Chapitre 23: Le Fléau

Julian courait à perdre haleine à travers la forêt dense, ses pieds frappant le sol irrégulier dans un rythme frénétique. Le visage pâle, les yeux écarquillés, il jetait des regards rapides derrière lui, craignant de voir surgir à tout moment la silhouette massive de Cable. Le souvenir de son visage impassible, de son bras métallique et de ses intentions mortelles ne cessait de le hanter.

"Il va me retrouver… Il va forcément me retrouver," se répétait-il, les mots se mêlant à la peur qui le paralysait. Pourtant, malgré sa terreur, une autre sensation bouillonnait en lui : la chaleur familière de son pouvoir pyromantique. Ses mains tremblaient légèrement, non seulement à cause de la fatigue, mais à cause de la pression croissante de ce feu intérieur qu'il essayait de contenir.

Alors qu'il dévalait une pente raide, Julian aperçut soudain un mouvement à travers les arbres. Il s'arrêta net, son souffle rapide et irrégulier, et se cacha instinctivement derrière un tronc. Ses yeux balayèrent la scène devant lui. Au loin, un convoi avançait péniblement sur un chemin de terre. Des chevaux tiraient une grande cage en métal, entourée de soldats en armures rudimentaires, des lances et des épées accrochées à leurs ceintures. Le son métallique des sabots et le crissement des roues sur le sol résonnaient doucement dans l'air.

La cage en question, massive, était faite d'un métal étrange qui semblait pulser légèrement sous la lumière du soleil. Julian fronça les sourcils. "C'est quoi, ce truc ?" Il plissa les yeux, concentré. Ce n'était pas un métal ordinaire. Il le sentait… sa magie semblait faiblir à l'approche de cette cage. Un métal qui annulait les pouvoirs ? Cela devenait de plus en plus intriguant.

"Ils transportent des prisonniers," réalisa Julian, son regard se posant sur les silhouettes emprisonnées dans la cage. Une dizaine de personnes, en haillons, étaient entassées à l'intérieur, leurs visages marqués par la peur et la fatigue. Des innocents ? Des criminels ? Cela n'avait peut-être pas d'importance. Mais cette vision réveilla quelque chose en lui, quelque chose de plus fort que la peur : une impulsion, une colère contre l'injustice.

Mais Julian hésitait. Devait-il vraiment intervenir ? Lui-même était pourchassé, en fuite, et maintenant complètement seul. Libérer ces prisonniers signifiait attirer l'attention, risquer de se faire capturer, ou pire, tuer. Mais il sentait son pouvoir bouillir sous sa peau, réclamant d'être libéré. Ce feu intérieur brûlait de plus en plus fort, insistant. Il se rappelait les mots d'Arno : "L'avenir n'est pas gravé dans la pierre."

Peut-être que c'était son moment. Peut-être que là, maintenant, il pouvait faire une différence.

Il inspira profondément, regarda une dernière fois les soldats qui semblaient ignorants de sa présence, puis se redressa. Ses poings se serrèrent, et une vague de chaleur monta dans sa poitrine. Ses pouvoirs répondaient enfin à son appel. Il n'y aurait pas de retour en arrière. Julian lança un dernier regard vers la cage. "Ils méritent d'être libres, pas enfermés comme des bêtes."

Sans attendre, il s'avança discrètement, profitant de la couverture des arbres pour se rapprocher du convoi. Une fois assez proche, il leva la main, sentant la chaleur se concentrer dans ses paumes. Il tendit un doigt vers les chevaux qui tiraient la cage. Une petite étincelle jaillit de sa main et fila droit vers les bêtes.

En un instant, une flamme jaillit sous les sabots des chevaux, les faisant hennir de panique. Les soldats, surpris, tentèrent de calmer les bêtes, mais le chaos était déjà en marche. Julian profita de la confusion pour s'approcher rapidement de la cage. Il lança un regard nerveux aux prisonniers à l'intérieur, certains le fixant avec des yeux écarquillés, incrédules.

"Reculez !" murmura-t-il en posant ses deux mains sur les barreaux de la cage. La chaleur se concentra une nouvelle fois dans ses paumes, et bientôt, une flamme ardente enveloppa le métal. Il espérait que cela suffirait, mais le métal annulateur de magie résistait.

Julian grogna, ses dents serrées, augmentant la température. "Allez, allez… ouvre-toi !" Ses muscles tremblaient sous l'effort, son pouvoir se déchaînant contre le métal. Finalement, avec un grincement sinistre, un des barreaux céda légèrement. Puis un autre. Le passage était étroit, mais suffisant.

"Sortez !" cria Julian aux prisonniers, qui ne se firent pas prier.

