Hello everyone!
Je suis de retour (pour vous jouer un mauvais tour)!
Après une longue pause qui m'a permis de me ressourcer, on se retrouve pour les aventures de Peter, Tony, Harry et tous les autres!
Je n'ai rien à ajouter haha, hormis: bonne lecture!
Le regard de Harry était fixe. Immense. Un lac bleu clair dans lequel Peter avait la sensation de se noyer.
Il fut le premier à reprendre la parole, mais les tremblements de sa voix trahissaient toute l'horreur que lui inspirait la situation :
— Harry ?
Harry ne réagit pas. D'un geste hésitant, Peter frôla sa main ; elle était glacée.
— Harry ? Tu… tu m'entends ?
Lentement — comme au ralenti — les prunelles de son ami rencontrèrent les siennes. Peter y lut un mélange de stupeur, de désarroi, de terreur, et d'une myriade d'autres sentiments trop furtifs et trop complexes pour qu'il puisse les appréhender dans leur entièreté.
Quant à savoir ce que lui-même éprouvait… tout ce qu'il savait, c'était qu'un abîme s'était ouvert sous ses pieds et l'attirait très loin d'ici — loin de New York, loin de Harry, loin d'un avenir qu'il avait eu la stupidité d'oser rêver. Sa gorge était serrée, il ne sentait plus ni son corps, ni ses poumons, il était en apnée, figé par le choc et l'incompréhension.
Puis Harry cilla et son expression se métamorphosa, faisant apparaître sur ses lèvres l'ombre d'un sourire.
— J'aurais dû m'en douter. La vie pouvait pas être aussi simple, hein, Pete ?
— Harry…
— Je compte sur Gwen et toi pour me choisir un cercueil sympa, et pas l'un de ces horribles trucs en bois massif qu'on voit à la télé. Nan, j'ai une meilleure idée : et si on l'achetait ensemble ? Vous m'aideriez à choisir les couleurs. J'ai toujours rêvé d'un cercueil rouge et noir, en mode Dracula, tu vois ?
— Harry, ce n'est pas drôle.
— Ah, tu trouves pas ?
— Non.
L'expression de Harry vacilla ; Peter réalisa alors que ses yeux étaient pleins de larmes, et que seul son sourire désabusé les empêchait de dévaler ses joues.
— Viens, sortons d'ici, décida Peter en prenant sa main. Cet endroit me fout les jetons.
Harry sembla sur le point de répliquer quelque chose, mais il se laissa finalement faire et, ensemble, ils quittèrent le bureau dévasté de Norman Osborn.
Lorsqu'ils retrouvèrent le salon baigné de lumière, Peter eut l'impression qu'on avait desserré d'un cran l'étau invisible qui l'étranglait. Sous l'éclat éblouissant des lustres, comment aurait-on pu deviner que Harry était malade ? Il paraissait en pleine santé, les pommettes drapées d'un léger voile rose, les boucles folles qui accrochaient des paillettes de lumière, le dos bien droit, les mains agiles qui s'affairaient à triturer un coussin comme si elles comptaient le déchiqueter…
Ils échangèrent un regard, et Peter comprit que Harry partageait ses pensées et ses sentiments. Lui aussi refusait d'y croire ; lui aussi brûlait d'envie de retrouver Norman Osborn et de lui hurler dessus, de le secouer jusqu'à ce qu'il admette enfin qu'il s'était trompé — car les mots qu'il avait écrits ne pouvaient pas être vrais. Il y avait forcément une erreur quelque part.
Harry ressemblait trop à son père pour connaître le même destin que sa mère.
— Tu devrais partir, dit subitement Harry.
Un nouveau sourire crispé — douloureux à regarder — se dessina sur son visage.
— Je comprendrai que t'aies pas envie de t'encombrer d'un poids mort comme moi. A ta place, n'importe qui prendrai ses jambes à son cou.
— Arrête, rétorqua sèchement Peter. Tu n'es pas un poids mort.
— Pas encore.
— Arrête !
Peter fut surpris de constater qu'il avait crié. Harry aussi, car son sourire disparut aussi rapidement qu'il était apparut :
— Okay, Pete, calme-toi. Je disais juste ça comme ça. J'veux pas que tu te sentes obligé de rester avec moi parce que t'aurais de la peine pour moi, ou parce que je te ferai pitié…
— Arrête de dire des conneries ! Tu n'es pas un poids mort, tu ne me fais pas pitié, et je ne compte certainement pas partir.
