Fond musical recommandé : « Somewhere » dans West side story de Bernstein, pour les 7 premiers paragraphes. « Somebody that I used to know » de Gotye pour la seconde partie.


Fidèle à sa promesse, Asenath revint le voir à plusieurs reprises, moins régulière, mais plus fréquente que Nani. Elle ne lui parlait pas ouvertement d'amour, mais tout, dans ses gestes, dans sa posture, dans son regard lui répétait ce secret terrible et merveilleux : elle l'aimait toujours, et elle l'attendait fidèlement. Et bien sûr, quoi qu'il fasse, il ne pouvait lui cacher que lui aussi l'aimait toujours, de plus en plus, et que cet amour le maintenait en vie. Il ne comprenait même plus pourquoi il avait essayé de se convaincre du contraire. Il restait occasionnellement sujet à la mélancolie, bien sûr, et certains jours, le seul fait de se lever lui semblait un effort, mais plus jamais après cette première visite il n'envisagea, même en passant, de mettre fin à ses jours. Plus jamais il n'envisagea la mort comme une délivrance. Voir Asenath aussi bouleversée de l'entendre évoquer sa mort l'avait brutalement réveillé : il n'avait pas le droit de lui infliger une telle peine.

Elle était vraiment l'ange qu'il avait aperçu la première fois qu'il avait croisé son regard : en une visite, elle lui avait rendu l'espérance qui lui manquait tant, et grâce à elle, il reprenait confiance, en Dieu et en lui-même. Grâce à elle, il se souvenait que ce n'était pas le regard des autres mais le sien propre sur lui-même qui faisait sa dignité, que le véritable malheur n'est pas d'être méprisé, mais de se mépriser soi-même. Et quand la jeune femme affirmait avec son assurance habituelle qu'un jour il serait libre, il se surprenait à la croire, comme autrefois il la croyait quand elle assurait qu'un jour elle serait sa femme. C'était un rêve fou, un rêve merveilleux, il le savait bien, pourtant, quand il priait avec elle, ou pour elle, il y croyait.

Désireux de paraître moins misérable devant la jeune femme quand elle lui rendait visite, il avait demandé à Paneb de lui procurer un peigne de bois pour démêler ses cheveux et sa barbe, et il avait suffisamment assaini les comptes de la prison pour que le geôlier lui accorde ce luxe si peu coûteux. Il se tenait plus droit, et alors que pendant des années, il avait servi sans vraiment protester de souffre-douleur à de nombreux codétenus – quoique ses agresseurs se lassaient vite et se contentaient généralement d'un ou deux coups – même les nouveaux-venus le laissaient désormais tranquilles, comme si quelque chose le protégeait. Du reste, si quelqu'un semblait d'humeur à le frapper, il avait remarqué que fixer calmement ses potentiels agresseurs dans les yeux les dissuadaient très efficacement de leurs funestes projets. Il en parla une fois à Asenath, qui n'en parut pas surprise : s'il ne se tenait plus constamment la tête courbée, nul ne pouvait plus ignorer ses yeux bleus, qui étaient généralement considérés comme la marque des dieux, et personne ne voulait attirer le courroux divin.

Il s'émerveillait de retrouver les conversations avec Asenath. Comme autrefois, il pouvait lui parler librement de tout ou presque, et il se passionnait pour tout ce qu'elle avait à lui raconter. Cependant, ils parlaient peu d'avenir, et jamais d'amour : il ne se sentait pas la force de cultiver cet espoir pendant des années en vain. Elle acceptait ses restrictions avec une patience angélique qui le confondait. En revanche, elle n'hésitait pas à l'entretenir des nouvelles du monde extérieur. Il y avait été jusque-là indifférent, mais depuis qu'elle était venue pour la première fois, qu'elle l'avait sortie de la terrible mélancolie qui l'aspirait, il se surprenait à savourer chaque miette d'information. Il était certes en prison, mais il appartenait toujours au monde, et dans sa vie immobile, il pouvait prier pour le monde extérieur, et prendre soin de ceux qui l'entouraient. Dans ce lieu de ténèbres et de douleur, il pouvait apporter lumière et consolation à ses compagnons d'infortune. Et bien sûr, quand elle venait le visiter, ils parlaient de Dieu, et pour la première fois depuis qu'il avait quitté la maison de son père, Joseph retrouvait le bonheur de ne pas prier seul.

Elle lui parlait aussi beaucoup du domaine, sollicitant son avis et ses conseils. Putiphar lui avait cédé la direction du domaine en tout sauf en titre. Quelques soient ses griefs contre son maître, Joseph ne pouvait qu'approuver : il avait toujours su qu'elle serait une maitresse exceptionnelle. Elle redoutait cependant de faire des erreurs, et le consultait souvent. A sa grande surprise, Joseph s'était rendu compte qu'il maitrisait encore parfaitement le sujet. Suffisamment en tout cas pour se rappeler ce que lui-même avait toujours fait, et envisager plusieurs solutions à chaque problème. Il se refusait cependant à dire sa préférence à la jeune femme.