L'un après l'autre, ils se faufilèrent par l'ouverture, certains vacillant, d'autres courant immédiatement vers la forêt. Julian resta en arrière, sa poitrine haletante, ses mains encore brûlantes. Les soldats s'étaient remis de leur surprise et se regroupaient, mais Julian savait qu'il avait gagné un peu de temps.

Il recula lentement, regardant les prisonniers disparaître dans les arbres, une vague de satisfaction mêlée de terreur déferlant en lui. "Qu'est-ce que je viens de faire ?" murmura-t-il pour lui-même, mais la chaleur dans son cœur ne faisait que grandir.

Julian observait les derniers prisonniers s'enfuir dans la forêt, l'adrénaline pulsant encore dans ses veines. Il se tenait là, à bout de souffle, les mains encore tièdes après l'effort de concentration qu'il avait dû fournir pour briser les barreaux de cette étrange cage. Une partie de lui se sentait fière d'avoir réussi. Il avait utilisé ses pouvoirs pour faire une différence, pour libérer des innocents… ou peut-être des criminels. Il n'en était pas certain.

Mais cette euphorie fut de courte durée.

Un bruit sourd, métallique, résonna derrière lui. Julian se retourna vivement et recula instinctivement en voyant l'imposante silhouette qui émergeait lentement de la cage qu'il venait d'ouvrir. Un homme gigantesque, vêtu d'une armure massive et noire, sortait avec des mouvements mesurés. Chaque pas résonnait lourdement dans la terre battue, et l'air autour de lui semblait se densifier sous l'aura écrasante qu'il dégageait. Les gardes partirent en courant.

L'homme se redressa complètement une fois hors de la cage, ses yeux perçant à travers la visière de son casque. Une présence colossale. Sa carrure trahissait une force démesurée, et Julian ne put s'empêcher de sentir un frisson de peur parcourir son échine. Cet homme n'était pas comme les autres prisonniers. Quelque chose clochait.

Le silence se fit. Puis, l'homme parla, sa voix résonnant comme un grondement caverneux.

"Alors, c'est toi qui m'as libéré."

Julian avala difficilement sa salive. Le poids de ces mots semblait plus lourd que l'air autour de lui. Il hocha la tête, incapable de trouver les mots, tout son corps sur le qui-vive.

Le géant rit doucement, mais il y avait dans ce rire une froideur qui glaçait le sang. "Je m'appelle le Fléau." Il regarda la cage derrière lui avec mépris. "Cette prison… annulait toute magie. C'est pour ça que j'y suis resté aussi longtemps. Mais maintenant…"

Il fit craquer ses épaules sous l'armure, comme pour savourer sa liberté retrouvée. "Maintenant, grâce à toi, je vais pouvoir reprendre ce qui me revient."

Julian recula encore d'un pas, son instinct lui criant que cet homme n'était pas quelqu'un à qui il pouvait faire confiance. Mais le Fléau semblait remarquer la peur dans ses yeux et s'avança lentement, ses pas lourdement martelant le sol.

"Tu n'as rien à craindre de moi… pour l'instant."

Il sourit sous son casque, un sourire que Julian pouvait presque sentir. "Après tout, tu m'as libéré, gamin. Tu as du talent. De la puissance. Je l'ai senti quand tu as fait fondre ces barreaux. C'est rare de voir un pyromancien de ton âge capable d'une telle prouesse."

Le cœur de Julian battait à tout rompre, ses mains tremblaient légèrement sous l'effet de l'adrénaline. Il essaya de garder son calme, mais chaque mot du Fléau semblait jouer avec sa nervosité, la faisant grandir à chaque instant.

"Pourquoi… pourquoi ils t'avaient enfermé ?" demanda Julian d'une voix presque hésitante, mais déterminée à comprendre à qui il avait affaire.

Le Fléau s'approcha encore, son regard perçant le fixant. "Je ne suis pas exactement ce qu'on pourrait appeler un innocent." Il fit un geste de la main comme pour balayer la question. "Disons simplement que j'ai pris des choses qui ne m'appartenaient pas. Et que certains n'étaient pas d'accord avec ma manière de… diriger les affaires."

Il se pencha légèrement, rapprochant son visage de celui de Julian. "Mais toi, gamin, tu es comme moi. Tu es fait pour la liberté. Pour la puissance. Et je peux t'offrir ça. Avec moi, tu n'auras jamais à avoir peur. Personne n'osera te traquer, personne n'osera te faire du mal."

Julian sentit son estomac se nouer. Les promesses du Fléau résonnaient dans son esprit comme une tentation, une promesse d'échapper à la terreur que représentait Cable, ce guerrier qui le pourchassait sans relâche. Mais la manière dont cet homme parlait, avec une cruauté palpable dans chaque mot, le faisait hésiter.

"Je… je ne suis pas comme toi," balbutia Julian, secouant la tête. "Je ne veux pas… faire du mal aux autres."

