Mes petits chats,

Suite de "L'affaire Philippe Delveau" où l'histoire monte crescendo avant le moment que vous attendez tous et toutes (je pense) : la confrontation finale. Publication prévue dans quinze jours ! En attendant, je vous propose un peu de douceur (et de tension parce que Celui-dont-ils-ne-prononcent-pas-le-nom est plus puissant que jamais) mais aussi de l'amour :)

J'espère que cette partie vous plaira.

Bonne lecture chers petits chats,

ChatonLakmé


The Pretender (Le Caméléon en version française) est une série américaine de 86 épisodes diffusés entre 1996 et 2000 sur la chaîne NBC. Elle met en scène l'histoire Jarod, un homme séquestré pendant plus de trente ans dans un endroit appelé Le Centre et entraîné depuis son enfance à étudier les comportements humains pour se fondre dans tout type d'environnement. Il parvient à s'échapper et tente de trouver des réponses sur son identité tout en aidant son prochain, chaque épisode mettant en scène sa très grande intelligence dans une profession à chaque fois différente.

La prière citée par Dean est une prière de délivrance issue du psaume 143 dit psaume de David.

Ghost Hunters (Les Traqueurs de fantômes en version française) est une émission de téléréalité américaine diffusée de 2004 à 2016 sur la chaîne SyFy avant l'arrêt de la production suite à un différent avec la production. Elle suit les enquêtes paranormales de l'organisation TAPS (The Atlantic Paranormal Society), fondée et dirigée par Jason Hawes et Grant Wilson. Elle intervient dans le nord du continent américain et compte une filiale internationale, le GHI (Ghost Hunters International), qui travaille en Europe.

Le prix Pulitzer est un prestigieux prix américain dédié au journalisme créé en 1917, récompensant à la fois la presse papier et le reportage. Celui mentionné dans l'histoire ci-dessous est fictif mais il ne concerne des faits bien réels.


L'affaire Philippe Delveau

o0O0o o0O0o

Vingt-sixième partie


Butler, Pennsylvanie, mardi 24 octobre


Sur le seuil du salon bleu, Castiel contemple en silence le campement de fortune dressé dans la pièce. Dean s'appuie d'une épaule contre le chambranle de la porte, frottant distraitement son ventre un peu gonflé du plat de la main.

—«C'est moins grave que ça n'en a l'air. Sam et moi avons très soigneusement déplacés les objets d'art dans les salons adjacents. Nous n'avons descendu que le strict minimum pour nous installer au rez-de chaussée, uniquement les matelas des chambres d'amis, le linge et les oreillers. Nous ne pouvons pas entrer dans ta chambre sans briser les scellés alors je t'ai préparé quelques affaires. J'ai trouvé ce grand sac dans l'armoire de la petite chambre d'ami», explique le châtain en lui montrant un bagage dans l'angle.

—«Ce sac est un modèle des années 1950 en cuir de vachette pleine fleur…»

—«Est-ce qu'il est trop bien pour mettre tes caleçons? Excuse-moi mais je n'ai pas trouvé de valise à roulettes en polypropylène…», grince Dean.

Castiel rit joyeusement, parcourant la pièce des yeux avec curiosité.

Sam et Dean ont poussé contre les murs le mobilier trop lourd pour être porté, ne gardant que la table basse, un guéridon et la télévision. Ils ont étendu les grands matelas des chambres d'amis en forme de L devant le canapé, les draps bien tirés et les oreillers bien tapés.

Le beau salon bleu ressemble à un dortoir de grand enfant et le châtain aime ça; les soirées pyjama avec Sam dans le salon familial de Lawrence comptent parmi ses meilleurs souvenirs d'enfance. Castiel a ri mais il ne commente pas ses aménagements et Dean commence à perdre un peu sa belle assurance. À présent, il trouve ridicule d'imposer au brun de dormir par terre comme un adolescent. Il y avait peut-être des chambres disponibles au Clarence Inn pour cette nuit. Castiel a le droit de dormir dans une vraie chambre avant de devoir plonger tête la première dans l'horreur en compagnie des Winchester. Dean sait qu'ils manquent de temps mais il aurait dû le faire quand même, il aurait dû y penser.

—«… Je t'assure que c'est beaucoup moins grave que ça ne semble», répète-t-il maladroitement.

—«J'aime beaucoup ce que tu as fait, Dean. J'ai l'impression d'avoir à nouveau treize ans et je trouve ça très… amusant. Je suggère de regarder au moins les trois premières saisons de The X-Files en mangeant des cochonneries.»

Dean s'esclaffe et lui pince familièrement la hanche, ignorant soigneusement la manière dont ses doigts se referment sur l'arête trop osseuse. De quoi avait-il peur au juste? Ça va être une chouette soirée.

À l'arrière de la maison, Sam s'active dans la cuisine en sifflotant un air à la mode. Castiel rit en se tortillant contre lui, son souffle chaud effleure les lèvres de Dean. Le châtain déglutit, il pourrait se pencher un peu et…

—«Met la tête en arrière Cas, tu saignes à nouveau du nez.»

Le brun renverse immédiatement la tête en arrière en gémissant de frustration. Dean le guide jusqu'au canapé en le tenant par la main. Il tire un mouchoir en papier de la boîte posée dans la bibliothèque et le presse contre le nez de Castiel, une main sur sa nuque.

