« Kawaki, viens manger. Je pense que le reste de l'installation pourra attendre plus tard. »
Le concerné hésita en regardant la table de la salle à manger et son manuel d'entretien. Il finit par céder, conciliant.
Cela faisait maintenant quelques jours que trois nouveaux habitants avaient rejoint la maison. Des habitants aquatiques, plutôt silencieux, pour le plus grand bonheur d'Hinata.
Pas de poils, pas de griffures, ses meubles étaient sauvés.
La seconde personne satisfaite fut Himawari. Ravie d'avoir enfin la responsabilité d'un petit être, elle semblait disposée à laisser ses parents tranquilles pour l'obtention d'un animal. Tout du moins, pour le moment.
La dernière fut Naruto.
Kawaki semblait avoir enfin trouvé une activité plus intéressante que de tourner en rond dans la maison ou faire semblant de lire un livre dont il n'avait pas grand intérêt.
Voilà trois jours qu'il préparait, avec "l'aide" de leur fille, l'habitat de leurs nouveaux pensionnaires. Cette dernière s'était davantage occupée de l'aspect décoratif. Une activité beaucoup plus ludique et adaptée à une petite fille que s'occuper de finaliser les installations et préparer la température ou l'acidité de l'eau.
Dans les faits, les poissons étaient déjà parfaitement installés, mais soucieux de leur bien-être, l'adolescent avait quand même tenu à installer un néon, ainsi qu'une bouteille de gaz carbonique pour les plantes, afin d'assurer un meilleur équilibre.
Évidemment, cela nécessitait quelques installations plus techniques. Mais l'adolescent semblait bien s'en sortir, et si un problème se posait pour interpréter certains kanjis, il n'hésitait pas à demander de l'aide. Tout simplement. Mais il demeurait quand même assez autonome, il fallait l'avouer.
« T'as vu, c'est beau, papa ! » s'exclama Himawari. « C'est moi qui ai tout décoré toute seule ! Et j'ai mis une cachette dans le coin là bas. »
Elle pointa le dit coin du doigt.
« Oui, ça rend très bien. » la félicita-t-il. « Les poissons ont l'air satisfaits en tout cas. » ajouta-t-il en plaisantant. « Et toi, Kawaki ? Ça te plaît ? »
L'adolescent hocha la tête doucement, continuant de manger en silence.
Depuis la foire, il demeurait toujours étrangement calme et muet. Nul doute que sa nouvelle passion devait pas mal l'occuper, mais tout de même...
Les jours suivants, l'ambiance ne fut guère différente. Si Himawari ne prenait pas plus de dix minutes par jour à accorder de l'attention à ses nouveaux animaux domestiques, il devint évident que l'adolescent, lui, leur vouait une véritable obsession.
Il ne sortait même plus avec Boruto prendre l'air. Il acceptait tout juste de s'entraîner avec eux. Tout ça, pourquoi ? Pour passer des heures à vérifier en boucle les installations de l'aquarium, ou pire encore, le contempler pendant des heures le regard vide.
Il avait l'air complètement dans son monde, déphasé.
« Tu ne trouves pas que le noir nage bizarrement aujourd'hui ? » demanda-t-il un jour.
Le poisson n'avait en rien changé ses habitudes.
« Peut-être que les rochers sont trop saillants pour leurs nageoires. »
On pouvait difficilement faire plus poli.
Une nuit, Naruto descendit prendre à boire. Et quelle ne fut pas sa surprise de trouver Kawaki, debout, presque dans le noir, au milieu du salon, en train de manipuler il-ne-savait-quoi encore.
« Kawaki… ? »
L'adolescent lui répondit à peine, trop obnubilé par les plantes et l'ondulation des nageoires.
L'adulte s'approcha, à la fois contrarié et franchement effrayé. Toute cette histoire commençait à aller définitivement trop loin.
« Kawaki, qu'est-ce que tu fais debout à cette heure-ci ? » lui demanda-t-il, inquiet.
« Je vérifie qu'ils vont bien. La pompe fait un bruit bizarre… »
« Maintenant ? À trois heures du matin ?! »
« La pompe fait un br-… »
Naruto le saisit par les épaules pour le forcer à le regarder, bien décidé à mettre un peu d'ordre dans sa tête.
« Kawaki, regarde-moi. Tout va bien. La pompe marche parfaitement. Maintenant, remonte te coucher. »
L'adolescent détourna le regard vers les animaux et se défit mollement de sa prise.
« Je peux pas… Je dois m'occuper des poissons. » répéta-t-il d'une voix morne et fatiguée.
« Hé là…! Hé là ! Stop, stop. On arrête tout. Ça ne peut pas continuer comme ça. »
Il le ramena vers lui et posa ses mains sur ses épaules, le forçant à le regarder.