Le Fléau éclata de rire, un rire sombre et profond qui fit écho dans la forêt. "Faire du mal ? Qui te parle de ça, gamin ? Je te parle de survivre. Parce que, crois-moi, ce monde n'a pas de place pour les faibles. Mais avec moi, tu auras une chance. Une vraie chance."

Julian resta silencieux, luttant contre la peur qui serrait sa poitrine. Il se souvenait de Cable, de ses mots froids et de sa détermination. Il se souvenait aussi d'Arno, de sa promesse de le protéger. Mais Arno n'était pas là maintenant. Et le Fléau, pour tout ce qu'il était, se tenait bien là, offrant une issue, une protection… même si elle venait au prix de sa liberté morale.

Le Fléau tendit une main massive vers lui. "Viens avec moi, gamin. Ensemble, on pourra tout avoir. Tout ce que tu veux. La force, la liberté, et personne ne viendra plus jamais te menacer."

Julian hésita, son esprit tiraillé entre la peur de l'inconnu et l'attrait de la promesse de protection. Il pouvait presque sentir le poids de la main du Fléau sur lui, comme un étau prêt à se refermer. Il ferma les yeux un instant, se remémorant la terreur de Cable.

Puis, lentement, terrifié par ce qui pourrait arriver s'il disait non, Julian tendit la main et saisit celle du Fléau.

"Je… d'accord."

Un sourire cruel se dessina sur le visage du Fléau. "Bienvenue dans la bande."

Arno émergea des ombres de la forêt, son manteau encore trempé de son récent plongeon dans la rivière. Son regard, aiguisé par ses sens de sorceleur, balaya rapidement la clairière. Au centre, il aperçut la silhouette fragile de Julian, debout à quelques mètres de là, la tête baissée. L'adolescent semblait perdu, son corps tendu comme une corde prête à se rompre, entouré par une aura d'incertitude palpable. À quelques pas derrière lui, une ombre bien plus imposante : le Fléau, ce géant en armure noire, veillait silencieusement, tel un prédateur guettant sa proie.

Arno, toujours fidèle à lui-même, ne put s'empêcher de sourire en coin. "Eh bien, Julian, t'as décidé de te trouver un nouveau baby-sitter ?" lança-t-il en s'avançant prudemment.

Julian sursauta légèrement, comme si la voix d'Arno l'avait ramené à la réalité. Mais il ne répondit pas, se contentant de lever timidement les yeux vers lui avant de les abaisser à nouveau. Cette réaction fit sourire Arno, mais il percevait l'hésitation du gamin. "Ça se voit dans ses yeux... il doute," pensa-t-il.

Ignorant délibérément le regard perçant du Fléau derrière lui, Arno s'approcha encore de Julian, ses bottes s'enfonçant légèrement dans la terre humide. Il savait qu'il devait agir vite avant que la situation ne dégénère, mais pour l'instant, il jouait la carte de la légèreté. "Écoute, gamin, je sais que t'es doué pour foutre le feu aux trucs, mais là… t'es clairement en train de te jeter dans les flammes."

Julian resta silencieux, mais Arno remarqua le léger tressaillement de ses doigts, la tension dans sa mâchoire. Il hésitait, c'était évident. Et Arno savait pourquoi. "Tu penses vraiment que ce grand tas d'acier va t'apporter quelque chose de bon ?" demanda-t-il en désignant le Fléau d'un coup de menton. "Regarde-le bien. Ce type-là, il ne te veut pas du bien. Crois-moi, je connais le genre."

Le silence de Julian persista, mais son regard reflétait un mélange de confusion et de peur. Arno pouvait presque entendre les pensées qui tourbillonnaient dans sa tête. Il voyait bien que le garçon luttait contre ses propres incertitudes, mais le poids de la présence du Fléau derrière lui le paralysait.

Arno soupira, essayant une autre approche. "Tu te rappelles ce que je t'ai dit, non ? L'avenir n'est pas gravé dans la pierre. Ce n'est pas parce qu'un taré du futur te poursuit que tu deviens automatiquement le méchant de l'histoire. Tu as encore le choix, gamin."

Cette fois, Julian leva les yeux vers lui, et pendant un court instant, Arno vit une lueur d'espoir. Un instant fugace, mais suffisant pour qu'il sache que ses paroles avaient atteint une partie de l'adolescent. Mais alors qu'Arno s'apprêtait à continuer, une ombre imposante s'avança derrière Julian, coupant court à toute conversation.

Le Fléau.

Son armure noire brillait faiblement sous les rayons du soleil couchant, et son regard perçant fixait Arno avec une intensité inquiétante. "Assez parlé," grogna-t-il, sa voix résonnant comme un tonnerre caverneux. "Ce gamin n'a plus rien à te dire."

Julian recula instinctivement vers le Fléau, la peur reprenant possession de ses traits. Arno sentit l'air se refroidir, la tension monter d'un cran.

