CHAPITRE 01 : Entre la Suie et le Froid

Bonjour, et merci de prendre le temps de découvrir mon histoire !

L'univers et les personnages issus de l'œuvre originale ne m'appartiennent pas ; ils sont la création de J.R.R. Tolkien. Seuls certains personnages et éléments de cette histoire sont le fruit de mon imagination.

Ce premier chapitre compte plus de 3 600 mots. À vrai dire, je ne pensais pas écrire autant, mais j'ai voulu poser le contexte et offrir une introduction immersive à l'histoire.

J'espère que la lecture vous plaira !


- Une pièce d'argent, jeune homme.

Je tressaillais, ce ton traînant et moqueur du marchand me hérissait le poil. Sans lever les yeux, je lui tendis la pièce, pris ma pomme et m'éloignai rapidement. Je ne voulais pas attirer l'attention en faisant du grabuge. Une part de moi brûlait d'envie de crier, de l'envoyer promener, voire de lui casser la figure. Mais je ne pouvais pas, évidemment.

Depuis plus d'un an, je m'efforçais de passer pour un garçon - du nom de Théodore - dans cette ville qu'on appelait Dale. Une ville que certains osaient qualifier de « magnifique ». Ils avaient probablement vu que les quartiers reconstruits. Car dans les faits, sept dixièmes de la cité n'étaient qu'un enchevêtrement de ruelles sales et de bâtiments en ruine, encore hantés par la tragédie. Des squelettes, figés dans les décombres, continuaient d'être exposés. Je le savais, car chaque mois, je voyais les macabres découvertes. La cause de cette destruction ? Un dragon. Smaug. Une créature monstrueuse aux yeux jaunes avec ses écailles rouges comme un brasier. Il avait ravagé Dale et la grande cité naine d'Erebor il y a plus de cent cinquante ans.

Lorsque Smaug avait frappé une seconde fois, il y a plus d'un an, c'était à Esgaroth, une ville flottante perchée sur des pieux, au cœur du lac Long Lake près de Dale. Un endroit pittoresque, disaient certains. En réalité, c'était une ville de bois pourri, imprégnée de l'odeur du poisson avarié. Le dragon l'avait réduite à néant en seulement une nuit, laissant derrière lui des débris flottants et une fumée noire qui obscurcit le ciel pendant des semaines. Même dans mes cauchemars, sa voix grondante résonnait encore, accompagnée de son souffle brûlant et de ses yeux jaunes perçants qui ne me quittaient pas du regard. Et les cris... Ceux de centaines de personnes qui périrent ce jour-là. Heureusement, il n'était plus qu'un cadavre flottant, tué par un homme nommé Bard ce même jour.

Privés de tout, les survivants d'Esgaroth avaient afflué vers Dale pour reconstruire leurs vies. Mais rien n'avait été simple. Entre le froid mordant et la faim qui tenaillait nos ventres, même l'aide des nains et des elfes n'avait pas suffi à effacer les premières semaines d'horreur. Puis, doucement, les choses s'étaient améliorées. Avec le temps, nous avions commencé à cultiver de vastes potagers sur des terres épargnées par le feu de Smaug, à l'extérieur de la ville. Malheureusement, la reconstruction avait aussi attiré son lot d'opportunistes. Des gens comme ce riche marchand de fruits et légumes, qui se délectaient d'humilier les plus démunis, ces survivants d'Esgaroth qui avaient tout perdu.

Mais le lézard n'avait pas été la seule plaie de ce passé récent. Il y avait eu une guerre... La Bataille des Cinq Armées. Rien qu'en y ressassant, mon estomac se nouait. Ma gorge se Desséchait. Mes vieilles blessures semblaient encore picoter. Le fracas des armes, le sol saturé de sang, les hurlements de douleur... Ce chaos indescriptible me hantait encore parfois dans mes nuits.