- C'est toi la maitresse, Asenath, lui expliqua-t-il un jour. Je peux éclairer ton choix mais en dernier recours, c'est ta décision qui s'impose, pas la mienne.

De ses oncle et tante, elle parlait du reste fort peu. Joseph comprenait de ses récits que Putiphar s'absentait souvent, voyageant dans toute l'Egypte, tandis que Zuleika sombrait peu à peu dans une maladie terrible et mystérieuse, qui la privait peu à peu de tous ses sens. Il ne pouvait s'empêcher parfois de ressentir une joie mauvaise à l'idée des souffrances de la séductrice, mais il était surtout désolé pour Asenath. La jeune femme se trouvait prise dans un conflit de loyauté, tiraillée entre son amour pour lui, et l'affection qu'elle avait pour ses oncle et tante, qui avaient toujours été bons pour elle, et avaient davantage contribué à son éducation que son propre père. Quand elle lui avait demandé s'il ne lui en voulait pas de demeurer dans la maison de ses bourreaux, il l'avait assurée du contraire : qu'elle reste là où elle était la bienvenue. Il savait bien qu'elle n'était plus à sa place dans la maison de son père depuis des années. Quant à savoir si cela rachetait Putiphar à ses yeux, il n'avait pas envie de se poser la question.

Un matin, alors que Joseph était en prison depuis près de quatre ans, Bekh vint le visiter brièvement. Il était terriblement pressé : il ne se trouvait en ville que parce qu'il devait y acheter certains éléments indispensables aux cérémonies funéraires, mais il avait tenu à profiter de l'occasion pour visiter son ancien camarade. Zuleika était morte quelques jours plus tôt. Joseph ne réagit pas vraiment à cette nouvelle, se contentant de demander comment Asenath allait. Il ne demanda pas de nouvelles de Putiphar : puisque son ancien maître semblait déterminé à oublier jusqu'à son existence, il était déterminé à faire de même. De toute façon, maintenant que sa femme était morte, il était peu probable que Putiphar revienne un jour sur sa décision. Seule une confession de Zuleika aurait peut-être pu le faire changer d'avis, et il était trop tard désormais. Joseph tâchait de se persuader qu'il y était indifférent.

Plusieurs mois s'écoulèrent alors sans qu'il ne reçoive de visite du domaine. Ce n'était guère étonnant : le deuil durait traditionnellement 72 jours, et Asenath était tenue de le respecter. D'ailleurs, même en temps normal, elle ne venait que tous les deux ou trois mois : avec quatre à cinq visites de l'extérieur chaque année, il se savait privilégié, et il en était reconnaissant. Elle viendrait sans doute plus tard. Quand Paneb lui signala, environ trois mois après la mort de son ancienne maîtresse, qu'il avait de la visite, Joseph se rendit d'un pas alerte dans la pièce qui servait de parloir, pressé de voir sa douce amie. Il eut un mouvement de recul en entrant dans la pièce, surpris : ce n'était pas Asenath. Ce n'était pas non plus Nani. C'était Putiphar.

L'Egyptien était à la fois le même et différent du souvenir que Joseph gardait de lui. Il portait certainement sur son visage et sur ses épaules le poids des années, mais aussi une angoisse qui contrastait avec la posture orgueilleuse que le jeune homme lui avait toujours connue. Joseph le toisa, incertain de ce qu'il devait ressentir. Quatre ans plus tôt, il aimait sincèrement Putiphar, autant qu'il le craignait. Une chose était certaine désormais, il ne le craignait plus.

- Joseph, murmura Putiphar. Mon garçon ! mon fils !

Il se jeta au cou du jeune homme, le serra contre lui.

Le nom du monde est souffrance, et Joseph avait à nouveau 17 ans.

Il se raidit, et sentit une colère immense l'envahir. Quatre ans sans un mot, sans un signe de Putiphar, et celui-ci osait venir et l'appeler son fils comme si de rien n'était, comme s'il n'avait pas essayé de le tuer avant de l'abandonner dans ce trou ?

- Maître, articula Joseph, retenant à grand-peine l'insulte imagée qui lui brûlait les lèvres.

Putiphar tomba à genoux, comme giflé.

- Mon fils, me pardonneras-tu ? parvint-il à articuler.

- Je ne suis pas ton fils, répliqua froidement Joseph, tâchant de ne pas se laisser déborder par l'amertume.

A nouveau, Putiphar accusa le coup, et Joseph sentit une pointe de culpabilité en le voyant se recroqueviller. Il la repoussa. Il ne disait que la vérité. Quant à pardonner, il ne voulait même pas se poser la question.

