Blaise Zabini - I'm alive
- Sophie, tu es bientôt prête ? me lance Ginny depuis le dortoir. J'ai super faim, et serait dommage d'arriver en retard le premier jour de cours...
- J'arrive dans deux minutes, dis-je en me sortant mon rouge à lèvres de sa trousse.
Je regarde mon reflet pâle et soupire, avant d'appliquer délicatement le bâton sur mes lèvres entrouvertes. Tous les matins, j'ai l'impression de peindre un croquis tellement je suis pâle. On pourrait croire que les seules touches de couleur que je possède sont les deux points bleus de mes yeux. Quand j'étais petite, je me disais que ma mère m'avait par mégarde plongée bébé dans le Nettoie-tout magique de la mère Grattesec, et que depuis j'avais perdu toutes mes couleurs. Même mes cheveux blonds sont clairs, c'est dire ! Je fais claquer mes lèvres l'une contre l'autre, satisfaite de leur nouvelle couleur coquelicot, alors que Ginny entre dans la salle de bain et m'observe, mi-amusée mi-exaspérée.
- J'ai beau persister à te répéter que tu n'as pas besoin de ce maquillage, ce nouveau rouge te va à ravir ! Il est bien plus prononcé que d'habitude, je me trompe ?
- Ce n'est pas toi qui te prends sans arrêt des remarques et des questions au sujet de ta santé... mais merci, je réponds avec un petit sourire. C'est ma marraine qui me l'a offert, je me suis dit qu'il marquerait le coup pour ce début d'année.
- Elle a bon goût ! s'exclame mon amie en disparaissant à nouveau dans la chambre. Allez, il faut vraiment qu'on y aille, même si on n'a pas les Carrow tout de suite, je ne donne pas cher de notre peau si on arrive en retard chez McGonagall !
Je me hâte de ranger mes affaires dans mon placard, et me précipite à la suite de sa chevelure flamboyante. Arrivées dans la Grande Salle, nous nous asseyons face à face à la table des Gryffondors. Je soupire en constatant que même Ginny, malgré sa rousseur, a pris des couleurs. Elle a pourtant l'air très fatiguée et nerveuse si on regarde bien, du genre qui n'a pas passé des vacances extrêmement reposantes... Elle jette souvent des coups d'oeil brefs vers les fenêtres, et sa main tremble très légèrement alors qu'elle étale du beurre sur son pain. Je comprends alors pourquoi elle était si pressée de prendre son petit-déjeuner : elle attend le courrier.
- Ginny... est-ce que tout va bien ? je demande timidement.
- Hm ? fait-elle en détournant distraitement la tête des fenêtres. Oh, euh, oui oui, je me demandais juste si... enfin... oh, c'est idiot, mais j'aimerais recevoir des nouvelles.
Je ne fais pas de commentaire. Je sais très bien qu'elle s'inquiète pour sa famille, comme à peu près tout le monde à Poudlard, et je sais aussi pertinemment qu'elle ne doit pas avoir de nouvelles d'Harry Potter depuis qu'il a disparu du mariage de son frère. Si elle n'était pas devenue si forte pour contenir ses larmes, elle serait déjà en sanglots. Elle détourne ses yeux brouillés et cache sa détresse par un petit sourire.
- Excuse-moi, je ne dors pas beaucoup ces derniers temps. Personne ne veut me parler comme à une adulte chez moi, ils gardent toutes les informations importantes pour eux sur ordre de ma mère... Même Fred et George s'y mettent, enfin quand ils ne sont pas dans leur boutique, il faut que je leur tire les vers du nez ne serait-ce que pour savoir s'il y a eu de nouvelles attaques.
- Viens habiter chez ma grand-mère, lui répond Neville qui vient s'asseoir à ses côtés. Salut Sophie, salut Ginny.
- Salut Neville, réponds-je. Pourquoi, ta grand-mère donne toutes les informations qu'on veut ?
- Haha, plus ou moins, disons qu'elle s'est lancée dans l'impression de tracts et que les nouvelles vont vite dans son club de bridge...
Il baisse la voix en se penchant un peu vers nous.