En repensant à cette bataille, je me suis mise à frissonner, je resserrai ma veste de fourrure autour de moi. La pomme que je venais d'acheter reposait au fond de mon sac, maigre repas de ma journée, en attendant le soir. Je marchais d'un pas pressé vers mon lieu de travail, tandis que le vent glacé s'acharnait sans relâche. Chaque souffle d'air semblait s'infiltrer sous mes vêtements, piquant ma peau jusqu'aux os. La tête basse sous ma capuche, j'évitais tout regard.

L'été, je travaillais dans les potagers de Dale, une tâche à la fois tranquille et nécessaire, surtout grâce à l'abondance des récoltes qui nous avaient permis de faire face aux rigueurs de l'hiver, enfin en partie. Nous étions des milliers à vivre à Dale et à Erebor, sans compter les centaines de nouveaux arrivants qui affluaient chaque mois. Chaque jour, les champs étaient remplis de gens qui s'acharnaient à cultiver des légumes et à entretenir la terre pour assurer la survie de la communauté. C'était dur, mais au moins, les journées se déroulaient sous un soleil bienveillant, et l'atmosphère de travail restait détendue.

Je devais avouer que je préférais de loin mon travail estival. Moins exigeant physiquement, l'atmosphère y était bien plus agréable. Je n'étais pas trop épuisé à la fin de la journée. Même si je gardais ma cape avec la capuche montée pour dissimuler mon visage et que je ne prononçais que quelques mots par-ci par-là. Je me souviens sentais étonnamment bien intégré parmi les fermiers, principalement des femmes, pour la plupart veuves ou mères seules. Elles discutaient souvent de leurs nouvelles vies à Dale, de l'espoir qu'elles nourrissaient malgré les difficultés. Leurs visages, marqués par les épreuves, restaient néanmoins lumineux, et leurs voix claires et joyeuses.

En revanche, l'hiver transformait mon travail en une tâche bien plus lourde : participer à la reconstruction de Dale. Les ravages du dragon étaient encore trop visibles : les murs des bâtiments, noircis par les flammes, et les cendres emportées par le vent étaient partout. Mon rôle consistait à nettoyer ces vestiges de destruction et à enlever les débris pour permettre la reconstruction. La poussière fine s'infiltrait dans mes poumons, et mes mains étaient constamment couvertes de suie. Chaque coup de pelle, chaque pièce de débris enlevée me rappelait la violence de ce qui s'était passé il y a plus de cent cinquante ans.

Le travail de nettoyage et de reconstruction était exténuant, tant physiquement que mentalement. L'air glacial mordait chaque partie de ma peau qui n'était pas protégée. L'atmosphère sur les chantiers était loin d'être joyeuse. Chaque jour, il fallait porter des charges lourdes, déplacer des pierres et des poutres, et parfois se préparer à tomber sur des ossements, témoins muets des vies écrasées par la destruction engendrée par Smaug. Mes mains, engourdies par le froid, plongeaient dans des seaux d'eau glacée pour tenter de nettoyer la suie, cette crasse noire qui semblait se coller à tout. Les hommes sur les chantiers, ivres de l'alcool qu'ils buvaient pour anesthésier leur douleur, étaient souvent bruyants et bagarreurs. Ils buvaient pour oublier, pour fuir l'horreur qui se présentait chaque jour devant nous : les cadavres retrouvés dans les décombres, possiblement ceux de leurs propres familles, leurs propres ancêtres.

Une fois arrivée sur le chantier, je me mis immédiatement au travail. Je pris un seau d'eau chaude, encore fumant, qu'un enfant d'une dizaine d'années m'apporta. Il me lança un regard furtif avant de repartir en courant. Je le regardai s'éloigner, un soupir coincé dans ma gorge. Je savais qu'il avait aperçu mon visage, marqué par une lèvre fendue et un œil au beurre noir.

