Quand vous vous posez des questions relatives à la propreté de la maison où vous habitez et à la proximité des commerces, le plus simple consiste à interroger les gens chargés de passer le balai et de faire les courses; aussi, Sally appelle Kreattur vu qu'il est supposé être le serviteur de la famille Black.
En son for intérieur, elle doute franchement de l'efficacité de l'elfe, mais jamais elle n'avouera cela à voix haute ; qui sait si la créature magique ne va pas prendre la mouche, et s'il est incapable de remplir ses devoirs pour une raison de santé, ce ne serait pas très courtois de le critiquer là-dessus.
Elle n'a qu'à dire son nom pour qu'il se matérialise devant elle avec un craquement de fouet, lui faisant la révérence et la contemplant avec des yeux adorants qui lui font passer un frisson dans le dos.
« Est-ce que la jeune Miss a besoin de Kreattur ? » interroge l'elfe, question purement rhétorique.
Elle respire un grand coup avant de se lancer.
« J'aurais besoin de savoir où faire des emplettes. Pour la nourriture, surtout, mais aussi pour des livres, des produits de nettoyage, et peut-être des habits de rechange. »
Elle ne sait pas combien de temps elle et Percy vont séjourner en Angleterre, si ça se trouve ça prendra plus d'un an, et elle ne peut pas se contenter des trois tenues qu'elle a fourrées dans sa malle. Sally achète ses habits et ceux de son petit bon marché, le genre qui perd ses couleurs et se couvre de trous après une demi-douzaine de lessives, et Percy pousse comme de la mauvaise herbe, alors il leur faudra de nouveaux vêtements pour ne pas se retrouver condamnés à se promener tout nus. Vu la météo en Grande-Bretagne, ils attraperaient illico une pneumonie bien corsée.
Sans compter que pour nettoyer cette maison, elle veut des gants épais et un grand tablier – mieux encore, une de ces blouses de peintre avec manches longues qui vous tombent jusqu'aux pieds. Ça et un bonnet pour se protéger les cheveux. Elle ne réclamera pas de combinaison hazmat, mais ce n'est pas faute d'y avoir pensé, le 12 square Grimmaurd est réellement immonde à ce point.
Kreattur plisse le front, ses doigts tortillant l'ourlet du torchon drapé sur son corps à la manière d'une toge.
« La jeune Miss ne devrait pas se soucier des courses » croasse-t-il, vaguement réprobateur. « Si elle donne une liste à Kreattur avec un porte-monnaie, Kreattur peut aller acheter tout ce qu'elle souhaite pour que la maison fonctionne. »
Tiens, en plus du ménage et de la surveillance des enfants, l'elfe pouvait aussi aller au marché? Sally se représente brièvement la petite créature avec son nez pointu et sa peau grisâtre en train de marchander avec l'épicier du rez-de-chaussée de son ancien immeuble et ravale de justesse un sourire. Pour une fois, le vieux bougre derrière le comptoir aurait été si surpris qu'il n'aurait pas essayé de vous convaincre d'acheter plus que vous n'en aviez l'intention, elle en a la certitude.
Puis elle fronce les sourcils.
« Dis donc, Kreattur, quand ton ancienne maîtresse est morte, tu ne pouvais plus acheter de quoi manger, je suppose ? Comment t'es-tu débrouillé tout seul ? »
Il est possible que l'elfe soit autorisé à accéder au compte en banque de la famille Black, et qu'il puisse retirer de la monnaie sous prétexte qu'il est le gardien de la maison ancestrale de ses employeurs, mais Sally en doute fort. Ça paraît trop gentil, surtout vu le mépris affiché par Black envers l'elfe.
Kreattur hausse ses épaules saillantes.
« Kreattur peut subsister grâce à la magie dans les murs de la maison, Miss Delphi » il déclare nonchalamment. « Un elfe de maison a besoin d'une maison magique pour vivre, comme la maison d'un sorcier a besoin d'un elfe de maison pour s'en occuper. Kreattur a mangé quelques feuilles du jardin quand c'était la saison, et il a aussi mangé des cafards et des rats quand ceux-ci voulaient s'installer, mais il s'est principalement nourri du résidu des charmes et des protections de la maison. »
La mâchoire de Sally lui fait mal tant elle a envie de hurler, à moitié de curiosité devant cette biologie improbable (comment appeler un être dont l'alimentation est partiellement métaphysique, sa tête va exploser) et à moitié d'horreur devant la tactique de survie digne des Russes essayant de survivre à Staline voulant moderniser leur agriculture et ne réussissant qu'à les faire crever de faim.
