatique. Furina ne savait pas ce qu'il pensait réellement de ses petites mises en scène, mais elle préféra ne pas creuser la question. De toute façon, le spectacle n'allait pas tarder à commencer.

La jeune femme s'assit sur son trône de velours. Une jambe passée par-dessus l'autre, elle posa son coude sur l'accoudoir prévu à cet effet, avant d'enfoncer son poing fermé dans sa joue avec un ennui qu'elle ne chercha pas à dissimuler.

"C'est parti… Maintenant, ça va devenir une vraie plaie… J'ai déjà hâte d'en terminer."

Furina n'avait même pas cherché à dissimuler sa mauvaise humeur. Pire encore, elle s'était exclamée haut et fort, pendant un moment de silence quasiment religieux, pour que certains puissent l'entendre se plaindre. Si Monsieur Neuvillette lui envoya un regard en coin qui en disait long sur ce qu'il pensait de ses jérémiades, les quelques spectateurs qui se trouvaient à proximité des deux plus hauts représentants de Fontaine, eux, discutèrent à voix basse de l'enthousiasme inexistant de Furina. Cette dernière esquissa un sourire satisfait. Même pendant les représentations, les regards étaient, en vérité, uniquement posés sur elle et ses remarques expressives.

Le silence se fit brusquement dans la salle lorsque le rideau se ferma tout aussi brusquement que toutes les lumières s'éteignirent. Même Furina ne put retenir un hoquet de surprise. Puis, les rideaux de velours s'écartèrent de nouveau pour laisser apparaître sur les planches une jeune femme, seule. Le décor derrière elle avait changé. Le château sous les mers s'était envolé pour en dévoiler un nouveau, inédit, totalement propre et surtout à la surface, sur la terre ferme. Sur la scène avait été déposé du sable, probablement après le passage de Furina. Cette dernière fronça les sourcils. On lui avait pourtant certifié que le décor avec lequel elle s'était présentée était celui de l'introduction ! Elle qui pensait avoir volé la vedette aux artistes en leur prenant l'image de leur première scène… C'était raté.

Silencieuse, la jeune femme, probablement une actrice, s'avança à pas lents. Ses pieds foulaient le sable à ses pieds avec une grâce et une délicatesse qui ressemblaient à s'y méprendre à celle des danseuses, ces filles qui avaient pour habitude de fouler les planches. Elle était vêtue de son costume de scène : une robe médiévale à l'ancienne encore très prisée par les Mondstadtoises. Ses frêles épaules, laiteuses, étaient dénudées mais recouvrées par sa masse de cheveux châtaigne et ondulée. On aurait dit des boucles de chocolat. Son buste était quant à lui enserré dans un corset d'un marron plus doux. Elle portait également une grosse ceinture, dont s'échappait une jupe évasée, verdâtre, qui recouvrait en partie de ses jambes. Seuls ses pieds étaient visibles. Enfin, ses bras étaient drapés d'un haut bouffant nacré. Furina, les sourcils froncés, avait remarqué que la jeune actrice arborait un accessoire pour cheveux autour de son front. Probablement un diadème.

La jeune femme, les mains serrées près de son buste comme une prière, leva doucement la tête en direction des spectateurs. Elle prit un long moment pour les observer, comme si elle cherchait à garder en mémoire chacun d'entre eux. Enfin, ses yeux se dressèrent en direction du trône de Furina et de l'assise de Monsieur Neuvillette, à ses côtés. Empruntée par une telle marque d'attention auquelle elle aurait sans doute répondu avec dédain en temps normal, la jeune humaine hoqueta plutôt de surprise. Ses yeux s'écarquillèrent, tandis que son cœur bondissait anormalement dans sa poitrine, comme si elle sentait un danger la menacer. Mais… pourquoi ressentait-elle cette appréhension, tout à coup ? Furina se risqua un œil en direction de son Iudex. Le voir aussi calme et serein l'apaisa. Son esprit devait lui jouer des tours…

Toute l'assistance put entendre la profonde inspiration que prit l'actrice avant de se jeter à l'eau et de déclamer :

"Madames et Monsieurs, amis Fontainois ou peuple venus d'outremer, vous aussi, Monsieur Neuvillette et Dame Furina, je vous remercie à tous pour votre présence en ces lieux, ce soir. La pièce qui sera jouée devant vous ce soir se nomme 'Demain, dès l'Aube'. Nous y suivons une jeune femme, ou plutôt devrais-je dire une jeune princesse répondant au nom d'Ondine, interprétée par ma personne. Cette dernière s'est liée d'amitié avec une curieuse créature des mers, connue dans les légendes de son Royaume comme étant une Sirène, répondant au doux nom de Nixe. La pièce débute donc sur le désespoir d'Ondine qui, ne souhaitant pas choisir d'époux parmi ses prétendants, décide de fuir ses responsabilités pour retrouver sa curieuse amie Nixe."