Il avait cédé à ces animaux pensant que cela pourrait l'aider, mais de toute évidence, ils ne faisaient que tourner autour du problème depuis le début.
« Kawaki, pour l'amour du ciel, regarde-toi ! Tu es pâle, tes cernes montrent que tu manques clairement de sommeil ! Sans compter que tu manges de moins en moins ! Et tout ça pour quoi ? Vérifier quinze fois par jour la température de l'eau !? »
Le garçon ne répondit rien. De toute façon, il ne pouvait rien répondre à ça.
« C'est carrément obsessionnel, là ! » déclara le plus âgé, espérant créer un sursaut chez lui.
Il lui lança un regard profondément inquiet.
« Je t'en supplie, arrête ça et va dormir. »
« …Je peux pas. » finit par répondre son cadet, d'une voix vide, plate et monotone.
« Tu ne peux pas quoi ? »
« Dormir… » répondit-il simplement. « Quand je ferme les yeux, je… » il chercha ses mots avant d'abandonner. « Quand je suis ici, à m'occuper d'eux, je me sens bien. »
« O-oui… ! Oui, je comprends ! Et c'est très bien ! » l'en rassura Naruto. « Mais tu ne peux pas passer tes journées et encore moins tes nuit à faire ça ! Sois raisonnable. » tenta de lui ouvrir les yeux le Hokage. « Il y a un juste milieu à avoir. »
« Non, tu ne comprends pas… Je me sens bien quand je m'occupe d'eux. C'est reposant. »
Naruto déglutit.
« Comment ça … ? Kawaki, qu'est-ce que ça veut dire ? »
« Je peux pas dormir. J'y arrive pas. J'y arrive plus… Maintenant laisse-moi, s'il te plaît. Je vais nettoyer le filtre… »
Et sans plus de cérémonie, il commença à retirer le couvercle noir de l'aquarium sous le regard médusé de l'adulte.
« … Demain, je te prends un rendez-vous chez le psychologue. C'est décidé. »
Kawaki marqua une pause dans son geste, comme blessé.
« ...Alors c'est comme ça que tu me vois : comme un fou. »
« Non, je te vois comme un enfant qui a besoin d'aide et de soin, Kawaki ! Parce que tu ne vas pas bien, de toute évidence. Et c'est un mal que je ne peux malheureusement pas soigner… »
« C'est un mal que personne ne peut soigner. » finit par lui avouer le plus jeune, sur un ton presque sardonique.
L'air de dire "Pas même ton médecin".
« Ça vous en discuterez tous les deux. »
« Et qu'est-ce que tu veux que je lui dise ?! » s'agita l'adolescent en refermant brutalement le couvercle en plastique noir.
Les poissons fuirent, en panique.
« Que tous les soirs, je fais le même cauchemar en boucle ?! Génial ! Voilà qui va drôlement m'avancer ! »
« Kawaki-… »
« Remarque, je pourrais aussi lui parler de Jigen ! Lui raconter la belle vie que c'est de vivre en tant que réceptacle avec un psychopathe dans un abri souterrain ! Peut-être même que je pourrais lui toucher deux mots sur les expérimentations ?! »
Pour la première fois de sa vie, il se sentit pris d'une loquacité surprenante.
« Et que dire de mon père ! Alors lui ! Lui ?! On pourrait au moins lui consacrer dix sessions ! »
Et il se mit à rire jaune, regardant Naruto avec un profond désespoir.
« Je pourrais lui raconter la fois où il m'a éclaté une bouteille sur le crâne ! Ou encore comment il me faisait bosser comme un dingue pour lui ramener sa gniole dégueulasse ! Et toutes les fois où il m'a enfermé, affamé, battu… Ses excès de colère ! Quand il m'a vendu à Jigen ! Ou encore quand pour une poignée de... il-... »
À cet instant, les mots se bloquèrent dans sa gorge, douloureux.
Il avait besoin que ça sorte, maintenant. Cela faisait trop longtemps qu'il gardait toute cette rancœur pour lui. Ce sentiment amer. Ces regrets, cette honte qui le corrodait et qui l'avait marqué au fer rouge au plus profond de son âme.
Mais il n'y arriva pas. C'était là, enraciné dans sa gorge. Férocement. Ça ne voulait pas sortir.
Sans crier gare, il éclata en sanglots déchirant. D'abord de frustration, puis de tristesse, essayant aussi désespérément que possible d'essuyer les larmes qui coulaient sur ses joues et gouttaient lamentablement sur le sol. Il essaya d'endiguer ses larmes avec toute la meilleure volonté du monde. Mais il n'y arrivait pas.
Ça coulait encore et encore.
