« Comment ça, il a refusé ? », se révolta Cassandra.

« Il ne veut pas intégrer l'école. », soupira Heimerdinger, installé sur le sofa de son bureau, à l'Académie.

« Pourquoi lui avoir laissé le choix ? »

« Pourquoi l'y forcer ? A quoi cela nous avancerait-il qu'il intègre l'université par obligation ? »

« Par obligation ? Il s'agissait de votre idée, au départ ! Vous êtes comme Jayce, vous vous souciez trop de ce que peut penser cet enfant. Il était question de le convaincre, pas de devenir ami avec lui. De quelle manière dois-je vous rappeler que des vies sont en jeu, au juste ? »

« Il n'est pas question de cela, Cassandra. »

« Alors de quoi s'agit-il ? », s'énerva la matriarche.

« Au-delà de la réelle affection que je porte pour Viktor, il faut également prendre en compte que la frustration pourrait grandement affecter sa manière de penser. A l'avenir, il sentira forcément que nous étudions ses moindres faits et gestes. Et si nous lui forçons trop la main naîtra chez lui une rancœur que nous ne pourrons effacer. S'il crée de l'Hextech par vengeance, nous serons tous perdus, vous comprenez ? »

Cassandra Kiramman, qui se tenait face à la fenêtre, se laissa retomber sur un fauteuil, exaspérée.

« J'aurais dû faire de ce garçon ma pupille, comme je le pensais au départ. J'aurais pu naturellement l'orienter vers, je ne sais pas moi, la littérature ? Et toute idée révolutionnaire lui serait sortie de l'esprit. »

« C'est très mal le connaître. D'abord car je doute qu'il ne porte un tel intérêt à ce domaine, mais surtout car il est trop attaché à sa mère. Il n'aurait jamais accepté de vous suivre. »

« Il va falloir que vous y retourniez, Cecil. Il faut absolument le convaincre d'intégrer l'école. Promettez-lui monts et merveilles, faites-lui comprendre que c'est la bonne solution pour son avenir. »

« Il saura que je le manipule. C'est un garçon extrêmement intelligent et maintenant que j'ai trahi sa confiance, il sera doublement plus dur de la regagner. »

« Nous n'aurions qu'à provoquer un événement qui le forcerait à accepter. Une attaque à Zaun où nous le sauverions, je ne sais pas. »

Heimerdinger fit les yeux ronds, sous le choc.

« Vous n'y pensez pas… ! Que ferait-on si des gens se retrouvaient blessés ? Non, je refuse catégoriquement. »

« C'était une idée en l'air, pardonnez-moi. Je suis fatiguée. », soupira Cassandra en se pinçant l'arête du nez.

Le Yordle resta silencieux. Il n'aimait pas les nouveaux raisonnements de sa collègue, de plus en plus catégoriques et dangereux. La peur s'emparait vicieusement de son esprit, et il savait par expérience que quand une personne dominée par cette émotion restait au pouvoir, cela finissait souvent en bain de sang. Heimerdinger se frotta les yeux. Lui aussi était épuisé.

« Je retournerai le voir au marché vendredi. Peut-être que sa colère se sera atténuée après réflexion. J'aviserai sur le moment. »

« Tenez-moi au courant de la suite des événements. »

« Bien entendu. »

Sur ces mots, Cassandra quitta le bureau. Heimerdinger, lui, resta sur son sofa à regarder par la fenêtre, pensif.

OoOoO

Viktor, assis face à son bureau, réparait le moteur d'un hoverboard. Il était en piteux état, presque totalement inutilisable. Le garçon venait d'y passer la nuit entière, incapable de trouver le sommeil. Il posa un regard absent sur le bras mécanique qu'Heimerdinger avait commandé. Il devrait le vendre à quelqu'un d'autre, il n'aimait pas l'idée qu'il reste dans sa chambre. Sa conversation avec le Yordle tournait en boucle dans sa tête. Sa sensation d'avoir été manipulé, elle, ne tarissait pas. Cela lui prouvait qu'elle était bien réelle, et non pas issue d'une quelconque émotion sur un instant donné. Il ne regrettait nullement ses paroles, ni son refus. Il préférait rester vivre ici.

Au dehors, il vit les rayons du soleil pointer doucement et traverser sa vitre sale. Il passa une main dans ses cheveux en soupirant. Un instant, il s'appuya contre le dossier de sa chaise pour souffler un peu.

Il entendit soudain sa mère se lever et se rendre dans la cuisine. Etonné qu'elle soit si matinale, il alla voir ce qu'il se passait. Il la retrouva déambulant dans la pièce à vivre.

« Maman ? »

Elle se retourna, les yeux vitreux. Elle vacillait dangereusement et transpirait avec abondance. Soudain, elle vomit l'intégralité du repas de la veille. Viktor se précipita vers elle afin de l'asseoir sur le canapé.

« Qu'est-ce que tu as ? »

Il savait d'avance que sa question n'était pas très pertinente. Sa mère était complètement saoule. Visiblement, elle avait échappé à sa vigilance le soir précédent et était parvenue à prendre une – ou plusieurs – bouteilles dans sa chambre. Elle le fixa l'espace d'un instant, la respiration sifflante. Elle avait l'air complètement abattue.

« Tu me détestes… », se lamenta-t-elle.

« Maman… Ne recommence pas, s'il te plaît… »

Viktor n'avait pas la force de gérer une nouvelle crise du genre. Il était lui-même épuisé et sur les nerfs. Sa mère s'allongea, dos à lui. Une larme roula le long de sa joue. Le garçon s'agenouilla et lui prit la main.

« Pourquoi tu restes avec moi… ? »

« Parce que… tu es ma mère, que je t'aime et que j'ai besoin de toi. »

« Menteur… »

« Je ne mens pas, maman. »

« Je suis un fardeau pour toi… »

« Arrête… »

Elle marqua un temps d'arrêt. L'espace d'un instant, le silence se fit lourd dans le salon. Puis elle reprit en reniflant :

« Tu sais, j'ai pas mal réfléchi ces derniers temps. »

« Ah oui ? »

« Mais tu ne vas pas aimer ce que je vais te dire. Je ne sais pas si c'est l'alcool ou l'accumulation de pensées négatives, mais j'ai envie que tu le saches. Et c'est simplement par pure envie de te faire du mal que je compte te le dire… », dit-elle à voix très basse.

« Alors ne dis rien. Tu le regretteras plus tard. »

« Je ne crois pas. C'est purement égoïste mais… je crois que ça me ferait du bien. J'ai besoin de vider mon sac. »

« Qu'est-ce que tu veux me dire, alors ? »

Viktor avait l'habitude des mots blessants. Et il savait que sa mère ne les pensait jamais vraiment. Alors, il se dit qu'il pourrait le supporter, comme il arrivait à endurer le reste.

Elle se tourna vers lui. Elle tendit la main pour lui caresser la joue, main qui descendit jusqu'à son cou sur lequel elle appuya légèrement de son pouce. Viktor eut un mouvement de recul, alors elle sursauta et la laissa retomber mollement. Elle le regarda directement dans les yeux, en pleurant silencieusement.

« Je crois que je te déteste aussi. », dit-elle dans un souffle.

