Chapitre 32 : Caemlyn

Arno, Rand et Mat avançaient à travers la campagne, leurs pas les menant lentement mais sûrement vers Caemlyn. La route était longue, et pour éviter de trop attirer l'attention ou de se faire remarquer par les autorités locales, ils s'étaient mis à jouer de la flûte et à jongler dans les villages qu'ils traversaient. Rand se chargeait de la flûte, avec une mélodie simple mais entraînante, tandis qu'Arno jonglait avec des pierres ou des pommes qu'il trouvait sur leur chemin. Mat, habituellement le plus doué pour faire rire la foule, se montrait de plus en plus distant, replié sur lui-même, comme s'il cherchait à se dissimuler dans l'ombre.

« Qui aurait cru que je finirais saltimbanque pour échapper à des créatures de l'ombre ? » lança Arno en jonglant avec un air faussement détaché, jetant un regard en coin vers Rand.

Rand esquissa un sourire, mais ses pensées restaient préoccupées. Le comportement de Mat lui semblait de plus en plus étrange. Depuis Shadar Logoth, Mat s'était mis à murmurer des choses, à jeter des regards soupçonneux autour de lui, comme si chaque passant était une menace. Et puis, il y avait cette maudite dague qu'il gardait toujours sur lui, la serrant avec une possessivité inquiétante.

« Mat, tu devrais te détendre un peu, » lui dit Rand un jour en chemin. « Tu n'as pas dormi correctement depuis des jours. »

Mat, les yeux cernés et méfiants, répondit d'un ton sec : « Et toi, tu ne vois pas ce que je vois, Rand. Ils sont partout, à nous épier. Ces gens-là... »

Arno, qui marchait en tête, ralentit pour se joindre à la conversation, une étincelle d'amusement dans ses yeux. « Ah, Mat, toujours à voir des espions à chaque coin de rue. On dirait que tu confonds avec mon job. Et laisse-moi te dire, jongler pour de la monnaie n'est pas dans mon contrat de sorceleur. »

Mat ne répondit pas. Il se contenta de fixer un paysan qui passait à quelques mètres de là, ses yeux plissés, comme s'il voyait quelque chose que les autres ne percevaient pas. Cela n'échappa pas à Arno, qui, malgré ses plaisanteries constantes, observait la situation avec un sérieux dissimulé. Le comportement de Mat, cette fixation sur la dague de Shadar Logoth, n'était pas bon signe. Mais plutôt que d'ajouter à la tension, Arno se contenta de garder une façade légère pour ne pas alarmer Rand davantage.

Le trio arriva dans un nouveau village peu avant la tombée de la nuit, épuisé mais obligé de continuer à se produire pour se nourrir. La place du village était remplie de visages fatigués mais curieux, et pourtant, quelque chose d'autre flottait dans l'air. Arno le ressentit immédiatement, un malaise diffus, comme si une ombre planait au-dessus d'eux.

« On dirait que nos numéros habituels ne sont pas suffisants pour ce public. Peut-être qu'ils attendent que je sorte les feux d'artifice ? » plaisanta Arno tout en jonglant avec des pierres, faisant de son mieux pour maintenir l'attention des villageois.

Mais derrière les rires de façade, il voyait bien que quelque chose clochait. Certains des habitants les observaient d'une manière différente, leurs yeux les scrutant comme s'ils savaient. C'étaient des regards froids, calculateurs, et cela mit tous ses sens en alerte.

Rand s'en rendit compte aussi. « Arno, tu les vois ? Ces gens... on dirait qu'ils nous reconnaissent. »

« Ouais, » murmura Arno tout en continuant à jongler. « Et je parie que ce n'est pas pour nos talents d'artistes. »

Un groupe de villageois se tenait à l'écart, discutant à voix basse tout en jetant des coups d'œil dans leur direction. Il n'y avait aucun doute, ces gens-là étaient des fidèles du Ténébreux.

« On devrait partir dès que possible, » chuchota Arno à Rand, tout en souriant faussement au public. « Je ne suis pas certain que ce village mérite une standing ovation. »

Rand acquiesça, mais il ne put s'empêcher de jeter un regard inquiet vers Mat. Ce dernier serrait sa dague si fort qu'on aurait dit qu'il allait la brandir à tout moment.