Après le choc des mots écrits par Norman Osborn, son coeur avait mis du temps à retrouver un rythme normal, mais l'adolescent le sentait désormais battre dans chaque parcelle de son corps, avec une ardeur qui l'étonnait lui-même. Il décida de s'accrocher à cette étincelle qui pulsait dans ses veines, cette volonté de se battre qui éradiquait tout le reste :
— Je te laisserai pas tomber. On trouvera forcément une solution. Forcément ! Ton père a bien dit qu'il avait continué les recherches pour trouver un remède, pas vrai ? Si on s'y mettait, nous aussi, je suis sûr que…
— Ce n'est pas aussi simple, le coupa Harry. Si la solution était sous notre nez, tu ne crois pas que mon père l'aurait déjà trouvée ? (Il se redressa d'un bond et commença à faire les cent pas, comme s'il cherchait à faire un trou dans le parquet.) Non, tu ferais mieux de laisser tomber. Ce serait le plus malin. T'as déjà suffisamment souffert comme ça, pas la peine que j'en rajoute une couche avec une putain de maladie à la con.
— Je ne te laisserai pas tomber ! répéta Peter en serrant les poings. Je te l'ai promis, tu te souviens ? Je te lâcherai pas, je t'abandonnerai pas, peu importe ce qu'il se passe !
— Même si je me retrouve avec une sonde urinaire et qu'on te demande de la changer ?
— Que… quoi ?
— Ou que tu te retrouves à devoir changer mes draps parce qu'ils seraient plein de liquides corporels sales et visqueux ?
— Je ne veux pas savoir à quoi tu penses, mais oui, quand je te dis que je resterai avec toi quoi qu'il se passe, ça veut dire quoi qu'il se passe !
Il ajouta, avec une détermination qui parvenait à chasser la peur tapie dans ses veines à l'idée de perdre Harry :
— Et à nous deux, on te sauvera !
Il ne pouvait pas en être autrement. N'était-il pas un super-héros ? De surcroît, l'enfant d'un autre super-héros ?
Il était inconcevable qu'il ne sauve pas Harry.
Le regard de son ami se troubla et, durant quelques secondes de silence, il sembla voir Peter pour la première fois.
— T'es vraiment le gars le plus étrange que j'ai jamais rencontré, souffla-t-il finalement.
— Etrange ou pas, je resterai avec toi, et tu ne me…
Il fut interrompu par les lèvres de Harry qui se plaquaient contre les siennes, brûlantes, assoiffées d'un contact qui trouva aussitôt un écho dans la poitrine de Peter — en un clin d'oeil, l'adolescent fut étourdi par la chaleur du souffle de Harry, le goût familier de sa salive, de sa langue qui cherchait la sienne, les battements désordonnés de leurs coeurs…
Il ferma les yeux et s'abandonna au baiser que lui offrait Harry avec une passion et un désespoir qui se mêlaient, revêtaient quelque chose de viscéral, quasiment animal…
Lorsque leurs visages se séparèrent, ils étaient essoufflés, rouges, les yeux brillants, étonnés de ces émotions auxquelles ils n'étaient pas encore habitués.
Harry ferma les yeux et laissa son front reposer contre celui de Peter. Le silence les enveloppa, et durant quelques minutes, ils restèrent ainsi, figés dans cet instant que la réalité ne tarderait pas à rattraper.
⁂
Harry essaya plusieurs fois de joindre son père ; en vain.
— Il peut pas me faire ça. Détruire son bureau, me laisser une lettre à la con et disparaître ? Il se croit où, dans un putain de film ?!
Passé l'élan qui l'avait poussé à embrasser fiévreusement Peter, il était redevenu agité, nerveux, trop pâle sous ses taches de rousseur.
Peter jeta un regard à son téléphone. L'heure du retour approchait dangereusement, et l'idée de laisser Harry seul lui tordait le coeur. Et l'estomac.
Et, à bien y réfléchir, l'intégralité de ses organes.
— Viens chez moi, décida-t-il sans plus y réfléchir.
Harry arqua un sourcil.
— Chez les Stark ?
— Chez moi, répéta Peter. Il y a une chambre d'ami qui fait la taille d'un stade olympique. Enfin, presque. Et puis, mon père ne m'a jamais interdit de te faire visiter l'appartement.