Viktor ferma les yeux. Il déglutit, sentant son cœur se fendre. Mais aucune larme ne vint. Du moins, pour le moment. Finalement, il ne pensait pas être prêt à supporter ce qu'il s'apprêtait à entendre. Pourtant, elle continua :

« La vérité, c'est qu'inconsciemment, tu participes à mon mal-être. Tu te forces à rester présent pour moi, tu me fais à manger, tu m'obliges à prendre soin de moi, mais ce n'est pas ce dont j'ai besoin. J'ai la sensation que les rôles se sont inversés entre nous, et ça me tue à petit feu. Quand tu es là, je culpabilise doublement et me sens incapable de me gérer moi-même. Ça a créé du ressentiment envers toi, et une part de moi a envie de te faire porter la faute. Mais il n'y a pas que ça… »

Elle fit une pause. Viktor, lui, écoutait attentivement, tétanisé. Mais si ce n'était que ça, alors la situation pouvait s'arranger, non ? Il lui suffisait d'arrêter de s'occuper de tout, et d'encourager sa mère à reprendre ses activités, à chercher du travail… C'était quelque chose dont il était capable, il le savait.

Mais il n'y avait pas que ça… Il y avait toujours eu autre chose.

Elle pointa alors sa canne d'un doigt flottant.

« Ça… Mais c'est pas nouveau, en vérité. Souvent, je me dis… pourquoi a-t-il fallu que tu sois malade ? Pourquoi est-ce que tu ne pouvais pas être comme les autres enfants ? Un enfant, c'est censé courir partout, faire des cascades et des bêtises. Mais toi, tu ne peux rien faire de tout ça. Tu ne vas jamais bien, et chaque jour, je crains que tu meures. Ce n'était pas ce que j'attendais en faisant un enfant. C'est égoïste, mais j'espérais un petit en bonne santé, qui ne me poserait pas ce genre de problèmes. Au final, tu es devenu une source constante d'inquiétude. As-tu idée de ce que c'est de ressentir la crainte que ton fils meure à tout moment, en tant que mère ? Est-ce que tu as déjà imaginé ce que ça me faisait ? Je sais que c'est injuste, mais je t'en ai toujours tenu indirectement responsable. Comme si tu l'avais décidé simplement pour me faire du mal. Comme si tu y pouvais quelque chose et que tu me narguais avec ta mort prochaine. Et parfois… assez souvent même, en fait… », elle essuya son nez avec sa manche, des larmes silencieuses allant s'écraser sur le bras du canapé. « Des fois, je me dis qu'il aurait mieux valu que je t'avorte. »

Viktor essuya hâtivement une larme de sa main.

« Si tu n'avais pas été là, ma vie aurait peut-être été meilleure. Ton père serait toujours là, pour commencer. Je ne te l'ai jamais dit pour ne pas te faire de mal, mais notre dispute est partie de toi. Ça, je ne voulais pas que tu l'entendes, à la base. S'il a claqué la porte ce jour-là, c'est parce qu'il ne pouvait plus supporter la pression de t'avoir pour fils. Il était vide d'énergie et a voulu refaire sa vie. Je t'ai défendu, parce que tu ne méritais pas ce qu'il disait. Pourtant, j'ai la sensation d'avoir à peu près le même ressenti que lui, aujourd'hui… », finit-elle en passant une main dans les cheveux de son fils.

Viktor plaqua son bras sur sa bouche et son nez pour s'empêcher de pleurer. Il s'en mordit l'intérieur afin d'atténuer sa peine. Nerveux, il se balançait un peu sur ses genoux.

« Tu n'as rien à répondre… ? »

Mais il était incapable de parler. Viktor agrippa son tee-shirt au niveau de sa poitrine et cola son front sur le canapé. Il prit de grandes inspirations, essayant de calmer les battements frénétiques de son cœur.

« Je… », articula-t-il pourtant. « Je suis désolé… Je suis désolé d'être une erreur. Désolé d'être malade. Désolé d'être faible. Maman, je… je suis désolé d'être né. Mais s'il te plaît, aime-moi encore un peu. Juste un peu. J'ai l'impression que si tu ne m'aimes plus, je vais perdre toute raison de vivre. Je n'ai que toi dans la vie. J'ai besoin de toi. Je vais faire des efforts, je te le promets. Je vais t'aider à aller mieux et comme ça, tu pourras m'aimer encore, comme quand j'étais petit. Et puis, tu sais, je ne te l'ai pas dit mais… on m'a proposé une place à l'Académie de Piltover ! J'ai refusé parce que je voulais continuer de m'occuper de toi. Mais si je vais là-bas, je pourrai peut-être devenir un brillant scientifique. Si je le deviens, tu seras fière de moi, pas vrai ? Tu m'aimeras de nouveau ? Reste avec moi, s'il te plaît. J'ai besoin de toi. »

Elle lui caressa la tête dans un sourire.

« Tu vois ? C'est précisément ce que je déteste chez toi. Quand tu me dis ça, tu me fais passer pour un monstre. »

Ces dernières paroles finirent de l'achever. Ne supportant plus d'être ici, Viktor s'empara de sa canne et sortit de l'appartement de sa démarche boitillante. Il lui fallait de l'air. Il étouffait. Une fois dehors, il se laissa glisser contre la porte et prit sa tête dans ses mains, la respiration saccadée. Il essuyait nerveusement ses larmes, refusant de pleurer. Il n'aimait pas pleurer, même quand la situation était parfaitement légitime. Il haïssait sa faiblesse, et pour lui, se laisser aller aux larmes en faisait partie. Il s'était toujours trouvé pitoyable, alors il ne voulait pas en rajouter. Il était capable de tout endurer, il le savait. Ce n'était qu'une crise de plus, les choses rentreraient dans l'ordre très vite. Sa mère ne pensait pas ce qu'elle venait de dire, elle lui avait menti parce qu'elle était malheureuse. Et elle avait menti à propos de son père aussi. Il n'était pas parti à cause de lui, il n'y croyait pas. Alors, il n'y avait aucune raison de pleurer. Les choses allaient s'arranger. Pourtant, pour la première fois de sa vie, il espéra que sa mère retiendrait chacune des paroles qu'elle venait de prononcer. Il souhaitait qu'elle regrette. Il voulait qu'elle souffre de ce qu'elle lui avait dit. Viktor se trouva monstrueux face à cette pensée. Elle n'y était pour rien, c'était lui le problème.

Viktor s'était toujours considéré comme défectueux. Différent des autres, constamment malade, faible… Il haïssait son corps. Il haïssait sa maladie. Et par conséquent, il se haïssait lui aussi. Quelque part, il aurait préféré ne jamais venir au monde. Apparemment, sa mère était de cet avis également…

Cette dernière pensée provoqua un sursaut de douleur. Il se redressa vivement et quitta son petit immeuble. Il avait besoin de se rafraîchir les idées. Il ne pouvait rester ici pour le moment. Il reviendrait quand il en aurait le courage. A l'instant présent, il était incapable de faire face à sa mère.

Viktor vagua plusieurs heures dans les rues de Zaun. Il regarda les gens autour de lui d'un œil absent, complètement perdu dans ses pensées. Une part de lui se demandait ce qu'il avait fait pour mériter ce qui lui arrivait. Sans doute avait-il fait des choses horribles dans une autre vie pour que le destin s'acharne sur lui à ce point. Au loin, il aperçut un père jouer avec son fils. Il baissa automatiquement la tête, haïssant l'image d'une famille heureuse. Sentant que ses yeux recommençaient à s'humidifier, il se les frotta frénétiquement et reprit sa marche. L'air frais lui faisait un peu de bien, mais ses jambes le faisaient terriblement souffrir. Viktor les maudissait. Parfois, il les mettait volontairement à l'épreuve afin de se prouver qu'il pouvait faire quelque chose… Bien qu'il se retrouvât presque incapable de bouger le jour suivant, ce qui était arrivé quelques fois.

Finalement, quand le soleil entama sa descente, il se dit qu'il était temps pour lui de rentrer. Il avait passé la journée dehors à errer sans en avoir réellement conscience. Sa mère devait certainement avoir désaoulé depuis. Avec un peu de chance, elle s'était rendu compte de la violence de ses paroles et s'excuserait. Cela arrivait souvent, mais empirait également son état : sa manière de lui parler la faisaient souvent culpabiliser doublement. Il devrait la rassurer pendant plusieurs jours avant qu'elle n'aille un peu mieux.