Le Fléau s'avança d'un pas lourd, chaque mouvement résonnant dans le silence oppressant qui s'installait entre eux. Son armure, noire comme la nuit, semblait absorber la lumière, dégageant une aura presque tangible de menace. Sa stature imposante dominait la clairière, et même sans un mot, il laissait entendre qu'il n'avait pas l'intention de laisser Arno s'approcher davantage de Julian.

Arno, bien sûr, ne pouvait s'empêcher de sourire, même face à un colosse pareil. "Ah, génial, une montagne ambulante. Je te préviens, si tu veux te battre, je facture au mètre carré. Et avec ton gabarit, ça va te coûter cher." Son ton restait léger, mais ses yeux ne quittaient pas le Fléau des yeux. Il évaluait chaque mouvement, chaque geste. L'humour était sa meilleure arme pour masquer sa prudence.

Le Fléau ne broncha pas à la plaisanterie, son visage caché derrière le masque froid de son casque. Il continua à avancer, lentement, mais sûrement. À chaque pas, le sol semblait trembler légèrement, comme si la terre elle-même craignait la force qui émanait de cet homme.

Arno soupira intérieurement. "Bien sûr, c'est le genre silencieux. Ceux-là sont toujours les pires." Mais il n'avait pas l'intention de se laisser intimider. Pas encore. Il se redressa, ses doigts caressant instinctivement le pommeau de Claudette, prête à sortir de son fourreau si nécessaire.

"Écoute, Terminator 2.0," reprit Arno avec un ton faussement décontracté. "Je comprends, t'es là pour le gamin, tu veux qu'il suive ta bande de joyeux drilles. Mais le truc, c'est que moi aussi je tiens un peu à lui. Alors pourquoi on ne fait pas ça à l'ancienne ? Tu me laisses parler à Julian, et on évite de se casser mutuellement la figure. C'est raisonnable, non ?"

Julian, toujours recroquevillé derrière le Fléau, leva les yeux vers Arno, ses lèvres tremblantes, mais il ne dit rien. Son silence n'était pas un choix, mais une prison. Il était piégé, paralysé par la peur écrasante que le Fléau faisait peser sur lui.

Le Fléau s'arrêta à quelques mètres d'Arno, son regard perçant à travers la fente de son casque. Lorsqu'il parla enfin, sa voix résonna comme un grondement, profonde et terrifiante. "Ce gamin n'a plus rien à voir avec toi, sorceleur. Il est sous ma protection désormais. Repars avant que je ne t'écrase sous mon pied."

Arno hocha la tête, l'air faussement impressionné. "Waouh, 't'écraser sous mon pied'. C'est vrai que c'est une approche directe. Pas de subtilité, j'aime ça." Puis, il se tourna vers Julian, cherchant à capter son regard une nouvelle fois. "Julian, tu sais que t'as le droit de choisir, non ? C'est pas un contrat à vie que t'as signé avec ce tas de ferraille."

Mais Julian, le visage baissé, n'osait toujours pas répondre. Le Fléau, lui, s'avança encore, ses pas faisant vibrer le sol sous son poids. Il ne restait plus que quelques mètres entre eux désormais, et Arno savait que la confrontation était inévitable. Derrière son humour, il sentait l'urgence de la situation monter en lui comme un grondement sourd.

"Dernière chance, sorceleur," grogna le Fléau, ses doigts massifs se contractant autour de l'arme imposante à sa ceinture. "Laisse le gamin et disparais, sinon je te fais regretter de m'avoir parlé."

Arno soupira exagérément, haussant les épaules. "Ouais, j'ai entendu ça un paquet de fois. Et tu sais quoi ? Ça marche jamais." Il recula légèrement, laissant sa main glisser doucement sur le pommeau de Claudette. "Bon, si on en est là, autant que je te prévienne, t'es pas le premier géant en armure que j'ai affronté. La dernière fois, c'était une fête médiévale, et j'ai dû manger un tas de saucisses bizarres après. J'espère que t'as un meilleur goût que ça."

Un rictus invisible se dessinait probablement sous le casque du Fléau, mais son regard se durcit. Il fit un pas rapide vers Arno, ses muscles tendus et prêts à frapper. En une fraction de seconde, Arno dégaina Claudette, l'acier scintillant sous la lumière mourante du jour.

"Okay, okay, j'ai compris, on passe aux choses sérieuses. Mais tu vas voir, j'ai un style bien à moi." Arno souriait toujours, mais son corps était prêt à bondir.

Le Fléau leva son bras, le poing fermé, une menace palpable émanant de lui. Sa silhouette massive bloquait maintenant complètement Julian, qui se cachait derrière lui, tremblant. "Je t'avais prévenu."