Du moins, il ne le lui avait jamais formellement interdit.
— Tu ne peux pas rester ici en sachant ce qu'on vient d'apprendre, ajouta-t-il. Et avec ton père qui fait on ne sait quoi, on ne sait où…
— Je vais pas me jeter par la fenêtre, si c'est ça qui te fais peur.
— Peu importe. Je te laisserai pas tout seul.
— Si je dors chez toi, je ne risque pas de me réveiller avec un réacteur pointé sur le visage ? demanda Harry, mais le léger frémissement de ses lèvres trahissait son amusement.
— Pepper empêchera Tony de te faire du mal. Et de toute façon, il n'osera rien faire devant Morgan.
— Est-ce qu'il sera pire que Happy ? J'ai bien cru qu'il allait me faire passer aux rayons X, tout à l'heure, dans la voiture.
— Euh… Tony risque de vraiment vouloir te faire passer aux rayons X, mais encore une fois, je compte sur Pepper pour lui faire entendre raison.
— L'avantage des belles-mères, sourit Harry — d'un sourire qui n'atteignit toutefois pas ses yeux. Mignon comme t'es, tu dois l'avoir dans la poche.
— Ouais, euh, je ne sais pas, geignit Peter. Alors, ahem, tu veux bien venir avec moi ? S'il te plaît ?
Harry parut hésiter, mais hocha finalement la tête.
— Si ça te fait plaisir, dit-il.
Mais Peter voyait bien qu'il était soulagé.
⁂
— Tony est au courant ? s'enquit Happy alors qu'ils retournaient dans la voiture, prêts à être escortés jusqu'à l'appartement des Stark.
— Euh… il le sera bien, quand il nous verra, bredouilla Peter après avoir attaché sa ceinture.
— Mhm. Donc, tu comptes le mettre devant le fait accompli.
— Pas forcément ! Je veux dire, il peut toujours dire non… mais il ne le fera pas, hein ?
Happy se contenta de lui jeter un regard indéchiffrable à travers le rétroviseur intérieur.
Lové sur son siège, Harry fixait le paysage, anormalement silencieux. Sans les légères pulsations qui agitaient sa cage thoracique, on aurait pu croire qu'il s'était métamorphosé en statue.
Happy devait sentir que que quelque chose n'allait pas, car il n'insista pas et ne posa pas d'autres questions. Une fois garé sur le trottoir de l'immeuble des Stark, il fit un petit signe de la main aux adolescents et ajouta, à l'attention de Peter :
— Je reste dans le coin, au cas où. Si jamais ton père me demande de ramener ton copain chez lui. Il paraît que cet espèce de Gobelin Vert est de sortie, ce soir, alors je ne voudrais pas qu'il prenne des risques.
— Oh…
Un élan de gratitude se leva dans la poitrine de Peter. Sans les sièges auto qui les séparaient, il aurait serré l'homme dans ses bras.
— Merci, Hap, c'est super sympa. T'es vraiment le meilleur !
— Mhm. Je n'ai pas vraiment le choix, répondit-il d'un ton bourru. Personne n'a envie de se mettre un Stark à dos.
⁂
Pour se donner du courage, Peter chercha le regard de Harry avant d'enfoncer la sonnette d'entrée. Son ami esquissa un sourire :
— T'en fais pas. Si ton père fait une crise, j'insisterai pas et je rentrerai chez moi.
— Si c'est le cas, j'irai avec toi, dit farouchement Peter.
La porte s'entrouvrit, mais ce ne fut pas la silhouette massive et hostile de Tony qui les accueillit : ce fut celle, plus gracieuse et plus douce, de Pepper.
Si son visage s'illumina à la vue de Peter, il se para d'étonnement face à Harry.
— Bonsoir Peter, je ne savais pas que tu serais accompagné, dit-elle. Harry Osborn, je présume ? Heureuse de te rencontrer.
Malgré sa surprise, elle s'écarta pour les laisser entrer. Peter jugea que c'était bon signe.
— Tout le plaisir est pour moi, Mme Stark, répondit Harry — avec un tel flegme qu'il semblait avoir déjà oublié les terribles révélations de son père. Je dois admettre que vous êtes encore plus ravissante en vrai, bien que les photographies et vidéos étaient déjà très prometteuses.