Arrivé devant la porte, il prit une grande inspiration avant de saisir la poignée. Il s'étonna de la voir déverrouillée. Il était pourtant persuadé de l'avoir fermée au moment de partir… Sans doute l'avait-il oubliée sous le coup de l'émotion. Il hésita un instant, reprit une grande inspiration, puis prit son courage à deux mains et l'ouvrit en grand.

« Je suis rentré. », annonça-t-il.

Mais il n'obtint aucune réponse. Pas plus étonné que cela, il pénétra dans le salon. Sa mère n'y était pas. Il fronça légèrement les sourcils.

« Maman ? », appela-t-il.

Pas de réponse…

Il se dirigea vers la chambre de sa mère pour voir si elle ne s'était pas endormie. Mais elle ne s'y trouvait pas non plus. La chambre était par ailleurs vide de tout effet personnel. Commençant peu à peu à comprendre ce qui était en train de se passer, Viktor ouvrit précipitamment les deux dernières pièces de l'appartement. Elle n'était pas non plus dans la salle de bain, ni dans sa chambre à lui.

« Maman ! », recommença-t-il, en proie à la panique.

Soudain, il aperçut une feuille de papier sur la table basse devant le canapé. Il s'en empara de ses doigts tremblants et s'assit, fébrile. Il débuta sa lecture.

Viktor,

Cette lettre t'adressera mes dernières paroles à ton encontre. J'ai énormément réfléchi à ce que je t'ai dit, et le regrette profondément. Tu n'es pas responsable de mon état, ou même de ta maladie. Tu n'imagines pas à quel point je suis désolée de t'avoir dit ces horreurs.

C'est pourquoi je pense qu'il vaut mieux pour nous deux que je m'en aille. Je suis nocive pour toi, qui es si fort, courageux et intelligent. Je me rends compte que je suis devenue incapable de m'occuper de toi seule. Mis à part continuer à te faire souffrir, je ne t'apporterai rien de bon à l'avenir.

C'est pourquoi, je te souhaite une vie pleine et épanouie. Accepte la proposition de l'Académie, deviens un scientifique, fais ce qui te plaît. Je n'ai pas à te retenir de faire ce dont tu as envie. Je n'ai pas à briser tes rêves non plus.

Te connaissant, tu vas certainement chercher à me retrouver. Ne le fais pas. Ne passe pas ton adolescence à essayer de me revoir. Je suis tes chaînes, et le meilleur moyen pour moi de t'en libérer, c'est que je te fasse mes adieux.

Je ne compte pas mettre fin à mes jours, si cela peut te rassurer. Je souhaite aller de l'avant, faire de mon mieux pour réussir au moins une chose dans ma vie.

Ce n'est pas toi que je déteste, c'est moi. Je ne peux plus supporter la personne que je suis. Une femme odieuse et une mauvaise mère. Et tu n'es en rien responsable de ce que je suis devenue.

Pardonne-moi.

Je t'aime.

Maman

Viktor lâcha la feuille, qui flotta un instant avant d'atteindre le sol. Quand il entendit son bruissement toucher son pieds, il se redressa précipitamment. Il courut comme il le put jusqu'à l'escalier métallique.

« Maman ! », hurla-t-il.

Mais elle ne reparut pas comme par magie. Paniqué, il dévala les escaliers jusqu'à atterrir dans la rue. De nouveau, il appela sa mère.

A cette heure, le quartier était entièrement vide. Personne ne se trouvait là, hormis un garçon qui ne savait plus où il en était. Un vent glacial passait entre ses vêtements, alors qu'il arpentait les rues sans vie en quête d'une réponse. Les lumières elles-mêmes avaient été éteintes pour la nuit. Il ne se repérait qu'avec la faible luminosité de la lune, passant péniblement dans certains recoins. Ses cris résonnèrent entre les bâtiments, provoquant un écho qui s'étendit dans le quartier entier. Il se brisa la voix, appelant sa mère de toutes ses forces. Quelque part, il espérait tomber sur elle par hasard. Il espérait la voir revenir sous ses cris, affolée de l'entendre hurler à la mort. Mais personne ne vint.

Finalement, ses jambes faiblirent et il s'écroula par terre. Il se retrouva incapable de se relever. Le vent glacial de l'hiver pénétra entre ses vêtements, comme s'il cherchait à atteindre ses os. Viktor se releva faiblement à quatre pattes.

« Maman… ! », appela-t-il en sanglotant.

De nouveau, aucune silhouette n'apparut face à lui. Il n'y avait absolument personne. Il était seul…

Il resta étendu sur le sol pendant plusieurs dizaines de minutes, incapable de bouger. Il se dit un instant qu'il pouvait mourir ici. C'est lorsqu'un chien errant vint le renifler qu'il trouva la force de faire un mouvement. Voyant qu'il était en vie, l'animal se détourna de lui. Viktor s'appuya sur sa canne jusqu'à réussir à se hisser sur ses jambes vacillantes. Il ne devait pas rester ici. Il le savait. Et puis… peut-être que sa mère avait regretté son geste et était rentrée entre temps ? Si c'était le cas, elle devait sûrement s'inquiéter. Ce mince espoir lui donna la force de marcher jusque chez lui. Il traversa les rues désertes avec cette pensée en tête. Rapidement, cet espoir devint une certitude. Il s'imagina retrouver sa mère, un peu affolée de ne pas le voir rentrer, qui le prenait dans ses bras et se mettait à le gronder d'être parti à cette heure dans le froid. Il ne voulait pas l'inquiéter plus que nécessaire. Quand il serait rentré, ils parleraient un peu et les choses rentreraient dans l'ordre.

Pourtant, quand il retrouva son appartement, les lumières étaient éteintes. Peut-être qu'elle s'était déjà couchée ? Il s'insinua par la porte d'entrée, alluma et se rendit dans la chambre de sa mère.

Il n'y avait personne.

Mais peut-être qu'elle rentrerait dans la nuit ? Viktor se dit qu'il serait intelligent de l'attendre dans son lit, comme il le faisait étant petit. Autrefois, il dormait souvent avec ses parents quand il faisait un cauchemar. Après tout, cette journée n'était sans doute qu'un mauvais rêve de plus. Il se réveillerait le lendemain matin, et tout serait revenu à la normale. Persuadé que ça ne pouvait être que cela, Viktor se mit en pyjama avant de se mettre sous les draps. Le lit avait l'odeur de sa mère. C'était comme si sa douceur l'enveloppait avec amour. Comme si elle était à côté de lui. Il s'emmitoufla dans la couette et s'endormit, persuadé qu'elle rentrerait dans la nuit et qu'elle le trouverait là. Alors, elle se glisserait sous les draps à ses côtés, l'embrasserait sur le front, et s'assoupirait avec lui. Oui, ça ne pouvait se passer que comme ça. Il n'avait pas à s'en faire… Cette nuit-là, Viktor fit un rêve délicieux.

Au matin, il fut réveillé par les rayons de soleil qui percèrent entre les volets. Dehors, il entendit les oiseaux gazouiller. Encore enveloppé par l'odeur de sa mère, il sourit. Elle était à côté de lui. Il tendit la main afin de la toucher. Mais il ne sentit rien. La place à côté de lui était vide. Il se redressa, les souvenirs de la veille remontant petit à petit dans son esprit. Sa mère n'était pas à côté de lui. Alors, elle devait être dans la cuisine, en train de préparer le petit-déjeuner, comme dans son rêve ! Viktor sortit du lit et se rendit dans la pièce à vivre. Un instant, il crut apercevoir sa silhouette face à l'évier. Mais elle disparut comme un mirage. Le garçon regarda autour de lui. La lettre traînait toujours sur le sol. Alors ce n'était pas un cauchemar… ?

