Lorsqu'on est une jeune mère constamment à la recherche d'un emploi, on ne peut pas faire la fine bouche au petit-déjeuner – si bien que Sally est très contente de n'avoir que des céréales et du yaourt qu'elle partage avec Percy, arrosé de jus d'orange pour lui et de café préparé la veille et réchauffé sur la gazinière pour elle, c'est dégoûtant à vomir mais rien de tel pour chasser les dernières vapeurs du sommeil. Pas diététique pour deux sous, mais cinq jours sur sept, elle ne les a pas, ces sous.
Mais bien sûr, maintenant que leur petite famille de deux se retrouve à séjourner en Angleterre, il leur faut vivre l'expérience anglaise dans son intégralité et ça signifie goûter au petit-déjeuner anglo-saxon.
« C'est plutôt rustique » déclare Sirius Black sur un ton d'excuse, « mais allez donc faire les courses alors que vous êtes considéré comme un fou dangereux échappé de prison. Enfin, j'espère que ça vous plaira. »
Pour ce qui est de plaire, ce n'est pas bien compliqué : Sally a tellement faim qu'elle se jetterait sur des conserves périmées depuis un mois. Elle s'abstient de formuler cette pensée, préférant engloutir avec un minimum de bonnes manières des tranches de pain couvertes de haricots blancs à la sauce tomate et de marmelade tremblotante, les faisant descendre à l'aide de plusieurs tasses de thé qui lui brûle le bout de la langue et l'intérieur des joues. Elle doit aussi convaincre Percy de manger ses haricots au lieu de jouer avec et d'utiliser une cuillère pour goûter à la marmelade au lieu de fourrer les doigts dans le pot – et c'est pour ça qu'elle préfère ne pas le laver avant le petit-déjeuner, maintenant il faudra lui débarbouiller à nouveau la frimousse. Un de ces jours, il la fera mourir, ce gosse.
Kreattur s'occupe d'apporter les plats d'un simple claquement de doigts, et une fois les assiettes vides les remporte de la même manière. Mine de rien, Sally se sent jalouse devant la manière dont il triche sans honte pour effectuer le ménage, mais adresse à l'elfe un sourire et un remerciement pour sa cuisine – insulter quelqu'un qui vient de vous nourrir, il ne manquerait plus que ça, les piliers de la société telle que nous la connaissons s'effondrerait.
Kreattur se tripote les oreilles d'un air honteux, s'esquivant dans la cuisine d'un pas leste afin de faire la vaisselle à en jouer par les bruits d'eau qui ne tardent pas à se faire entendre. De son côté, Black adresse à la jeune femme un regard surpris.
« Il vous aime bien, apparemment » commente-il. « Remarque, j'aurais dû m'y attendre. Il a toujours eu un faible pour Bella, et vous lui ressemblez comme deux gouttes d'eau. Si en plus vous lui faites des politesses... »
Occupée à essuyer la figure d'un Percy gigotant à l'aide d'un mouchoir en papier – c'est fou à quelle vitesse elle a pris l'habitude d'en prendre trois paquets toujours sur elle depuis qu'elle est devenue mère – Sally répond distraitement :
« Au moins il n'ira pas m'empoisonner ou mettre du poil à gratter dans ma lessive si je lui plaît, c'est déjà un allié conquis. »
L'expression de son interlocuteur se trouble brièvement avant de se lisser, à la manière d'un étang où vient de tomber une pierre dissipant l'espace d'une poignée de secondes la couche opaque de lentilles d'eau pour exposer les profondeurs liquides à la lumière. Il s'éclaircit la gorge, produisant un son enroué, grinçant.
« En parlant d'alliés… des gens doivent venir ici. En principe, ils sont fiables... »
« Et en pratique ? » interrompt Sally qui n'est pas née d'hier.
Les commissures de Black s'affaissent. Il devra se raser bientôt, les coins de sa bouche présentent la coloration grisâtre d'un début de barbe.
« En pratique, ils s'opposent à tout ce que prêche Voldemort et que défendait Bella. Et ils ne savent pas non plus que les dieux existent et qu'il vaut beaucoup mieux pour tout le monde que notre actuelle prise de bec politique et idéologique n'attire pas leur attention. »
Ah, songe la jeune femme avec détachement tandis qu'elle dépose le mouchoir irréparablement souillé sur la table, elle voit mieux le souci à présent.