- Je crois même qu'elle a prévu de changer une pièce en salle de radio pour une radio de résistance, vous vous rendez compte ?
- Eh bien je pense que je préférerais mille fois être chez ta grand-mère qu'ici ou même que chez moi, soupire Ginny.
- Si tu connaissais son caractère quand on vit avec elle en permanence, je crois que tu y réfléchirais à deux fois, grimace Neville en se servant du jus de fruits.
- Boh, j'ai le mien aussi !
- Ah ça, dis-je en souriant malicieusement, j'imagine qu'entre vous deux, ce ne serait pas triste ! Ca se finirait soit par une explosion de la maison, soit par des « partners in crime » qui sillonneraient le Royaume-Uni pour faire régner la justice !
Ginny et Neville partent d'un rire franc et sonore, ce qui me met du baume au cœur. Je ne supporte pas de voir mes amis tristes et accablés. De plus, il faut avouer que je fais rarement rire à cause de ma timidité, alors provoquer celui de ceux que j'aime vaut tous les Gallions du monde.
- Je crois que je préfère la deuxième solution, dit Ginny songeuse.
Un gloussement un peu plus loin détourne notre attention. Nous tournons la tête vers sa source, et Neville fronce aussitôt les sourcils tandis que Ginny lève les yeux au ciel.
- C'est vraiment devenu le nouveau hameçon pour entrer dans le club de Slughorn ! C'est déjà la deuxième fille à qui je le vois faire un baisemain en deux jours ! s'exclame-t-elle d'un ton désespéré.
Je regarde du coin de l'œil le garçon en question faire des courbettes avec un sourire mi-charmeur mi-pincé à des filles un peu plus jeunes. C'est Blaise Zabini qui se tient là, au milieu d'un petit groupe de filles plus jeunes. Il me semble distinguer une fille de ma maison, une Gryffondor nommée Romilda je crois. Elle se pavane d'un air provocateur. Je déduis à la façon qu'elle a de guetter ses réactions et aux doigts croisés dans son dos qu'elle a une faveur à lui demander. Et en effet, elle semble l'entraîner à part pour lui poser une question... le visage de Zabini s'assombrit alors, et il semble lui répliquer quelque chose assez durement, ce qui n'empêche pas Romilda de tenter une dernière fois de faire marcher ses charmes. Elle pose une main sur son épaule et l'autre sur sa joue, ce qui me provoque un frisson de dégoût. J'ai une envie pressante de me lever et d'arracher cette sangsue à Blaise. Celui-ci détourne son regard d'elle un court instant, et ses yeux rencontrent les miens. Je me sens toute chose, mais il a reporté son attention sur la brune qui lui fait toujours la bouche en cœur. En vain, car Zabini s'en va à grands pas, les traits durcis. Elle a dû toucher une corde sensible...
- Sophie, tu rêves ? Luna commence vraiment à déteindre sur toi, plaisante Ginny. On va finir par vous prendre pour des jumelles, attention !
- Ça ne me dérangerait pas plus que ça, dis-je en souriant, on serait un peu comme les Patil, une à Serdaigle, l'autre à Gryffondor...
- Vous auriez failli les remplacer même, murmure Neville sur un ton de conspiration, leurs parents ont failli les empêcher de revenir tellement ils ont peur pour elles... s'il n'y avait pas eu le décret nous obligeant tous à venir à Poudlard, vous auriez bien pu être les nouvelles Patil !
C'est l'esprit préoccupé que nous allons en cours. Malgré le décret dont a parlé Neville, il est impossible de ne pas remarquer que plusieurs élèves ne sont pas revenus à Poudlard. Et pas n'importe lesquels. J'observe la place vide de Colin Crivey, qui j'espère est en ce moment à l'abri avec son petit frère et ses parents Moldus. J'aperçois McGonagall y jeter brièvement un coup d'œil angoissé et pincer les lèvres, mais elle reprend rapidement contenance et commence son cours comme si tout était habituel. J'ai l'impression qu'Ombrage est redevenue Grande Inquisitrice, et qu'une présence non souhaitée hante la salle de cours. Il en va de même pour les cours de Sortilèges et de Botanique, lors duquel Madame Chourave, le visage blême, rempote un peu trop violemment ses pousses de Valérianne. Pour un premier jour, je sens la tension monter beaucoup trop vite et beaucoup trop fort. J'ai l'impression d'être observée en permanence, c'est-à-dire plus que quand j'ai la sensation désagréable que les gens m'épient et parlent dans mon dos.