Le choc des deux forces était imminent. La tension dans l'air était si dense qu'elle en devenait presque tangible. Arno savait que ce combat ne serait pas une simple échauffourée. Le Fléau n'était pas un adversaire ordinaire. Derrière l'humour, derrière l'attitude désinvolte, Arno analysait chaque geste, chaque respiration du Fléau. Il sentait le danger, mais il était prêt à le confronter.

"Bon, je me disais bien que cette journée n'était pas assez amusante. Allons-y, grand garçon, montre-moi ce que t'as dans le ventre !" lança Arno avant de bondir en avant, son épée prête à frapper.

Le Fléau réagit instantanément, un véritable mur de muscles et de métal s'abattant sur Arno avec une brutalité déconcertante. Mais Arno esquiva, se faufilant comme une ombre autour du géant, son agilité contrastant avec la force brute du Fléau.

"Allez, tu peux faire mieux que ça, on dirait que tu t'es rouillé sous cette armure." Arno évita un autre coup, sa voix remplie de sarcasme, mais son esprit concentré. Il savait que le Fléau ne tarderait pas à intensifier l'attaque.

Arno bondissait autour du Fléau avec une agilité que peu de combattants pouvaient égaler. Chaque coup porté par le géant en armure fendait l'air avec la force d'un ouragan, mais Arno esquivait, virevoltant tel un danseur sur un champ de bataille. Son épée, Claudette, siffla dans les airs à plusieurs reprises, cherchant à toucher les rares failles de l'armure du Fléau, mais l'acier du bandit semblait indestructible.

"Sérieux ? C'est quoi cette armure?" lança Arno avec un sourire sarcastique, même si ses bras commençaient à sentir le poids de l'effort. "Je savais que le métal c'était ton truc, mais t'as emprunté ça où ? Chez les nains ?"

Le Fléau ne répondit pas. Ses yeux brillaient d'une froide détermination, et chaque coup qu'il portait devenait plus brutal, plus féroce. Il abattit son poing sur Arno, cherchant à l'écraser, mais le sorceleur se glissa sous son bras, roulant sur le côté avant de se redresser en un éclair.

"Allez, bouge un peu ! On dirait que t'as jamais fait un footing de ta vie," ajouta Arno en riant, mais derrière ce masque d'humour, il savait que le combat tournait en sa défaveur. La force du Fléau n'était pas juste brute, elle était surhumaine. Il avait l'impression de frapper un mur à chaque échange, et malgré sa régénération, il sentait les effets cumulés de la fatigue.

Julian, quant à lui, était figé, comme cloué au sol par la terreur. Le garçon ne bougeait pas, les yeux écarquillés, incapable de détourner le regard du duel titanesque qui se déroulait sous ses yeux. La peur le paralysait, étouffant toute impulsion d'utiliser ses pouvoirs pour intervenir. Il voyait Arno se battre, se débattre, et pourtant, il restait immobile, piégé dans un tourbillon d'angoisse.

Arno lança un coup rapide, visant les articulations du Fléau, mais le géant balaya son attaque d'un revers de bras, envoyant le sorceleur voler de plusieurs mètres en arrière. Il atterrit durement, ses côtes hurlant de douleur, mais il se redressa presque immédiatement, un sourire désinvolte plaqué sur son visage.

"Okay, ça, je l'ai senti. Et je vais être honnête avec toi : pas un fan," marmonna-t-il en se massant les côtes, une grimace cachée derrière son humour. "Mais hey, on a tous nos mauvais jours, non ?"

Le Fléau n'attendit pas une seconde de plus. Il chargea à nouveau, son énorme poing levé, prêt à frapper comme un marteau géant. Arno esquiva une fois de plus, mais cette fois, son mouvement était plus lent, moins fluide. Il commençait à ressentir le poids de la fatigue, sa régénération travaillant à plein régime pour réparer les coups déjà encaissés.

"Tu te fatigues," gronda le Fléau, sa voix basse et menaçante. "Je vais te briser avant que tu ne puisses faire un autre pas."

Arno, toujours prêt avec une réplique, secoua la tête en riant. "C'est marrant, je t'allais dire la même chose. T'as vu ton souffle ? Je te parie que t'as pas monté un escalier en vingt ans. C'est un miracle que tu sois encore debout."

Mais à l'intérieur, il sentait que son corps peinait à suivre. Chaque coup évité laissait derrière lui un soupçon de douleur, chaque parade le rapprochait de la limite de ses forces. Il savait qu'il ne pourrait pas continuer indéfiniment.

Le Fléau, lui, semblait infatigable. Il abattait ses poings comme des marteaux de guerre, brisant tout ce qui se trouvait sur son passage. Même si Arno parvenait à esquiver, la moindre petite erreur serait fatale.

Et cette erreur finit par arriver.