« Fais-le sortir d'ici dès que possible, » ajouta Arno d'un ton plus grave. « Ces types ne nous regardent pas parce qu'ils aiment notre spectacle. Ils savent qui nous sommes. Et crois-moi, c'est pas bon signe. »

Rand hocha la tête, son inquiétude grandissante, tandis que la tension dans l'air semblait se resserrer autour d'eux comme une toile invisible.

La route vers Caemlyn avait été longue, mais en arrivant enfin à la ville, Rand et Arno furent frappés par le contraste avec les villages qu'ils avaient traversés jusque-là. Là où les hameaux précédents semblaient silencieux, presque engourdis sous la menace invisible des fidèles du Ténébreux, Caemlyn débordait d'activité. Les rues grouillaient de monde, des marchands criant leurs marchandises, des enfants courant dans tous les sens, et des gardes patrouillant avec une vigilance accrue. Pourtant, malgré l'énergie de la ville, il y avait une lourdeur dans l'air, une sorte de tension invisible, comme une menace imminente qui rôdait dans l'ombre.

« Eh bien, au moins ici, si on doit se faire attaquer, ce sera avec un peu plus de public. J'adore un bon spectacle, » dit Arno avec un sourire en coin, observant la foule.

Rand acquiesça, mais son attention était ailleurs. Mat, qui s'était replié de plus en plus sur lui-même depuis leur départ de Shadar Logoth, était maintenant au bord de la paranoïa. Dès qu'ils avaient franchi les portes de la ville, Mat avait baissé la tête, évitant les regards, et serrait toujours la maudite dague contre lui. Il semblait ne faire confiance à personne, pas même à ses deux compagnons. Lorsque le groupe atteignit une auberge modeste, Mat refusa catégoriquement de quitter la sécurité relative de la chambre qu'ils avaient louée.

« Je... je préfère rester ici, » murmura Mat en se dirigeant directement vers l'escalier qui menait aux chambres. « Il y a trop de monde dehors. Trop de... d'ombres. »

Arno haussa un sourcil, mais n'insista pas. « Très bien, on va te laisser faire la sieste du siècle. Peut-être que ça t'aidera à voir les choses sous un autre angle, qui sait ? »

Mat ne répondit même pas, déjà concentré sur son propre monde, comme s'il luttait pour garder une certaine emprise sur la réalité. Rand regarda son ami monter les marches, l'inquiétude se lisant sur son visage.

« Il n'est vraiment pas dans son état normal, » murmura Rand, jetant un coup d'œil inquiet vers l'escalier. « Cette dague... je pense qu'elle le change, mais je ne sais pas comment l'aider. »

Arno soupira en s'adossant contre le comptoir de l'auberge, son regard suivant Mat jusqu'à ce qu'il disparaisse dans sa chambre. « C'est vrai qu'il n'est pas dans une forme olympique, notre Mat. Je pourrais essayer de le secouer un peu, mais je doute que ça fasse grand-chose. On sait tous que cette dague maudite ne lui fait pas que du bien. Mais si on lui saute dessus maintenant, il risque de se braquer encore plus. »

Rand secoua la tête. « Je ne comprends pas comment c'est arrivé. Il n'était pas comme ça avant. C'est comme si cette chose... le dévorait de l'intérieur. »

Arno croisa les bras et réfléchit un instant. « Disons que ce n'est pas la première fois que je vois ce genre de choses. Un objet maudit peut te grignoter l'esprit comme une vieille chaussette grignotée par des mites. Ça commence doucement, puis tout d'un coup, bam, t'es accro. Mais pour l'instant, on le laisse dans sa chambre. Peut-être qu'il a besoin de ce moment de recul, tu vois ? »

Rand hocha la tête, bien qu'il n'ait pas l'air convaincu. « Et toi, tu penses qu'il va finir par s'en sortir ? »

« Oh, j'en suis sûr ! » répondit Arno d'un ton sarcastique. « Mat est coriace, il est pas du genre à se laisser aller. Bon, il finira probablement par essayer de nous poignarder dans notre sommeil, mais c'est juste une étape, tu vois. »

