Chapitre 31 : Pont Blanc

Arno, Rand, et Mat émergèrent enfin des bois denses qui bordaient la rivière Arinelle, leurs pas lourds et fatigués après l'épreuve cauchemardesque de Shadar Logoth. L'air était plus frais près de l'eau, mais l'ambiance restait lourde. Le soleil, bas à l'horizon, laissait filtrer une lumière pâle à travers les branches, jetant des ombres sinistres sur le sol. La rivière elle-même semblait calme, paisible, une étendue d'eau étincelante qui contrastait avec la tension palpable qui régnait entre les trois compagnons.

Mat, plus silencieux que d'habitude, serrait sa dague avec une insistance inquiétante, son regard fuyant et méfiant. Il avait trouvé cette nouvelle arme à Shadar Logoth et l'avait gardé malgré l'avertissement de Moiraine. Il ne fallait rien récupérer de la ville maudite. Rand observait son ami avec une inquiétude croissante, se demandant ce qui avait bien pu changer Mat aussi profondément. Quant à Arno, il marchait devant eux, jetant des coups d'œil autour d'eux comme un chasseur en alerte.

« Bon, les loulous, on dirait que c'est ici qu'on joue à Robinson Crusoé, » déclara Arno, brisant le silence tendu. « Sauf que moi, je ne suis pas fan des noix de coco. »

Rand esquissa un léger sourire, mais Mat resta silencieux, son visage fermé. Arno fronça les sourcils, jetant un regard rapide à Mat avant de s'approcher des rives de la rivière. Là, ils aperçurent un bateau amarré non loin, ses voiles prêtes à être hissées. Un homme trapu, à la barbe bien fournie, se tenait sur le pont, observant les nouveaux venus avec des yeux méfiants. C'était Bayle Domon, un capitaine bien connu pour sa prudence et son pragmatisme.

Arno leva la main en signe de salutation. « Ahoy, Capitaine ! J'imagine que vous n'êtes pas du genre à refuser des passagers qui sentent légèrement la fumée, hein ? On a eu une sacrée soirée barbecue dans une ville hantée, vous voyez le genre. »

Domon plissa les yeux, méfiant. « Qui êtes-vous et pourquoi devrais-je vous laisser monter à bord de mon navire ? » Sa voix était grave et trahissait une expérience durement acquise.

Rand s'avança, tentant de faire bonne impression. « Nous cherchons à rejoindre Pont-Blanc. Nous avons... traversé des épreuves, et nous ne pouvons pas rester ici plus longtemps. Nous paierons pour le trajet, bien sûr. »

Mais le capitaine Domon ne semblait pas convaincu, son regard passant de Rand à Mat, puis à Arno, s'attardant un moment sur l'apparence peu conventionnelle du sorceleur. Avec son masque et son air désinvolte, Arno ne ressemblait pas à un voyageur ordinaire.

« Le gamin là, » fit Domon en désignant Mat d'un coup de menton, « il a l'air louche. »

Arno, sans se démonter, haussa les épaules. « C'est la puberté, Capitaine. Ils deviennent tous un peu bizarres à cet âge. Je me souviens de mes propres années rebelles : des boutons, des capes trop larges.. Mais vous inquiétez pas, je garde un œil sur lui. »

Domon grogna, clairement peu amusé par l'humour d'Arno, mais quelque chose dans la confiance décontractée du sorceleur le convainquit de ne pas les chasser immédiatement. « J'ai pas de temps à perdre avec des gamins à problèmes, » dit-il finalement. « Mais si vous avez de quoi payer, je vous amène à Pont-Blanc. »

« Excellent ! » s'exclama Arno en tapant dans ses mains. « Je savais bien que vous aviez un cœur d'or, sous cette barbe imposante. D'ailleurs, si jamais vous avez besoin de divertissement, je connais quelques chansons à la mode... »

Domon roula des yeux, visiblement déjà fatigué de la présence d'Arno, mais il fit signe à l'équipage de les laisser monter à bord. Tandis qu'ils montaient sur le pont, Rand lança un regard interrogateur à Arno, qui répondit d'un clin d'œil.