A la sortie de notre dernier cours, Seamus Finnigan arrive vers nous à grandes enjambées, l'air anxieux. Il me jette un coup d'œil et me salue à peine, puis tire Ginny un peu à l'écart puis lui dire quelque chose à voix basse. Il jette des regards rapides à droite et à gauche. Je tortille nerveusement les cheveux blonds qui m'arrivent juste au-dessus des épaules en essayant de disparaître. Ce que j'ai l'air de faire très bien, puisque Finnigan repart aussi sec sans même un geste d'au revoir.
- Sophie, je vais rejoindre Neville, il paraît qu'il a eu un accrochage avec Amycus Carrow, me dit Ginny en revenant près de moi.
- Je... je peux venir avec toi ?
- Je suis désolée, Seamus m'a spécifiquement dit qu'il fallait faire profil bas pour l'instant, il lui manquait seulement une personne de confiance pour surveiller les arrières...
- Et toi, tu n'as pas besoin d'une personne de confiance pour surveiller ton arrière-train ? je la raille gentiment d'un ton doux-amer.
Elle rit doucement, puis me prend les mains pour s'excuser à plates coutures.
- Je te raconterai tout et je prendrai soin de mon arrière-train pour toi, promis !
- Allez, vas-y, dis-je en souriant, tu vas finir par arriver après la bataille !
Ginny m'adresse un regard reconnaissant, puis pique un sprint vers la salle où doit être retenu Neville. Dans quoi s'est-il encore embarqué... J'ai l'impression de rester là comme deux ronds de flan, le cœur battant. Je n'avais pas remarqué à quel point je me sens de plus en plus comprimée. Je mets rapidement la main dans mon sac, et la pression retombe un peu en sentant l'objet rassurant qu'est ma petite radio portable. Heureusement que mon quota persécution est nul pour aujourd'hui...
- Tiens donc, si ce n'est pas Williams ! s'exclame une voix crissante de dégoût. Tu as pu revenir à Poudlard, toi ? Ils auraient dû être plus sévères sur la sélection...
J'ai parlé beaucoup trop vite. Je lève les yeux sur un groupe de Serpentard, sixièmes et septièmes années confondus. Parmi eux, Pansy Parkinson qui a parlé, et Blaise Zabini qui se contente de me regarder, sans vraiment d'expression. Comme si je n'existais pas vraiment.
- Tu feras attention en te regardant dans le miroir, je crois que tu as une tache de sauce tomate sur les lèvres, susurre Pansy.
Je rougis en cachant par réflexe ma bouche sous ma main libre. Blaise regarde Pansy d'un air ennuyé, et pousse un soupir blasé. Je me sens me ratatiner. Je ne suis même pas digne d'être embêtée à ses yeux. Une Mimi Geignarde numéro deux. Pansy poursuit son chemin en ricanant, suivie de ses sbires. Zabini la suit également. Mais soudain, il ralentit un peu sa marche, revient sur ses pas, et pose sa main sur mon bras pour me tourner face à lui.
- Sophie, j'ai quelque chose qu'il faudrait que tu transmettes à Weasley.
Je hoche simplement la tête, surprise qu'il utilise mon prénom. Je crois que c'est la première fois que je l'entends de sa bouche, et ce n'est pas désagréable. Même si je dois apparemment simplement jouer les hiboux. Il me sourit légèrement et sort un carton d'invitation de sa poche.
- Tu pourrais lui donner ça, c'est pour la première réunion du... Club de Slug, dit-il d'un ton un peu dédaigneux. Si jamais elle avait envie d'y remettre les pieds un jour.
- D'accord, dis-je en un souffle.