Dans une fraction de seconde fatale, Arno trébucha légèrement sur une racine dissimulée dans la terre. Ce n'était qu'un infime faux pas, mais cela suffisait. Le Fléau saisit cette opportunité avec une rapidité déconcertante. D'un bond, il fut sur Arno, et avant que le sorceleur ne puisse réagir, le géant agrippa son torse d'une main massive.

Les mains du Fléau se refermèrent sur Arno comme des étaux implacables, une force inhumaine déformant la chair et les os du sorceleur. Arno sentit chaque muscle de son corps se tendre sous la pression. Les doigts massifs du Fléau se resserraient sur son torse et ses jambes, les griffant avec une brutalité terrifiante. Arno serra les dents, tentant de garder son calme malgré la douleur qui montait en vagues brûlantes à travers tout son corps.

"C'est tout ce que t'as, gros bras ?" réussit-il à articuler, même si chaque mot semblait lui arracher un morceau d'air. Mais la réplique n'eut aucun effet. Le Fléau n'était pas là pour discuter. Il le regardait simplement avec des yeux froids, dénués d'émotion, et tira d'un coup sec.

Le premier craquement résonna dans l'air, le bruit sinistre des os qui se brisent sous une force impossible. Le cri qui échappa à Arno ne pouvait être contenu. Ses côtes se déchiraient, sa colonne vertébrale cédait sous la tension, et son corps se distordait dans une torsion grotesque. Sa vision se brouillait, les contours du monde vacillant sous l'intensité de la douleur. Il tenta de lever une main, peut-être pour essayer une dernière attaque, peut-être simplement pour se défendre… mais rien ne répondit.

Puis, d'un second coup sec, tout s'effondra.

Le Fléau le déchira littéralement en deux. La sensation d'être séparé était à la fois brutale et surréaliste, comme si chaque fibre de son être avait soudain été tranchée, sans répit ni pitié. Le haut de son corps fut arraché de ses jambes dans un éclat de sang et d'os. La douleur était telle qu'elle en devenait presque insensibilité. Arno sentit ses pensées se dissoudre, chaque souffle une lutte. Tout autour de lui semblait flou, distant.

Julian, n'avait pas bougé. Il était figé dans l'horreur absolue. Ses jambes ne répondaient plus, son esprit incapable de traiter ce qu'il venait de voir. Le monde autour de lui s'était rétréci, comme s'il n'y avait plus que lui et cette vision terrifiante de son mentor, de son protecteur, réduit à deux morceaux de chair disloqués. Chaque instant, chaque détail de la scène s'imprimait dans son esprit, indélébile.

Le Fléau, sans la moindre émotion apparente, observa son œuvre. Ses bras couverts du sang d'Arno, il contempla un instant les deux moitiés du sorceleur, comme s'il n'était qu'une simple proie abattue. Il ne montrait aucun signe de triomphe, seulement une satisfaction froide. "Pathétique," murmura-t-il, presque pour lui-même.

Julian voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Il voulait bouger, mais son corps restait pétrifié. Ses pouvoirs bouillonnaient en lui, prêts à exploser, mais la peur le paralysait, l'enfermant dans un étau tout aussi brutal que les mains du Fléau. Il ne pouvait que regarder, figé dans sa terreur.

Le Fléau leva ensuite les restes d'Arno, une moitié dans chaque main. Le poids du sorceleur ne semblait rien face à sa force titanesque. D'un geste sec et sans la moindre hésitation, il lança les deux moitiés du corps dans la rivière en contrebas. Elles disparurent sous les eaux sombres dans un bruit sourd, avalées par le courant rapide et impitoyable.

Les éclaboussures se dissipèrent rapidement, comme si la rivière elle-même effaçait toute trace de ce qui venait de se produire. Julian fixait encore l'endroit où le corps d'Arno avait disparu, son esprit toujours figé dans l'horreur. Il n'arrivait pas à comprendre. C'était irréel. "Il... il ne peut pas... être mort," murmura-t-il intérieurement, incapable de prononcer un mot à haute voix.

Le Fléau se tourna vers lui, sa présence imposante dominant l'adolescent. Sa voix, glaciale et sans émotion, trancha à travers le silence. "Maintenant, tu comprends." Il s'approcha lentement de Julian, chaque pas écrasant un peu plus l'air autour d'eux. "Tu n'as plus personne pour te protéger, gamin. Tu n'as que moi. Et tu ferais bien de ne jamais l'oublier."

Julian resta immobile, les yeux toujours rivés sur la rivière, ses lèvres tremblantes. Il ne pouvait détourner le regard, ne pouvait accepter ce qu'il venait de voir. Son corps entier tremblait, secoué par une peur qu'il n'avait jamais connue auparavant.

"Il est parti," murmura le Fléau, presque moqueur, sa voix résonnant dans la clairière déserte. "Et si tu veux survivre, tu feras mieux de suivre mes ordres."