« Ne vous en faites pas, mon grand, » murmura Arno à Rand. « Tant qu'on est avec moi, je vous garantis qu'on arrivera à Pont-Blanc. Bon, on aura peut-être des ennuis en chemin, mais je gère. Toujours. »

Malgré les plaisanteries, une tension sous-jacente persistait, et Rand le sentit bien. Le bateau commença à s'éloigner des rives, emportant avec lui le groupe, encore incertain de ce qui les attendait à Pont-Blanc...

Le bateau naviguait calmement sur les eaux de l'Arinelle, son léger roulis à peine perceptible. Arno, adossé à la rambarde du navire, observait les vagues avec un regard mi-ennuyé, mi-pensif. Le vent soufflait doucement, faisant claquer les voiles au-dessus d'eux. Malgré le calme apparent, une tension sourde régnait à bord.

« Ah, la tranquillité de la vie en mer, » déclara Arno, un sourire ironique sur le visage. « Pas de Trollocs, pas de Myrddraals, juste nous et un capitaine grincheux. Je pourrais presque m'endormir si je n'étais pas sûr que le destin allait nous balancer une nouvelle tuile d'ici peu. »

Rand sourit faiblement à cette réplique, mais son attention était ailleurs. Mat, assis à l'écart sur un banc à l'arrière du bateau, se montrait de plus en plus distant. Il fixait intensément l'horizon, une main serrée sur la dague qu'il gardait jalousement cachée sous sa cape. Ce comportement étrange n'avait pas échappé à Rand, qui observait son ami avec une inquiétude grandissante.

« Il ne va pas bien, » murmura Rand, s'approchant d'Arno. « Depuis qu'on a quitté Shadar Logoth... il est différent. Il ne parle plus. Et cette dague... »

Arno haussa un sourcil, jetant un coup d'œil vers Mat. « Ouais, j'ai remarqué aussi. Il est plus silencieux qu'un moine en pleine prière. Et pour quelqu'un qui n'a rien à cacher, il a l'air de serrer ce truc comme si c'était la dernière barre chocolatée dans un monde sans sucre. »

Rand fronça les sourcils, clairement troublé. « Il n'a jamais agi ainsi avant. Je ne comprends pas. Est-ce que c'est cette dague ? Elle vient de Shadar Logoth, cet endroit... »

« Cet endroit a autant de bonnes vibrations qu'un cimetière de sorceleurs un jour de pleine lune, » répondit Arno. Il croisa les bras, observant Mat avec un regard plus attentif. « Ton pote, là, il se passe un truc pas net. Je dirais bien qu'il est juste dans une mauvaise passe, mais mon instinct de chasseur de monstres me dit que ça pue l'envoûtement ou quelque chose du genre. »

« Envoûtement ? » demanda Rand, clairement alarmé. « Que veux-tu dire ? »

Arno se redressa, son ton devenant plus sérieux malgré l'ironie qui ponctuait toujours ses paroles. « Ce genre de malédiction, ça s'accroche à toi, te ronge de l'intérieur. Et avant que tu t'en rendes compte, tu te retrouves à chanter des chants lugubres sous la pleine lune, tout en essayant de transformer tes potes en kebab. Si cette dague vient de Shadar Logoth, c'est pas juste une dague, c'est une clé vers la folie. »

Rand pâlit. « Mais... pourquoi ne dit-il rien ? Pourquoi ne se débarrasse-t-il pas de cette chose ? »

Arno haussa les épaules. « Ça, mon grand, c'est le pouvoir des artefacts maudits. Ils te séduisent, te contrôlent, et avant que tu ne t'en rendes compte, tu es accro à cette saloperie. Mais il ne va pas l'admettre. Pour lui, cette dague, c'est peut-être la seule chose qui le protège, du moins dans sa tête. »

Pendant qu'ils parlaient, Mat restait assis seul, son regard devenant de plus en plus méfiant à l'égard de l'équipage. À chaque fois qu'un marin passait près de lui, Mat serrait davantage sa dague sous sa cape, ses yeux suivant chaque mouvement avec une intensité presque paranoïaque. Il ne se levait que pour boire de l'eau ou jeter un coup d'œil rapide aux alentours, comme s'il s'attendait à ce que quelque chose ou quelqu'un surgisse à tout moment.