J'ai toujours eu du mal à parler à des gens qui ne sont pas vraiment proches de moi, surtout quand ils m'attirent et me perturbent à la fois... comme c'est le cas. Je baisse les yeux sous l'intensité de son regard, et je sens à nouveau mon rythme cardiaque s'accélérer. Je prends la carte de sa main, et frôle ses longs doigts au passage. Je me sens comme traversée d'un courant électrique. Son regard semble s'être encore intensifié, et il s'apprête à ajouter quelque chose.
- D'ailleurs, j'aurais voulu savoir si...
- Blaise, piaille la voix de Pansy au bout du couloir, qu'est-ce que tu fais à adresser la parole à cette traître à son sang ? Ne me dis pas que tu préférerais inviter Willie l'albinos plutôt que Romilda Vane la nantie ?!
J'ai l'impression de recevoir le coup fatal de la journée, le coup de trop. Un poids énorme s'abat sur mes épaules, alors que les railleries de Jeremy Taylor, mon pire ennemi d'enfance, résonnent dans mon crâne. Sophie la pâlotte, le Cadavre ambulant, Willie l'albie... J'ai l'impression de blêmir plus encore. Jamais je n'en sortirai, je ne changerai jamais, je resterai Sophie l'albinos, la chose effacée et fade qui ne sera jamais ni désirable ni jolie. Je secoue la tête pour chasser mes idées noires, quand Blaise répond à Pansy d'un air indigné et presque hautain.
- Pour qui me prends-tu...
Le réel coup fatal me transperce le cœur. Je ne veux pas en entendre plus. Je fourre le carton d'invitation de Ginny tout contre mon lecteur CD et prends mes jambes à mon cou. Je cours, je cours sans m'arrêter, vers mon refuge favori. Arrivée dans la volière, je reprends ma respiration sifflante à cause de ma course effrénée. Comme d'habitude, personne ne se trouve ici, surtout que les hiboux sont maintenant contrôlés. J'en profite pour laisser couler mes larmes en m'asseyant sur une petite volée de marches devant une fenêtre. Je regarde autour de moi pour essayer de me changer les idées. Il y a beaucoup moins de hiboux et de chouettes qu'avant, et les elfes de maison ont redoublé d'efforts pour que la volière soit totalement propre. J'imagine que la nouvelle direction a dû bien changer de celle de Dumbledore pour eux aussi... Je fouille dans mon sac fébrilement pour allumer ma petite radio, et décoller d'ici comme si j'avais moi aussi des ailes. Je règle la fréquence sur ma radio favorite, et les premières notes de Creep viennent emplir la volière et me bercer les oreilles. La musique me calme instantanément. C'est ça, la magie des Moldus.
When you were here before
Couldn't look you in the eye
You're just like an angel
Your skin makes me cry
C'est vrai qu'il a la prestance d'un ange, il est tellement... au-dessus de tout. Je repense au moment où ma main d'albâtre a frôlé sa main d'ébène, et les larmes me montent à nouveau aux yeux.
You're so fuckin' special...
But I'm a creep, I'm a weirdo.
What the hell am I doing here?
I don't belong here.
Je commence à fredonner la mélodie en fermant les yeux. L'image de Blaise s'impose à mon esprit, et je me sens à la fois vide et pleine, comme si j'étais partagée entre une indifférence totale et une dévotion excessive. Jamais je n'avais ressenti quelque chose d'aussi fort à son égard.
I don't care if it hurts
I want to have control
I want a perfect body
I want a perfect soul
I want you to notice
When I'm not around
Je savais bien, en l'observant de loin, qu'il ne me laissait pas indifférente, qu'il y avait quelque chose chez lui que je voulais découvrir, quelque chose qu'il ne montre pas. Quelque chose d'autre que son apparence de Dom Juan. Mais de là à me dire...
You're so fuckin' special
I wish I was special
Je chante le refrain plus fort, sans trop me soucier de déranger les volatiles – ils sont habitués maintenant, depuis toutes ces années où je viens lâcher mon lest au son de musiques et autres rock'n'rolls Moldus. Les images de mon entrevue avec Blaise me reviennent. Pensait-il vraiment ce qu'il a dit à Pansy ? Que suis-je comparée à une fille aussi extravertie que Vane ? Qu'est-ce qu'il allait dire avant que Pansy ne le coupe ? Voulait-il inviter Ginny par mon intermédiaire ? Mon cœur se crispe à cette idée, et je chasse toutes ces questions en imitant la montée en puissance de la batterie avec des gestes véhéments des bras.