« Maman ? », appela-t-il pourtant, en espérant qu'elle apparaisse comme par magie.

Mais de nouveau, rien ne se produisit.

Viktor se laissa doucement glisser contre le mur. Il resta là un long moment, les yeux dans le vide. Il ne voulait plus bouger. Disparaître. Actuellement, il avait l'impression que plus rien n'avait d'importance. Il voulait simplement que sa mère rentre. Mais elle finirait par revenir, il le savait. Elle avait toujours fait des crises de nerfs, mais au fond, elle était incapable de l'abandonner. Il lui faisait confiance. Elle ne l'aurait jamais laissé seul pour toute la vie.

Son regard s'égara sur la lettre choyant toujours sur le parquet abîmé. Il fallait qu'il la relise. Sans doute avait-il manqué certains détails la veille, lui indiquant son retour prochain. Il s'en empara précipitamment avant de la lire nerveusement. Puis une deuxième fois. Puis une troisième. Elle lui disait qu'elle l'aimait. Elle lui disait qu'elle l'aimait. Elle lui disait qu'elle l'aimait. Ça voulait forcément dire qu'elle allait revenir. Elle ne le laisserait jamais là, tout seul. Il le savait.

Le midi, il termina le chou qu'il avait préparé quelques jours plus tôt. Après son repas, il écrivit un message qu'il laissa sur la table basse pour indiquer qu'il était dehors et qu'il reviendrait bientôt. Puis il se rendit chez Camélia, qui savait peut-être quelque chose.

Le garçon l'aperçut en train de battre du fer chaud avec force. Toute transpirante, elle plongea une lame imposante dans de l'eau glacée qui dégagea un écran de vapeur. Elle sursauta quand elle vit Viktor apparaître derrière les fumées vaporeuses.

« Tiens, salut Viktor ! », s'exclama-t-elle tout de même. « Ça fait un moment que t'es pas passé dans le coin ! Mais… est-ce que tout va bien ? »

Son visage se teinta d'inquiétude quand elle remarqua l'état du garçon. Il était extrêmement pâle et avait des cernes énormes. Il tremblait un peu sur sa canne.

« Je cherche maman… », fit-il d'une voix basse, presque inaudible.

C'était officiel, quelque chose n'allait pas. Soucieuse, elle prit une couverture qui traînait toujours dans son atelier et l'enveloppa de ses bras musclés et sécurisants. Elle le fit asseoir sur une chaise à bascule et lui apporta un thé. Viktor fixa son reflet sur l'eau d'un air absent.

« Tu ne sais pas où est ta mère ? Il s'est passé quelque chose ? »

Le garçon serra la boisson chaude de ses mains tremblantes. Il sentit sa brûlure sur ses doigts, ce qui lui fit étonnamment de bien. Appréciant ce contact douloureux, il se mit à faire tourner la tasse entre ses mains en appuyant le plus fort possible. Remarquant son manège, Camélia lui reprit la boisson et s'agenouilla devant lui. Elle attrapa ses mains et caressa ses doigts.

« Explique-moi tout. »

Inapte à parler, Viktor sortit de sa poche une feuille de papier. Il la lui tendit de ses doigts tremblants, et Camélia en fit rapidement la lecture. Ses doux traits se transformèrent en une grimace horrifiée.

« On s'est disputés hier… », expliqua Viktor d'une voix éteinte. « Elle m'a dit que… », mais ses mots se bloquèrent dans sa gorge.

« C'est bon, c'est bon, tu n'as pas besoin de me le dire. Inutile de te faire du mal. »

Elle le prit dans ses bras avec tendresse.

« Ça va aller, d'accord ? Tout va bien se passer. »

« Tu ne sais pas où elle est ? »

« Non, je n'en sais rien… », répondit Camélia, sentant les larmes lui monter aux yeux.

« Mais elle va revenir, pas vrai ? »

Le cœur de la jeune femme se brisa. Elle l'enlaça un peu plus.

« Tu vas venir vivre ici quelques temps, d'accord ? »

Viktor fit non de la tête.

« Je préfère rester à la maison. Quand elle va rentrer, elle risque de ne pas me retrouver. »

« Viktor, tu ne peux pas rester seul chez toi. Tu es trop jeune. »

« Mais… si je faisais ça et que tu finissais comme maman ? »

« Qu'est-ce que tu racontes ? »

« Ben… c'est que… »

De nouveau, il s'essuya les yeux à l'aide de sa manche pour s'empêcher de pleurer.

« C'est juste que… »

« Calme-toi… Ça va aller… »

« C'est de ma faute, si elle est partie… Et c'est de ma faute, si elle est tombée en dépression. », hoqueta-t-il.

« Mais qu'est-ce que tu me racontes ? »

« Elle… elle a dit qu'elle ne pouvait plus supporter que je sois malade. Que papa était parti à cause de ça et qu'elle aurait préféré… elle aurait préféré que… », mais sa voix se brisa dans un sanglot.

Viktor ne parvint pas à prononcer ces dernières paroles. Il bougeait frénétiquement la jambe et se tordait les doigts dans tous les sens, espérant faire disparaître la douleur par ce geste.

« J'aurais préféré ne jamais venir au monde… Comme ça, mes parents auraient été heureux et ensemble. Si vous me prenez avec vous, vous allez finir comme ma famille. Je ne veux pas poser de problèmes, j'ai déjà fait assez de mal… »

C'en fut trop pour Camélia. Elle le souleva de son siège et le porta jusqu'au salon. Il était tout frêle, léger comme une plume, comme s'il ne mangeait rien. Ce garçon avait désespérément besoin d'amour. Camélia se promit de partir à la recherche d'Anna le plus rapidement possible. Elle aurait l'occasion de lui mettre un pain dans la figure, pour lui remettre les idées en place. Elles qui avaient grandi ensembles, elle ne l'aurait jamais pensée susceptible d'abandonner son fils adoré et de disparaître par la même occasion. La jeune femme était absolument furieuse. Elle aussi, quelque part, vivait son départ comme un abandon… doublé de la pire des trahisons.

Elle allongea délicatement Viktor sur le canapé et le borda. Elle s'assit ensuite à ses côtés et lui caressa les cheveux.

« Tu peux rester dormir ici, si tu veux. Pour l'instant, je veux que tu te reposes, d'accord ? »

Viktor ne répondit rien, les yeux perdus dans le vague.

« J'ai juste une petite question, et après je te laisse tranquille. », promit-elle. « On t'a proposé une place à l'Académie de Piltover ? »

« Oui… »

« Mais qui ? »

« Le professeur Heimerdinger… Mais j'ai refusé, donc ça ne sert plus à rien maintenant. Il a dû trouver quelqu'un d'autre… Je l'ai rejeté. Il doit me détester à présent. »

« Tu aurais voulu y aller ? »

Viktor haussa les épaules, quelque peu indifférent.

« Je peux lui envoyer une lettre, si tu veux. Peut-être qu'ils ont encore une place pour toi. Ne laisse pas passer cette occasion, elle ne se représentera plus jamais. »

« Je m'en fiche… »

Comprenant qu'il était encore trop tôt pour en parler, Camélia commença à lui masser le crâne, comme elle le faisait quand il était tout petit. Quand les yeux du garçon se fermèrent, elle resta encore quelques minutes à ses côtés. Elle reprit la lettre en main avant de la relire. Anna n'avait pas l'intention de revenir. Elle était partie définitivement et demandait à ce que ce soit accepté. Dans d'autres circonstances, Camélia aurait compris et n'aurait pas cherché à la retrouver. Mais quand elle voyait Viktor, qui subissait l'abandon de son second parent, elle ne pouvait que ressentir une colère intense. Il avait déjà tellement souffert du départ de son père… Anna et elle en avaient longuement parlé. Toutes deux s'étaient par ailleurs mises d'accord sur le fait que son ex-mari s'était comporté comme la pire des ordures, ce soir-là. Jamais elle n'aurait cru que son amie soit capable de faire une telle chose dans une période aussi restreinte.