Rand sourit malgré lui, mais il ne pouvait cacher son inquiétude. « Peut-être qu'il a juste besoin de repos, » dit-il finalement. « Peut-être que c'est la fatigue qui joue. »

Arno lui donna une tape amicale sur l'épaule. « Ouais, et moi j'ai besoin d'un bon bain, mais ça, c'est une autre histoire. Allez, viens, on va explorer cette ville pendant que notre ami fait la sieste. Il faut bien que quelqu'un s'assure que cette auberge ne prenne pas feu pendant qu'il rêve de poignarder des inconnus. »

Rand acquiesça et, après un dernier regard vers l'escalier, il suivit Arno à l'extérieur. Le sorceleur plaisantait, mais il sentait que la situation de Mat devenait de plus en plus inquiétante. Pourtant, pour le moment, la priorité était d'explorer Caemlyn, d'en apprendre plus sur cette immense cité, et de veiller à ce que personne ne les reconnaisse. Ils savaient que le Ténébreux avait des espions partout, et chaque coin de rue, chaque visage qu'ils croisaient pouvait être celui d'un fidèle.

« Une grande ville pleine d'inconnus, des gardes un peu trop curieux, et Mat qui devient un vampire en puissance... je sens qu'on va bien s'amuser, » dit Arno en sortant dans les rues animées.

Rand soupira, mais il suivit Arno à travers la foule, en gardant toujours une pensée pour Mat, seul dans sa chambre, de plus en plus éloigné de la réalité.

Rand et Arno arpentèrent les rues bondées de Caemlyn, entourés par la rumeur incessante de la ville. Les étals de marché débordaient de fruits exotiques, de tissus colorés, et de marchandises provenant des quatre coins du royaume. Mais malgré l'activité frénétique qui les entourait, l'esprit de Rand restait préoccupé par Mat. Arno, quant à lui, gardait un œil vigilant sur leur environnement, ses instincts de sorceleur toujours en alerte, même s'il continuait à plaisanter sur chaque détail.

« Si jamais un Trolloc sort d'un de ces tonneaux, je te préviens, je ne l'affronte pas avant d'avoir mangé quelque chose. » Arno jeta un regard aux étals de nourriture en souriant. « C'est important d'avoir des priorités. »

Rand secoua la tête, un léger sourire aux lèvres, mais son attention fut soudainement attirée par un être immense qui se trouvait à l'entrée d'une taverne. L'individu en question mesurait bien plus de deux mètres de haut, avec une carrure imposante et des traits doux mais étranges, semblables à ceux d'une statue vivante. Il portait une veste longue et des bottes robustes, et ses grandes oreilles touchaient presque le cadre de la porte.

« Qu'est-ce que... » Rand murmura, écarquillant les yeux de surprise.

« Eh bien, voilà quelque chose qu'on ne voit pas tous les jours, » s'exclama Arno, visiblement impressionné. « C'est quoi ça, un troll aimable ? »

L'Ogier, car c'était bien un Ogier, semblait tout aussi curieux en observant Rand et Arno. Il s'approcha doucement d'eux, son expression amicale et intriguée.

« Excusez-moi, » dit-il d'une voix profonde mais douce, « je ne voulais pas vous effrayer. Je suis Loial, fils d'Arent, fils de Halan, et je me demandais... » Il s'arrêta un instant, regardant Rand avec un mélange de fascination et de réserve. « Vous n'êtes pas comme les autres humains que j'ai rencontrés ici. Il y a quelque chose de... différent chez vous. »

Rand resta figé, incertain de ce que Loial voulait dire, mais Arno intervint aussitôt.