« Je- je suis désolé. Je suis désolé… ! »
« Nan… Ne sois pas désolé. Tu as le droit de pleurer. Tu as le droit d'être en colère. » Naruto s'approcha avant de le prendre dans ses bras. « C'est aux gens qui t'ont fait du mal de l'être. Jigen, ton père, et tous les autres… »
Kawaki se pétrifia à l'annonce des "autres". De quels autres parlait-il ?
Le plus âgé sentit sa raideur et, voyant que le jeune homme ne bougeait pas, il finit par tout révéler. Inutile de le cacher plus longtemps.
« Tu m'as tout avoué une nuit, lors d'une de tes crises de terreur. »
Il lui caressa doucement les cheveux.
« Enfin "tout", disons que tu en as dit assez pour que je comprenne. »
Kawaki, s'il avait pu, aurait vu les larmes lui monter de plus belle. Il se sentait humilié qu'une telle chose lui soit arrivée. Mais peut-être plus encore, maintenant que la personne qu'il admirait le plus connaissait son secret.
« Tu ne t'en souviens probablement plus, et c'est normal. Tu étais très confus cette nuit-là. Mais toujours est-il que j'ai regretté de ne pas avoir su te dire les mots qu'il fallait à ce moment. »
Et il y avait longtemps repensé après.
« Alors maintenant je vais te les dire, Kawaki. Je t'aime. »
L'adolescent sentit ses sanglots faiblir un instant.
« Je t'aime tout autant que Boruto et Himawari, et jusqu'à mon dernier souffle, je serai là pour vous tenir la main. Le soir, quand vous avez peur. Le jour, face aux menaces du monde. »
Le plus jeune entendit le cœur de son aîné battre contre sa tempe. Une douce mélodie, délicate, rassurante, surprenante.
Une chaleur apaisante irradia presque instantanément la sienne.
Il sentit son menton se poser contre le sommet de son crâne, et la respiration lente de Naruto repousser ses cheveux et ses racines dans une douce caresse.
« Si tu as besoin de parler, je suis là. Je serai là. Ça peut être maintenant, comme demain, ou dans des années. Si tu as besoin de traquer ces hommes pour retrouver le sommeil, alors je le ferai. Si je dois te donner mon nom, pour que tu puisses oublier le sien, alors ça aussi je le ferai. » lui avoua-t-il en le serrant plus fort encore.
C'était presque comme s'il voulait se rassurer lui-même.
« Pour vous, je ferai beaucoup de choses. N'en doute pas, jamais. Même si je dois le payer de ma vie. Mais s'il y a une chose que je peux au moins te promettre, c'est que personne d'autre ne posera plus jamais la main sur toi. » le berça-t-il contre lui.
Il resterait avec lui, sous son aile, à l'abri de ce monde fou et dégénéré.
Kawaki continua de pleurer à chaudes larmes pendant de longues minutes encore, enfouissant son visage dans la poitrine de son père d'adoption, pour se donner un peu de pudeur. Il avait un peu honte de se laisser aller ainsi, mais ce n'était pas véritablement comme s'il arrivait à avoir prise dessus.
Le septième Hokage les fit petit à petit prendre place sur le canapé, qu'il jugea plus confortable que de rester debout. Puis finalement, les larmes se tarirent. Probablement à cause de l'épuisement.
Ils restèrent de longues minutes assis dans le silence, la tête de l'adolescent posé sur ses genoux, pendant qu'il passait ses doigts dans ses cheveux.
3h20.
Il le laissa se calmer à son rythme tandis que tous deux observaient les poissons qui les regardaient en chien de faïence, tout en faisant des bulles.
Ce fut Naruto qui finit par prendre la parole.
« …Tu veux une infusion ? Je crois qu'on a quelque chose à base de tilleul ou de camomille, voire les deux. Ça nous aidera probablement à retrouver le sommeil. »
Il sentit Kawaki hocher doucement la tête, contre lui, silencieusement. De toute évidence, il ne dormait pas.
« Allez viens, allons dans la cuisine. »
Kawaki le suivit, comme un caneton, traînant des pieds, avant de s'installer à table où il le regarda faire bouillir de l'eau.
La vapeur s'éleva dans les airs. Il écouta la bouilloire siffler.
« C'est arrivé quand j'avais sept ans… » commença le plus jeune, d'une voix monotone, mais claire.
Naruto se retourna, attentif, bien qu'un peu surpris par cette prise de parole si soudaine. Il ne s'attendait pas vraiment à des aveux… maintenant. Mais peut-être qu'il voulait arracher le pansement tout de suite ? Il le laissa poursuivre pendant qu'il installait deux tasses face à eux et versait l'eau chaude.
« On vivait de façon précaires, notamment parce que tout le budget passait dans l'alcool, et qu'un salaire ne suffisait pas. »
Il déglutit lentement. Il pouvait y arriver.