Arno, voyant l'attitude de Mat se dégrader, se rapprocha de lui, adoptant une posture décontractée, comme s'il n'y avait pas le moindre souci. « Hé, Mat, t'es un peu trop tendu à mon goût, mon vieux. Tu vas finir par te froisser une vertèbre si tu continues à regarder tout le monde comme ça. »

Mat sursauta, visiblement agacé par l'intervention d'Arno. « Laisse-moi tranquille, » grogna-t-il, sa main serrant encore plus fort la dague sous sa cape.

« Oh, je vois, » répondit Arno, levant les mains en signe de paix. « C'est la phase 'je m'isole et je deviens mystérieux'. Tu sais, j'ai connu des gars comme toi. Et devine quoi, ils finissent souvent par se transformer en gros monstres poilus. Ça te tente ? Non ? Alors, on va se détendre. »

Mat le fixa un instant, ses yeux brillants d'une lueur que Rand n'avait jamais vue chez lui auparavant. C'était comme si une ombre planait au-dessus de lui, quelque chose de sombre et d'étrange. Mat finit par détourner le regard, serrant sa dague encore plus fort, murmurant presque pour lui-même.

« Je ne peux pas... je ne peux pas la lâcher... »

Arno fronça les sourcils. « Eh bien, on dirait que tu es en plein dans le cercle vicieux de 'je sais que c'est mal, mais je continue quand même'. Une dague maudite, un esprit tourmenté... on est en plein dans un mauvais épisode de 'Charmed'. »

Rand s'approcha, sa voix hésitante. « Mat... tu devrais peut-être te débarrasser de cette dague. Moiraine a dit que les choses venant de Shadar Logoth sont dangereuses. »

« Moiraine ne sait rien ! » aboya Mat, sa voix plus forte que prévu, attirant l'attention de l'équipage. Il se leva brusquement, reculant légèrement, ses yeux fouillant l'horizon comme si quelque chose le poursuivait.

Le silence tomba sur le pont. Même Arno se contenta de lever un sourcil, ses lèvres étirées dans une expression indéchiffrable. « D'accord... On va faire comme si ça n'avait pas dégénéré en crise de nerfs, hein ? »

Rand tenta de s'approcher de Mat, mais ce dernier s'éloigna, repliant sa cape autour de lui comme pour se protéger de quelque chose d'invisible. Arno soupira, tapotant l'épaule de Rand avec une certaine légèreté.

« Ne t'en fais pas, on va le surveiller. Si jamais il commence à parler à sa dague, on saura que les choses vont mal. Mais pour l'instant, on garde un œil ouvert et on essaie de ne pas lui parler de métal pointu. »

Le voyage se poursuivit dans une ambiance de plus en plus tendue. Mat continuait de se replier sur lui-même, tandis qu'Arno et Rand échangeaient des regards inquiets, conscients que quelque chose clochait de manière profonde.

Le bateau de Bayle Domon accosta enfin à Pont-Blanc. La ville se dressait devant eux, un enchevêtrement de ruelles étroites, de bâtiments en bois et de quais bondés, le tout baignant dans une atmosphère animée et bruyante. Des marchands criaient leurs produits, des marins hurlaient pour se faire entendre au-dessus du vacarme ambiant, et les odeurs d'épices, de poisson frais et d'alcool flottaient dans l'air.