Je me dirigeai vers l'échafaudage en bois, une structure branlante qui semblait tenir par miracle ou par magie. Chaque grincement des planches pourries sous mes pas me faisait serrer les dents. Une chute aurait été catastrophique, non seulement à cause des blessures possibles - voir la mort -, mais aussi parce que je n'aurais pas pu me permettre de manquer plusieurs journées de travail. Je m'arrêtai enfin devant la section du mur que je n'avais pas terminée la veille. Les pierres, sombres et tachées, portaient encore les traces des flammes de Smaug, comme des cicatrices indélébiles sur la ville.

Posant mon seau et mon sac à côté, je me mis à l'ouvrage. Trempant une brosse dans l'eau tiède, je frottais vigoureusement les murs, cherchant à enlever la suie et les débris incrustés. À chaque mouvement, le froid glacial de février s'infiltrait sous mes vêtements, me mordant la peau. Très rapidement, l'eau chaude dans le seau refroidissait et devenait glaciale, rendant la tâche encore plus pénible. Mes doigts, engourdis par le froid, peinaient à tenir fermement la brosse.

Nous n'avions droit qu'à un seul seau par jour et par nettoyeur, ce qui était largement insuffisant pour accomplir un travail satisfaisant. Le contremaître de la reconstruction, un homme au visage dur et aux manières autoritaires, était bien connu pour son manque de compassion. Il nous regardait toujours au loin pour voir si nous allions chercher de l'eau sans sa permission. Il payait les ouvriers une misère, et toute tentative de réclamation était accueillie par des ricanements méprisants ou des menaces à peine voilées. Pourtant, c'était nous, les ouvriers, qui permettions à cette ville de renaître de ses cendres. À mon humble avis, sous-estimer ce rôle relevait de l'absurdité. Et même si les salaires étaient déjà dérisoires, celui d'un homme restait toujours supérieur à celui d'une femme, quel que soit le métier ou les efforts fournis. La Terre du Milieu était clairement un monde sexiste... Heureusement que je me déguisais en homme.

J'avais déjà envisagé de devenir soldat de Dale. Le salaire, bien que modeste, offrait une certaine stabilité. Mais l'idée comportait un risque majeur : celui de révéler ma véritable identité. Se faire passer pour un homme était toléré, bien que très mal vu. Mais devenir soldate était une tout autre histoire, c'était strictement interdit et passible de la peine de mort. Au-delà de ce danger, il y avait un autre obstacle qui se dressait : la proximité constante entre les soldats de Dale et ceux d'Erebor. Depuis la Bataille des Cinq Armées, hommes et nains collaboraient étroitement et vivaient en bonne entente. Si cette alliance m'avait autrefois semblé inconcevable, elle était désormais une réalité. Cependant, elle compliquait mes plans : il m'aurait été bien plus difficile de me cacher dans un tel environnement.

Je levai les yeux vers le ciel. Les nuages lourds et gris s'assombrissaient encore à mesure que le soleil déclinait, et la lumière faiblissante enveloppait le chantier d'une morosité glaciale. Le froid me mordait la peau, me vidant peu à peu de mes forces. Autour de moi, les ouvriers rangeaient leurs affaires. Leurs silhouettes fatiguées se détachaient sur le fond gris du ciel. Je fis de même. Rester davantage n'avait aucun sens ; j'avais appris à mes dépens que l'acharnement ne payait pas.

Une fois, j'avais cru que des heures supplémentaires me vaudraient un meilleur salaire. Mais le contremaître s'était contenté de rire avant de me tendre le même maigre paiement. Ce soir-là, j'étais rentrée presque en larmes, la gorge nouée par la frustration, la honte et l'épuisement.

- Hé, Théodore ! Viens avec moi à la taverne ! lança une voix grave.

Je me tournai vers l'homme qui venait de m'interpeller. Tom, un colosse d'une trentaine d'années, imposait par sa stature robuste et ses larges épaules capables de soulever n'importe quelle charge. Son visage, buriné par le froid et les épreuves, portait de fines rides au coin de ses yeux verts perçants. Une épaisse barbe brune, souvent couverte de suie ou de poussière, accentuait son allure à la fois austère et accessible.