—«Je veux que ça s'arrête. Le Dr. Cox dit que le saignement de nez est quelque chose de normal mais je sais que ce n'est pas le cas. Je veux juste que ça s'arrête», souffle le brun avec fatigue.

—«Moi aussi Cas mais tu y es presque. Nous avons tous eu une nuit et une journée difficile. Nous allons nous reposer, manger notre poids en sucres raffinés avant de passer aux choses sérieuses demain. Je trouve que c'est un chouette programme.»

—«Je pense que toute nourriture trop grasse ou trop sucrée est contre-indiquée dans ton état, Dean…» Il déglutit lentement. «… Je suis – J'ai un peu peur…»

—«Je sais mais tu es vraiment courageux.»

Castiel esquisse une grimace. Il enroule ses doigts autour du poignet du châtain tandis que celui-ci continue à comprimer son nez. Sa peau est froide; à moins que ce soit celle de Dean qui est brûlante.

—«Je suis tellement fatigué tu sais. … Je n'aime pas me plaindre mais je suis constamment à fleur de peau. Et j'ai complètement perdu pied pendant ton absence.» Le brun lui jette un regard par-dessus le mouchoir. «Tu as tort Dean, je ne suis pas courageux.»

—«Bien sûr que tu l'es, tu n'es pas responsable de ce qu'il t'arrive. Il sait comment t'atteindre, Il sait comment te blesser et te tromper. Le mal trouve toujours le moyen de nous faire céder.»

—«Mais je n'ai pas réfléchi. J'ai cru à son mensonge parce que je voulais que ce soit réel et Il rendait tout tellement plus simple. Tu… Il…»

Castiel rosit. Il tente de s'éloigner mais Dean resserre doucement sa prise sur sa nuque pour l'empêcher de fuir. Le brun émit un borborygme humide qui ressemble à un gémissement.

—«Je sais ce qu'Il a fait quand j'étais à La Nouvelle-Orléans», dit-il lentement.

—«Tu n'en as pas la moindre idée. Tu ne sais pas pourquoi j'ai… comment Il… J'ai tellement honte…»

Sa respiration a un hoquet qui ressemble à un sanglot. Dean caresse affectueusement sa nuque et les petits cheveux de son pouce puis les glisse sous le foulard. Il tire légèrement sur les maillons de la chaîne. Castiel frissonne contre lui.

—«Je sais tout ce qu'Il a fait et je sais comment Il a fait», répète le châtain. «Tu m'as dit que tu pensais à Gabriel parce que tu avais réservé un séjour pour son anniversaire et que tu l'avais oublié. Tu m'as dit que tu t'étais renseigné sur ton ex petit-ami et qu'il est parti en vacances avec un autre homme. Tu te sentais seul et Il t'a donné ce dont tu avais besoin.»

—«… Il t'a donné à moi. Il était toi», murmure le brun.

Dean déglutit tandis qu'il retire prudemment le mouchoir. Oui, il se souvient. Le châtain essuie délicatement une trace de sang sur sa bouche, son pouce effleurant l'arc de Cupidon. Castiel est pâle et immobile sous son toucher.

—«Tu dois penser que je suis pathétique mais ta présence me rassure et tu – Je suis désolé…»

—«Est-ce que tu te souviens de ce que je t'ai dit sur le fait que la chasse ne me permet pas vraiment de faire des rencontres?» Le jeune homme hoche timidement la tête. «Je comprends et je ne te trouve pas pathétique Cas. Je pense toujours que tu es très courageux et ce que tu as désiré n'est pas grave. Qu'est-ce que tu veux faire maintenant?»

—«Qu – Quoi?»

—«Qu'est-ce que tu veux faire avant le dîner?»

—«Tu as à nouveau faim?», demande Castiel d'un air éberlué.

—«Ce sera probablement le cas dans deux ou trois heure, je suis un homme plein de surprises», le taquine Dean. «Alors? Qu'est-ce que tu veux faire?»

Le brun esquisse un sourire encore fragile. Il prend un mouchoir propre pour terminer de nettoyer son visage.

—«J'aimerais travailler sur l'exposition du Maridon Museum. Mon bureau est à l'étage, est-ce que je peux y aller? Mon ordinateur et tous mes dossiers d'œuvres sont là-haut.»

—«Je vais plutôt aller les chercher pour toi. Donne-moi la liste de ce dont tu as besoin.»

Tandis que Castiel griffonne sur un bout de papier, Dean jette un regard alentour. Le campement est bien dressé, il a posé le paquett sur une commode près des lits et la bougie dans la tasse en porcelaine brûle joyeusement sur le rebord de la cheminée. Le châtain a délimité un large périmètre de protection à l'aide d'un épais cercle de sel. Il y en a également aux quatre coins de la pièce ainsi que d'autres symboles chrétiens; Bobby leur a aussi envoyé dans la matinée le dessin d'un cercle de protection particulièrement puissant. Les deux frères ont utilisé tout leur savoir-faire pour assurer leur sécurité à tous. Quand ils sont rentrés à Belmont Road, Sam a eu un imperceptible mouvement de recul sur le seuil. Le châtain l'a vu.

Philippe-putain-Delveau rôde encore dans la maison, tapi dans l'ombre comme l'alligator.

Dean déteste aussi les reptiles.

.

.