« Percy court-il un danger ? » fait-elle nonchalamment.
Black sursaute.
« L'Ordre du Phénix ne sacrifie pas les gamins incapables de se moucher » déclare-t-il brusquement avant de fermer les yeux pour inspirer et reprendre plus calmement : « Il ne lui arrivera rien. Pas de ce côté-là, je vous le promets. »
Sally veut le croire, mais elle gardera néanmoins l'œil ouvert. C'est facile de défendre des idéaux humanistes en temps de paix, mais quand les tensions et les rancunes se déchaînent dans le climat d'une guerre, les innocents paient fréquemment les pots cassés.
Percy ne paiera rien du tout tant que Sally aura son mot à dire là-dessus. Il n'a même pas encore de compte en banque, même pas une réserve de petite monnaie bien au chaud dans le ventre d'une tirelire.
Elle inspire à son tour.
« Vous allez me présenter à eux, je suppose. »
Parce que s'ils doivent venir ici, et qu'elle doit habiter ici, il y aura inévitablement collision peu importe à quel point elle s'efforce d'être discrète. Surtout avec Percy – un bambin de son âge ne réalise même pas que les secrets existent et fait du tintamarre dès qu'il en a l'opportunité, bien sûr qu'il se fera repérer sans mal.
Black fronce les sourcils.
« Impossible d'y couper, malheureusement. Un de mes contacts fait partie de l'Ordre et je lui ai demandé de l'aide pour vous localiser, ça l'a rendue curieuse. Ce que nous pouvons faire, par contre, c'est procéder à une interprétation créative de la vérité. »
« Comment ça ? » interroge Sally.
« A votre avis, que se passe-t-il quand deux parents magiques se retrouvent avec un enfant incapable d'utiliser une baguette ? »
La jeune femme cligne des yeux. D'abord, elle ne comprend pas mais après réflexion… s'il existe une société entière de pratiquants de la magie, un monde entier où la magie n'est pas une exception mais la norme…
« Je suppose » articule-t-elle lentement, « qu'ils verraient ça comme un enfant handicapé ? »
« Malheureusement » confirme son interlocuteur d'un ton partagé entre le dégoût et la désolation. « Pour certaines vieilles familles, ce serait préférable d'avoir subi une fausse couche ou un mort-né, alors ils abandonnent fréquemment les petits et racontent ensuite que ceux-ci sont morts. »
Sur les genoux de Sally, Percy est un poids chaud et compact et elle resserre instinctivement les bras autour de lui, geste de possession ou de protection, elle n'en a aucune idée.
« C'est monstrueux » déclare-t-elle du ton plat de la furie abjecte.
« Les gens qui ont des ancêtres et plein d'or le sont fréquemment » admet Black, « et gros coup de chance, la famille Lestrange est exactement le genre qui jetterait leur fille nouveau-née à la rue parce qu'elle ne satisfait pas leurs critères. Vous me suivez ? »
La jeune femme plisse les lèvres en une moue dubitative.
« Petit accroc dans cette excuse » déclara-t-elle, « si je peux transformer quelqu'un en crapaud ou ouvrir des trous dans les murs ? Je veux dire, je n'ai pas fait ce genre de choses en particulier, mais une fois ou deux, il s'est passé des choses assez bizarres à proximité de moi et je ne suis pas sûre que c'était mon imagination... »
L'homme aux yeux gris hausse les épaules.
« Dans le passé, on a voulu inventer des sorts pour déterminer le potentiel magique d'un enfant, mais ils n'ont jamais fonctionné comme prévu. Soit le gamin prometteur ne pouvait même pas préparer une potion, soit il était plus ou moins doué qu'on le croyait, soit il se révélait capable de voler après avoir été étiqueté incapable. Vous pouvez toujours prétendre être victime de ce genre d'erreur, ou dire que votre magie n'apparaît que maintenant. C'est extrêmement rare, vu que la magie tend à se manifester avant sept ans, mais ça existe. »
Sally renifle.
« Et le plus drôle, c'est que ce n'est pas exactement faux. »
« Ce n'est jamais aussi drôle que quand vous mentez avec la vérité » proclame Black, arborant un large sourire.