La jeune femme effectua la révérénce tandis qu'elle se reculait avec voutpé, applaudite par les nombreux spectateurs dans la salle. Monsieur Neuvillette s'était aussi joint aux applaudissements, sous le râle d'ennui de Furina. Un poing ancré dans sa joue, elle grommela :

"Basique ! La Princesse fuit ses responsabilités, elle va vouloir aller dans la mer avec son amie, là-bas elle va faire la rencontre d'un beau Prince et, miracle!, elle décide de rester avec les Sirènes pour toujours. Fin de l'histoire. Voilà !"

"Peut-être devriez-vous regarder avant de juger un livre à sa couverture, Dame Furina" lui glissa Monsieur Neuvillette à son oreille.

Cela eut pour effet d'arracher un nouveau râle de portestation de la part de la jeune femme qui fit glousser les quelques femmes sous leur estrade. Elles suivaint avec autant de délice la pièce de ce soir que les jérémiades de leur Archon.

Le début de la pièce fut très exactement comme elle l'avait décrite : la Princesse Ondine, ne supportant plus ses responsabilités, décide de fuir en compagnie de son amie Nixe. Cette dernière était parvenue à dénicher - comme par hasard ! - un remède miracle pour permettre à son amie de se métamorphoser en Sirène à son tour, mais elle devra recouvrer la terre ferme le lendemain, dès l'aube, pour redevenir humaine. Si elle ne remplissait pas ces conditions, alors elle se transformerait en écume et dériverait à jamais dans l'océan. Cependant, il existait une solution, une seule, qui lui permettrait de demeurer dans le corps d'une créature magique à tout jamais : qu'elle parvienne à trouver, avant la fin du délai imparti, l'amour de sa vie.

Furina râla une bonne partie du spectacle, cherchant ce qu'il y avait de novateur dans cette histoire. Certes, l'idée d'avoir choisi des actrices dotées d'un Oeil Divin et les faire jouer sous l'eau spéciale de Fontaine était une idée qui n'avait jamais effleuré l'esprit d'aucun metteur en scène. Les décors, en arrière fond, étaient entièrement faits main, ce que Furina ne manquerait pas de dire dans sa critique. Mais quid du scénario ? Barbant. Répétitif. Du vu, vu, et revu. La Princesse cherchait son âme soeur, et, quand il ne semblait plus y avoir le moindre espoir, elle retournait à la terre ferme avant que le pire n'arrivât.

La jeune humaine, toujours affalée dans son siège de velours, avait déjà deviné la fin. Comme par miracle, un jeune homme, sans doute le prince des fonds marins, allait surgir à la dernière seconde pour empêcher le drame de se produire. Sans doute allait-il annoncer à Ondine qu'il l'observait depuis toujours, qu'il l'a aimée de loin, ou une quelconque bêtise de ce genre. Furina ne supportait pas les histoires d'amour dans les récits. Et cette pièce-là ne ferait pas exception, elle en était certaine.

Seule une chose la dérangeait et lui donnait encore espoir que cette fin tant cliché ne se produise pas. Pourquoi Ondine n'avait jamais eu l'air très enthousiasmée par tous les hommes que son amie Nixe lui présentait ? Se pouvait-il qu'elle avait finalement compris que son devoir dans son Royaume était plus important que passer sa vie à rêver d'une existence qui n'était pas la sienne ? Si telle était la morale de l'histoire, alors Furina était presque prête à pardonner à la pièce son manque évident d'originalité d'écriture.

Ce ne fut que lorsque Nixe ramena Ondine à la dernière seconde sur la terre ferme que les choses commencèrent à devenir vraiment intéressantes. La Princesse, inconsciente car elle avait presque failli se transformer en écume en cherchant à rester sous l'eau plus que de raison, était étendue sur la plage de sable dorée. Ses cheveux, plus tout à fait bouclés, étaient étendus derrière elle comme une toile d'araignée. Et son amie la Sirène, allongée de tout son long sur le corps de sa camarade, pleurait les dieux des océans de bien vouloir lui rendre son amie.