—«Cas? Est-ce que tu es prêt?»

Une main sur la rampe d'escaliers, Dean lève la tête pour regarder vers le palier. Il tend l'oreille mais n'entend rien. Aucun bruit, pas d'eau qui coule.

Le brun est allé prendre une douche dans la petite salle d'eau contiguë à la grande chambre d'ami avant le dîner, écœuré par le parfum des antiseptiques sur ses vêtements. Le châtain ne juge pas, il a fait la même chose une fois Castiel installé dans le salon bleu avec son ordinateur et ses livres.

Les frères Winchester ont établi des règles de sécurité pour l'utilisation de l'unique autre salle d'eau de la maison. Ils ne doivent pas quitter les talismans autour de leur cou, la porte doit rester ouverte et ils ne doivent pas s'éloigner du sentier bordé de sel et d'eau bénite que Dean et Sam ont tracé sur le parquet.

C'est censé être sûr mais le châtain se tord quand même un peu le cou pour apercevoir la porte de la chambre d'ami.

—«Cas?», appelle-t-il à nouveau.

Dean pianote des doigts sur la rampe, hésite une seconde avant de monter dans l'escalier.

À l'étage, le châtain remarque immédiatement la silhouette menue et fragile de Castiel, habillée de confortables vêtements d'intérieur. Le jeune homme est devant la porte scellée de sa chambre, parfaitement immobile.

Le châtain remonte lentement le couloir dans sa direction. Castiel est à quelques pas de la fenêtre qui surplombe le perron – la fenêtre à quinze mètres du sol –, il ne doit pas avoir de gestes brusques. Le brun a l'air absent, il se balance inconsciemment sur ses pieds. Dean serre les poings.

—«Cas?»

Le jeune homme ne réagit toujours pas alors le châtain enroule lentement ses doigts autour de son coude pour l'éloigner. Castiel sent bon le savon, ses cheveux encore humides gouttent dans sa nuque et mouillent le large col de son sweat de l'université de New York. Dean en cueille une du bout de son index avec malice. Sa peau est glacée.

—«Viens avec moi Cas, Sam nous attend pour le dîner.»

Le brun cligne des yeux et tourne la tête vers lui. Un léger frémissement agite son corps comme s'il sortait d'un songe.

Dans son vêtement d'étudiant, Castiel semble plus jeune. Il a encore une serviette à la main, comme s'il rentrait des douches communes d'une résidence universitaire. Ça pourrait être amusant mais Dean n'a pas envie de rire. Les marques de Ses mains autour de son cou forment un collier obscène sur la peau trop blanche. Le col du sweat baille un peu alors le châtain le rhabille d'un geste brusque avant de le guider vers l'escalier. Castiel se laisse entraîner, non sans jeter un dernier regard vers la porte de sa chambre.

En bas des marches, Dean bifurque vers l'arrière de la maison pour aller étendre la serviette du brun dans le jardin d'hiver. La belle maison de Belmont Road s'est transformée en auberge de jeunesse.

—«Qu'est-ce que tu faisais devant ta chambre?», demande-t-il à Castiel en disposant soigneusement la serviette sur un portant.

—«… Je ne sais pas.»

—«Tu te souviens que tu ne dois pas y aller, n'est-ce pas?»

—«Je ne suis pas stupide, Dean.»

Castiel tourne brusquement les talons en direction de la salle à manger. Dean se fige, surpris par son ton sec. Les sourcils froncés, il rejoint le brun dans la pièce. Celui-ci tire une chaise vers lui avant de s'y asseoir lourdement. Il se mord les joues quand Dean s'assoit à côté de lui. Bordel, qu'est-ce que cela veut dire?

L'arrivée de Sam avec un grand saladier brise le silence pesant qui règne dans la salle à manger. Dean observe d'un œil noir les crudités. Il n'aurait pas dû laisser son frère cuisiner tandis qu'il somnolait dans le salon bleu, bercé par le cliquetis du clavier d'ordinateur de Castiel. Cette fin de journée est pourrie.

Il tourne la tête et cherche le regard du brun. Celui-ci est redevenu immobile. Il ne réagit pas quand Sam le sert ni quand Dean remplit leurs verres d'eau; Sam le regarde d'un drôle d'air quand il parle de prendre une bière. Pas un remerciement, pas un sourire. Le blond interroge son aîné d'un regard, le châtain se contente de hausser les épaules. Il ne sait pas, il suppose que la journée a été vraiment difficile pour tout le monde et que Castiel a le droit de bouder.

Dean baisse les yeux sur son assiette.

Trop de légumes crus et presque pas de sauce.

Putain de journée.

—«C'est une recette de maman pour mettre ton estomac au repos. Je l'ai appelé pendant que tu ronflais dans le salon», commente Sam avec malice.

Le châtain le fusille du regard.

Connard.

À côté de lui, Castiel mange d'un geste un peu mécanique. Le roulement de ses mâchoires fait travailler les muscles sous la peau trop fine et quand il déglutit, les tendons saillent dans son cou. Dean détourne les yeux, mal à l'aise, et entame son assiette du bout des lèvres. Le silence un peu inconfortable envahit à nouveau la salle à manger malgré les tentatives de Sam d'animer la conversation. Le châtain répond en grognant, Castiel ouvre à peine la bouche de manière monosyllabique.