« Différent, hein ? Eh bien, tu pourrais dire que nous avons un flair particulier pour attirer les ennuis. » Arno se tourna vers Loial avec un sourire en coin. « Mais bon, toi aussi, tu ne passes pas inaperçu. Loial, c'est ça ? Moi c'est Arno, sorceleur de l'École de l'Aigle. Je chasse des monstres, je fais des blagues et je casse des dents. Parfois dans cet ordre, parfois pas. »

Loial inclina légèrement la tête, ses grandes oreilles frémissant d'intérêt. « Un sorceleur ? C'est fascinant. Je n'ai jamais entendu parler de votre... École, mais cela ressemble à l'un de ces contes des temps anciens. Les chasseurs de monstres qui protègent les innocents... »

« Ah, tu vois, j'ai déjà un fan. Je savais que quelqu'un finirait par reconnaître mon talent. » Arno se pencha légèrement vers Rand en chuchotant. « Prends des notes, je suis en train de devenir célèbre. »

Rand rit doucement, mais il remarqua que Loial fixait toujours son épée et ses vêtements avec une curiosité presque académique.

« Vous venez de très loin, n'est-ce pas ? » demanda Loial, son regard se fixant cette fois sur Rand. « Je peux le sentir. Votre chemin est marqué par quelque chose de grand... quelque chose qui pourrait changer le cours du monde. »

Rand déglutit, incertain de la signification des mots de l'Ogier, mais une partie de lui savait que Loial percevait la vérité. Il ne savait pas encore ce que cela signifiait d'être le Dragon Réincarné, mais chaque jour, les événements semblaient le pousser plus près de ce destin. Arno, cependant, semblait trouver la situation encore plus divertissante.

« Donc, tu nous suis à la trace, mon grand ? » dit-il en jetant un coup d'œil à Loial. « Ça ne me dérange pas. Plus on est de fous, plus on rit, non ? Enfin, sauf si tu ronfles. Là, ça va poser problème. »

Loial sourit. « Je ronfle rarement, je vous rassure. Mais il est vrai que j'aimerais beaucoup vous accompagner. Il y a quelque chose chez vous, Rand al'Thor, quelque chose qui me dit que vous êtes au centre d'événements plus grands que nous. »

Rand était abasourdi par la perspicacité de Loial. L'Ogier semblait voir à travers lui, comme s'il percevait les rouages invisibles du destin qui s'étaient mis en marche. Pourtant, il ne dit rien, préférant laisser le silence remplir l'espace entre eux. Loial semblait attendre patiemment une réponse, ses grands yeux brillants d'une sagesse tranquille.

« Pourquoi pas, hein ? » dit finalement Arno en frappant doucement Rand dans le dos. « On a déjà un type qui parle aux arbres, pourquoi pas un Ogier qui aime lire des bouquins ? » Il se tourna vers Loial avec un clin d'œil. « Alors, tu viens avec nous. Bienvenue dans la joyeuse bande d'aventuriers qui attire les problèmes. »

Loial rit doucement, une sorte de vibration profonde qui fit sourire Rand. Pour la première fois depuis des jours, il se sentait un peu plus léger. Peut-être que la présence de Loial serait un atout, après tout.

Rand, emporté par une curiosité brûlante, s'approchait du grand mur de pierre qui surplombait les jardins royaux de Caemlyn. Au-delà du mur, la rumeur circulait qu'on pouvait apercevoir le Faux Dragon, Logain, sous bonne garde. Malgré les avertissements d'Arno de ne pas se faire remarquer, Rand ne put résister à l'envie de voir cet homme qui avait déjà mis tout un royaume en effervescence.

« C'est une mauvaise idée, Rand, » s'était moqué Arno plus tôt. « Mais je suppose que c'est ton destin d'avoir de mauvaises idées. »

Rand haussa les épaules, déterminé, et commença à grimper le mur. Il s'appuya sur quelques pierres disjointes, se hissant péniblement. Les battements de son cœur résonnaient dans ses oreilles alors que le sommet du mur se rapprochait. Juste un coup d'œil, pensa-t-il. Un seul.

Une fois au sommet, il s'accrocha à une saillie et scruta l'horizon. De là où il était, il pouvait distinguer une procession au loin. Logain, le Faux Dragon, était enchaîné, mais même à cette distance, Rand pouvait sentir une aura de puissance émaner de lui. Le prisonnier souriait, un sourire qui le faisait paraître invincible malgré les fers.