Survivant d'Esgaroth, il m'avait pris sous son aile dès mon premier hiver comme ouvrier, après la Bataille des Cinq Armées. Jamais il n'avait cherché à en savoir plus sur mon passé, acceptant ma présence sans poser de questions, même si je devinais qu'il trouvait étrange qu'un « jeune homme » sans famille travaille parmi des adultes aguerris. Malgré son apparence imposante, il faisait preuve d'une bienveillance rare, mêlant patience et fermeté. Son franc-parler, sa loyauté et sa tendance à défendre les plus faibles faisaient de lui un allié précieux dans un monde où chacun luttait pour survivre.

C'est pour cela que je l'appréciais. Ignorant que j'étais une femme, il me voyait comme un orphelin misérable à protéger, et cela me convenait parfaitement. Il m'avait offert une forme de mentorat, m'enseignant les ficelles du métier tout en me mettant en garde contre les pièges du chantier. Parmi tous ces gens dans ce monde, il était le seul homme avec qui j'avais le plus d'affinités. Non seulement parce qu'il était respectueux, mais aussi parce qu'il agissait toujours selon ses principes, même dans les moments les plus difficiles.

- Pas aujourd'hui, répondis-je en m'approchant de lui, mon sac en équilibre sur une épaule.

- Tu m'en veux pour la dernière fois ? demanda-t-il en croisant les bras sur son torse large, un sourire à moitié désolé sur les lèvres.

Je grimaçai en repensant à cet épisode. Cinq jours plus tôt, j'avais accepté de l'accompagner à la taverne, et nous nous étions retrouvés mêlés à une bagarre d'ivrognes, un événement auquel je ne m'attendais pas du tout. Tout avait commencé lorsque Tom avait repéré un groupe de quatre hommes importunant une serveuse, allant jusqu'à lui pincer les fesses et tenter de lui attraper la poitrine. Fidèle à son tempérament protecteur - et sans doute un peu jaloux, car il semblait avoir un faible pour elle -, il s'était précipité sur eux avec une fureur implacable, sans hésiter une seule seconde.

Au début, j'étais dos à la taverne, ne distinguant que la table et les boissons devant moi, tandis que Tom, lui, embrassait toute la salle d'un seul regard, attentif au moindre mouvement, à la moindre réaction autour de nous. Je n'avais pas compris pourquoi il s'était levé si brusquement, le visage marqué par une colère d'une intensité que je ne lui avais jamais vue, avant de frapper l'un des hommes. Je l'avais déjà vu s'emporter, quelques mois plus tôt, contre un marchand tentant de lui faire payer le double du prix des pommes de terre, mais jamais avec une telle violence.

Les chaises et les tables volaient dans toute la pièce, accompagnées de pintes et de verres d'alcool qui se brisaient sur le sol. Le plancher était devenu glissant, jonché d'éclats de bois et de verre. Les cris des clients et les injures échangées résonnaient dans une cacophonie chaotique. Tom, tel un taureau enragé, distribuait des coups avec une précision presque militaire. Debout, immobile au milieu de la salle, je regardais le spectacle, fascinée et effrayée à la fois, spectatrice d'une violence qui me semblait irréelle, déconnectée de cette folie. Mais mon regard se posa bientôt sur un homme qui, après avoir échappé à un coup de poing de Tom, me fixa d'un air menaçant. Il scruta ma silhouette frêle, bien plus fragile comparée à celle de Tom, et sembla décider que j'étais une cible facile. Un frisson de peur me parcourut, mes jambes se raidissant sous l'effet de la tension. Je n'étais vraiment pas une combattante, mais plutôt une proie, surtout face à des poings. Les souvenirs de la Bataille des Cinq Armées, devenus trop vifs dans ma mémoire, s'imposèrent à moi. Là, face à un homme prêt à m'attaquer, je n'étais même pas sûre de pouvoir donner un coup de poing qui vaille.