Ce n'est pas exactement ce que Dean imaginait pour sa deuxième nuit chez le brun. Il se racle la gorge.

—«Sam a fait de son mieux mais je m'engage à préparer un vrai repas demain. J'ai ramené les épices cajuns que je t'avais promis, nous pourrions essayer de préparer un jambalaya», propose-t-il d'un ton enjoué.

—«Je n'ai pas envie de manger ça.»

Dean pince les lèvres au ton cassant du brun. La salade de son frère a un goût de cendre sur sa langue. Sam l'interroge en silence et le châtain le fusille du regard. Non putain, il ne sait pas ce qu'il se passe. Et non, il n'a rien fait de mal. … Il ne croit pas l'avoir fait. Est-il trop présent pour Castiel? Trop étouffant? Dean ne sait pas et bordel, cette salade sans sauce lui coupe l'appétit.

Le brun mange d'un air morne et pose sa fourchette dans son assiette vide. La porcelaine tinte durement. Dean voit un éclat sauter sur la table. Il hésite à en faire la remarque à Castiel – le brun semble très attaché à tous les objets d'art de sa maison – mais celui-ci cligne lentement des paupières. Un frisson agite ses fines épaules noyées dans le sweat NYU, ses yeux bleus s'éclairent un peu. Castiel semble revenir à lui de la même manière qu'il l'a fait un peu plus tôt devant sa chambre et le châtain crispe ses doigts sur sa fourchette. Qu'est-ce qu'il se passe, bordel?!

—«Je l'ai cassé», souffle le brun en effleurant l'ébréchure.

Castiel regarde Dean, l'air à la fois défait et peiné. Il ne s'agit que d'une fichue assiette en porcelaine et même si le châtain essaye de ne pas classer les micro-événements par ordre d'importance, la bouderie du brun à son égard lui paraît bien plus grave.

Il hausse légèrement les épaules.

—«J'ai fait tomber des dizaines d'assiettes quand maman me demandait de faire la vaisselle, je les ai toujours recollés. Tu dois bien avoir de la colle quelque part ici. Si tu me dis où elle est, je peux réparer ça ce soir», tente-t-il prudemment.

—«Cette assiette date des années 1920. Je ne peux pas te dire où se trouve la colle extra-forte.»

—«Qu'est-ce que je suis censé utiliser dans ce cas?»

—«Un éclat est toujours préférable à un objet mal restauré. … Je ne te dirai jamais où se trouve la colle.»

Dean ricane. Ça ressemble un peu plus à l'homme qu'il connaît et la salade de Sam devient tout à coup presque mangeable. Toute forme de nourriture devient à peu près comestible quand on la mange avec du pain au maïs alors le châtain se serre généreusement. Son frère maugrée sur la fragilité de son estomac, Dean lui répond d'aller se faire voir et Castiel rit. Ça se passe mieux alors le châtain a envie de crier de rage quand il aperçoit une goutte de sang perler à nouveau au nez du brun. Il fait un geste vers lui mais celui-ci a déjà posé sa serviette contre son visage.

—«… Je reviens tout de suite», marmonne-t-il en se levant précipitamment.

Les pieds de sa chaise raclent bruyamment le parquet. Dean jette sa serviette sur la table et se lève pour lui emboîter le pas mais le regard que Castiel lui jette sur le seuil du salon le pétrifie. Son corps trop maigre se raidit brusquement. Sa silhouette hiératique se découpe en ombre chinoise sur le sol tandis que la lumière creuse des ombres inquiétantes sur son visage.

Dean baisse les yeux.

Il croit apercevoir brièvement une ombre jumelle à côté de celle du brun. Il cligne des paupières. Ne voit plus rien. Bordel, il ne sait pas.

—«…Je vais t'aider», souffle-t-il.

—«C'est inutile Dean, je peux me débrouiller seul.»

—«J'en suis sûr mais je préfère que tu n'ailles pas à l'étage seul.»

Le ventre tordu, il voit une goutte de sang perler sous le menton de Castiel, semblable au grain d'un sablier égrenant un compte à rebours morbide. Le brun l'essuie d'un revers de la main, barbouillant son menton. Une ombre passe sur son visage taillé à la serpe, quelque chose de dangereux.

—«Je ne veux pas que tu viennes avec moi. Je suis encore chez moi, je peux faire ce dont j'ai envie et comme j'en ai envie. Je n'ai pas besoin de toi», siffle Castiel d'un air mauvais.

Le jeune homme tourne brusquement les talons et disparaît dans le couloir. Il n'allume pas la lumière du couloir, c'est comme si les ténèbres l'avalaient.

Dean crispe douloureusement ses poings sur la table et repousse son assiette d'un air de dégoût.

—«… Qu'est-ce qu'il vient de se passer?», demande doucement Sam.

—«Je n'en sais foutrement rien.»

—«Castiel est peut-être nerveux. Tu lui as dit que nous allions pratiquer le rituel demain, n'est-ce pas? Il ne doit pas avoir l'impression de contrôler grand-chose depuis les derniers jours…»

—«Cas sait que c'est pour son bien. … Même si c'est difficile et qu'il se sent frustré, il ne m'a jamais parlé comme ça.»

Dean pince les lèvres. Ça ressemble à une foutue pleurnicherie mais merde, Castiel lui a (plus ou moins) avoué qu'il lui plaisait en rougissant. Une saloperie d'esprit maléfique a pris son apparence pour le séduire, c'est quand même important. … N'est-ce pas?