« Ah ! Enfin une ville qui ne ressemble pas à une tombe hantée ! » lança Arno en descendant du bateau, un sourire en coin. « J'en avais marre des pierres maudites et des ombres rampantes. »

Rand sourit faiblement, mais ses pensées étaient ailleurs. Il jetait des coups d'œil fréquents à Mat, dont le comportement devenait de plus en plus étrange à mesure qu'ils s'approchaient de la ville. Mat, toujours replié sur lui-même, semblait déconnecté de la réalité environnante. Ses yeux étaient sombres, presque vides, et sa main restait constamment posée sur la dague qu'il avait prise à Shadar Logoth, comme si elle était la seule chose qui le rassurait.

« Il devient de plus en plus étrange, » murmura Rand en se tournant vers Arno. « Je ne sais pas ce qu'il a, mais ça ne ressemble plus à du simple stress. »

Arno acquiesça, son regard perçant se posant sur Mat. « Il est clair que cette dague fait des siennes. C'est comme un parasite. Il s'accroche à lui, et plus on avance, plus il se referme sur lui-même. C'est mauvais signe. Très mauvais signe. »

« Mais que pouvons-nous faire ? » demanda Rand, visiblement désemparé. « On ne peut pas lui arracher la dague de force. »

Arno haussa les épaules, son ton plus grave malgré son éternelle légèreté. « Pour l'instant, on garde un œil sur lui. Si les choses empirent, on agit. Mais pour l'heure, on est dans une ville remplie de dangers potentiels, et ce n'est pas le moment de paniquer. »

Ils avancèrent dans les rues de Pont-Blanc, se mêlant à la foule dense qui les entourait. La ville était un véritable nid de contrebandiers, de marchands, et de marins venus de tous horizons. La tension dans l'air était palpable, mais d'une manière différente de Shadar Logoth. Ici, ce n'était pas une malédiction ou une force obscure qui planait sur eux, mais la menace constante des dangers de la vie urbaine : pickpockets, bandits et trahisons à chaque coin de rue.

Mat, quant à lui, semblait de plus en plus agité. Ses yeux s'agitaient frénétiquement, comme s'il cherchait quelque chose ou quelqu'un dans la foule. Il s'éloignait parfois du groupe, mais revenait aussitôt, sa main toujours crispée sur la dague, son visage figé dans une expression de méfiance presque maladive.

« Mat, reste avec nous, » murmura Rand, posant une main sur l'épaule de son ami. Mais Mat se dégagea brusquement, jetant un regard froid à Rand, comme s'il ne le reconnaissait plus. « Je suis... je suis juste fatigué. Laisse-moi tranquille. »

Arno observa la scène, ses sourcils se froncèrent. « Il ne va vraiment pas bien. À ce stade, je ne serais pas surpris s'il nous plantait un couteau dans le dos juste pour nous 'protéger'. »

Rand secoua la tête, partagé entre la tristesse et l'inquiétude. « Il n'a jamais été comme ça. »

Arno ne répondit pas immédiatement, ses yeux scrutant les environs. « Quoi qu'il arrive, on doit rester sur nos gardes. Cette ville est un vrai terrain de chasse pour des types comme nous. Et je ne parle pas juste des voleurs à la petite semaine. »

Le groupe continua d'avancer, traversant la place principale de Pont-Blanc. Le marché battait son plein, avec des étals de toutes sortes proposant des marchandises exotiques. Des hommes et des femmes marchandaient bruyamment, ignorant le danger latent qui semblait suivre Arno, Rand, et Mat comme une ombre.

Soudain, Arno s'arrêta net, son corps se tendant. Il scruta la foule autour d'eux, ses sens de sorceleur en alerte. « On est suivi. » murmura-t-il.

Rand fronça les sourcils, jetant des regards autour de lui. « Qui ? »

Arno ne répondit pas immédiatement, son regard scrutant les allées sombres et les coins de rue. Puis, il aperçut une silhouette familière dans la foule. Une ombre mouvante, sans yeux mais avec un sourire tordu, sinistre. Un Myrddraal.