Furina fronça les sourcils lorsque l'actrice qui jouait Nixe caressa le visage d'Ondine dans un geste tendre et affectueux. Surprise par ce revirement de situation qu'elle ne parvenait pas à complètement comprendre, la jeune humaine se redressa sur son trône de velours, interloquée. Sans qu'elle ne s'en rende compte, elle se leva même de son siège comme une automate, puis elle se dirigea à pas lents en direction de la rambarde. Son cœur, enfermé dans sa poitrine, martelait avec puissance. Elle pouvait le sentir battre même à travers ses vêtements, puisque sa poitrine était posée sur ses mains qui agrippaient le bord de son estrade privée. Ses yeux, agrandis de surprise, étaient tout à coup avides d'en découvrir davantage.

Sur scène, l'actrice qui jouait Ondine ouvrit les yeux. Un sourire heureux s'étala sur ses lèvres, tandis qu'elle agrippait dans ses paumes le visage ravagé par la tristesse et le soulagement de Nixe.

"Nixe… souffla la princesse du monde terrestre. Pardonne-moi, j'aurai dû te le dire."

"Me dire quoi… ?"

"Depuis tout ce temps, la personne avec laquelle je voulais le plus rester… c'était toi."

"Mais… Je suis ta meilleure amie, Ondine. Pas…"

L'actrice qui jouait la Sirène ferma les yeux avec douleur, avant de reprendre, ses dents serrées par l'amertume :

"Alors… Depuis tout ce temps, tu m'as laissée te présenter des hommes, alors que tout ce que tu voulais, c'était…"

Sa voix mourut dans sa gorge. Suspendue à ses lèvres, sa propre bouche entrouverte dans une expression avide de découvrir enfin le fin mot de l'histoire, Ondine acheva à la place de son amie :

"C'était toi. Mon amour, je l'avais déjà trouvé, Nixe. C'est toi. Depuis le début. Pour toujours. Et à jamais."

L'impensable se produisit.

Furina comprit, estomaquée, le sens du mot "novateur".

Cette fin, personne n'aurait pu la prédire, car avant elle…

Personne n'aurait été capable de penser, dans l'assistance, pas même elle, qu'une telle forme d'amour était possible.

Ondine et Nixe s'embrassèrent. De ce baiser qu'échangent originellement la Princesse sauvée par son Prince charmant. Pas… Pas la Princesse et sa meilleure amie Sirène.

Troublée, Furina fut incapable d'applaudir, pas même lorsque tous les regards se dressèrent dans sa direction pour s'enquérir de ses premières impressions. Le souffle court, les yeux toujours écarquillés, la jeune femme observait les acteurs revenir sur scène pour un rappel. Mais elle, elle n'avait pas bougé. Elle voyait sans voir, elle entendait sans entendre. Son esprit était resté bloqué sur l'échange de baiser entre les deux jeunes femmes.

Et elle était incapable d'expliquer pourquoi elle réagissait de la sorte.

Placé dans son dos, Monsieur Neuvillette s'était levé, en même temps que les autres spectateurs, et observait avec un œil attentif non pas les acteurs et autres membres techniques réagir aux ovations. Son regard calculateur était tout dirigé vers Furina qui, toujours accrochée à la rambarde, n'avait pas bougé depuis qu'elle s'était précipitée à cet endroit et, plus inquiétant encore, avait cessé tout commentaire depuis la fin de la pièce.

L'Iudex allait effectuer un pas dans sa direction pour s'enquérir de son état, lorsque la jeune femme se retourna bruquement, ses longs cheveux couleur des nuages suivant son mouvement aussi souplement que lorsqu'elle dansait sur scène.

"Je dois parler au metteur en scène, exigea l'Archon Hydro. Maintenant !"

Sans ajouter d'autres explications, elle dépassa Monsieur Neuvillette sans le voir et se dirigea vers la sortie d'un pas furibond. Le grand homme l'observa disparaître dans les escaliers qui menaient plus bas. Qu'est-ce qui avait bien pu la mettre en colère à ce point ? Il avait bien une idée sur la question, mais il était parfois difficile de connaître les pensées d'une Divinité, et Furina, en tant qu'actrice, était un être doté d'un masque facial et d'expressions parfois tellement paradoxales et complexes qu'il était impossible de déchiffrer le fond de sa pensée.

Avec un soupir, une main sur sa canne et l'autre dans son dos, Monsieur Neuvillette marcha dans les pas de sa protégée.


Comment Furina va-t-elle s'adresser au metteur en scène ? Et pourquoi semble-t-elle aussi troublée ?

Réponses dans le prochain chapitre !