—«Tu n'es pas non plus un rayon de soleil quand quelque chose ne va pas. Si tu n'avais pas dormi en début de soirée, ton mal de ventre t'aurait rendu insupportable…»

—«Tu n'aurais pas tenu au-delà de deux parts de tarte Sammy, tu me dois un peu de respect», grogne le châtain avant de lui jeter un regard en coin. «… Tu ne sens rien d'étrange depuis que nous sommes rentrés?»

Sam ferme les yeux de longues secondes avant de secouer la tête. Le châtain grogne de dépit. Il attrape la corbeille à pain pour tenter de saucer la moindre goutte un peu grasse dans son assiette. C'est un réconfort tout à fait insatisfaisant.

.

.

Penché au-dessus du lavabo, Castiel observe distraitement les gouttes pourpres s'écraser sur la porcelaine blanche, projetant d'infimes particules autour d'elles. Elles forment des constellations écarlates qui coulent d'une manière sale dans la vasque.

Le brun renifle doucement. L'écoulement s'est arrêté mais le goût ferreux et écœurant envahit toujours sa gorge.

Castiel se nettoie le visage à l'eau claire et essuie la porcelaine souillée. À présent, le sang prend des teintes d'aquarelle et forme des rubans qui ondulent, fins et élégants. Comme hypnotisé, il commence doucement à fredonner.

«Je t'ai rencontré, simplement. / Et tu n'as rien fait pour me plaire. / Je t'aime pourtant. / D'un amour ardent / Que rien ne pourra défaire.»

Les mots roulent sur sa langue et le brun les savoure. Il chantonne plusieurs fois le même air tandis qu'il se nettoie.

Castiel tire sur l'encolure de son sweat et regarde la chaîne de la médaille et de la croix de Dean, emmêlée avec celle du talisman. Il joue distraitement, comme hésitant à les retirer. Le brun caresse la gravure de la médaille, son pouce effleure le prénom du jeune homme ciselé au revers. Il cligne des yeux et glisse soigneusement les talismans sous son vêtement. Il ne doit pas y toucher.

Castiel quitte la salle d'eau et rejoint le couloir. Le palier n'est éclairé que par le lampadaire sur le trottoir et la lumière entre par la fenêtre ornée de vitraux.

Elle n'est qu'à quelques mètres de lui.

Le brun fait un pas dans sa direction avant de se figer.

Dans la cage d'escalier, il entend les voix de Dean et de Sam ainsi qu'un tintement de vaisselle.

Castiel penche la tête par-dessus la rambarde. La lumière du rez-de-chaussée souligne les arêtes des premières marches de l'escalier et les motifs rouges du tapis. Cela semble dangereux alors il recule, un peu mal à l'aise. L'escalier est trop raide, il a trop de marches. Le tapis ressemble une grande flaque de sang.

Le brun se balance inconsciemment sur ses pieds.

Il est toujours sur le chemin délimité par le sel et l'eau bénite, exactement comme Dean lui a dit de le faire. C'est un trajet qui mène vers le rez-de-chaussée où il sera en sécurité.

Castiel fait un pas vers l'escalier, la main sur la rampe. Il s'apprête à descendre la première marche, son pied est déjà au bord.

Le brun lève les yeux et regarde au fond du couloir, vers la porte de sa chambre.

Castiel remonte lentement sur le palier, quitte le chemin balisé pour marcher vers sa chambre. Ses doigts effleurent distraitement le chêne poli de la rambarde. Dean rit et plaisante avec Sam. Sa voix l'attire alors le brun se penche à nouveau pour mieux l'entendre. Ses doigts se serrent sur la rambarde. S'il se penche encore, il pourra peut-être le voir, il –

Un bruit discret résonne devant lui, le craquement du parquet puis le chuintement discret d'une porte qui tourne sur ses gonds bien huilés.

Le brun recommence à marcher. Le tapis étouffe le bruit de ses pas.

«Je serai toujours ton amant / Et je crois en toi comme au bonheur suprême / Je pars parfois mais je reviens quand même / C'est plus fort que moi / Je t'aime.»

Il chuchote, c'est à peine un souffle.

Castiel s'arrête devant la porte de sa chambre.

Une épaisse ligne de sel est tracée sur le seuil, il joue distraitement avec du bout du pied.

Un cercle protecteur est tracé à la craie sur le battant en chêne ciré et un chapelet orné d'une croix en argent est enroulé autour de la clenche. Le brun effleure les perles en verroterie puis le pendentif délicatement ciselé. Il la frotte distraitement de son pouce avant de tirer dessus. La chaîne aux fins maillons résiste autour de la poignée et il fronce les sourcils. Le brun baisse à nouveau les yeux sur le cercle. Il a été tracé à la craie, il est fragile et si facilement effaçable. Castiel brun lèche son pouce puis avance son doigt mouillé. Le parquet craque dans le vestibule et il sursaute violemment.

—«Castiel?»

Le brun tangue un peu, se balance à nouveau sur ses pieds. L'éclairage urbain est faible mais il rend le cercle trop réel. L'argent de la croix brille plus fort. Castiel pose son pouce sur le bord du dessin et frotte doucement, laissant une trace un peu sale sur le chêne. Elle est trop petite, le brun a à peine altéré le cercle de protection. Il recommence.

