Hello !

Désolée pour l'attente. J'espère que ça vous plaît toujours ! Bonne lecture !


Je parie qu'elle a été choquée quand elle m'a vu devant sa maison à sept heures du mat'.

Enfin, je parie… J'ai vu sa tête, je sais bien qu'elle l'est, surprise. Elle a la bouche ouverte et les yeux écarquillés. On dirait une biche dans les pinceaux des phares d'un 4x4.

« Cullen… »

Sa voix gronde. On dirait un chat sauvage qui feule avant de griffer.

J'ai baissé la vitre et l'air froid me fouette les joues.

« Monte. »

Elle fronce les sourcils.

« Allez… Je sais que t'as pas de chaufferie dans ta bagnole de merde. Il fait moins dix et t'as le cul qui gèle. »

Elle hésite. Elle triture la fermeture éclair de sa veste, roule les épaules. Son sac accroché à une épaule glisse : elle le remet d'un geste brusque.

« Je t'emmène au lycée, je sais que tu coaches les filles aujourd'hui. Et c'est bon pour la planète, le covoit. Tu veux pas avoir la mort des ours polaires sur la conscience ? C'est mignon, les ours polaires : ça bouffe du thon et ça suce la banquise. Bon c'est sûr, faut protéger la banquise aussi… À moins que tu veuilles défendre les thons. Mais Lauren t'a rien demandé. »

Elle a un rictus discret, comme si elle voulait rire.

« Monte, je te dis. » j'insiste.

Elle se range à mes arguments et monte côté passager. Je fais demi tour sur l'allée gravillonnée et on reprend la route.

Ma Volvo est plus confortable que son vieux tas de ferraille. Mon père m'a passé l'ancienne voiture d'Alice quand j'ai eu le permis et qu'elle est partie à l'université. À part le pompon rose qui reste accroché au rétroviseur, elle est plutôt neutre, comme voiture.

Swan ne ronchonne pas mais je peux entendre les rouages de son cerveau s'activer. Autant ne pas lui causer trop d'effort intellectuel. Je coupe court :

« T'as passé un bon week-end ?

- Bien sûr. Entre les nausées matinales et la virée shopping avec ta sœur que j'ai annulée, c'est sûr que j'ai passé un week-end de rêve, ça valait le coup de demander. »

Son ton acerbe me crispe. Je me reprends et passe la troisième, les yeux rivés sur la route. J'ai toujours un peu envie de la toucher quand je la vois. Mais entre lui mettre une baffe ou lui rouler un patin, j'hésite toujours un peu.

Focus, Edward.

« Moi, ça va. Je suis arrivé premier à ma compète, merci de demander.

- Je ne peux plus faire de compète sportive, merci de tourner le couteau dans la plaie. »

Putain, mais elle prend tout mal ou quoi ?

« Bon. »

Je respire un grand coup.

Même si j'ai mis la clim, il fait froid dans la voiture. Je tripote les boutons pour pousser le chauffage au max. Swan ne dit plus rien.

Nous roulons dans la forêt. Les arbres jettent une lumière verte sur les traînées de neige au bord des routes. Février est toujours aussi froid à Seattle mais pour une fois, il y a un peu de soleil.

Je l'ai pas invitée dans ma caisse pour compter des pâquerettes. Je mets mon plan à exécution.

Je me lance :

« C'est quoi ta couleur préférée ? »

Elle ricane :

« Attends, tu te crois à un date ou quoi ?

- Écoute…, je souffle. On va avoir un gosse ensemble. On peut plus faire comme si on n'avait rien en commun. Faut qu'on apprenne à se connaître sinon ça va merder : je vais te tuer avant que t'aies le temps d'accoucher. Et je préfère commencer par ce genre de question neutre plutôt que te demander comment on va l'annoncer à mes parents et à ton père. »

Elle sourit, et cette fois c'est plus doux. Un petit silence se crée : j'en viens à penser que notre conversation est terminée et qu'elle a suffisamment de grain à moudre pour la journée. Elle doit penser au moment où elle l'annoncera à son père.

Je sais qu'elle ne l'a pas encore fait. Si c'était le cas, je serais déjà mort.

« Marron. »

Sa voix a transpercé enfin l'habitacle.

« Marron ?

- Ma couleur préférée. Marron. »

C'est d'un banal. C'est même pas une jolie couleur. C'est fade et morne. Mais je dis rien, j'attends la suite. Je sais qu'on marche sur un fil alors je fais gaffe.

« Oui, tu sais… Ce marron chaud des châtaignes, des arbres à l'automne, de la terre. Ça me manque. Forks est trop vert, tu vois ce que je veux dire ? »

Ouais. Il se pourrait qu'elle ait raison. Même en automne, Forks reste vert à cause des grands sapins qui verdissent la région.

« Pour moi, marron, c'est une couleur chaude, une couleur doudou, presque. Une couleur dans laquelle on s'enroule pour dormir. C'est plus réconfortant que le noir.

- Moi c'est le bleu. »

J'ai l'impression d'avoir l'air con mais je continue, parce que j'ai peur du silence qui nous séparerait, j'ai peur que sa voix disparaisse et que cette drôle de trêve prenne fin, alors vite je meuble :

« Le bleu chloré de la piscine, celui qui agresse les yeux et les narines. Ça me réconforte, je crois… Dans l'eau je suis léger et… Je suis bon, je suis rapide, c'est mon élément. J'ai l'impression d'être moi-même. »

Elle hoche la tête.

De nouveau un silence, mais plus léger cette fois. Du coin de l'œil je la vois se tourner vers moi :

« C'est tout ce que t'avais préparé comme question ?

- Ben… »

Je rougis.

« Je sais pas trop comment ça se passe, un date… »

Elle glousse presque :

« Y a plein d'autres choses à demander ! »

J'entends la moquerie dans sa voix et ça me fait chier. Alors je ronchonne :

« J'ai jamais emmené une fille en rendez-vous, moi ! T'as qu'à les poser, toi, les questions, puisque tu sais si bien faire ! »

Elle ricane encore un peu. Et puis elle reprend :

« Musique préférée ? »

Et je ressens comme un grand soulagement dans le ventre, comme si j'étais stressé depuis tout ce temps à l'idée qu'elle refuse qu'on tente de communiquer sans se hurler dessus.

« Debussy, Clair de lune. Et toi ?

- C'est d'un classique. Aerosmith, Crazy. »

Je connais vaguement. Emmett a déjà dû la passer pour un entraînement.

Et Swan continue, comme pour contrer le silence :

« Film préféré ? »

Et la route s'allonge jusqu'au lycée alors que nous échangeons ces infimes parties de nous.