Je n'eus même pas le temps de réagir avant que le coup ne m'atteigne en plein visage. Le bruit sourd de l'impact résonna dans ma tête et, pendant un instant, je vis des étoiles. Par la suite, il me saisit par le manteau et me projeta sur une table, ma bouche heurtant brutalement le bois. Une douleur fulgurante explosa dans ma lèvre, et mes dents s'entrechoquèrent violemment. Je pouvais sentir le sang s'écouler sur ma langue et glisser le long de mon menton. Pendant un instant, prise de vertiges à cause de la douleur, je craignis d'avoir perdu ou cassé une dent. J'eus une toute petite pensée pour les dentistes.

L'humiliation d'être projetée comme une simple poupée de chiffon, sans aucune possibilité de me défendre ou d'éviter le coup, me rongea. Je n'étais rien, une marionnette entre les mains de cet homme, face à une foule indifférente à ma souffrance et à ma dignité. Ma honte et ma douleur se transformèrent rapidement en une colère pure comme un feu qui dévorait tout sur son passage. J'avais survécu à bien pire, je n'étais pas une victime, pas ici, pas maintenant. Je n'allais pas laisser un inconnu m'humilier comme ça.

Prise dans un tourbillon de vertige et de douleur, la colère montait en moi comme une vague prête à tout engloutir. Un frisson glacé traversa mon corps, et dans un éclair de lucidité, je vis mon adversaire s'approcher, une lueur de mépris dans les yeux. C'était ma chance. Encore étalée sur la table, je m'étais redressée juste assez pour lui asséner un coup de pied entre les jambes alors qu'il s'approchait de moi. Il chantera soprano un petit moment. Profitant de son moment de faiblesse, je descendis de la table, saisis son visage et, avec toute ma force, lui assénai un coup de genou en plein visage.

Le craquement sinistre de son nez sous l'impact résonna dans la pièce, suivi d'une giclée de sang qui éclaboussa ma chemise, déjà imbibée de bière. Tom était finalement intervenu, mettant un terme à notre bagarre. D'un geste rapide et précis, il avait assommé l'homme - le dernier encore debout - à l'aide du pied d'une chaise brisée. Puis il se tourna vers moi, me jugea du regard, des pieds à la tête, et me sourit. Toute la colère qui marquait son visage quelques instants plus tôt avait disparu.

Alors que nous échangions des compliments sur les coups donnés, nous réalisâmes finalement qu'en fait, plus de la moitié des clients de la taverne étaient eux aussi en train de se battre. En réalité, chacun était dans son propre combat depuis le début de la confrontation. Ceux qui ne se battaient pas étaient soit en train de parier, soit de boire en rigolant sur les événements qui les entouraient, soit tentaient de partir en évitant les bastons. Mon regard se posa sur les serveuses, agglutinées derrière le bar et particulièrement sur la serveuse qui avait attiré l'attention de mon ami. Elle regardait Tom sans se cacher, les yeux brillants et souriante de toutes ses dents.

Une dizaine de gardes, avaient débarqué très vite après ça, alertés par le vacarme qu'on entendait depuis l'extérieur, calmant tout le monde très rapidement. Les clients qui ne s'étaient pas battus don't les serveuses expliquèrent toute la situation aux gardes. Les quatre hommes, avec qui on s'était battu Tom et moi, ont été emmenés en cellule. Honnêtement, j'ai eu peur d'y aller aussi mais ils n'en firent rien. Ils grondaient les clients - surtout nous deux - pendant quelques minutes en nous menaçant de nous jeter en prison puis s'en allèrent.

Cependant, alors que l'agitation se calmait peu à peu, un détail m'était passé inaperçu jusque-là : dans le feu de l'action, ma capuche avait glissé, exposant mes traits féminins pendant de longues minutes. J'avais prié pour que personne ne le remarque, et jusqu'à présent, ma prière semblait exaucée. Je m'étais rassurée en me disant que, dans l'obscurité de la taverne, il était peu probable que quelqu'un ait distingué mes traits avec précision. Les chandelles vacillantes projetaient des ombres tremblantes sur les murs, et la fumée des pipes épaississait encore l'air, noyant les visages dans une pénombre trouble. Dehors, la nuit pesait lourdement sur la ville, et seule la lueur diffuse des lanternes perçait faiblement l'obscurité. Avec mon visage ensanglanté et les jeux d'ombres, il aurait été difficile pour quiconque de me reconnaître.