Alors qu'elle caressait pensivement les cheveux du garçon, Elliot, son mari, apparut dans le salon. Il regarda un instant Viktor en fronçant les sourcils, attendant quelques explications. Camélia mit un doigt devant sa bouche pour lui faire comprendre de ne pas faire de bruit. Elle embrassa l'enfant sur le front et emmena son mari dans l'atelier pour lui expliquer la situation.

« Et donc ? C'est toi qui vas t'en charger, si je comprends bien ? », soupira-t-il, une fois qu'elle eut fini.

« Comment ça ? »

« Tu as bon cœur, chérie. Mais on n'est pas un orphelinat, ici. Un marmot, ça demande une grosse responsabilité. Je te dis pas de l'abandonner, mais il va falloir lui trouver rapidement une solution. On n'a pas les sous pour nous occuper de lui, tu le sais bien, non ? Oublie tout ce qui est bouffe ou vêtements, je te parle de ses problèmes de santé. On a déjà du mal à joindre les deux bouts, comment on s'en sortirait avec une bouche de plus à nourrir qui doit en plus être constamment soignée ? Envoie-le chez Vander, plutôt. Il a sorti plus de gamins d'une mauvaise passe que je n'ai forgé d'épées. »

Elle lui plaqua la main sur la bouche.

« Tais-toi, abruti. T'as rien écouté de ce que je viens de te dire, ma parole ! Tu veux qu'il nous entende, ou quoi ? Ça va pas de dire ça alors qu'il est juste à côté ? »

« Arrête de psychoter. Il entend rien, d'ici. »

Pourtant, Viktor apparut à l'entrée, l'air complètement anéanti. Il avait tout entendu. Camélia se précipita vers lui, folle d'inquiétude. Elle s'agenouilla face à lui.

« Je vais rentrer. », dit le garçon.

« Non, reste dormir ici, au moins ce soir. »

Viktor hocha négativement la tête.

« Je ne veux pas vous causer de problèmes. »

« N'écoute pas cet imbécile. Je refuse que tu rentres tout seul pour broyer du noir chez toi. »

« Mais j'ai besoin d'être seul. »

« Vikt… »

« Au revoir, Camélia. Merci pour tout. », la coupa-t-il.

Il ne lui laissa pas le temps d'ajouter quoi que ce soit. Sur ces mots, il partit. Quand il sortit de l'atelier, il entendit Camélia et Elliot se disputer. En moins d'une demi-journée, il était parvenu à détruire une autre famille. C'en était risible. Il était réellement nocif pour son entourage. Il n'avait décidément rien pour lui.

Sa conversation avec Camélia ne l'avait qu'un peu plus paniqué. Elle n'avait pas répondu quand il lui avait demandé si sa mère rentrerait… Est-ce que ça signifiait que pour elle, ils ne la reverraient jamais ? Mais de toute manière, elle ne pouvait pas prédire le futur ! Alors, qu'importait son avis, elle n'en savait rien en réalité. Peut-être que sa mère était revenue dans la journée et l'attendait dans le salon. Viktor se promit de lui préparer un repas délicieux si c'était le cas. Avec ça, peut-être qu'elle l'aimerait de nouveau… ? Et il lui montrerait ses inventions aussi. Cela faisait longtemps qu'il ne l'avait pas fait ! Elle serait sûrement heureuse !

Quand il arriva enfin devant son appartement, ses jambes ne le portaient presque plus. Il pouvait s'effondrer à tout moment. Encore une fois, les lumières étaient éteintes. Mais comme le soir d'avant, Viktor espéra que sa mère était en vérité en train de dormir dans sa chambre. Il saisit la poignée et entra. Il n'y avait pas un bruit…

« Maman… ? », essaya-t-il tout de même.

Mais il n'obtint pas de réponse. Il posa un œil sur le petit mot qu'il avait laissé avant de partir. Ce dernier n'avait pas bougé d'un pouce. Abattu, Viktor se rendit dans la chambre de ses parents de son pas traînant. Il ne pensa ni à manger, ni à se laver, ni à se changer. Il s'effondra sur le lit sans même prendre la peine d'enlever ses chaussures et se réfugia sous les draps. Il se roula en boule sous la couette, à la recherche de sécurité. Il s'imagina alors que l'ombre de ses parents l'enveloppait avec douceur. Ils étaient là, juste avec lui, et il n'y avait que lui qui comptait. Il était important pour quelqu'un. La preuve, ses parents étaient là. Apaisé, il s'endormit.

Le lendemain matin, il fut réveillé par des bruits sourds. Quelqu'un était en train de marteler la porte et l'appelait. Il ne bougea pas. Il n'en avait pas la force. Il resta sous les couvertures et se rendormit. Il demeura ainsi toute la journée. Et quand le soir vint, il ne s'en rendit même pas compte. Il se maintint dans la même position, sans bouger un seul membre. Il était mieux ici. Ici, sa mère et son père étaient avec lui. Ici, il n'était pas seul. Peu à peu, Viktor sentit son corps s'affaiblir, à tel point qu'arriva un moment où il n'arrivait même plus à tendre ses doigts. Il sut alors qu'il allait mourir ici. C'était sûrement pour le mieux. Ainsi, il ne ferait plus jamais de mal à personne. Et puis, au moins, personne ne saurait jamais qu'il était mort dans son coin. Personne ne le regretterait ou le pleurerait. Il ne causerait pas plus de mal que ce qu'il venait de faire. Finalement, n'était-ce pas ce qu'il souhaitait le plus au monde ? C'était si paisible…

Bientôt, il fut assailli par des fantômes. Des voix lointaines, venues d'un autre monde, s'adressèrent à lui. Il ignorait pourquoi, mais il imaginait Heimerdinger et Camélia. Il avait la sensation qu'ils étaient à côté de lui, qu'ils l'appelaient. Sûrement parce qu'ils étaient les dernières personnes qu'il avait fréquentées. Mais Viktor ne leur répondit pas. Ils n'étaient que des ombres parmi toutes les autres. Ils n'étaient pas réels. Alors, il ferma les yeux pour ne jamais plus les rouvrir…

OoOoO

« Comment ça, il a été abandonné ? », s'horrifia Jayce.

Il était dans le salon des Kiramman, Cassandra et Heimerdinger avec lui. Le Yordle baissa tristement la tête.

« J'ai reçu une missive d'urgence de la part d'une femme de la basse-ville. Elle m'a rapidement expliqué la situation. Que Viktor était venu chez elle cherchant sa mère, qu'il était reparti et refusait de la laisser entrer chez lui. Finalement, j'ai accouru et nous avons forcé l'appartement. Le pauvre enfant était en train de se laisser mourir… Il est à l'hôpital de Piltover, actuellement. »

« C'est de ma faute… », dit Jayce.

« Comment cela ? », s'étonna Cassandra.

« Viktor n'a jamais été abandonné dans la dimension où j'ai vécu. Il avait une relation assez conflictuelle avec sa mère, certes. Mais elle n'est jamais partie. Elle est morte quand il avait vingt-sept ans, alors que nous travaillions sur l'Hextech. Le cours du temps est en train de changer et ça vient de provoquer une catastrophe. »

Jayce se frotta le visage de la main.