Julian ne bougea pas. Il ne pouvait tout simplement pas.

Le monde autour de Julian était devenu un gouffre silencieux et glacé. Il fixait encore la rivière où Arno avait disparu, incapable de détacher ses yeux de la surface sombre et bouillonnante. C'était comme si tout son univers venait de se réduire à cet unique instant, à cette unique vision : Arno, son protecteur, son ami, déchiré en deux et jeté dans les eaux comme une vulgaire marionnette brisée.

Il n'y avait pas de mots pour décrire ce qu'il ressentait. C'était une douleur qui transcendait le physique, une angoisse écrasante qui étouffait chaque pensée, chaque souffle. Comment ? Comment tout avait pu basculer si vite ? Il se souvenait encore de la première fois où Arno l'avait trouvé, de son humour, de cette assurance calme qui lui avait fait croire, ne serait-ce qu'un instant, que tout irait bien.

Mais maintenant… il était seul.

Les mains de Julian tremblaient, ses jambes semblaient faites de plomb. Il voulait hurler, courir, faire quelque chose… mais son corps ne répondait pas. Tout en lui était paralysé par une peur viscérale, cette terreur qui lui murmurait que s'il bougeait, s'il faisait le moindre geste, il subirait le même sort qu'Arno. Il se sentait petit, insignifiant, écrasé sous le poids de l'horreur qui venait de se dérouler devant ses yeux.

Les mots d'Arno résonnaient encore dans son esprit, des échos lointains d'une promesse maintenant brisée : "L'avenir n'est pas gravé dans la pierre." Mais face à cette réalité brutale, Julian commençait à douter. Et s'il n'avait jamais eu le choix ? Et si son destin était d'être cette arme, ce monstre que Cable avait prédit ? Le Fléau, avec sa puissance titanesque et sa froideur implacable, semblait incarner cette fatalité.

"Allez, bouge," grogna le Fléau, rompant le silence étouffant. Il se tenait au-dessus de Julian, immense et terrifiant, sans la moindre trace de pitié dans ses yeux. Pour lui, Arno n'avait été qu'un obstacle sur son chemin. Et maintenant, cet obstacle avait été écarté. Sans un regard pour la détresse de l'adolescent, il posa une main lourde et autoritaire sur l'épaule de Julian, le poussant sans ménagement.

Julian trébucha légèrement sous la force du geste, mais se redressa immédiatement, le visage blême. Il voulait crier, il voulait dire non, mais rien ne sortait. Son corps bougeait mécaniquement, ses jambes avançant sans qu'il le décide vraiment. Tout en lui criait de s'enfuir, de trouver un moyen d'échapper à cet homme… mais son esprit était trop submergé par la peur pour obéir.

Le Fléau continua d'avancer, forçant Julian à le suivre. "Ce sorceleur t'a rempli la tête de mensonges," lança-t-il d'un ton glacial. "Il t'a fait croire que tu pouvais choisir ton destin, que tu étais maître de ton avenir. Mais regarde ce qu'il est devenu. Rien de plus qu'un cadavre au fond d'une rivière."

Chaque mot était une lame qui se plantait un peu plus profondément dans l'esprit de Julian. Les doutes, déjà présents en lui, se muaient en certitudes terrifiantes. Et si le Fléau avait raison ? Et si tout ce que Arno lui avait dit n'était que des illusions, des promesses creuses ? La vision du sorceleur déchiré en deux hantait chaque pensée.

Le garçon serra les poings, ses ongles s'enfonçant dans ses paumes avec une telle force qu'il sentit la douleur piquer ses mains. Mais cette douleur semblait à peine réelle face au chaos dans sa tête. Le Fléau continuait de parler, ses mots froids et venimeux, perçant le silence oppressant.

"Tu n'as pas de choix, Julian," poursuivit-il, sa voix grave dominant l'atmosphère. "Le monde est cruel. Soit tu l'acceptes et tu deviens fort… soit tu te fais écraser. Le sorceleur n'a pas compris ça. Et regarde où ça l'a mené."

Julian voulait protester, dire qu'Arno n'avait pas mérité ça, qu'il avait tenté de le protéger… Mais au fond de lui, il savait que le Fléau frappait là où ça faisait le plus mal. La peur, la confusion, l'incertitude... Tout se mélangeait en lui, et au milieu de tout ça, la figure du Fléau, implacable, devenait de plus en plus tentante. Il incarnait la force brute, la survie. Et après ce qu'il venait de voir, Julian n'était plus sûr de rien.

Le poids de la main du Fléau sur son épaule était plus lourd qu'un simple geste. C'était la promesse d'un futur où Julian n'aurait plus à avoir peur. Un futur où il ne serait plus la proie, mais le chasseur.

"Tu verras," ajouta le Fléau, avec une froideur qui transperça Julian jusqu'à l'âme. "Avec moi, tu deviendras fort. Inarrêtable. Personne ne te menacera plus jamais."