Le temps sembla s'arrêter pour Rand alors qu'il regardait l'homme qui prétendait être le Dragon Réincarné. Ce n'était qu'une question de secondes, mais le poids de cette observation l'emporta, et soudainement, Rand perdit l'équilibre. Avec un cri étouffé, il bascula par-dessus le mur et atterrit lourdement dans un buisson du jardin royal en contrebas.

« Superbe atterrissage, » marmonna-t-il en se redressant, frottant son épaule endolorie. Avant même qu'il ne puisse reprendre son souffle, il entendit des voix proches.

« Qui êtes-vous ? » demanda une voix féminine claire, empreinte d'étonnement.

Rand leva les yeux et vit une jeune femme aux cheveux roux flamboyants, vêtue d'une robe d'un bleu royal éclatant. À ses côtés se tenaient deux jeunes hommes, l'un arborant une expression curieuse, l'autre nettement plus sévère.

« Je... je suis désolé, » balbutia Rand, en essayant de se relever sans paraître trop embarrassé. « Je ne voulais pas... »

« Tomber dans les jardins royaux ? » termina la jeune femme avec un sourire amusé. « Je suis Elayne, fille de Morgase, reine d'Andor. »

Le cœur de Rand fit un bond. La princesse héritière d'Andor ! Il s'était non seulement retrouvé dans les jardins royaux, mais en plus, il avait atterri directement devant la fille de la reine.

« Et vous ? » poursuivit-elle avec un regard plus doux, intriguée. « Vous n'êtes pas d'ici, n'est-ce pas ? »

Rand hocha la tête maladroitement, incapable de formuler une réponse cohérente. Elayne, quant à elle, semblait plutôt amusée par la situation.

« Moi, c'est Rand. Rand al'Thor. Je suis... juste de passage, » réussit-il enfin à articuler.

À côté d'elle, Gawyn, un jeune homme au regard attentif, observa Rand avec une curiosité amicale. « Comment êtes-vous arrivé ici ? »

« Il a probablement grimpé le mur, » intervint le troisième, Galad, le frère d'Elayne, son visage sévère empreint d'une stricte loyauté. « C'est une infraction. Je dois avertir les gardes. »

« Oh, Galad, c'est peut-être un accident, » protesta Elayne en levant les yeux au ciel.

« Les lois sont les lois, Elayne, » répliqua Galad, déterminé. Il fit volte-face et, sans plus attendre, se dirigea vers l'entrée du jardin pour alerter les gardes.

« Ne vous inquiétez pas pour lui, » dit doucement Elayne à Rand. « Galad est... très dévoué au devoir. Trop dévoué, parfois. » Elle eut un sourire en coin, un brin complice, qui ne manqua pas d'éveiller une étrange chaleur en Rand. « Mais dites-moi, que faisiez-vous vraiment là-haut ? »

Rand rougit légèrement, ne sachant pas exactement quoi répondre. « Eh bien, j'avais entendu dire que... Logain... était ici. Je voulais simplement... voir. »

Elayne hocha la tête, visiblement intéressée. « Beaucoup de gens sont curieux à son sujet. Mais ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre quelqu'un assez audacieux pour grimper un mur pour l'apercevoir. »

Le léger sourire d'Elayne se dissipa cependant rapidement lorsque les gardes, accompagnés de Galad, approchèrent.

« Vous avez commis une grave erreur, » déclara l'un des gardes d'une voix grave, attrapant Rand par le bras. « Vous allez devoir répondre de cet acte devant la reine. »

Rand n'eut pas le temps de protester que déjà, il était entraîné hors des jardins. Elayne et Gawyn échangèrent un regard inquiet.

Rand se tenait raide devant le trône de la reine Morgase, les mains légèrement tremblantes, conscient des regards lourds qui pesaient sur lui. La grande salle du palais d'Andor était somptueusement décorée, mais l'atmosphère était oppressante. D'un côté, la reine Morgase d'Andor, à la chevelure rousse flamboyante, le fixait avec un mélange de curiosité et de scepticisme. De l'autre, Elaida, une Aes Sedai de l'Ajah Rouge, observait Rand comme un prédateur guettant sa proie, ses yeux perçants et méfiants.