—«Castiel? Est-ce que tout va bien?»

Le jeune homme essuie son front humide d'un revers de main, surpris de le trouver couvert de sueur. Il ne se sent pas mal. Ou si – un peu – comme un poids dans sa poitrine. Il se lèche les lèvres, elles sont sèches et sa gorge est râpeuse.

Castiel fronce les sourcils. Cette porte barricadée le met mal à l'aise.

Sam l'appelle encore dans le vestibule, bientôt rejoint par Dean.

Dean.

—«Cas? Je sais que tu te débrouilles seul et que tu n'as pas besoin de moi mais tu es sûr que tout va bien?»

Dean rit mais ça sonne un peu crispé, un peu peiné aussi.

Castiel écarquille les yeux et fait brusquement un pas en arrière. Il regarde autour de lui, l'air hagard. Il ne devrait pas être là, aussi loin du chemin sûr délimité par le sel. Qu'est-ce qu'il a fait? Il ne se souvient pas s'être éloigné des escaliers. Le cœur battant, le brun marche rapidement en direction des marches.

—«Cas?»

—«J'arrive!»

Dean attend en bas des escaliers, les sourcils froncés. Quand il l'aperçoit, il esquisse un sourire hésitant. Castiel est distrait par ce sourire – il est toujours distrait par les sourires de Dean – et trébuche sur la dernière marche. Le châtain le rattrape, le remet sur ses pieds avant de tapoter gentiment son épaule.

—«Tu n'as pas besoin d'aide mais un petit peu quand même. Qu'est-ce que tu faisais là-haut? Tu es parti longtemps», le taquine-t-il maladroitement.

—«… Je ne faisais rien.»

Dean le regarde et Castiel détourne brièvement les yeux, un peu gênés. Bien entendu qu'il a fait quelque chose. Le châtain pince les lèvres.

—«… Tu as raison. Tu es chez toi, tu n'as pas de compte à me rendre ni quoi que ce soit à m'expliquer.»

Dean tourne les talons en direction de la cuisine.

Castiel se précipite derrière lui et enroule ses doigts autour de son coude. Il ne veut pas que le châtain lui tourne le dos. Il ne veut pas qu'il lui en veuille pour quoi que ce soit. Il ne veut pas que Dean pense du mal de lui, ça fait trop mal.

—«Je t'assure que je te dirais s'il s'était passé quelque chose. … Je ne sais pas pourquoi j'étais comme ça tout à l'heure, je suis… fatigué, je pense», balbutie-t-il.

—«… C'est rien Cas. Nous sommes tous les trois un peu à cran aujourd'hui, je comprendrai que tu aies besoin de temps pour toi.»

—«Non Dean, j'ai besoin de toi.»

Castiel a douloureusement conscience que son ton est un peu désespéré mais il serre quand même le coude du châtain. Il a besoin de lui. Il entend Sam étouffer un rire derrière une petite toux mais le brun l'ignore. Il croit que Dean est en train de rougir un peu, grâce à lui.

Castiel sourit et le châtain lui répond un peu timidement.

—«… D'accord. Est-ce qu'on peut terminer de dîner maintenant? Il reste du pain au maïs et c'est le seul truc mangeable à table…», marmotte-t-il.

—«Tu as dit que tu cuisineras demain. J'aimerai beaucoup manger un jambalaya», répond le brun.

Dean lui sourit plus gentiment et Castiel sent son ventre se tordre agréablement.

Il lui emboîte le pas vers la salle à manger. Le brun triture machinalement les colliers autour de son cou et roule des épaules sous son sweat. Cette sensation poisseuse, malaisante lui colle toujours à la peau quand il reprend sa place à table. Dean dépose deux petits pains à côté de son assiette en lui affirmant que ça rendra les crudités meilleures. Castiel aime la salade mais il ne dit rien et mange les pains pour faire plaisir au châtain. Ça le fait sourire joyeusement et le brun ne veut pas se fâcher avec Dean, il a besoin de lui.

La sensation d'oppression enfle et serre sa poitrine.

Il a du mal à avaler sa bouchée.

.

.

À l'étage, la porte de la chambre vibre doucement sur ses gonds. Le mouvement ne fait aucun bruit, c'est presque imperceptible. Elle tremble plus fort. La croix en argent tinte au bout de la chaîne du chapelet. La porte tremble encore. Le chambranle craque, les huisseries grincent.

Quelque chose tente de sortir de la pièce.

Un dernier ébranlement puis soudain, la clenche cède. La porte s'entrouvre d'à peine quelques centimètres.

C'est comme un soupir, comme une inspiration. C'est vivant.

.

Les assiettes sales dans les mains, Castiel entre dans la cuisine et appuie maladroitement sur l'interrupteur de son coude trop pointu. La lumière inonde la pièce mais le brun se fige sur le seuil. Une ombre démesurée se détache sur le mur en face de lui, juste à côté de la sienne. Castiel déglutit difficilement. Il cligne fort des yeux mais l'ombre est toujours là. Elle a la forme d'un homme et elle semble se fondre dans la sienne, comme s'Il l'enlaçait. Une goutte de sueur glacée coule dans son dos.

—«Cas?»

