Bonne lecture !
Ben est vraiment un bon pote : il ne pose pas de question. Pourtant, il en aurait pas mal à me poser. Je sais qu'il a dû se cogner Jessica comme voisine et que ça ne l'enchante guère : elle a toujours pas compris qu'entre eux c'était fini et dès que je ne suis plus là pour faire tampon elle débarque avec ses grandes pattes de sauterelle trop maigres et sa voix de crécelle.
Mais c'est un vrai pote : il ne dit rien.
Tant mieux.
J'ai la nausée pendant tout le trajet. Il me ramène chez moi et j'ai presque envie de lui demander si je peux dorénavant vivre dans sa voiture tellement j'ai pas envie de voir les yeux de mes parents.
Mais si je lui dis quoi que ce soit tout cela deviendra réel. Et je ne suis pas prêt à affronter la réalité.
Mon père m'engueule quand j'arrive, me demande où j'étais, pourquoi je suis pas allé en cours cet après-midi, me promet de me retirer mon argent de poche si je recommence. Ma mère tempère, rappelle que je suis un bon fils, que si j'ai séché c'est que j'ai une bonne raison, et que je peux leur en parler dès que je le voudrai.
C'est tellement habituel ce genre de conversation que j'en ai les larmes aux yeux : tout a changé pour moi et pourtant rien ne change pour les autres.
Bella Swan va avoir un bébé. Mon bébé.
Et je suis toujours traité comme un gamin par mes parents. À raison, sûrement, mais tout de même.
Je m'excuse rapidement et monte m'enfermer dans ma chambre. Quand Alice vient toquer à ma porte pour me saluer parce que, hé, devine quoi, c'est le week-end, elle est de retour de l'université pour deux jours, on en profite, hein ?, je n'ouvre pas.
« Edward ! Laisse-moi entrer ! Ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vus ! J'ai besoin de potins de lycéens, je suis en manque ! Ben s'est enfin mis avec Angela ? Ils sont destinés l'un à l'autre, je le sens ! »
Alice s'est toujours beaucoup impliquée dans les couples réels ou supposés de mes amis. Je n'ai jamais compris pourquoi les amours de Ben et Mike l'intéressaient plus que les miennes, mais je ne lui poserai pas la question : pas envie de passer un interrogatoire.
« Allez ! J'ai personne à embêter, Bella est prise ce soir ! »
Tu m'étonnes.
« J'ai vu avec papa, il est prêt à passer l'éponge pour ce soir. C'est pas tous les jours qu'on se voit ! »
Je me cache sous ma couette. J'ai envie de bouger, de nager, de me brûler les poumons dans la piscine en avalant du kilomètre.
« Allez Eddie ! »
Alice insiste encore un peu puis lâche l'affaire. Je l'entends appeler maman pour regarder un feuilleton débile à la télé.
Je jette un œil à mon réveil : dix-neuf heures. La soirée qui commence s'annonce si longue… Mes pensées s'entrechoquent dans ma tête. Quant à mes sentiments… Je crois que j'ai jamais été autant en vrac.
Je saute du lit, attrape mon maillot et ma serviette qui sèchent sur le radiateur, les fourre dans mon sac de sport. Je sors de ma chambre, crie à la cantonade « Je vais nager ! » et m'enfuis.
Comme dirait mon père, la fuite est la fierté des lâches. Mais ce sont les lâches qui survivent.
Ma voiture est toujours chez les Swan : je l'y ai laissée quand je suis passé chercher Bella. Elle n'a pas eu le cœur de me la ramener : je peux la comprendre, soit-dit en passant. Ça devrait étonner Charlie Swan. D'habitude, c'est le contraire qui arrive : c'est le vieux pick-up de Swan qui reste sur le gravillon de notre jardin. Mais bon, les choses sont en train de changer.
J'enfourche ma bicyclette et pédale jusqu'à la piscine. C'est encore ouvert. Bien sûr.
Emmett me voit arriver auprès du bassin vide et ne me dit rien pour mon retard, l'entraînement de dix-sept heures que j'ai loupé, encore, ni pour ma gueule de déterré. Il a rembobiné les lignes et range quelques planches et pool boys dans des caisses. Il me regarde plonger et me laisse nager comme je l'entends.
Avec rage et puissance.
J'avale des bassins avec la férocité des fauves. Ou des requins, c'est selon.
L'eau peu à peu efface tout : l'engueulade paternelle, les remarques d'Aro Votluri, le trajet avorté vers Seattle, le café froid, la voix aiguë d'Alice en quête de relation fraternelle.
Tout disparaît, sauf les yeux noirs de Swan.
Je nage je nage je nage.
Emmett gueule et je l'entends à travers l'eau :
« Je te laisse les clefs sur le plongeoir. Tu fermes et tu éteins derrière toi. »
Il quitte la piscine et me laisse seul, et ça me va. C'est pas la première fois qu'il me laisse nager sans surveillance : à mon niveau, on peut rester seul dans une piscine. Et puis, sa responsabilité n'est plus engagée à partir du moment où la piscine ferme ses portes. Si je me noie, ce sera comme si j'étais entré par effraction dans la piscine. Il faudra juste péter une vitre avant l'arrivée des flics pour rendre l'histoire crédible. Sachant que son père est flic, il sait comment ça se passe, les enquêtes pour effraction et vandalisme par mineurs.
Comptez sur Emmett pour fabriquer des preuves si le besoin s'en fait sentir.
Mes muscles tirent. Puis ne tirent plus. Je suis trop fatigué, trop échauffé pour sentir encore mes membres. Je revois toujours les yeux noirs de Swan : ils ne me quittent pas mais me font moins mal.
Puis je n'ai pus mal du tout.
Je ne ressens plus rien. Même plus la fatigue.
Le temps passe et je me dilue dans le chlore.
