« De la chance, il faut bien admettre que j'en ai » reconnut Cass non sans hésitation. « La question, c'est d'identifier si elle est bonne ou mauvaise. »
Généralement, quand les gens parlaient de chance, ils sous-entendaient l'aspect positif. Seulement, avec deux neveux complètement fascinés par les jeux de mots qui truffaient les mythes, les légendes et les histoires d'horreur en ingénierie et en informatique, la tenancière de café en était venue à nourrir une opinion pas mal réticente à l'égard du terme lui-même, quand il se présentait tout cru, tout nu, sans un déterminant placé devant pour plus de précisions.
Et maintenant, c'était la pensée se frayant inexorablement un chemin vers le devant de ses pensées, elle se retrouvait face à Daisy Potter, l'invitée Anglaise imprévue, l'autre tante maternelle de Tadashi et Hiro, toute crue, dépouillée de fard, potentiellement toxique pour sa vie future.
Potentiellement une tante fantastique pour les garçons, et la perspective collait un brin la nausée à Cass, mais si la femme pouvait donner cela à ses neveux, ne serait-il pas monumentalement injuste de les en priver ?
D'autant que Hiro semblait déjà mûr pour lui traîner après. Oubliez les ascendants vulpins, le gamin ressemblait à un petit caneton brun ébouriffé, se dandinant après la première créature qu'il avait aperçue après être sorti de son œuf, tant pis si c'était le chat plutôt que maman canard.
« C'est vrai que ça dépend » musa l'Anglaise brune. « Que ce soit Mardi ou Mercredi, que vous ayez mangé des corn-flakes ou pas au petit-déjeuner, que ce soit une décision personnelle ou professionnelle… ah, pas étonnant que la Divination soit si complexe. »
« C'est une option recommandable ? » voulut savoir Hiro. « Parce que, c'est possible de changer d'ateliers et de clubs, ou d'en ajouter à mon agenda, et je sais pas, mais si ça me plaît ? »
« Tu t'apprêtes à suivre un double programme scolaire et t'en réclames encore ? » commenta Tadashi d'un ton badin. « Depuis quand tu t'es élevé au-dessus de la nécessité de dormir et de manger, la crevette, parce que je vais te chatouiller la bidoche jusqu'à ce que tu confesses. »
Le cadet Hamada renifla d'un air suprêmement hautain et adressa un regard noir à son aîné qui lui sourit de toute sa dentition astiquée méticuleusement deux fois par jour.
Un petit sourire retroussa la commissure gauche de la bouche de Daisy Potter. Cass ne savait pas s'il s'agissait de son expression habituelle, ou si la femme était simplement trop éreintée par le cirque familial émotionnel auquel elle venait d'assister pour activer l'autre moitié de sa bouche.
« Si ce sont des options de cours que tu cherches, tu as probablement pris la bonne décision de refuser la scolarité à Poudlard. Les professeurs là-bas ne commencent pas à diversifier le programme avant la troisième année. »
« Hé, pourquoi ça ? » s'étonna Hiro, fronçant ses sourcils épais. « Pour plein de matières, il vaut mieux commencer le plus tôt possible, non ? »
« Ce que tu ne prends pas en compte » avoua l'Anglaise, « c'est que Poudlard sert en majorité à éduquer les enfants de l'élite sorcière de Grande-Bretagne. Des enfants qui ont eu des tuteurs privés, payés par leurs parents pour tout un tas de choses, comme leur apprendre à écrire et compter, ou des suppléments comme l'escrime et l'histoire des druides et de leurs pratiques, du moins ce qu'on est parvenu à reconstituer vu que leurs traditions étaient orales et que les Normans ont fait de leur mieux pour imposer leurs propres traditions et idéaux dans les îles Anglaises... »
Tadashi siffla entre ses dents.
« C'est vraiment un pensionnat très sélectif, alors. »
Cass voulait désespérément se jeter sur les petits chocolats. Deux ou trois fourrés dans une tranche de pain de mie repliée sur elle-même. Et peut-être aussi qu'elle y ajouterait une poignée de cacahuètes. Ce n'était pas sa faute ! Mais les mots élite, tuteurs privés et pensionnat sélectif lui filaient des angoisses.