Castiel sursaute et jette un regard par-dessus son épaule. Dean le regarde avec inquiétude, le saladier dans les mains. Le brun tourne à nouveau la tête, l'ombre a disparu. Il n'y a plus que celle de Dean, légèrement plus grande et charpentée que la sienne.

Le brun esquisse un sourire fatigué.

—«… Oui, j'ai cru que je voyais quelque chose…»

Il fait un pas mais une main se pose doucement sur sa hanche. Le brun déglutit. Dean le dévisage avec attention, les traits durs et les sourcils froncés.

—«Est-ce que tu es sûr que ce n'était rien?», insiste-t-il.

Son ombre et celle de Dean n'en forme presque plus qu'une à présent, étroitement emmêlées. Castiel acquiesce doucement.

Il pose les assiettes sales dans l'évier. Le châtain remonte ses manches sur ses avant-bras mais le brun lui jette un regard noir avant de s'emparer ostensiblement de l'éponge. Dean rit et prend le torchon d'un air obséquieux pour essuyer la vaisselle.

Derrière eux, Sam pose leurs verres et la corbeille à pain sur le plan de travail, un soupir aux lèvres.

—«… Vous êtes désespérants.»

—«Tu n'as pas quelque chose à faire ailleurs, Sammy?», réplique vertement son frère.

Sam hausse les épaules et, les mains dans les poches, quitte la cuisine en sifflotant.

Dean se racle la gorge avant de se placer à côté de Castiel pour attendre les premières assiettes à essuyer. Le brun roule les manches de son sweat sur ses avant-bras mais elles glissent sur ses poignets trop fins. Dean les replace correctement pour lui, effleurant sa peau mouillée. Castiel gigote doucement, agréablement chatouillé par ses doigts chauds. Il observe avec attention les mains de Dean, larges et solides. Elles sont belles.

Dean jette nonchalamment le torchon sur son épaule et, les bras croisés sur son torse, cale ses reins contre le plan de travail en attendant la première assiette. Il fredonne une chanson, Castiel se souvient l'avoir entendu dans l'Impala à leur retour.

—«J'ai passé une bonne soirée, Cas», sourit le châtain.

—«Moi aussi. Cela ne m'est pas arrivé depuis longtemps de passer du temps avec des amis.»

—«Je croyais que tu avais ton assiette à demeure chez Carol depuis ton installation à Butler.»

—«C'est presque le cas mais Tom et Julia sont souvent avec nous. Ils essayent de négocier pour rester le plus longtemps possible et ils s'endorment souvent sur nos genoux. Les discussions pour adulte n'ont lieu que beaucoup plus tard dans la soirée», sourit Castiel.

Dean ricane et lui donne un coup d'épaule malicieux.

—«Quand je suis entré au lycée, je traînais souvent après les cours avec mes amis. Sam terminait en même temps que moi alors il restait avec nous. Il avait douze ans et ses oreilles étaient chastes. On avait pris l'habitude de parler par mots-clés», s'esclaffe-t-il.

—«C'est très attentionné de ta part.»

—«Notre mère ne m'aurait jamais pardonné si elle avait appris que Sam avait dû grandir trop vite parce qu'il avait entendu parler de la meilleure manière d'embrasser une fille ou des sombres aventures de Jarod dans The Pretender

—«Tu regardais cette série?», demande doucement Castiel.

—«J'étais leur plus grand fan dans tout le Kansas tu veux dire. Je trouvais Michael T. Weiss plutôt sexy.»

—«… Moi aussi. Il était dans un des premiers rêves érotiques que j'ai fais quand j'étais adolescent.»

Les deux hommes échangent un regard avant de rire. Castiel est heureux que Dean ne le trouve pas ridicule de parler ainsi de ses fantasmes d'adolescent. Il a sali beaucoup de ses caleçons à cause de l'acteur principal de The Pretender.

—«… Je l'ai rencontré une fois, lors d'une soirée. Il était avec sa femme et il portait un horrible smoking en velours broché. Gabriel m'a dit qu'il ne se remettrait jamais de savoir que son idole de jeunesse avait un goût vestimentaire aussi médiocre. Il est vrai que ce n'était sans doute pas sa meilleure idée mais une semaine plus tard, il est venu à la galerie et nous a acheté une très belle armoire italienne du XIXe siècle pour sa résidence de Venice. Je désespérai de parvenir un jour à la vendre et il l'a prise sans même négocier son prix. J'ai décidé qu'il était toujours mon héros», sourit le brun.

—«Tu rencontrais plus de beau monde que je ne pensais quand tu habitais à New York…»

Dean sourit mais Castiel voit qu'il est un peu gêné. Il hausse les épaules et lui tend un verre à essuyer.

—«Ce n'est pas ce que je préférais faire. Gabriel considérait à raison que c'était nécessaire et mon compagnon était très mondain, il adorait ces soirées… Plus d'une fois, j'aurais préféré rester chez moi avec lui, à regarder un film en mangeant un repas pris à emporter. J'aime bien passer des moments au calme avec les gens que j'apprécie.»

—«… Cela nous fait plein de points communs. J'ai vraiment beaucoup aimé cette soirée», sourit le châtain.

Castiel se sent rosir un peu. Il plonge ses mains dans l'eau chaude pour frotter vigoureusement une autre assiette.

—«De quoi parles-tu avec tes amis en dehors de ta passion pour les séries télé des années 1990?»