« Il faut reprendre le contrôle de la situation. Qu'est-ce qui aurait pu provoquer ça ? Professeur, vous étiez avec Viktor l'autre jour, n'est-ce pas ? »

« En effet. La faute me revient peut-être, en vérité. J'ai dû créer une frustration chez lui en lui suggérant d'accéder à l'Académie. Il n'a pas très bien pris ma proposition. Peut-être cela a-t-il créé une dispute entre sa mère et lui, qui n'a pas eu lieu à votre époque. »

« Vous n'y êtes pour rien. », Jayce passa une main dans ses cheveux. « C'est simplement qu'on n'a aucun contrôle. Si un élément a pu déclencher un tel désastre, je n'imagine pas ce que ce sera à l'avenir. »

« Vous seul savez quoi faire, Jayce. Vous savez que nous comptons sur vous. », prévint Cassandra.

« Bien entendu… »

Heimerdinger se leva avant de poser une main affectueuse sur celle de Jayce.

« Il va lui falloir du temps pour se reconstruire, mais nous y parviendrons. », le rassura-t-il. « Ce garçon a besoin de beaucoup d'amour et de valorisation. »

« Comment va-t-il ? »

« Il n'a pas rouvert les yeux depuis que nous l'avons trouvé. Les médecins disent que… »

« Que quoi ? »

« Que c'est à lui de trouver la force de se réveiller. Il n'a plus la volonté de vivre, Jayce. »

« Je veux le voir. »

« C'est encore trop tôt, mon garçon. »

« Non, laissez-moi le voir. Laissez-moi lui parler. Je sais qu'il ne me connaît pas encore mais… moi je le connais. Je le connais même par cœur. Même si nos derniers rapports étaient conflictuels, même si on s'est trahis quelques fois, je sais qui il est. Alors je me dis que peut-être… peut-être qu'il m'entendra ? »

Heimerdinger réfléchit un instant. Il se tourna vers Cassandra. Cette dernière prit une gorgée de thé avant de soupirer.

« Je pense que c'est une bonne idée. », dit-elle.

Jayce la regarda avec surprise. Il ne s'attendait pas à cela venant d'elle.

« Pourquoi ce regard ? », interrogea-t-elle, sceptique.

« Je… »

« Je ne suis pas un monstre, Jayce. Je ne souhaite pas la mort de ce garçon. Alors, si vous pensez pouvoir faire quelque chose pour lui, soit. Allez-y. »

« Merci pour tout ! », s'exclama-t-il.

« Et puis… si vous devenez ami avec lui, ça lui permettra d'avoir un repère quand il sera à l'Académie. Je pense qu'au vu des circonstances, c'est une bonne idée. Il aura besoin de vous. », ajouta Heimerdinger.

Jayce s'appuya sur le dossier de son fauteuil, rassuré.

OoOoO

Viktor était assis au milieu de la déchetterie. Concentré, il montait une petite boîte à musique créée de toutes pièces. Il assembla les pièces dans l'ordre sans négliger une seule étape. Après avoir fixé le cylindre, il ajouta le clavier jusqu'à refermer le tout. Puis, une fois cela fait, il installa sa jolie petite danseuse, qu'il avait peinte avec des matériaux bas de gamme. Il tourna la clef minuscule et le mécanisme s'enclencha. La petite danseuse se mit à tourner, faisant battre ses jambes en rythme. L'espace d'un instant, elle s'échappa de son socle et virevolta sur la petite structure ronde. Elle regardait Viktor en souriant. Le garçon la regardait faire, émerveillé.

Mais soudain, il se rendit compte d'un défaut inhérent à sa boîte à musique : elle ne produisait aucun son. Etonné, il la démonta, souhaitant en découvrir le problème. Il se rendit alors compte qu'il n'y avait pas de clavier. C'est vrai, il était là-haut, tout là-haut sur le tas de déchets. Viktor devait aller le chercher s'il voulait terminer son œuvre. D'un bond, il s'élança à l'assaut de la montagne. Il imita la danseuse, se déplaçant librement, au gré de ses envies les plus secrètes. Il s'accrocha à la pile de détritus et en débuta l'ascension, libre comme l'air. Mais alors qu'il était arrivé à la moitié du chemin, ses jambes devinrent lourdes comme du plomb. Il se tourna vers elles, cherchant à comprendre ce qu'il se passait. La petite danseuse le retenait fermement. Elle était soudain devenue extrêmement pâle, et des yeux entièrement noirs avaient remplacé ses iris bleus. Elle ouvrit une bouche béante, prête à l'engloutir. Viktor n'en eut cure. Il repartit vers son but premier, sans se soucier une seule seconde de la danseuse. Mais cette dernière ne renonçait pas non plus. Elle se mit à le tirer de plus en plus fort, si bien que bientôt, le garçon ne put plus monter du tout. Peu à peu, il se sentit glisser, jusqu'à perdre l'équilibre et tomber à la renverse. Alors il tomba, tomba, tomba.

Viktor sentit le sol taper durement contre son dos. Il eut le souffle coupé. Il tenta de se relever, mais se rendit compte qu'il ne pouvait plus bouger un seul membre. A côté de lui, la danseuse s'était brisée. Elle était complètement démembrée. Pourtant, elle tourna sa tête vers lui. Le garçon reconnut le visage de sa mère, qui se tordit dans un sourire jusqu'aux oreilles.

« Tu pensais vraiment en être capable ? », demanda-t-elle d'un rire goguenard.

Viktor ne répondit pas. Un instant, il fixa le ciel. Il était immense, prêt à l'engloutir n'importe quand. Il voulut tendre la main vers lui, espérant l'atteindre de quelque manière que ce soit. Mais il ne le toucha pas. Sa main restait inerte sur le sol. Il s'était brisé en mille morceaux dans sa chute. De toute manière, il n'avait plus envie de rien.

Alors, il tourna la tête vers la danseuse pour lui dire qu'elle avait gagné. Mais il n'en eut pas le temps. Une chaussure l'écrasa d'un coup sec. Viktor vit avec détail sa figure se fissurer, son sourire mauvais restant ancré sur sa rétine. Il leva un peu les yeux. Ce n'était pas une chaussure seule qui venait de détruire la danseuse. C'était une personne. Silencieusement, un inconnu s'agenouilla à côté de lui.

« Tu comptes rester étendu là encore longtemps ? », interrogea-t-il.

« Je n'ai pas le choix, je ne peux plus bouger du tout. »

L'inconnu ne répondit rien. Il s'installa à ses côtés et regarda le ciel. Il tendit sa main vers ce dernier.

« Tu ne t'en souviens probablement pas, mais toi et moi, on a visé très haut à une époque. Mais à vouloir atteindre le soleil on a fini par se brûler les ailes. »

« Je ne crois pas. »

L'inconnu plongea son regard dans le sien. C'était un enfant de son âge. Ses yeux avaient la couleur de l'or.