« Bon, il semblerait qu'on ait un invité indésirable, » souffla Arno avec un sourire crispé. « Ça va être amusant. »

Le Myrddraal s'avançait vers eux, se faufilant entre les étals du marché, sa présence sinistre dispersant les passants, qui s'éloignaient instinctivement sans même comprendre pourquoi. L'atmosphère sur la place se figea, et le cœur de Rand s'accéléra.

« Qu'est-ce que c'est ? » demanda Rand, sa voix tremblante.

« Un Myrddraal, » répondit Arno, sortant lentement Paulette de son fourreau. « Et crois-moi, ces bestioles ne sont pas là pour nous proposer une tasse de thé. »

Le Myrddraal ne broncha pas, ses lèvres tordues en un sourire figé tandis qu'il dégainait lentement son épée sombre. La lame elle-même semblait boire la lumière du jour, la rendant presque invisible. Les passants, enfin conscients du danger, commencèrent à reculer, puis à fuir en hurlant, laissant la place bondée se vider en quelques secondes à peine.

Arno, quant à lui, semblait étrangement à l'aise. Il leva la main d'un geste détendu. « Minute, minute... On va pas se battre comme des sauvages tout de suite. Il me vient une idée... Et j'ai toujours rêvé de faire ça. »

Il fit un pas en arrière, tournoyant doucement Paulette, son épée d'argent, dans une sorte de danse espiègle. Puis, s'adressant à une foule invisible

« Messieurs, Mesdames, Myrddraal – je vous présente : Le Duel improvisé, à la sauce Arno ! »

Le Myrddraal grogna, visiblement irrité par le manque de sérieux de son adversaire, mais avant qu'il ne puisse attaquer, Arno se mit à réciter en avançant, transformant le combat en une pièce de théâtre à part entière.

Arno (récitant en combattant) :

À la première feinte, je te montre ce que j'sais,

(Touche l'épaule du Myrddraal d'un coup rapide.)

Un coup bien placé, Paulette a déjà bien bossé !

Le Myrddraal rugit, tentant une riposte, mais Arno esquiva avec agilité.

À la seconde attaque, ton sourire, il va disparaître,

(Car tu n'en as jamais eu, et ça me fait bien rire !)

(Esquive gracieuse, coup de taille frappant le flanc de la créature.)

Le Myrddraal grogna, furieux, mais Arno continuait son récital avec une aisance déconcertante.

Oh, cher ami sans visage, avec Paulette je fends l'air,

Mais toi, tu frappes dans le vent, vraiment c'est le désert !

(Parade élégante, avant un coup sur la jambe du monstre.)

La créature vacilla légèrement sous l'impact, mais elle était loin d'être vaincue. Pourtant, Arno ne se laissait pas impressionner. Il sautillait autour du Myrddraal, son épée virevoltant dans l'air tandis qu'il enchaînait les répliques.

Et hop, une pirouette !

Et pour toi, plus de tête !

(Esquive rapide, et une frappe parfaitement synchronisée derrière la nuque de la créature.)

Le Myrddraal tituba, son sourire figé tordu dans une grimace furieuse. Mais Arno n'en avait pas fini.

À la quatrième passe, je me permets un compliment,

T'es résistant, mais moi, j'suis plus divertissant, clairement !

(Il enchaîna une série de feintes et de coups, touchant le Myrddraal à plusieurs reprises.)

Rand, figé par l'effroi et l'émerveillement, regardait Arno comme s'il venait de tomber dans un autre monde. De son côté, Mat serrait la dague maudite de Shadar Logoth encore plus fort, son regard devenant de plus en plus distant.

Pendant ce temps, Arno continuait son ballet d'épée, repoussant chaque assaut avec une aisance presque insultante pour le Myrddraal.

Tiens, une estafilade ! Deux, trois, faut bien que je parade !

(Touche la hanche du Myrddraal avant de reculer avec un sourire narquois.)

Le Myrddraal hurla de rage, sa patience à bout. Il lança une attaque furieuse, mais Arno pivota élégamment pour éviter la lame.

À la sixième botte, tu titubes, ça vacille,

Mon cher, ton style est joli, mais mon pied est plus agile !