- Non, tu as raison, reconnut Putiphar. Je ne mérite pas cet honneur.

Joseph ne sut que répondre à cela. Pendant des mois, il avait désiré, plus que tout, que Putiphar vienne, lui dise qu'il le savait innocent, le reconnaisse, officieusement au moins, comme son fils. Mais maintenant que le vieil homme venait enfin faire acte de contrition, il n'avait soudain plus aucune envie de le voir, de l'écouter, de lui pardonner. Toute la colère, toute la rancœur qu'il avait refoulées au cours des quatre, peut-être même des dix dernières années, semblaient vouloir s'exprimer d'un seul coup.

- Pourquoi es-tu venu, maître ? demanda finalement Joseph, maniant l'apostrophe comme une insulte.

- Zuleika est morte il y a quelques semaines, commença Putiphar en cherchant ses mots.

- Je sais, répondit froidement le jeune homme.

Sans doute, Putiphar n'avait pas fait tout ce chemin uniquement pour lui annoncer la mort de son épouse. S'il voulait des condoléances, il frappait à la mauvaise porte.

- Elle m'a tout avoué avant de mourir, et je suis rongé par la culpabilité depuis. Je suis venu implorer ton pardon.

- Implorer mon pardon, répéta Joseph d'une voix dégoulinante d'ironie. Mais je ne vois pas ce qu'il y aurait à pardonner, maître. Je ne suis qu'un esclave. Un maître peut bien faire ce qu'il veut de son esclave, et la loyauté d'un homme doit aller à son épouse d'abord.

- Tu sais bien que tu es bien plus à mes yeux qu'un esclave, affirma Putiphar, toujours recroquevillé.

Joseph eut un petit rire dédaigneux.

- Je ne crois pas, non, répliqua-t-il. Si tu me considérais vraiment comme ton fils, tu m'aurais au moins laissé une chance de me défendre, tu n'aurais pas cru tant de mal de moi. Tu ne m'aurais pas abandonné pendant quatre ans. Je ne peux pas être à la fois ton fils et ton esclave. Le choix te revenait, et tu as choisi. Il n'y a rien d'autre à dire.

- Je n'aurais jamais dû t'enfermer dans cette prison, reconnut le vieil homme.

La colère et l'indignation le submergèrent. Il faillit les retenir, par habitude, mais de toute façon, qu'avait-il à perdre ? Putiphar lui avait déjà infligé le pire, il n'avait plus de pouvoir sur lui.

- Ce n'est pas la prison, le problème, s'écria Joseph. Sais-tu pourquoi je ne l'ai pas dénoncée quand elle a commencé à me faire des avances ? Parce que je savais très bien comment elle se défendrait, et qu'à partir du moment où ta femme m'accusait, tu serais obligé de te débarrasser de moi. C'était mon pire cauchemar à l'époque. Le problème, c'est que tu m'as rejeté, et tu m'as traité comme un criminel sans me laisser l'ombre d'une chance de me défendre. Est-ce que je n'ai pas été un bon serviteur, toutes ces années ? Est-ce que je ne t'ai pas servi fidèlement ? En sept ans, t'ai-je jamais trompé, volé, ou menti ? Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter que tu me retires soudain toute ta confiance, pour que tu me crois capable de quelque chose d'aussi terrible, pour que tu crois que je pouvais te trahir ainsi ? Qu'est-ce que j'ai fait pour que tu m'abandonnes ? implora-t-il, luttant contre l'envie de pleurer.

- Tu n'as rien fait, murmura Putiphar. Je regrette de ne pas l'avoir vu plus tôt. Je suis venu presque dès que j'ai compris.

- Ta femme est morte depuis plus de trois mois, signala froidement Joseph. Mais ça ne change rien. C'était il y a quatre ans qu'il fallait venir, quand j'étais tellement désespéré que j'ai cru mourir de chagrin, quand j'ai voulu mourir !

Il s'obligea à prendre une longue inspiration, à se calmer.

- Je t'aurais pardonné tout cela en un battement de cils si tu étais venu à l'époque, reprit-il plus posément. A part renier mon Dieu, j'aurais tout fait, tout dit, tout supporté pour que tu m'accordes à nouveau ton estime, pour que tu me dises que c'était une erreur. Mais tu n'es jamais venu. Quand tu m'appelais ton fils, je te croyais, et tu m'as renié. Je t'aimais comme un père, et toi, tu m'as abandonné, accusa-t-il.

- Je croyais que tu étais mort, admit le vieil homme, le visage de plus en plus défait. Je pensais t'avoir tué.

- Tu le pensais ? ou tu l'espérais ? contra rageusement le jeune homme.