— C'est très gentil, petit malin, mais je te conseille d'éviter ce genre de flagorneries avec Tony, rétorqua-t-elle.
Comme pour appuyer ses paroles, Tony apparut dans l'embrasure de la porte du salon, Morgan sur les talons. Leurs visages reflétèrent un tel ébahissement que Peter aurait probablement éclaté de rire, si le contexte avait été différent.
La petite fille fut la première à réagir la présence de Harry : elle le pointa du doigt et s'exclama, les yeux brillants :
— Ooooh, c'est l'amoureux de Peter !
— C'est moi, approuva Harry. Et toi, tu es Morgan, la soeur de Peter. Il m'a beaucoup parlé de toi, tu sais !
La fillette gloussa, bien que Peter n'ait aucun souvenir de l'avoir déjà mentionnée lors d'une conversation avec Harry.
— Je suis navré de m'imposer, ajouta ce dernier à l'attention d'un Tony dont la mâchoire paraissait sur le point de se décrocher. Je ne voulais pas vous déranger, vous ou votre épouse, mais mon père est absent, ce soir, alors Peter m'a très gentiment proposé de poursuivre notre soirée chez lui, sous la supervision d'adultes responsables.
— Je vois, dit Tony, du même ton que si lui avait annoncé qu'on venait de fracasser sa cafetière préférée. Et il t'a aussi proposé de rester toute la nuit ?
— Si cela ne vous dérange pas, répéta Harry.
— Mhm.
— Ça veut dire que tu ne nous déranges pas, traduisit Pepper avec un léger sourire. Les amis de Peter sont les bienvenus sous notre toit, bien sûr.
Bien sûr ne semblaient pas être les mots qu'aurait employé Tony, dont les yeux s'arrêtèrent sur Peter avec une intensité qui le fit frissonner.
— Ahem, est-ce que je peux te toucher un mot, Peter ? Seul à seul.
— Euh…
— Bonne idée, approuva Pepper. Pendant ce temps, je vais montrer à Harry notre chambre d'amis, pour qu'il puisse s'y installer tranquillement. Tu as pris des affaires de rechange ?
— J'ai tout ce qu'il faut, répondit l'adolescent.
— Parfait. Mais avant, j'ai quelques contrats à te faire signer. Trois fois rien, juste un accord de confidentialité, une autorisation d'être filmé dans les parties communes dans cet appartement et d'autres formalités sans importance. Désolée de t'imposer ça, mais c'est la procédure.
— Aucun problème, Mme Stark.
— Appelle-moi Pepper. Après tout, je suppose que nous allons nous revoir très souvent…
Elle adressa à Peter un imperceptible clin d'oeil qui le fit rougir jusqu'à la racine des cheveux.
Lorsque Pepper et Harry furent partis, Tony occupa Morgan en allumant ses dessins animés préférés et, enfin, se tourna vers Peter, l'air grave.
— Okay, Pete. Qu'est-ce qu'il se passe ?
— Rien, répondit-il par réflexe, avant de se reprendre : Je veux dire… presque rien. Comme l'a dit Harry, on avait juste, euh, envie de p-passer la… la soirée sous la supervision d'adultes responsables ?
Les pupilles de son père se réduisirent à deux têtes d'épingle :
— Est-ce que c'est une nouvelle phase de rébellion ? Inviter sans nous prévenir ton copain dont la seule chose que nous savons est qu'il fume, boit et prend des pilules magiques pour passer le temps ?
— Non, ça n'a aucun rapport ! De toute façon, Harry n'a rien pris. C'est juste que… bon, okay, il n'allait pas bien, pas bien du tout, alors je ne pouvais pas le laisser tout seul ! Ça aurait été le meilleur moyen pour que justement, il fasse toutes ces choses-là !
— Mhm. Et il n'a pas d'autres amis pour le surveiller, à part toi ?
— Si, mais il n'a pas d'autre petit ami, rétorqua Peter.
Sa répartie eut le mérite de déstabiliser Tony : il parut à la fois ébranlé, gêné et, d'une certaine façon, radouci — si bien que les reproches qu'il réservait aux deux garçons s'évanouirent sur ses lèvres.