(Frappant d'un coup sec derrière le genou du Myrddraal, Arno le fit tomber à genoux.)

Le monstre, gravement blessé, n'était pas encore totalement vaincu, mais il était affaibli. Arno leva doucement Paulette, prêt pour la touche finale, et conclut avec un sourire.

À la dernière attaque, j'achève ce poème,

D'un coup bien placé, c'est toi qui dis je t'aime !

D'un mouvement fluide, Arno enfonça son épée dans le cœur du Myrddraal, mettant fin à la menace avec une précision mortelle. Le corps de la créature s'effondra dans un silence presque assourdissant, et la tension qui régnait sur la place sembla se dissiper aussitôt.

Arno rengaina Paulette avec une révérence exagérée, se tournant vers ses deux compagnons toujours figés. « Bon, ça c'est fait. On applaudit ou pas ? »

Rand, la mâchoire serrée, murmura : « Tu as vraiment fait tout ça... en récitant un poème ? »

Arno haussa les épaules, un sourire espiègle aux lèvres. « Faut bien se distraire, non ? »

Mat, quant à lui, était toujours plongé dans ses pensées sombres, fixant l'endroit où le Myrddraal gisait à présent, mais Arno savait que quelque chose d'autre se jouait derrière ce regard vide.

Le combat était fini, mais la menace était loin d'être écartée.

La foule commençait à reprendre vie, se dispersant en murmures effrayés après le combat contre le Myrddraal. La victoire d'Arno avait été brutale et spectaculaire, mais l'atmosphère restait pesante. Rand, toujours sous le choc de la scène qui venait de se dérouler, regarda Arno, les yeux remplis d'un mélange d'admiration et de soulagement.

« Merci, Arno. Je... je ne sais pas ce qu'on aurait fait sans toi. » Sa voix trahissait une angoisse latente, celle qui s'accumulait depuis qu'ils avaient quitté Shadar Logoth. La présence du Myrddraal ne faisait que confirmer que leurs poursuivants n'étaient jamais bien loin.

Arno, fidèle à lui-même, haussa les épaules et adressa à Rand un sourire narquois. « Bah, tout le plaisir était pour moi. C'était soit ça, soit organiser un tournoi de fléchettes avec ce cher Myrddraal. J'ai préféré la poésie, c'est plus mon style. »

Mais derrière son humour, Arno ne pouvait ignorer la lourdeur qui planait, une lourdeur bien plus subtile que la simple présence des ténèbres. Son regard se tourna vers Mat, qui n'avait pas prononcé un mot depuis leur arrivée à Pont-Blanc.

Mat s'était replié dans un coin de la place, à l'écart des autres. Il serrait la dague de Shadar Logoth contre lui, la tenant comme s'il craignait qu'on la lui arrache de force. Ses yeux étaient hagards, errant de droite à gauche, comme s'il s'attendait à voir surgir un autre ennemi d'un coin d'ombre. Sa respiration était saccadée, et il jetait des regards méfiants non seulement aux passants, mais aussi à Rand et Arno.

« Mat ? » demanda Rand doucement en s'approchant de son ami. Mais Mat ne répondit pas, ne bougeant même pas d'un pouce, ses doigts crispés sur la poignée de la dague comme si sa vie en dépendait. Rand fronça les sourcils, inquiet de plus en plus. « Mat, ça va ? »

Mat se tourna enfin, mais son regard était vide, comme perdu dans des pensées insondables. « Ils sont là... je les sens. Ils nous traquent... Ils savent que nous sommes ici. » Sa voix était un murmure rauque, à peine audible, mais teintée d'une paranoïa croissante.