« …Alors un jour, il a commencé à me vendre à des gens de passage, des voyageurs. Des personnes qui ne restaient jamais et qui ne pouvaient pas répandre les rumeurs dans le village. Il les laissait abuser de moi pour une poignée de pièces. »
Le septième le vit serrer les poings, amers.
« Je ne sais même pas combien de fois c'est arrivé… Combien de fois il m'a utilisé pour arrondir ses fins de mois. Mais celle-là… cette première nuit, elle me hante, encore et encore, chaque nuit. » lui avoua-t-il, le cœur au bord des lèvres.
Il ne savait pas pourquoi c'était celle-là plutôt qu'une autre, sachant qu'il avait connu des nuits bien plus atroces. Mais le fait est que son esprit s'était fixé sur celle-ci précisément.
« Il… Il avait un grand chapeau, pointu et en paille… Je ne l'oublierai jamais. »
Il ferma les yeux, férocement, avant de les rouvrir, horrifié.
« J'ai pleuré toute la nuit. Je lui ai supplié d'arrêter, et… Et tu sais ce qu'il m'a demandé ? »
Il leva enfin les yeux vers lui. Quelque chose de désespéré s'en dégageait.
« "Ça fait mal ?" »
Putain de grotesque !
« Quelle question idiote sérieux ! » il se mit à rire nerveusement, essuyant les larmes qui perlaient aux bords des yeux. « Il était littéralement entrain de me…. Je… je pleurais et saignais comme un dingue, contre le matelas, écrasé contre son corps degeulasse, et il a osé me demander si ça faisait mal ?! »
Son rire s'arrêta, et il se mis à renifler doucement.
« Je rêve du jour où je le retrouverai, lui, et tous les autres… » déclara-t-il froidement.
Ses yeux laissaient maintenant briller une étrange lueur.
« Je leur ferai avaler de force des poignées d'aiguilles pour chaque quantité de sperme que j'ai été obligé d'avaler… Je leur enfoncerai tout ce que je pourrais bien trouver sous la main dans chaque orifice de leur foutu corps, histoire de voir si "ça fait mal" ! »
Un sourire inquiétant naquit sur ses lèvres, émerveillées.
« Je les briserai. Encore et encore. Tous autant qu'ils sont, et ce jusqu'à ce qu'ils m'implorent de les achever… »
Ou que mort s'en suive.
Une main se posa doucement sur sa joue. Naruto le regarda tristement.
« Je ne doute pas que ce geste étanchera un temps soit peu ta colère. Malheureusement, je doute que cela répare ce que tu as subi ici, et ici. »
Il pointa de son doigt sa tête, puis son cœur.
« Ça, ça se soigne différemment. Crois-en mon expérience. »
Il ramena sa main contre lui et lui offrit cette fois-ci un sourire réconfortant. Ses grands yeux bleus reflétaient désormais le calme et la sérénité. Il repensa à ce que lui avait dit, une fois, cette espèce de renard flamboyant à son sujet.
Naruto était comme lui, et pourtant il avait réussi à devenir quelqu'un.
Son admiration pour lui ne s'en fit que plus forte, plus intense. Plus tôt, son aîné avait avoué aimer au point de se dire prêt à mourir pour lui et ses enfants.
Si c'était ça l'amour, si c'était ça "aimer", alors oui, Kawaki n'avait pas peur de le dire : lui aussi pourrait mourir pour lui.
Il le regarda intensément, admiratif et reconnaissant. Une lueur incroyable émanait de lui. Une présence, une prestance. Quelque chose de solaire, de puissant.
Un jour, Jigen lui avait dit qu'une relation parent-enfant n'était pas tellement différente de celle que les hommes accordent aux divinités. Il avait longtemps douté de ces paroles.
Aujourd'hui, il commençait enfin à y croire.
Finalement, plus que sa propre vie, c'était le monde entier qu'il pourrait sacrifier, pourvu que ces yeux puissent continuer à se poser sur lui. Pourvu que sa présence puisse continuer à demeurer à ses côtés.
Pourvu qu'il puisse vivre le plus longtemps possible.
« Au fait… D'ailleurs… » Le septième se racla la gorge. « Cet homme au festival. Celui au stand de pêche au canard, est-ce qu'il… »
« Non. » Le coupa Kawaki en jouant avec le rebord de sa tasse.
Il comprit plus ou moins où il voulait en venir.
« … J'ai juste paniqué en voyant son accoutrement. Rien de plus. Je ne le connaissais pas. »
Il n'avait même pas pris le temps de détailler son visage, pour être honnête. Mais ce qui était sûr, c'est qu'il devait maintenant être largement plus âgé qu'à l'époque.
« Je vois. » Conclut Naruto. « Allez, buvons avant que ça ne refroidisse. »
Kawaki hocha doucement la tête, docile.