« J'ai pas mal de choses à te dire, je crois. De toute façon, il y a longtemps qu'il fallait que je te parle. »

« Mais on ne se connaît pas. »

« J'ai l'impression qu'il y a tellement de non-dits entre nous, tellement de choses que nous aurions pu éviter. J'ai pas mal de regrets, en fait. Je n'ai même que ça. Mais peut-être que si tu m'écoutes attentivement, on pourrait parvenir à briser la glace, tous les deux. »

« Qu'est-ce que tu veux dire ? »

« Je suis désolé pour ce qu'il vient de t'arriver. Que ta mère soit partie en te laissant derrière, c'est quelque chose que je n'aurais pas pu imaginer en arrivant ici. »

« Ah… »

« Mais d'un autre côté, tu as tellement d'audace et de force que je me dis qu'il est impossible pour toi de ne pas te relever. Je sais que tu ne peux pas savoir ça mais… un jour, on a forcé le bureau du professeur Heimerdinger ensemble. On allait chercher mon équipement qui s'apprêtait à être détruit. C'était ton idée, d'ailleurs. On venait à peine de se rencontrer, je ne te connaissais pas du tout. J'étais au bord du gouffre et je croyais que tu étais venu me narguer suite à mon échec. Pourtant… c'est toi qui m'a aidé à remonter la pente. Tu m'as sauvé la vie. Et par la même occasion, tu es devenu le meilleur ami que j'ai jamais eu. »

« Qui es-tu… ? »

« J'ignore pourquoi mais malgré nos griefs, malgré tout ce qu'on a vécu, tu restes la personne qui m'est la plus précieuse au monde. Et vivre dans cette nouvelle réalité sans toi me paraît impensable. Je sais qu'on va devoir tout recommencer à zéro, tout reconstruire. Ça va prendre du temps, beaucoup de temps. Mais c'est une épreuve qui me semble bien plus surmontable que ne pas t'avoir dans ma vie du tout. J'aimerais tellement que tu te relèves. J'ai besoin de toi. »

« Désolé mais je ne peux pas. Mon corps est brisé, je ne peux plus bouger. »

« Ah, on m'annonce qu'il est temps pour moi de partir. Je dois y aller. A bientôt, Viktor. »

« Comment connais-tu mon nom ? »

Mais l'inconnu ne répondit rien. Il lui tourna le dos et se dirigea vers des portes lumineuses.

« Attends ! Qui es-tu ? », hurla Viktor.

L'inconnu disparut.

Frustré, Viktor se mit à bouger frénétiquement la tête en quête d'une solution. Il pouvait bouger ses doigts, mais uniquement ses doigts. Il observa un instant son propre corps. Il était fissuré de partout, comme une poupée en porcelaine. Il lui fallait combler les cassures pour qu'il puisse de nouveau bouger. Viktor commença à gratter la terre de ses doigts valides. Quand il en dégagea suffisamment, il la prit et répara la paume de ses mains. Ce travail lui prit des heures. A la fin, il s'en retrouva épuisé et de nouveau, il ne put plus bouger du tout. Ses yeux ne quittèrent pas le ciel. Il passa une éternité à le contempler, magnifique comme il était. Une part de lui voulait le rejoindre, maintenant. A cette pensée, la terre qu'il avait utilisée pour réparer ses mains s'effrita un peu.

A côté de lui, la danseuse se reforma petit à petit. Et à mesure qu'elle renaissait, les membres du garçon se craquelèrent un peu plus. Il sentit ses jambes devenir des cendres. C'était douloureux et irréel à la fois. Comme si cette souffrance n'existait pas. La danseuse avait de nouveau un visage. Toujours celui de sa mère, tordu dans un horrible rictus.

« Tu vas mourir ici ? », s'amusa-t-elle.

« Je crois que oui… »

« J'ai envie de te dévorer. »

« A ta convenance… »

« Dans ce cas, je ne vais pas me priver. »

Puis sa bouche s'ouvrit en un gouffre béant qui l'avala comme un serpent. Viktor ne chercha pas à lutter. De toute manière, il en était incapable. Il posa les yeux une dernière fois sur le ciel puis se laissa engloutir.

Mais alors que disparaissaient les derniers rayons de lumière, les ténèbres se dissipèrent aussi vite qu'elles étaient apparues. L'inconnu était revenu, tenant la danseuse fermement entre ses doigts. Il la brisa en deux d'un geste rageur. Puis, de nouveau, il s'assit aux côtés de Viktor.

« Toi… »

« Salut. Désolé de pas être venu plus tôt, c'était un peu la galère. Je vais essayer de passer tous les jours, à partir de maintenant. Heimerdinger m'a dit que tu avais légèrement bougé après que je sois passé te voir, donc je me dis… peut-être que ce n'est pas si inutile ? »

« Heimerdinger ? Mais il me déteste… »

« Il est très inquiet pour toi, tu sais ? Il s'en veut beaucoup, aussi. J'ai beau lui dire qu'il n'y est pour rien, c'est impossible de lui faire entendre raison. »

« Pourquoi est-ce qu'il y serait pour quelque chose ? C'est pas lui le problème… »

« Il a peur de t'avoir forcé la main et… que ce soit ça, qui ait déclenché le départ de ta mère. »

« Mais non ! Absolument pas ! »

« D'après moi, ce n'est pas le cas. Ce n'est dû qu'à un malheureux concours de circonstances. La vérité, c'est que personne n'a réellement la main mise sur ce qu'il peut se passer… Pourtant, je me dis que si je parviens à renouer une amitié aussi solide avec toi que celle que nous avions à l'époque, les choses ne pourraient aller qu'en s'améliorant. C'est sûrement un peu trop optimiste, voire naïf de ma part de penser ça. Mais il existe cette part d'espoir en moi qui ne veut pas s'éteindre. Alors, si tu pouvais te réveiller, ça me conforterait un peu plus dans cette idée. J'aimerais que tu reviennes parmi nous. Ne me laisse pas. »

« Pourquoi tu ne me dis pas ton nom ? »

Mais l'inconnu ne lui donna aucune réponse. De nouveau, il se releva et partit. Il disparut une nouvelle fois dans le néant. Viktor recommença à gratter frénétiquement la terre de ses doigts. Ce qu'il souhaitait par-dessus tout, actuellement, c'était revoir ce garçon dont il ne connaissait pas le nom mais qui semblait si bien le connaître. Il devait également dire à Heimerdinger qu'il n'y était pour rien si sa mère était partie. Heureusement, ses mains n'avaient pas été trop endommagées. Il parvint à les réparer facilement avant de s'attaquer à ses poignets. Plusieurs heures plus tard, il pouvait bouger ses bras à la hauteur de ses coudes.

A côté de lui, les fragments de la danseuse se remirent à trembler. Elle essayait de renaître de ses cendres. Mais cette fois-ci, Viktor ne comptait pas la laisser faire. Alors, il racla la terre un peu plus vigoureusement et s'en recouvrit le haut des bras jusqu'aux épaules. Bientôt, il fut capable de les bouger entièrement. La danseuse ne montra plus aucun signe de vie. Soulagé, le garçon s'attaqua à son propre torse. Maintenant qu'il pouvait librement bouger ses mains, le reste serait bien plus rapide. Il combla les fissures du haut de son corps sans grande difficulté. Il se sentait fatiguer, mais il ne pouvait renoncer. Il serait trop simple de se laisser happer par le ciel à nouveau. Il était en quête de réponses. Et il ne pouvait les obtenir qu'en retenant cet inconnu.

Finalement, il répara si bien son torse et ses hanches qu'il put se redresser en position assise. Il observa le monde qui l'entourait d'un œil nouveau. Les montagnes de déchets, éternelles, lui faisaient de nouveau face. Le monde n'avait pas changé. Viktor analysa l'état de ses jambes. Elles étaient toujours en cendres. Il ne pouvait les bouger. Elles lui prendraient sans doute plusieurs jours. Mais il n'en avait cure.

Une fois encore, le garçon entendit des bruits de pas. Cette fois-ci, il eut la force de regarder l'inconnu. Ce dernier s'assit à ses côtés et pour la première fois, Viktor se trouva à sa hauteur. Il était heureux.

« Toujours pas levé ? Toi qui as toujours été si matinal, je commence un peu à désespérer. »

« Il ne me manque plus que mes jambes. », répondit Viktor.