Rand posa doucement une main sur l'épaule de Mat, mais ce dernier se dégagea brusquement, comme s'il avait été brûlé. « Ne me touche pas ! » grogna-t-il, ses yeux brûlant d'une lueur inquiétante. « Ils te surveillent, toi aussi. Ils savent tout. »

Arno, qui observait la scène de loin, croisa les bras et se rapprocha doucement, un sourire toujours aux lèvres mais une ombre de préoccupation dans les yeux. « Hé, gamin. Il va falloir respirer un bon coup. Personne ne te suit là, sauf nous, et crois-moi, j'ai un flair assez affûté pour sentir un Trolloc à des kilomètres. »

Mais Mat ne l'écoutait pas, ou plutôt, il refusait de l'écouter. Ses doigts se crispaient encore plus fort sur la dague, ses jointures devenant blanches sous la pression. Rand se tourna vers Arno, la panique commençant à s'installer dans ses yeux.

« Qu'est-ce qu'on va faire, Arno ? Il devient... » Rand n'osa pas finir sa phrase. « Il devient comme quelqu'un d'autre. »

Arno prit une longue inspiration, observant Mat d'un regard plus sérieux. Derrière ses plaisanteries et sa désinvolture habituelle, il savait que quelque chose n'allait pas. Il avait vu suffisamment de gens sombrer dans la folie pour reconnaître les signes avant-coureurs. Et là, clairement, Mat était au bord du gouffre.

« Cette dague qu'il a récupérée à Shadar Logoth... » Arno jeta un coup d'œil à l'arme que Mat tenait si fermement. « Y a quelque chose de pas net avec elle. Shadar Logoth, c'est pas un endroit normal, et cette arme ne l'est probablement pas non plus. »

Rand acquiesça, comprenant lentement la gravité de la situation. « Moiraine nous avait prévenus... » murmura-t-il. « Elle avait dit que tout ce qui venait de Shadar Logoth était maudit. Mais je ne pensais pas que... »

« Eh bien, maintenant, tu le sais. » Arno ne voulait pas minimiser la situation, mais il savait qu'il fallait rester pragmatique. « Écoute, on ne peut pas lui arracher cette dague de force. Ça ne ferait qu'aggraver les choses. Mais on doit le surveiller. »

Rand, malgré son inquiétude, hocha la tête. Il voyait Mat s'enfoncer dans une spirale de paranoïa, mais il ne savait pas comment l'aider. Il se sentait impuissant face à la menace invisible qui consumait lentement son ami.

Arno, quant à lui, continua à observer Mat, une légère ride de souci sur son front. Tu te mets dans de sacrés pétrins, hein, gamin ? pensa-t-il intérieurement. Et moi, je me retrouve à jouer les baby-sitters d'un futur fou furieux. Mais bon, c'est pas comme si c'était la première fois.

Alors que le groupe se préparait à quitter la place pour trouver un endroit plus sûr, Arno jetait des coups d'œil furtifs à Mat. Quelque chose d'invisible planait autour de lui, une ombre que même le Myrddraal n'aurait pu incarner. Et malgré toute sa légèreté apparente, Arno savait que la suite du voyage serait encore plus dangereuse.

« Allez, les gars, on y va. Mat, on garde le sourire hein ? Je sais que t'es pas d'humeur, mais bon, j'ai encore quelques blagues sous le coude. » lança Arno en s'éloignant.

Mais même lui sentait que l'humour ne suffirait peut-être plus pour apaiser les ombres qui grandissaient autour de Mat.

Alors que le soleil commençait à décliner, projetant des ombres inquiétantes sur les ruelles de Pont-Blanc, Arno, Rand, et Mat décidèrent qu'il était plus sage de se faire discrets. Après l'attaque du Myrddraal, ils savaient que rester dans cette ville bondée ne leur offrirait qu'un répit temporaire. Chaque recoin pouvait cacher un danger, et chaque visage dans la foule pouvait être un espion à la solde des ténèbres.

Arno observait le groupe avec une attention accrue. Mat était toujours aussi silencieux, serrant sa maudite dague comme si sa vie en dépendait, le regard fuyant et méfiant. Rand, quant à lui, semblait être à la fois agacé et préoccupé par l'état de son ami, mais il gardait ses pensées pour lui, ne voulant pas déclencher une confrontation inutile. Pourtant, Arno savait que cette tension ne ferait que grandir.