— Je suis désolé, ajouta Peter, s'engouffrant tant bien que mal dans cette brèche. J'aurais dû vous demander la permission, à Pepper et toi, je sais, mais je n'ai pas réfléchi, je voulais seulement aider Harry… il était vraiment mal, tu comprends ! Je sais que tu aurais fait la même chose pour Pepper !
Il prit son air le plus innocent, esquissant cette semi-moue navrée qui — il en avait parfaitement conscience — rivalisait presque avec celle de Morgan lorsqu'elle réclamait un dessert supplémentaire.
Son père hésita, se gratta la tête, poussa un profond soupir — mais, finalement, consentit à répondre :
— Okay, très bien. Il peut rester. Mais pas question que vous en profitiez pour mettre ton couvre-feu aux oubliettes : vous devrez être couchés à vingt-trois heures grand maximum. Dans des chambres séparées, évidemment. Et demain, on aura une discussion un peu plus longue, toi et moi, pour que je sois au courant de ce que vous trafiquez réellement, Harry et toi. Pas forcément avec moi, d'ailleurs : si tu veux en parler à un autre adulte, je ne m'y opposerais pas ; je veux seulement qu'une personne majeure et responsable ait toutes les cartes en mains pour juger la situation, parce qu'actuellement, je t'avoue que j'ai l'impression qu'il m'en manque un sacré paquet.
— D'accord, répondit Peter, osant à peine y croire, puis il répéta plus fort : D'accord ! Merci, merci, merci p'pa !
De soulagement, Peter sauta spontanément dans les bras de son père qui le réceptionna tant bien que mal. Un bref instant, l'adolescent vit le visage de Tony se draper d'une expression mêlant joie et regret ; puis son champ de vision fut obscurci par les replis de son sweat-shirt noir, et son odeur familière l'enveloppa, lui faisant momentanément oublier la situation catastrophique dans laquelle il se trouvait.
— Merci, p'pa, répéta-t-il plus bas, tandis que la main de son père ébouriffait ses cheveux avec tendresse.
Il avait l'impression que rien d'autre ne comptait, hormis ces bras qui le serraient, forts et rassurants, prêts à porter tout le poids du monde pour soulager celui qui écrasait les épaules de l'adolescent.
Mais ce n'était qu'une illusion, évidemment. Personne d'autre ne devait être au courant de la maladie de Harry : ce secret empoisonné n'appartenait pour l'instant qu'à eux.
⁂
Lorsqu'arriva l'heure du dîner, Peter ne put que louer silencieusement le don de Pepper pour se montrer à la fois sociable, aimable et drôle, offrant un remarquable contraste avec Tony, Morgan et lui-même, chacun reclus derrière son assiette de spaghetti della nonna comme s'il s'agissait de murailles.
Tony s'efforçait de ne pas dévisager Harry, ce qui ne rendait son inconfort que plus évident : il était très étrange de le voir fixer le plafond, sa serviette en tissu ou l'épaule gauche de son épouse plutôt que l'adolescent qu'il accueillait sous son toit, même lorsque celui-ci s'adressait directement à lui.
A l'inverse, Morgan fixait sur lui un regard plein de curiosité et d'appréhension, trahissant sa peur des inconnus — en grande partie alimentée par six années à vivre au fond des bois avec, pour seule compagnie, ses parents et une IA baby-sitter. Elle semblait brûler de lui poser mille questions et, en même temps, craindre de lui adresser la parole.
Quant à Peter, il ne pouvait s'empêcher de jeter des coups d'oeil inquiets à Harry, craignant de voir son masque de politesse se fissurer et dévoiler le flot de sentiments qu'il dissimulait depuis la lecture de la lettre de son père ; tout à son angoisse, il était incapable de maintenir la moindre conversation.
Toutefois, il devait admettre que Harry se montrait étonnamment détendu et cordial, comme s'il était tout à fait dans ses habitudes de partager un repas improvisé avec la famille de son petit ami.
— Nous n'avons pas d'équipe de Décathlon, dans notre lycée, mais certains étudiants seront sélectionnés pour participer au concours des jeunes talents de la chimie, expliquait-il à Pepper, tout en enroulant délicatement ses spaghetti autour de sa fourchette (contrairement à Peter qui coupait allègrement les siens, ce qui arrachait toujours des grimaces d'horreur à son père). D'ailleurs, cette année, Peter est pressenti pour y participer, ajouta-t-il avec un sourire en direction de celui-ci. C'est l'un des meilleurs élèves de la classe, avec Gwen.