« D'accord » parvient-elle à articuler, « à compter de maintenant, tu pourras manger les restes de mes repas si tu veux. Mais plus de cafards ni de rats, c'est compris ? »
L'elfe la regarde avec stupeur et… ses yeux sont en train de s'embuer ?
« Miss Delphi donnerait à Kreattur les miettes de son dîner » murmure la créature, « Maître Regulus faisait cela quand il vivait encore, oh oui... »
Si seulement il n'était pas si crasseux, Sally le prendrait dans ses bras. Mine de rien, la créature potentiellement folle et définitivement dangereuse lui fait pitié.
« Pour en revenir aux courses » se reprend-elle, un peu abrupte mais elle n'en a cure, elle a besoin de passer à un sujet moins brûlant sur le plan des émotions, « je n'ai pas d'argent. Je veux dire, j'ai des dollars, mais je n'ai pas l'argent qu'on utilise ici. À moins de trouver une banque pour changer ma monnaie, je ne vois pas comment je pourrais t'envoyer en courses. »
L'elfe se redresse.
« Oh! La jeune Miss veut aller à Gringotts ? »
« Ça dépend. C'est une banque ? Une qui soit fiable ? » demande la jeune femme, ce à quoi Kreattur hoche la tête.
« Retirer de l'or, déposer ses trésors, toutes les bonnes familles vont à Gringotts pour cela, oh oui » précise l'elfe. « Gringotts est le domaine des gobelins, et les gobelins connaissent l'or, ils le connaissent très bien. Le Ministère n'aime pas ce qui n'est pas sorcier, et il donne quand même son or aux gobelins. »
De plus en plus intéressant, et inquiétant également. Sally commence à se faire une idée de la société sorcière en Angleterre, et celle-ci présente une similitude pas très flatteuse avec l'Amérique pendant la ségrégation, ou encore avant, les États-Unis confédérés.
« C'est loin d'ici, ce Gringotts ? »
« Pas si la jeune Miss prend la poudre de Cheminette » annonce Kreattur avant de se tordre les mains, « ooh, mais il n'y en a plus du tout, la maîtresse ne se déplaçait plus dans ses derniers mois, et maintenant, Miss Delphi ne peut pas s'en servir... »
« Je peux toujours aller à pied ou prendre un bus » proteste Sally avant de se rappeler que prendre le bus nécessite d'acheter un ticket, donc ce n'est pas une option.
« La jeune Miss aller à pied ! » s'écrie l'elfe scandalisé. « Pour que tout le monde la regarde et pense qu'elle n'est pas une sorcière ! Qu'elle n'a pas le sou ! Oh, ma pauvre maîtresse, que dirait-elle si elle voyait sa petite-nièce se perdre dans les rues comme une vulgaire sang-de-bourbe, que dirait la pauvre Miss Bella si elle voyait sa fille réduite à se mêler à la racaille et à salir ses chaussures dans les caniveaux des Moldus ! »
Ses glapissements augmentent en volume avec l'intensité de son indignation, et ça vrille tant les tympans de la jeune femme qu'elle ne peut pas se retenir:
« Kreattur, tais-toi ! »
La bouche de l'elfe se ferme aussitôt. Sally cligne des yeux, stupéfaite.
« Et ben ça » souffle-t-elle, « et ben, ça. »
La créature renifle, le regard noir, et elle sent son estomac faire une embardée. Oh, non.
« Kreattur » se dépêche-t-elle de dire, « j'étais en train de considérer mes options. Il faut vraiment que j'aille à la banque, et pour ça, j'ai besoin de me déplacer. Si tu as un possible moyen en tête, je suis prête à l'entendre. D'accord ? »
L'elfe tord ses lèvres en une grimace bizarre, et la jeune femme perd plusieurs secondes avant de réaliser ce qu'il attend d'elle.
« Tu peux parler, Kreattur » déclare-t-elle, ce à quoi l'elfe répond en paraissant dégonfler un peu.
« Kreattur a compris, Miss Delphi. »
Décidément, voilà une relation qui s'annonce compliquée.
