Pardon pour le retard. Bonne lecture !
« Tu vas faire quoi demain ? »
Swan a le chic pour poser les bonnes questions au bon moment. Elle est assise à côté de moi, sur le siège passager. Elle a reculé le siège le plus possible et tend ses jambes devant elle. Je vois la forme de ses genoux sous son leggins et ça me fait bizarre.
« Je vais chercher un job. On pourra pas payer le loyer avec juste ta bourse. »
J'ajoute pas que sa bourse va bientôt sauter, maintenant que sa carrière sportive est finie.
Stoppée. Pas finie, non. En pause. J'arrête pas de me répéter ça.
Elle regarde par la fenêtre le paysage qui défile. Elle a encore un peu de sueur sur le front, ça brille au soleil.
« Je donne des cours du soir à des collégiens. Tu pourrais faire la même chose, si tu veux.
- Je suis vraiment pas un crack des cours. »
Il fait bon dans l'habitacle. Je l'ai récupérée après son entraînement de gym. J'ai dû attendre une heure, mais ça valait le coup. J'ai résisté à la tentation d'entrer dans le gymnase pour la voir donner des ordres à des filles en jupette pour qu'elles fassent la meilleure pyramide possible.
Parce que c'est pas normal que j'aie autant envie de la voir. Enfin, je crois.
« Et des cours de natation ? »
Je grommelle. Elle s'étire à côté de moi, comme un chat un peu rouillé.
« Vas-y, arrête-toi là. »
Elle m'indique le parking du Walmart au bord de la route. J'obéis.
Elle paraît enjouée pour un vendredi soir. C'est la première fois que je la vois d'aussi bonne humeur depuis le début de cette histoire.
Elle sort de la voiture alors que je n'ai pas même pas encore éteint le moteur. Elle part chercher un caddie en sautillant presque.
J'observe sa queue de cheval qui lui fouette la nuque.
Je passe beaucoup de temps à observer Swan, j'ai l'impression.
Dans le magasin, je pousse le caddie et elle le remplit de trucs qu'elle semble choisir au pif. Elle regarde le prix au kilo, se baisse pour prendre les trucs les moins chers possibles, compare les marques, compose des menus dans sa tête. Elle réfléchit sans rien me demander, et c'est reposant. Je saurais pas quoi répondre si elle me demandait ce que je voulais manger ce soir.
Je sais que c'est ultra sexiste comme comportement, de laisser madame s'occuper de tout. Alice ne me le permettrait pas. Mais Alice n'est pas là et j'en profite. J'arrive pas à réfléchir, de toute façon.
C'est facile comme excuse, mais pour l'instant je suis pas capable de plus.
Dans l'éclairage blafard du supermarché, elle paraît beaucoup plus pâle que d'ordinaire. Pourtant elle sourit, pensive, elle regarde la composition d'un pot de peanut butter.
« T'aimes ça, toi ? »
J'acquiesce. Elle jette le pot dans le caddie.
Quand elle paye, je vois bien au regard de la caissière qu'elle me prend pour un mec de seconde zone incapable de payer des courses pour sa meuf. Je dis rien.
Qu'est-ce que je peux dire ? Je suis un mec de seconde zone.
Je vide le caddie et prends les sacs.
« T'es pas obligé de tout prendre…
- Faut bien que mes muscles servent à quelque chose, non ? »
Elle glousse. J'aime bien ce son.
Je charge les sacs dans le coffre alors qu'elle monte devant. Elle pianote sur son téléphone quand je monte derrière le volant.
« T'écris à qui ?
- Et la discrétion, tu connais ? » me répond-elle.
Je laisse passer. Elle me répondra si elle veut me répondre.
Ce qu'elle finit par faire.
« Mon père. Il me demande s'il doit me virer des sous. »
L'argent va vite être un problème. Faut vraiment que je trouve un boulot.
Sur la route qui nous ramène chez nous (c'est bizarre de dire chez nous), on passe devant le Monkey Wrench.
Ça me donne une idée.
Quand on arrive, on décharge les courses. Swan range tout ce qu'elle a acheté là où elle pense devoir ranger. J'ai déjà abandonné l'idée de m'installer dans la cuisine : ça se voit que c'est son domaine. En même temps, la dernière fois que je lui ai proposé un truc à manger, elle est partie vomir.
Pendant qu'elle range, j'envoie un message à Tanya pour lui demander le numéro de sa sœur.
« T'écris à qui ?
- Je pensais que t'étais moins indiscrète que moi. »
Elle fronce les sourcils. Je me retiens de ricaner et lui réponds :
« Rosalie Hale.
- La garagiste du Monkey Wrench ? Pour quoi faire ?
- Je veux lui demander si je peux travailler pour elle. »
Cette fois, c'est le nez qu'elle fronce.
« Si tu veux du boulot de garagiste, j'ai des copains à la Push… »
Elle s'interrompt toute seule quand elle se rend compte de ce qu'elle dit. Elle a toujours rien avoué à son mec, Jacob Black, mais quand ça viendra, ça m'étonnerait qu'elle soit accueillie à bras ouverts chez les Quileutes.
« J'ai rien dit. » se corrige-t-elle.
J'opine.
« Je vais nager. Tu veux venir ? »
Je me suis habitué à sa présence au bord de la piscine. J'aime bien la voir au bout de la ligne, plongée dans un livre ou les yeux dans le vague. J'ai l'impression d'être moins seul.
« Ouais. »
J'envoie un sms à Emmett pour lui annoncer que je viens nager. Sa réponse ne se fait pas attendre.
T'as intérêt à te noyer si t'es pas capable de battre Kevin John à la prochaine compète.
Que j'aime mon coach…
Un deuxième sms m'annonce le programme de la séance qu'il avait prévue pour moi.
Mon téléphone bipe alors que je suis en train de préparer mon sac. Emmett, toujours.
Tu m'évites ?
Perspicace. En même temps, ça fait huit jours que je suis pas allé à l'entraînement pour pas le voir. J'ai bien nagé, hein, mais je ne l'ai pas croisé. Comme il est pas chiant, il me laisse tranquille. Mais je comprends qu'il s'inquiète.
Non.
J'espère que ça lui ira. Je sais pas.
« On y va ! »
J'attends Swan dans la voiture. Je la vois arriver, ses cheveux humides de la douche qu'elle vient de prendre. Elle se glisse jusqu'à la voiture sous les gouttes de pluie qui commencent à tomber. Mes doigts me démangent d'être dans l'eau ou de la toucher, je sais pas trop.
« T'as pris une douche ?
- Observateur, Docteur Watson. Allez, démarre…
- Mais tu vas sentir le chlore… »
Elle fait une moue.
« J'aime bien cette odeur. »
Plus que le gazoil ? Mais je dis rien.
Quand enfin je suis dans l'eau, elle s'installe en tailleur sur le plongeoir, un livre dans les mains. Il n'y a personne dans la piscine à part moi. L'eau est tiède. Je me sens bien et je commence à nager vigoureusement, en suivant le programme qu'Emmett m'a envoyé. Dès que je fais de la brasse et que je peux l'apercevoir, je vois Swan qui me regarde.
Et je me rends compte que si moi je la mate dès que je peux, elle, elle en profite quand je nage.
Parce que son bouquin avance très lentement.