— Et toi ? demanda Tony, prononçant ainsi ses premiers mots de la soirée.
— Moi ? répéta Harry. Je dirais que je me débrouille, mais je ne peux pas rivaliser avec Peter, bien sûr. C'est lui, le cerveau du couple.
Malgré la désapprobation évidente que lui inspirait Harry, tout le monde put voir un éclat de fierté traverser le visage de Tony. Peter voulut donner à Harry un coup de pied sous la table, mais l'adolescent l'esquiva.
— Ne rougis pas, Pete, ajouta-t-il avec un clin d'oeil amusé. Je ne dis que la vérité, et je doute que qui que ce soit, autour de cette table, ne me contredise !
Sa main folâtra brièvement contre celle de Peter.
— Vous êtes adorables, laissa échapper Pepper, un sourire aux lèvres (puis elle se tourna vers Tony :) Tu ne trouves pas, mon chéri ?
— Hein ? Oh, euh, ahem, oui, sûrement. Je suppose.
— Vous vous faites souvent des bisous sur la bouche ?
La question avait été posée très rapidement, se mêlant à la sauce tomate dont les éclaboussures constellaient désormais le menton de Morgan.
Tony et Pepper firent aussitôt les gros yeux, mais Harry répondit en riant :
— Seulement quand on est seuls.
— Moi, j'ai pas le droit d'embrasser des garçons ou des filles, dit Morgan. Papa dit que je pourrais attraper plein de pustules sur la langue et qu'ensuite, elles exploseront et ça mettrait plein de pus partout !
— Euh… je n'ai pas dit ça exactement comme ça, protesta Tony.
— Tu as dis ça exactement comme ça, rectifia Pepper.
Morgan grimaça :
— C'est pas juste, pourquoi Pete il a le droit d'avoir un amoureux, et pas moi ?!
— Parce qu'il a dix ans de plus que toi ? argua Harry.
— Et alors ? Il est là depuis moins longtemps que moi, et il a le droit de faire plein de trucs en plus que moi !
— Ça n'a rien à voir, rétorqua Harry, en jetant un regard surpris à Peter — qui regretta de ne pas pouvoir s'enfoncer sous terre.
S'il y avait bien une personne à laquelle il ne voulait pas montrer qu'il était indésirable sous son propre toit, c'était bien Harry. La honte lui fit monter le rouge aux joues et il chercha désespérément un moyen de faire bifurquer la conversation :
— Au fait, on a des nouvelles du Bouffon Vert ?
Mais Harry l'ignora superbement et continua, s'adressant directement à Morgan :
— Peter est plus âgé que toi, et il a plus d'expérience. Justement, s'il n'est pas là depuis aussi longtemps que toi, c'est qu'il a vécu plein de choses. Quand il avait le même âge que toi, il s'est retrouvé tout seul, sans père ni mère, ni maison, pendant longtemps, très longtemps… plus longtemps que le triple de ton âge. Une éternité, quoi, pendant laquelle il n'y avait personne pour lui souhaiter son anniversaire, lui lire des histoires, ou forcer le père Noël à lui offrir des cadeaux le vingt-cinq décembre. T'imagines ? Pas d'anniversaire, pas de Noël, pas de jouets, pas de télé ? Alors tu ne penses pas qu'il a le droit à quelques petits avantages, en guise de compensation ?
Les yeux de Morgan étaient immenses. Elle buvait les paroles de Harry avec un mélange de fascination, d'indignation et d'horreur. Lorsqu'elle tourna son regard vers Peter, l'adolescent fut frappé de déceler de la pitié sur ses traits d'enfant ; c'était la même expression qu'elle arborait lorsqu'elle regardait Bambi.
Puis Tony se racla la gorge avec une telle force que l'intérieur de son oesophage n'eut plus de secret pour personne.
— Merci, petit, mais je pense que nous pouvons parler d'autre chose. Morgan sait déjà tout ça.
— Ah bon ? s'étonna la fillette.
— On t'en a parlé, intervint Pepper. Plusieurs fois. Tu ne te souviens pas ?
La fillette hocha la tête, mais elle paraissait toujours perturbée.