« Tu sais ce que ça me rappelle ? Le matin de notre première présentation de l'Hextech. On avait veillé jusqu'à presque quatre heures du matin, et on a raté le réveil. C'est Heimerdinger qui a dû nous tirer du sommeil, on était de vrais loirs. »

« Et qu'est-ce qu'il s'est passé, après ? »

« Au final, on a réussi notre présentation haut la main, ce qui a fait un peu rager ce vieux Yordle. Oh ! Euh… excusez-moi, professeur. Enfin bref, le Conseil de Piltover nous a félicité pour nos travaux. Jamais ils n'avaient vu quoi que ce soit de si innovent, disaient-ils. Moi, j'étais ravi d'un tel compliment. Toi, tu l'as trouvé absurde. Ce n'était pas vraiment au point, et tu avais remarqué une certaine manipulation dans leurs louanges exacerbées. C'est un trait qui te caractérise beaucoup, d'ailleurs. Tu ne laisses pas facilement les autres prendre le dessus sur toi. Ah, on me dit que je dois partir… Je n'ai pas pu rester très longtemps aujourd'hui, excuse-moi. »

Sur ces derniers mots, il se redressa avant de lui tourner le dos, prêt à partir.

« Reste ! », s'écria Viktor en lui prenant la manche.

L'inconnu se retourna, surpris. Viktor sursauta. Face à lui ne se tenait plus un petit garçon de dix ans, mais un homme dans la trentaine. Ses cheveux atteignaient ses épaules et une barbe saillante entourait son visage. Viktor observa ses propres mains. Elles s'étaient étonnamment allongées, de même que le reste de son corps. Et ses cheveux avaient également poussé. Lui aussi était devenu adulte. Soudain, un flot indescriptible d'images de toutes sortes lui traversa l'esprit. Dans nombre d'entre elles, cet homme en faisait partie. C'étaient des souvenirs ?

« Jayce… »

L'homme ouvrit des yeux ronds.

« Viktor ? Viktor, tu m'entends ? »

« Je t'ai toujours entendu, imbécile… »

Mais alors que les deux hommes se contemplaient, tous deux surpris de se retrouver, un courant électrique passa entre leurs doigts, les séparant avec violence. Viktor lâcha précipitamment la manche de son ami et ce dernier fut expulsé. Il disparut dans le néant. Viktor regarda ses mains. Il était redevenu un enfant. Mais pourquoi les regardait-il, au juste ? Que venait-il de se passer ? Il ne se souvenait de rien… Pouvait-il même considéré qu'il s'était passé quelque chose ? Il décida que cela n'avait pas d'importance et reprit son travail.

Viktor se gratta un peu la tête avant d'analyser l'état de ses jambes. Il n'en restait rien, il avait du pain sur la planche. Il devait se remettre au travail s'il voulait reparler avec l'inconnu. Il était un peu fatigué, mais il avait la force de lutter. Aussi, quand la danseuse tenta de revenir à la vie, il la brisa lui-même de ses mains.

Il redessina la forme de ses cuisses, de ses genoux, de ses mollets, puis de ses pieds. Au départ, tout n'avait qu'une forme un peu précaire. Ce n'était pas réellement détaillé, c'était même assez grossier. Aussi fut-il heureux du résultat quand il réussit à bouger un orteil. Il ajouta des détails, modela le tout afin que son œuvre soit parfaite. Puis, plusieurs jours plus tard, il put enfin plier les genoux.

Extatique, Viktor les agita dans tous les sens, vérifiant que ses nouvelles jambes étaient bel et bien utilisables. Quand il comprit qu'il pouvait s'en servir, il se releva. Il tangua un peu au début, mais put facilement se stabiliser. Il mut ses orteils dans la terre avant de faire un premier pas. Il manqua d'abord de tomber, mais utilisa ses bras pour garder l'équilibre. Il en fit ensuite un second, puis un troisième avec un peu plus d'assurance. Finalement, il parvint à entamer une démarche confuse mais décidée. Il s'essouffla vite sans pour autant renoncer.

Quand il se sentit à l'aise sur ses appuis, il accéléra le pas. Petit à petit, il sautilla un peu sur ses jambes et se mit à trottiner. Ses foulées s'agrandirent jusqu'à ce qu'il ne coure franchement. Viktor poussa un hurlement qui résonna entre les tas de déchets. Il posa un regard résolu sur le clavier au sommet de la montagne de détritus. Comprenant que rien ne l'arrêtait, il en recommença l'escalade. Cette fois-ci, il parviendrait au sommet, sans faute. Il se servit des différents objets pour s'aider dans son ascension, usant de ses nouveaux bras, ses nouvelles mains, ses nouvelles jambes pour grimper toujours plus haut. Puis, enfin, il aperçut le clavier.

D'un dernier bond prodigieux, Viktor se hissa au pic de la montagne. Face à lui s'étendait un monde immense dont il ne parvenait à percevoir les limites. Il laissa le vent frais s'infiltrer dans ses cheveux et écarta les bras. Là, il éclata de rire, fou de joie. Puis, il hurla de nouveau, célébrant sa nouvelle victoire. Enfin, il s'accroupit et se saisit du clavier. Il le tira avec vigueur et le souleva vers le ciel.

Le clavier s'illumina, entourant Viktor de son éclat. Le garçon flotta alors dans les airs. Il fut transporté loin, très loin de la déchetterie. Il se laissa envelopper par la lumière avant de disparaître…

Bon, qui veut faire un câlin à Viktor ? xD

Merci aux personnes qui ont lu ce chapitre, j'espère sincèrement qu'il vous a plu. C'est celui que je préfère, très honnêtement, et il m'a donné énormément de travail. Dites-vous que j'ai passé quatre jours sur la scène de l'abandon de Viktor. La première discussion avec sa mère était vraiment plate, ils se sont simplement engueulés. J'ai trouvé que ça n'avait pas beaucoup de saveur, donc j'ai décidé de lui donner une autre forme. Je vous avoue qu'écrire ce chapitre m'a... vraiment déprimée ptdr Je me suis mis le blouse toute seule, à tel point qu'il en devenait douloureux d'écrire. Si je suis parvenue à vous mettre le blouse à vous aussi, alors je considère que ma mission est accomplie. Si c'est pas le cas, ça veut dire que je dois encore m'améliorer hihi

Concernant le chapitre cinq, je le publierai vendredi prochain, et non pas jeudi. Avec la reprise de mes cours, je vous avoue que c'est pas super simple de publier en semaine (d'autant plus que je me lève à six heures le vendredi). D'ailleurs, en parlant de ça, je me rends compte que le rythme de parution rattrape le nombre de chapitres terminés... Après le chapitre cinq, je pense que j'aurai besoin d'une semaine de battement en plus. Il introduira des éléments importants (je suis en plein dedans), et j'ai vraiment envie de vous proposer du contenu qui me paraît qualitatif. Comme je suis en train d'écrire un gros arc, qui me fait un peu mal au crâne à force de me creuser les méninges, j'ai besoin d'un peu de temps pour mettre les choses en place comme il faut.

Aussi, je pense avoir une idée du nombre de chapitres que fera la fanfiction. Je pars sur quarante, voire cinquante si jamais j'ai d'autres idées qui me viennent en tête d'ici là. La période en tant qu'enfants devrait durer jusqu'au chapitre quinze, je pense. Peut-être un peu moins. Et la partie deux, quand ils seront dans la vingtaine, sera sûrement beaucoup plus courte (dix chapitres à peine, je dirais). Et aussi, je ne sais plus si je l'ai dit la semaine dernière, mais je sais comment se terminera cette histoire. Il faut que je la peaufine, bien entendu, mais j'ai une idée assez concrète de la manière dont tout se terminera. Enfin voilà 3

Passez une bonne semaine, à vendredi prochain :3