She's running out again,
She's running out
She's run run run run
Je chasse les quelques larmes qui ont roulé sur mes joues, et repars sur un ton plus doux.
Whatever makes you happy
Whatever you want
You're so fuckin' special
I wish I was special
But I'm a creep, I'm a weirdo,
What the hell am I doing here?
I don't belong here.
I don't belong here.
Je respire un grand coup, les yeux fermés, en me rappelant le contact de sa main sur mon bras... quand j'ouvre les yeux. Mon sang ne fait qu'un tour quand j'aperçois Zabini face à moi, adossé à la porte fermée de la volière. Je manque de faire tomber ma radio, et baisse le volume d'un coup de baguette.
- Tu peux laisser le son, j'aime beaucoup, dit-il en se relevant doucement.
Je remonte le volume par un Sonorus, qui n'est pas aussi fort que tout à l'heure malgré tout.
- Je ne pensais pas te retrouver ici, fait-il sur un ton badin.
- Je... c'est un endroit spécial pour moi, je bredouille.
- Un refuge ? demande-t-il doucement.
Je hoche la tête prudemment. Est-il venu pour continuer la discussion de tout à l'heure ? Pour m'enfoncer plus encore devant ses amis Serpentards qui se cachent derrière la porte ? Pour me confisquer ma radio ?! Il semble lire mes pensées, car il poursuit en se dirigeant vers moi :
- Ne t'inquiète pas, je suis tout seul. Ça t'ennuie si je partage ton refuge avec toi ?
Je fais signe que non, et il vient s'adosser contre la volée de marches sur laquelle je suis assise. Nous restons en silence pendant un moment.
- Je les hais, dit-il soudain d'un ton sourd. Toutes ces filles.
- Ça à l'air de faire beaucoup de monde à haïr, je murmure.
Il se retourne vers moi et rit doucement. Je crois que c'est la première fois que je l'entends rire naturellement, sans se forcer et sans être hautain. C'est très agréable, comme rire. Je souris timidement.
- Elles sont toutes pareilles. Les Pansy, les Romilda. Ma mère. De la pavoiserie, du bavardage sans fin et de la cupidité.
Je tourne la tête en me mordant la lèvre. Luna m'avait raconté ce qui faisait la réputation de la mère de Zabini, et pourquoi Slughorn l'avait invité en premier lieu dans son club. Circé Zabini est un peu la Barbe bleue de notre époque, ses sept maris lui ont légué une fortune monstrueuse en disparaissant dans des circonstances assez troubles. Luna m'avait affirmé très sérieusement qu'elle avait sans doute des origines de Succube. Ce qui est certain, c'est qu'elle a légué sa grande beauté à son fils, et que Slughorn est persuadé qu'elle possède la recette d'un Philtre d'amour plus fort encore que l'Amortentia.
- Et le regard des autres, poursuit-il en regardant dans le vague, l'air renfermé.
- Tu... tu te soucies du regard des autres ? je demande, vraiment étonnée.
- Tout le temps, dit-il avec un petit rire amer. Je dois faire honneur à mon statut, je dois être le digne fils de ma mère, je dois plaire... je dois paraître, quoi.
- Mais, pour qui ? Pour ces filles-là que tu détestes ?
Il se mord la lèvre.
- Je ne sais pas... Sans doute. Parce que c'est parmi elles que j'ai grandi, parce que si on veut des amis à Serpentard on n'a pas le choix. Tu comprends ce que c'est, toi, d'avoir peur du regard des gens ?
- Bien sûr, je réponds en souriant amèrement à mon tour. Mais on a toujours le choix. Si je le voulais, je pourrais certainement...