La gêne était devenue si épaisse que Peter s'attendait à la voir se matérialiser sous la forme de filaments gluants, sirupeux, qui se seraient enroulés tout autour de la famille Stark. Harry avait dû le remarquer, car il embraya d'un ton léger :
— Qui doit-on soudoyer pour avoir la recette de ces spaghetti ? Je n'ai jamais mangé une sauce aussi délicieuse.
— Je crains qu'il s'agisse d'une recette confidentielle, dont la seule copie disponible se trouve enfermée à double tour dans un coffre-fort de Stark Industries, répondit aussitôt Pepper, ce qui fit rire Morgan — et l'ambiance se détendit d'un coup.
Toutefois, le regard de Harry ne cessa d'aller et venir entre Morgan et Peter jusqu'à la fin du repas.
⁂
— Moi qui croyais que ma famille était un cas d'école en matière de dysfonctionnement… on pourrait écrire un roman sur la tienne, dit-il lorsqu'ils furent isolés dans la chambre de Peter, sous le prétexte de réviser avant de se mettre chacun dans son lit.
— Laisse tomber, coupa Peter d'une voix sèche qui, étonnamment, lui rappela celle de Tony.
Il ajouta, gêné :
— Désolé pour le malaise à table, j'aurais dû te prévenir. Comment tu te sens ?
— Si tu parles de cette histoire de maladie héréditaire, je veux pas en parler. Pas maintenant. J'aurais déjà suffisamment de quoi cogiter quand je serai tout seul… laisse-moi plutôt m'intéresser à des histoires beaucoup plus faciles à résoudre, et par là, je veux dire : ta famille qui a l'air sacrément à la ramasse.
Harry s'assit sur le lit de Peter et observa quelques instants la chambre de l'adolescent. Son regard s'attarda sur la photo de MJ et Ned accrochée au mur, avant de se poser sur un vieux portrait de Tony et lui qui datait de l'époque où Morgan n'était pas encore née. Derrière eux, on apercevait le reflet de Natasha Romanoff qui les prenait en photo en levant le pouce.
— On avait l'impression que vous étiez en train de jouer à un grand jeu qui consistait à faire semblant de ne pas voir l'éléphant qui se dandinait dans la pièce. Enfin, façon de parler. C'était pire qu'un éléphant. A croire que vous cachez tous un secret énorme qui risque de vous exploser à la figure à tout moment. C'est à cause de moi que tout le monde avait l'air d'avoir avalé un tube de piment fort, ou alors ils sont tout le temps comme ça ?
— Ils sont tout le temps comme ça, admit Peter. Depuis l'Eclipse. Ça les a un peu, euh, secoués.
— Woah… tu m'étonnes qu'un pétard ou deux t'aient fait autant de bien !
— Chut ! Parle pas si fort, Friday va t'entendre !
— Ça aussi, c'est pas normal. T'imagines, si on avait tous un putain de logiciel dans nos murs pour rapporter tout ce qu'on disait à nos parents ? On finirait pas se laver la langue à l'acide, histoire d'être tranquilles.
— Tony tient beaucoup à notre sécurité, hasarda Peter.
— Ouais, bah il devrait plutôt regarder lui-même ce qu'il se passe sous son toit, au lieu de déléguer ça à une IA.
Peter baissa le nez, déconfit. Il aurait préféré que Harry ne découvre jamais les failles de sa famille. Qu'allait-il penser de lui, maintenant ? Il n'était même pas capable de mériter l'amour de son propre père, ni de sa propre soeur…
Il sursauta lorsque les mains de Harry se posèrent de part et d'autre de son visage :
— Toi et moi, dès qu'on le pourra, on se barrera de là, Peter. On se taillera, et ils se retrouveront bien cons, seuls avec toutes les histoires qu'il se racontent pour se convaincre qu'ils sont parfaits. Ils pourront toujours se dire qu'ils n'ont rien fait de mal, qu'ils voulaient seulement notre bien, mais la réalité, ce sera qu'à force de vouloir nous modeler selon leurs désirs, ils nous auront perdus. A jamais.
Ses prunelles bleues se fichèrent dans celles de Peter, dont le coeur rata un battement.
Puis ses lèvres effleurèrent les siennes, et Peter n'eut alors plus qu'une seule certitude : quoi qu'il se passe, jamais il ne laisserai quoi que ce soit se mettre en Harry et lui.
Ni le père de Harry, ni son propre père, ni la maladie.
Et encore moins la mort.