« Votre Majesté, cet homme est une menace, » déclara froidement Elaida. Sa voix résonna dans la salle, tranchante. « Il n'est pas simplement un villageois égaré. Je sens quelque chose de puissant en lui. Il doit être retenu pour interrogation. »

Rand déglutit difficilement, mais il n'osa pas prendre la parole. Chaque seconde qui s'écoulait semblait le rapprocher d'un piège invisible. Il savait que s'il disait la moindre chose qui fâchait Elaida, elle trouverait un prétexte pour l'emprisonner.

Morgase, quant à elle, ne paraissait pas aussi convaincue. Elle regarda Rand avec une certaine curiosité, comme si elle essayait de percevoir quelque chose derrière son apparence de jeune homme simple. « Est-ce vrai, garçon ? Es-tu une menace pour mon royaume ? »

Rand hésita, cherchant désespérément les mots justes pour se défendre. « Je... Je suis simplement venu à Caemlyn, Votre Majesté. Je n'avais aucune intention de... »

Mais avant qu'il ne puisse terminer, une voix familière résonna depuis le fond de la salle.

« Ah, je savais bien que je te retrouverais ici, Rand ! Sérieusement, combien de fois faut-il te dire de ne pas tomber dans les jardins des rois ? »

Tous les regards se tournèrent vers l'entrée de la salle. Arno, vêtu de sa veste en cuir caractéristique et affichant un sourire moqueur sous son masque, traversait nonchalamment la pièce. Ses épées Claudette et Paulette, pendant à sa hanche, il marchait comme s'il n'y avait aucune raison de s'inquiéter.

« Qui êtes-vous ? » siffla Elaida, son irritation palpable. « Et comment avez-vous osé entrer ici ? »

« Oh, ça ? Facile. Vous savez, vos gardes devraient vraiment penser à changer leur routine. On rentre ici comme dans un moulin. » Arno fit un clin d'œil à Rand, qui sentit une vague de soulagement l'envahir malgré la situation tendue.

Morgase fronça les sourcils, mais une lueur d'amusement apparut dans ses yeux. « Vous semblez bien à l'aise pour quelqu'un qui s'infiltre dans un palais royal. Qui êtes-vous exactement ? »

Arno s'inclina légèrement, un sourire joueur sur les lèvres. « Moi ? Oh, juste un mercenaire de passage, à la recherche de mon jeune acolyte ici présent. Il a le don de se retrouver dans les pires situations, voyez-vous. Un talent naturel, je vous assure. »

Elaida serra les mâchoires, visiblement furieuse de l'insolence d'Arno. « Vous prenez cela à la légère. Cet homme que vous défendez... il est bien plus dangereux qu'il ne le paraît. »

« Dangereux ? » Arno haussa les sourcils et fit semblant d'inspecter Rand de haut en bas, comme s'il le voyait pour la première fois. « Ah oui, je vois ce que vous voulez dire. Il a cette terrible habitude de trébucher dans les mauvaises situations. Une vraie menace pour les... buissons. »

La reine ne put retenir un léger éclat de rire à cette remarque. Elaida, quant à elle, fulminait. « Vous osez vous moquer d'une Aes Sedai ? Vous ne savez pas à qui vous avez affaire. »

« Oh, je sais très bien à qui j'ai affaire, » répondit Arno en croisant les bras, son ton devenant plus sérieux, mais toujours provocateur. « Et je sais aussi reconnaître une situation injuste quand j'en vois une. Vous voulez enfermer ce garçon pour des raisons que vous seule pouvez voir. Moi, tout ce que je vois, c'est un accident de parcours. Pas de quoi en faire tout un fromage. »

La reine Morgase, qui observait silencieusement l'échange, finit par lever la main pour calmer la tension grandissante. « Suffit, Elaida. Il est clair que ce garçon n'a pas cherché à causer de tort. C'était une simple erreur. »

Elaida ouvrit la bouche pour protester, mais Morgase la coupa. « Nous ne sommes pas des tyrans à Caemlyn. Je suis prête à pardonner cette intrusion, à condition que ce jeune homme s'engage à ne plus troubler l'ordre public. »