Je m'interromps subitement. Comment se fait-il que je sois sur le point de parler de mes peurs à Blaise Zabini, l'homme dont toutes les filles rêvent, à commencer par moi là maintenant ? Mon cœur se remet à battre la chamade. Je suis à la fois flattée et en même temps plus que suspicieuse de ces confidences. Nous nous sommes à peine adressés la parole en six ans, et ce n'étaient que politesses et échanges cordiaux... Devrais-je m'ouvrir à lui ?
- Tu pourrais certainement quoi ?
- Je... enfin... je pourrais peut-être me lâcher plus, montrer aux autres que moi aussi, je peux être drôle voire un peu fofolle, je ne sais pas...
Il croise mon regard, et sourit très franchement.
- Comme quand tu tapes sur une batterie invisible ?
- Oui, par exemple, je murmure en souriant légèrement, les joues cramoisies.
- Ça te va très bien, de rougir comme ça, dit-il soudain d'un ton plus sérieux.
Je cache mes joues de mes mains. Forcément, c'est plus joli quand il y a de la couleur dessus... Il se tourne vers moi, et enlève mes mains délicatement, comme pour me caresser le visage des yeux.
- Tu es une personne formidable, Sophie. Tu dis que tu te préoccupes du regard des autres, mais tu sais rester toi-même malgré lui. En tout cas, le mien ne fait que t'admirer un peu plus... quand tu es toujours là pour soutenir tes amis, que tu supportes les mesquineries de Pansy,... que tu donnes des couleurs à ce monde qui me paraît tout gris depuis des années.
La radio nous enveloppe d'une nouvelle chanson des Hollies, tandis que mes mains sont toujours serrées dans les siennes, son visage plus près du mien que n'importe qui ne l'a jamais été.
Did you ever see a man with no heart
Baby, that was me
Just a lonely, lonely man with no heart
Til you set me free
- Tout à l'heure, ce que je voulais dire à Pansy,...
Now I can breathe
- … c'était lui montrer que je ne suis pas le parfait pantin qu'elle pense que je suis...
I can see
I can touch
I can feel
- … et lui montrer à quel point ses remarques sont futiles et que j'invitais qui je voulais quand je voulais.
Il approche son visage du mien encore un peu plus, et je ferme les yeux, le cœur en folie. Nos lèvres s'unissent au rythme du refrain.
I can taste all the sugar sweetness in your kiss
You give me all the things I've ever missed
I've never felt like this
I'm alive, I'm alive, I'm alive
Il sépare doucement ses lèvres des miennes, et murmure :
- Tu es la seule personne dont le regard semblait vouloir percer à travers mon masque. Et je voulais que tu y arrives, car j'ai besoin de l'enlever. Pour de bon. Alors... veux-tu être ma cavalière, pour la soirée de Slughorn, et toutes les autres soirées qu'on pourra partager ?
Je n'arrive pas à empêcher un rire nerveux, et il me regarde, interloqué et presque blessé.
- Excuse-moi, dis-je en reprenant contenance, je n'aurais juste jamais imaginé qu'un homme comme toi aurait besoin d'une fille comme moi pour... soutenir le regard des autres !
- Comment ça, une fille comme toi ?
- Effacée, fade, sans... sans couleur.
- Tu as mille fois plus de couleurs que n'importe quelle autre femme, tu sais. Et elles sont encore plus éclatantes que ton rouge à lèvres quand tu te perds dans la musique.
Je ne sais pas quoi répondre, quand soudain il me regarde d'un air malicieux.
- Il ne faut remplir qu'une condition si tu es ma cavalière : je veux qu'on ne se cache de rien ce soir-là, et donc... que tu oses venir sans maquillage.
- Tu ne sais pas dans quoi tu t'engages...
- Oh que si. J'aurai la plus belle des femmes à mon bras.
Je souris, et me décide à hocher la tête en signe d'approbation.
I used to think I was living
Baby, I was wrong
No I never knew a thing about living
Til you came along
Il m'adresse un sourire radieux à son tour, et se penche pour m'embrasser à nouveau. Toute la pression de la journée retombe, et je me sens plus forte. Capable d'affronter le reste du monde.
Now I can breathe
I can see
I can touch
I can feel
I can taste all the sugar sweetness in your kiss
You give me all the things I've ever missed
I've never felt like this
I'm alive, I'm alive, I'm alive