Ils trouvèrent refuge dans une auberge modeste, assez éloignée de la place publique où le combat avait eu lieu. Arno entra le premier, s'assurant que l'endroit était sûr avant de faire signe aux autres de le suivre. L'intérieur de l'auberge était sombre et peu accueillant, mais pour l'instant, c'était tout ce dont ils avaient besoin.

« Bon, » déclara Arno en s'asseyant sur une chaise branlante, « on a survécu à une autre journée. On devrait vraiment vendre cette aventure sous forme de brochure touristique. 'Vacances en enfer', ça vous parle ? » Un sourire ironique se dessina sur son visage, mais il surveillait attentivement les réactions des deux jeunes hommes.

Mat s'installa dans un coin, tournant le dos aux autres, murmurant des paroles inaudibles pour lui-même. Rand, visiblement tendu, regarda Arno avec un mélange d'appréhension et de frustration. Il savait qu'il devait parler à Mat, essayer de comprendre ce qui se passait avec lui, mais il ne savait pas comment l'aborder sans aggraver la situation.

Arno soupira et se leva, se rapprochant de Rand. Il posa une main légère sur l'épaule du garçon, une rare démonstration de sincérité derrière son masque d'humour constant.

« Écoute, gamin, » dit-il doucement, « je sais que t'es inquiet pour lui. Mais on doit jouer ça intelligemment. Mat est en train de se noyer dans un truc qu'on ne comprend pas encore. On ne peut pas le forcer à parler ou à se comporter normalement. Il va falloir être patient, et surtout, éviter de le braquer. »

Rand hocha la tête, même s'il semblait sur le point d'exploser. « Mais on doit faire quelque chose, Arno. Il devient... quelqu'un d'autre. Je n'arrive plus à le reconnaître. » La détresse dans sa voix était palpable.

« Je sais, » répondit Arno en croisant les bras. « On va surveiller son état de près. Et puis, avec un peu de chance, on trouvera une solution avant qu'il ne devienne complètement cinglé. »

L'atmosphère dans la pièce était pesante, presque suffocante. Mat ne disait rien, sa présence devenant une source d'angoisse plus grande que les menaces externes qu'ils avaient affrontées. Arno le savait, ce n'était plus une simple question de monstres à combattre. Il fallait maintenant gérer les dangers internes, et Mat en était le parfait exemple.

Le groupe se réunit pour discuter de leur prochain mouvement. Ils savaient qu'ils ne pouvaient pas rester à Pont-Blanc. La ville, bien que remplie de monde, n'était pas assez sécurisée pour eux. Les ombres du Myrddraal planaient encore, et les Trollocs pouvaient surgir à tout moment. Ils devaient se mettre en route, mais la direction à prendre restait incertaine.

« Nous devons rejoindre Moiraine, » proposa Rand, brisant le silence pesant. « Elle saura quoi faire avec Mat. Elle comprendra ce qui lui arrive. »

Arno haussa un sourcil. « Oui, retrouver Moiraine serait probablement une bonne idée, mais ce n'est pas comme si elle nous avait donné une carte avec son emplacement exact. Ça risque d'être plus compliqué que ça. »

Rand soupira, conscient de la difficulté de leur situation. « Je sais, mais rester ici ne nous mènera nulle part. »

Arno se gratta la tête, réfléchissant un instant avant de répondre. « Eh bien, d'accord. On trouvera un moyen de se mettre en route demain. Pour l'instant, on va rester planqués ici et éviter de provoquer une nouvelle scène. Parce que si je dois encore faire de la poésie en me battant, je risque de me faire engager comme barde à temps plein. »

Il sourit, mais cette fois, l'humour ne réussit pas à détendre l'atmosphère. Même Arno sentait que la situation devenait trop lourde pour être allégée par ses blagues habituelles. Il jeta un dernier coup d'œil vers Mat, qui continuait de se renfermer sur lui-même, le regard perdu dans le vide.