Rand hocha rapidement la tête, encore sous le choc de la tournure des événements. « Oui, Votre Majesté. Je... Je suis désolé pour le dérangement. »

Elaida, toujours furieuse, ne cacha pas son mépris. « Vous commettez une erreur, Votre Majesté. Ce garçon n'est pas ce qu'il semble être. Il y a quelque chose de plus grand en jeu ici. »

Mais Morgase secoua la tête. « Peut-être. Mais ce n'est pas à nous de juger sur des soupçons. Pas sans preuves. »

Arno sourit en coin, jetant un regard en direction d'Elaida. « Vous voyez ? Parfois, tout ce qu'il faut, c'est un peu de bon sens. » Il se tourna vers la reine. « Votre Majesté, c'est un plaisir de rencontrer quelqu'un qui apprécie un peu d'humour dans ce monde sombre. Si jamais vous avez besoin d'un guerrier pour quelque mission que ce soit, n'hésitez pas. Je suis sûr que mes épées et moi saurions nous rendre utiles. »

Morgase, divertie par l'audace d'Arno, répondit avec un sourire. « Je n'oublierai pas votre offre. Vous avez un certain charme, même si je doute que tout le monde ici le reconnaisse. »

Elaida, visiblement à bout de patience, fit un pas en avant. « Si vous croyez qu'un peu d'humour et d'insolence suffiront à vous protéger, vous vous trompez lourdement. Un jour, vous comprendrez la gravité des forces en jeu. »

Arno haussa les épaules. « Peut-être. Mais pour l'instant, je me contenterai de sauver la mise à mes amis et de faire quelques blagues. Ça me semble être une bonne journée. »

La reine Morgase se leva de son trône, mettant ainsi fin à l'audience. « Très bien. Vous êtes libres de partir. Mais veillez à ne plus causer de troubles dans mon royaume. »

Rand, encore abasourdi par ce qui venait de se passer, s'inclina respectueusement. « Merci, Votre Majesté. »

Arno fit un signe de la main décontracté, comme s'il quittait une simple taverne. « À la prochaine, Votre Majesté. Peut-être que la prochaine fois, on partagera une coupe de vin. »

Morgase, amusée, secoua légèrement la tête, tandis qu'Elaida restait en retrait, fulminante, visiblement agacée par l'insolence d'Arno et par l'issue de la situation.

En sortant de la salle, Arno se pencha vers Rand et murmura, un sourire aux lèvres : « Eh bien, on peut dire que ça s'est plutôt bien passé, non ? »

Rand, le cœur encore battant à tout rompre, ne put s'empêcher de sourire nerveusement. « Je... je suppose. Merci, Arno. »

« Ah, pas de quoi. C'est pour ça que je suis là. Pour sauver la mise, balancer quelques répliques, et peut-être... sauver le monde, qui sait ? » répondit-il, tout en haussant les épaules nonchalamment.

Et sur cette note légère, ils quittèrent le palais de Caemlyn, prêts à affronter la suite de leur voyage.

Après avoir quitté le palais, Arno, Rand et Loial regagnèrent l'auberge où ils avaient laissé Mat. La nuit était tombée sur Caemlyn, enveloppant la ville d'une certaine tranquillité qui contrastait avec l'agitation du palais. Loin des regards inquisiteurs et des dangers immédiats, les trois compagnons montèrent à l'étage pour retrouver Mat.

Arno, fidèle à son habitude, poussa la porte de la chambre sans frapper, une réplique déjà sur le bout de la langue. « Mat, mon vieux, on t'a manqué ? Tu devineras jamais qui j'ai insulté aujourd'hui. »

Mais il n'y eut pas de réponse.

Mat était assis dans un coin sombre de la pièce, serrant toujours fermement la dague de Shadar Logoth. Son visage, pâle et tendu, semblait encore plus marqué par une ombre qu'Arno ne reconnaissait que trop bien. La malédiction de cette maudite dague continuait de grignoter son esprit, et malgré ses bravades habituelles, Arno ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter.