Putiphar ne répondit pas, prostré au sol, et Joseph sentit un vague remord d'infliger ses reproches à un homme déjà diminué. Il le repoussa : Putiphar avait tout de même essayé de le tuer, et ne le niait pas. Enfin, le vieil homme se redressa.

- Tu as raison, dit-il d'un ton lourd. J'aurais dû t'affranchir et t'adopter tant qu'il était encore temps, sans attendre que tu ne me le demandes. J'aurais dû te protéger, j'aurais dû... Il est trop tard, désormais. Je n'ai plus la faveur de Pharaon mais il est injuste tu paies pour mes fautes. Je vais tâcher d'introduire une requête pour te faire sortir d'ici.

- Et pour aller où ? répliqua Joseph, acide. Pour retourner dans ta maison ? Pour redevenir ton esclave ?

- Je te laisserai partir, supplia Putiphar. Je paierai ton passage du désert. Je te donnerai tout, tout ce que tu voudras.

Joseph éclata d'un rire sans joie.

- Pour que je te sois redevable ? Pour que tu puisses t'acheter une conscience tout en me renvoyant loin de toi ? Il n'y a plus rien pour moi en Canaan ! Si tu me considérais vraiment comme ton fils, tu le saurais ! asséna-t-il. Tu ne demanderas rien pour moi à Pharaon.

- Tu préfères rester dans cette prison ? demanda Putiphar, les yeux écarquillés.

- Où je me trouve, siffla Joseph, personne n'essaie de me faire croire que je suis ce que je ne suis pas.

Putiphar ferma les yeux, avant d'incliner la tête, et de reprendre, la voix emplie d'un regret tangible :

- Je vois. Je regrette. Je ne te demande pas pardon : mes fautes sont trop lourdes pour que j'espère me racheter un jour à tes yeux. N'y-a-t-il pas cependant quoi que ce soit que je puisse faire pour toi ?

Joseph ferma brièvement les yeux, débordé d'amertume.

- Il y a quatre ans, tu as dit que tu ne voulais plus jamais me voir, répondit-il, glacial, en rouvrant les yeux. Eh bien, si vraiment tu veux faire quelque chose pour moi, tiens ce serment. Laisse-moi tranquille, ne reviens jamais me voir. Tu as choisi ta femme plutôt que moi, c'est très bien. Ne reviens plus jamais me rappeler le choix que tu n'as pas eu le courage de faire.

Putiphar le regarda un instant, la douleur et le désespoir absolu clairement inscrits sur son visage, et Joseph eut le sentiment qu'il ne lui aurait pas fait plus de mal en lui plongeant un poignard en plein cœur. Mais avant qu'il n'ait le temps d'éprouver du remord, le vieil homme déglutit, puis hocha la tête.

- Je comprends, articula-t-il en baissant les yeux. Je vois que tu désires mon absence. Nani t'a préparé des gâteaux au miel, ajouta-t-il en désignant un paquet sur la table.

Il sortit la tête basse et le pas lourd. Joseph resta de longues minutes à fixer la porte. Il ne remarqua pas tout de suite les larmes qui coulaient le long de ses joues. Il était furieux, fou de chagrin, vexé, déçu, soulagé tout à la fois. Putiphar était venu le voir, lui avait affirmé qu'il le savait innocent, lui avait demandé pardon. Le moment qu'il avait espéré pendant des mois, des années même, était arrivé. Putiphar était venu, avait ouvertement regretté de l'avoir battu et laissé pour mort, de l'avoir enfermé, de l'avoir cru coupable. Il l'avait appelé son fils, lui avait dit qu'il avait voulu l'adopter, qu'il regrettait de ne pas l'avoir fait. L'homme qu'il considérait comme son deuxième père l'avait reconnu ! Mais c'était trop tard.

Il pardonnait la prison, et à la limite, il pouvait même pardonner que Putiphar ait voulu le tuer dans la colère du moment. Il ne pouvait pas pardonner le mépris et l'abandon. Pas encore. Pas maintenant. Et il en voulait encore trop à ... Il n'était plus certain de comment nommer le vieil homme : un père n'aurait pas traité son fils ainsi, un père ne l'aurait pas maintenu en servitude pendant des années, et il ne pouvait plus reconnaître comme son maître un homme qu'il ne respectait plus. Peu importait comment il l'appelait, de toute façon : il ne voulait plus jamais avoir affaire à l'Egyptien, ni lui être redevable de quoi que ce soit.


J'ai découvert cette semaine les cours de Thomas Römer sur l'histoire de Joseph au collège de France en 2016. Il y fait le lien entre l'exégèse, la recherche biblique, et la recherche historique, et c'est absolument passionnant. Si vous comprenez bien le français parlé, je vous les recommande chaudement (sur le site du collège de France, ou de France Culture).