Mais la vérité ne tardait pas à me rattraper. Le lendemain matin, face au petit miroir fêlé de ma chambre, j'ai découvert l'ampleur des dégâts. Mon œil gauche était tellement gonflé qu'il cachait l'iris marron, un hématome violet s'étendait jusqu'à ma pommette, et une entaille fine mais profonde marquait ma lèvre inférieure. Heureusement, mes dents étaient intactes. Chaque mouvement réveillait une douleur lancinante dans tous mes muscles. Ce coup de poing et cette table m'avaient infligé bien plus de dégâts que prévu.

Pourtant, malgré la douleur et l'humiliation, une étrange satisfaction m'avait envahi. J'avais tenu ma place dans cette bagarre, et d'une manière ou d'une autre, j'avais défendu l'honneur de quelqu'un. Plus surprenant encore, je réalisais que j'avais été capable de faire face aux brutes, même sans arme, malgré ma silhouette filiforme. C'était une petite victoire inattendue, et cela m'avait permis de sentir, pour la première fois depuis longtemps, une lueur de force en moi, même si je n'étais toujours qu'une petite femme maigre face à l'adversité.

- Non, je suis juste fatiguée, répondis-je calmement à la question de Tom.

- D'accord, je comprends, répondit-il en hochant la tête. Puis, se penchant légèrement pour essayer de voir sous ma capuche, il ajouta avec un sourire en coin : Ça a l'air de bien guérir.

Je lui rendis son sourire, amusée par son insistance. Depuis l'incident à la taverne, il n'avait cessé de me demander si j'allais bien, me surveillant presque comme un médecin de fortune. Le lendemain de la bagarre, il était même allé jusqu'à m'apporter une crème pour mon œil enflé. Une attention touchante, bien que légèrement excessive à mes yeux. La crème reposait encore dans un coin de ma chambre, inutilisée. Je comptais la lui rendre rapidement - je n'avais pas envie qu'il gaspille son argent pour quelque chose d'aussi insignifiant. Les contusions guériraient naturellement, ce n'était pas la peine d'en faire tout un fromage.

- Tu ne veux vraiment pas venir avec moi ce soir ? insista-t-il, une lueur d'espoir dans les yeux. Je te promets de ne pas me battre avec les pourris de Dale.

L'expression qu'il utilisait pour parler de certains citoyens de la ville me faisait toujours rire. « Les pourris de Dale » était son surnom favori pour désigner les ivrognes et les voyous qui hantaient les tavernes et les rues, semant la pagaille sans raison. Sa manière de les décrire avec ce ton mi-désinvolte, mi-exaspéré, m'amusait toujours.

- Non, vraiment, je vais rentrer et aller me coucher, répondis-je avec une pointe de fatigue dans la voix.

Tom me regarda un instant, son expression oscillante entre déception et compréhension, puis il haussa les épaules.

- Très bien, gamin. Mais la prochaine fois, tu viens, et je ne te laisse pas refuser, dit-il avec un clin d'œil avant de s'éloigner dans la rue, en supposant qu'il se dirigeait vers une taverne.

Je le regardai s'éloigner, son pas lourd mais assuré résonnant dans les rues presque désertes. Une partie de moi était tentée de le suivre, mais une autre, plus raisonnable, savait que le repos m'était indispensable après cette semaine mouvementée. D'autant plus que, bien que je ne travaille pas le lendemain, des tâches m'attendaient.

FIN DU CHAPITRE


Et voilà, la fin de ce premier chapitre ! J'espère que vous avez apprécié cette introduction à l'histoire.

Alors, qu'en avez-vous pensé ? Vos impressions et retours me feront très plaisir !