Cass et Kikyô avaient été chanceuses en choisissant des filières de travail qui n'exigeraient pas d'elles qu'elles triment sang et eau pendant quinze décennies pour rembourser un prêt. Tadashi était suffisamment brillant pour être remarqué par une université qui se plierait en quatre pour le recruter, tant pis si ses études ne leur rapportaient pas aussi gros dans l'immédiat, et il n'était pas exclus que les Hamada mettent la main à la pâte – malgré leur désir franc et massif de voir Tadashi reprendre le sanctuaire, Tomeo et Maemi n'en étaient pas moins immensément fiers de la prouesse intellectuelle de l'aîné de leurs petit-enfants. Et quant à Mahoutokoro, l'institut attendait certainement que Hiro les compense pour ses études mais semblait satisfait que ce paiement soit effectué en plusieurs années de travail au sein d'une de leurs entreprises, et vu la longévité moyenne d'un sorcier, qui plus est un avec du sang non-humain dans les veines, ça revenait basiquement à un stage d'une durée tout à fait raisonnable.
Dans les États-Unis où d'innombrables familles se retrouvaient à la rue, ou renonçaient carrément à offrir à leurs rejetons un brillant futur par manque de moyens pour le leur assurer, Cass était douloureusement consciente de bénéficier d'une bonne fortune extrême. Alors, cette histoire de pensionnat ultra-chic en Angleterre…
Ouais, c'était très glamour chic Hollywoodien. Et le glamour chic façon Los Angeles avec tous les froufrous et fanfreluches, ça coûtait les yeux de la tête.
Visiblement ignare des pensées qui bourdonnaient sous la peau du crâne de la tenancière de bar aussi sinistrement qu'un essaim de frelons, Daisy Potter haussa délicatement une épaule.
« Et bien, à l'origine, Poudlard admettait les étudiants qui acceptaient d'y venir, ou y étaient amenés par leurs familles. Beaucoup de ces familles ont accumulé de l'or et de l'influence par la suite, et naturellement, comme c'était leur école, il y a eu un glissement, le public s'est mis à percevoir l'établissement comme huppé, distingué. Intimidant, en un mot. Et puis, les gens n'ont pas forcément envie de se traîner jusqu'en Écosse afin d'étudier pendant sept ans. Si l'ambition de votre vie, c'est de devenir coiffeur ou de reprendre le cabinet d'apothicaire de votre papa, il vaut encore mieux décrocher un apprentissage. Ou vous infliger trois années de purge au collège de la ville à côté, où vous pouvez aller du moment que vous prenez le vélo. »
« Mais vous, vous avez été à Poudlard » pointa Tadashi.
Daisy Potter grimaça.
« Les Potter n'ont jamais exactement constitué le haut du panier, mais la famille a toujours été assez confortable pour s'autoriser la dépense. Même après le micmac désastreux causé par les querelles idéologiques dans les années soixante-dix, notre compte en banque n'était pas affligé au point de justifier l'absence de ma génération entre les murs de l'école. Et puis… après la disparition de Viola, tout le monde se demandait si moi et Danny étions réels aussi, ou si nous allions nous évaporer dans les airs comme la Survivante... »
Cass tiqua.
« La quoi ? »
L'Anglaise battit des paupières.
« La… Survivante ? Vous savez bien – Viola ? La mère des garçons ? »
Cass comprenait de moins en moins, et ça devait se lire sur sa figure, et elle discernait un écho de son incompréhension sur les visages de ses neveux. Daisy Potter arborait soudainement une mine séraphique – l'horreur stupéfiée de la révélation quand celle-ci se produit en grec, une apocalypse.
« Vous – ne savez pas pour la Survivante. Bien sûr que non, vous habitez en Amérique, c'est l'autre côté de l'océan – vous ne savez rien de rien... »
« Et vous » rétorqua Tadashi d'un ton plat, « vous semblez en savoir beaucoup. Si vous partagiez l'information, ce serait des plus aimables, merci infiniment. »
L'Anglaise brune semblait au bord des larmes. Ou du rire détraqué, difficile de faire la différence.