Julian hocha la tête, son cœur lourd de doutes. Chaque pas qu'il faisait à côté du Fléau le plongeait un peu plus dans l'obscurité, un peu plus loin de l'espoir que lui avait offert Arno. Mais il ne pouvait pas revenir en arrière, pas après avoir vu ce qu'il avait vu.

Alors, malgré l'envie de fuir, il continua d'avancer, ses pas lourds et incertains, suivant le Fléau dans un avenir qui lui semblait maintenant aussi inévitable qu'effrayant.

Arno dérivait dans la rivière, ses deux moitiés séparées flottant dans le courant glacial, bercées par les eaux sombres. Tout était silencieux, presque paisible, si l'on mettait de côté la sensation désagréable d'être littéralement déchiré en deux. Il ouvrit les yeux, mais tout était flou. L'eau semblait l'engloutir, une étreinte froide et impassible qui lui rappelait, une fois de plus, à quel point être un sorceleur avait ses désavantages.

"Eh bien, c'est officiel," pensa-t-il en sentant les moitiés de son corps dériver doucement l'une vers l'autre. "Je déteste les fleuves. Ils sont bien plus traîtres que les goules." La douleur était toujours là, lancinante, chaque nerf de son corps hurlant alors que ses tissus commençaient lentement à se régénérer, à se reconnecter. Il savait que ça prendrait un moment avant que tout soit en place.

Alors qu'il sentait les os de sa colonne vertébrale se ressouder et ses muscles se tisser à nouveau ensemble, il ne put s'empêcher de grimacer. "C'est à ce moment-là que je me dis que j'aurais dû demander une augmentation. Sérieusement, qui d'autre doit survivre à ça ?" Il laissa un léger sourire traverser son visage. "J'espère qu'il a eu du mal à me soulever. Ça me rassurerait un peu, vu que j'ai toujours voulu perdre un peu de poids."

La rivière l'emportait encore plus loin, chaque vague légère accélérant son processus de régénération. Arno regarda brièvement le ciel au-dessus de lui, les étoiles perçant à peine à travers le voile sombre de la nuit. "Je pourrais bien rester ici un moment, en fait. C'est pas si mal. Sauf que… Oh oui, Julian est toujours avec ce maniaque en armure. Génial. Ma journée parfaite continue."

Il prit une grande inspiration – enfin, autant que possible quand on a encore une cage thoracique en réparation – et commença à bouger lentement ses bras. Ses jambes se reconnectaient progressivement à son torse, dans un processus à la fois étrange et douloureux, mais il en avait l'habitude. Ce n'était pas la première fois qu'on essayait de l'éliminer, et certainement pas la première fois qu'il revenait d'un coup "fatal".

"D'accord, on a connu mieux. Mais, au moins, je suis entier à nouveau. Enfin… presque." Arno laissa son corps flotter encore quelques instants, se concentrant sur la douleur qui s'apaisait peu à peu. Il bougea ses orteils d'un côté, puis ses doigts de l'autre. Tout semblait être en ordre, ou du moins, sur le point de l'être. "Note à moi-même : éviter les géants en armure la prochaine fois. Ou leur proposer une thérapie de gestion de la colère avant qu'ils ne me coupent en deux."

Avec un dernier effort, Arno s'appuya sur un rocher glissant et sortit lentement de l'eau, ses muscles endoloris répondant enfin. Il se redressa avec difficulté, chacun de ses mouvements encore un peu saccadé, mais au moins, il était de nouveau debout. Son corps était désormais en grande partie régénéré, bien que des traces de sang s'accrochaient encore à sa tunique déchirée.

"Pas mon meilleur look, mais ça ira," marmonna-t-il en passant une main sur son torse pour vérifier que tout était à sa place. "Eh bien, Paulette, on a du boulot." Il attrapa son épée d'argent, la fit tournoyer une fois dans sa main, puis la rengaina.

Le souvenir du Fléau et de Julian le frappa de nouveau, dissipant la légère euphorie qui venait avec la régénération. Julian était encore avec lui, cet homme imposant, et la peur du garçon l'avait laissé vulnérable. Arno devait le retrouver, vite.

"D'accord, sorceleur, pas le temps de traîner," se dit-il à voix haute. "Julian n'est peut-être pas encore perdu, mais il le sera si je ne bouge pas mon..." Il s'arrêta soudain, relevant les yeux alors qu'une ombre se dessinait juste devant lui.

Quelque chose, ou quelqu'un, le surplombait.

Instinctivement, Arno se mit en garde, son corps toujours endolori, mais ses réflexes prêts à bondir. "Sérieusement ?" murmura-t-il, exaspéré. "Je viens à peine de me reformer. Vous pourriez au moins me laisser cinq minutes !"