Rand, inquiet pour son ami, s'approcha de Mat avec précaution. « Mat, tu vas bien ? On doit discuter de la suite. On doit partir demain. »

Mat leva les yeux, ses pupilles dilatées par la méfiance et la peur. « Partir... Oui... Partir loin d'ici. Mais je ne laisserai personne m'approcher. Personne ! »

Arno croisa les bras, observant Mat d'un œil critique. « Eh bien, au moins il est toujours capable de formuler des phrases complètes. Ça pourrait être pire. »

Loial, grand et imposant, observa la scène avec une certaine gravité. « Il est sous l'influence de quelque chose de bien sombre, » murmura-t-il. « Ce n'est pas seulement la fatigue. Cette dague... Elle est maléfique. »

Rand hocha la tête, visiblement soucieux. « On doit trouver de l'aide, mais Mat ne nous laissera pas faire tant qu'il est dans cet état. »

« Et vous pensez qu'il va nous accompagner comme ça ? » répliqua Arno en haussant un sourcil. « Il ressemble plus à un animal blessé qu'à un compagnon de voyage. »

Mat, malgré sa paranoïa grandissante, ne lâchait toujours pas la dague, la tenant fermement comme un talisman contre toutes les menaces qu'il percevait autour de lui. Arno s'approcha légèrement, mais sans rien tenter de brusque. « Bon, Mat, on va pas te piquer ta précieuse babiole. Mais tu vas nous écouter quand même, d'accord ? Demain, on décolle. On va sortir de cette ville et essayer de ne pas attirer tous les problèmes de la planète sur nous. Et toi, tu vas essayer de ne pas égorger quelqu'un dans ton sommeil. Ça te va ? »

Mat ne répondit pas, mais il ne sembla pas non plus s'opposer à leurs projets. Rand se tourna vers Arno et Loial, l'air plus préoccupé que jamais. « On doit partir demain matin. Caemlyn est devenue trop dangereuse. Entre les fidèles du Ténébreux et Elaida, on ne peut pas rester. Mais Mat... Il ne tiendra pas longtemps dans cet état. »

Arno soupira, observant Mat d'un air détaché, bien que ses pensées trahissaient une certaine inquiétude. « Eh bien, voilà un autre problème à régler sur notre liste déjà bien fournie. Heureusement qu'on a ce bon vieux Loial ici pour équilibrer le tout avec sa sagesse légendaire. »

Loial, toujours calme malgré la situation, hocha doucement la tête. « Je serai là pour vous aider, Rand. Peu importe où vous allez. »

Arno esquissa un sourire en coin. « Eh bien, avec ça, on a une équipe de choc. Un Ogier philosophe, un futur Dragon, un type qui parle à son couteau, et moi, bien sûr, le sorceleur le plus désinvolte de ce côté du monde. Quelles merveilleuses vacances on passe, hein ? »

Il se tourna vers le lecteur imaginaire, brisant à nouveau le quatrième mur comme à son habitude. « Vous avez vu ça ? Pas de plages, pas de cocktails, juste des combats, des malédictions et des Aes Sedai sur les nerfs. Promis, la prochaine fois, je m'occupe d'organiser quelque chose de plus relaxant. Mais d'ici là, restez branchés, parce que ça va devenir encore plus fou. »

Rand et Loial échangèrent un regard perplexe, n'ayant bien sûr aucune idée de l'étrange façon dont Arno s'adressait à des "spectateurs" invisibles. Mais, en dépit de la situation tendue, le commentaire d'Arno détendit quelque peu l'atmosphère.

« Bon, sur ce, » conclut Arno en se levant, « je propose qu'on se repose un peu avant de reprendre la route demain. On a un long chemin devant nous, et je parie qu'on va encore croiser tout un tas de joyeusetés. »

Alors que le groupe se préparait à passer la nuit, chacun dans ses pensées, ils savaient que le voyage à venir ne serait pas de tout repos. La menace du Ténébreux pesait toujours sur eux, et avec Mat de plus en plus plongé dans sa paranoïa, l'avenir semblait incertain. Mais malgré tout, ils étaient prêts à affronter ce qui les attendait, guidés par l'humour mordant d'Arno et la détermination de Rand.