—«… Sam est devenu mon meilleur ami, je n'ai plus vraiment l'occasion de faire des soirées avec d'autres personne», grimace légèrement Dean après un silence. «Quand je ne chasse pas, je travaille à domicile mais je suis trop peu à Kansas City pour avoir noué des liens avec mes voisins. Je rencontre beaucoup de personnes sur les routes mais les gens qui ont besoin de nos services ne gardent pas contact avec nous après notre intervention. Ils ne veulent plus en entendre parler et je ne peux pas leur en vouloir. Il n'est pas non plus très sûr pour Sam et moi de rester aussi visibles, nous devons aussi protéger notre activité.»

—«… Je t'ai invité à l'inauguration de l'exposition du Maridon», lui rappelle doucement le brun.

—«C'est vrai mais je ne veux pas que tu te sentes forcer de le faire. Nous ne faisions que plaisanter à propos de Sammy, Cas.»

—«… J'étais sérieux. … J'aimerais bien te revoir après… tout ça», répond Castiel en fronçant les sourcils.

—«Est-ce que tu rêves vraiment de refaire une soirée pyjama dans ton salon?», le taquine le châtain.

Castiel ne dit rien. Il tourne la tête et plonge ses prunelles dans celles de Dean. Ce moment dure longtemps, comme cela leur arrive souvent. Il voit le sourire qui ourlait ses lèvres pleines disparaître, remplacé par quelque chose d'un peu gêné qui creuse une fossette dans sa joue. Malgré ses mains pleines d'eau mousseuse, le brun a envie de la toucher, de la sentir sous son pouce avant de retracer le relief marqué de sa lèvre supérieure. Dean a une belle bouche qu'il a envie d'embrasser. Qu'il a toujours eu envie de l'embrasser. Il déglutit.

—«… Nous pourrions refaire une soirée pyjama si c'est ce que tu veux. Je doute qu'on parvienne à regarder l'intégralité de The X-Files d'ici ton départ de Butler.»

Il sourit gentiment mais la déception envahit sa poitrine. Bien entendu il y a la sécurité des deux frères – Castiel peut le comprendre – mais Dean doit aussi savoir qu'il ne fera jamais rien pour les compromettre. Le châtain tire nerveusement sur un coin du torchon. Ce n'est peut-être pas assez clair.

—«Ou nous pourrions juste aller manger une part de tarte chez Monroe's», tente encore Castiel.

Il déteste entendre combien sa proposition a l'air d'une pitoyable requête. Dean passe une main dans sa nuque.

—«… C'est compliqué Cas. Je ne reste jamais au même endroit très longtemps…»

—«Je sais mais nous nous entendons plus bien et nous passons de bons moments ensemble.» Le jeune homme esquisse un sourire fragile. «Tu as aussi dit qu'une fois que toute cette histoire sera finie, je redeviendrai l'homme que j'étais. Je serais à nouveau… un peu digne d'intérêt.»

—«Cela n'a rien à voir Cas… Tu es déjà très bien», grogne le châtain.

Castiel cligne des yeux. Dean rosit un peu. Il prend l'assiette humide que le brun lui tend et l'essuie avec application. Castiel ne veut pas avoir l'air de quémander des compliments mais sa confiance en lui a fondu en même temps que sa masse musculaire et Dean dit plus ou moins qu'il n'est pas complètement minable… Il se mord les joues.

—«… Est-ce que c'est vrai?»

—«…Ouais. Putain, ouais», chuchote le châtain.

Castiel ressentait la déception dans sa poitrine mais maintenant, il est envahi par quelque chose de plus doux et de plus chaud. L'assurance qu'il lit dans les yeux verts de Dean le chatouille agréablement. Il se sent à nouveau un peu beau.

Le châtain termine d'essuyer le dernier verre et lui tend le torchon humide avec satisfaction. Castiel rit joyeusement. Il le prend, leurs doigts s'effleurent sur le coton mouillé mais un courant électrique court sur sa peau. Ils plongent à nouveau dans les yeux de l'autre, sans parler. Au loin, Sam sifflote toujours. Dean pince les lèvres.

—«Il chante faux…»

Le brun se contente de sourire doucement. C'est vrai mais ce n'est pas le plus important.

Castiel fait un petit pas vers lui. Ils sont proches, pas encore assez pour s'embrasser.

Il hésite mais la main de Dean se pose délicatement sur sa hanche. C'est un toucher léger, presque respectueux. C'est tellement différent de la manière dont Il s'empare de lui, dont Il enfonce Ses ongles dans sa chair que Castiel se sent stupide d'avoir pris cela pour de l'amour. Le Dean qui l'a aimé tant de fois n'était qu'une ombre. Il pourrait regretter de le perdre mais le véritable Dean le regarde d'une manière qui lui chuchote à l'oreille que tout n'est peut-être pas perdu. Et qu'il est encore un peu désirable malgré son corps trop maigre aux angles pointus.

Le châtain caresse doucement sa hanche de son pouce.

—«… Si je reviens pour l'exposition, est-ce que tu accepterais que je reste ici?»

—«J'aimerai beaucoup que tu restes ici», acquiesce le brun en hochant la tête.

Dean sourit et c'est presque tendre. Oh, alors ils sont d'accord? Ils signent réellement ce nouveau contrat entre eux?

Castiel ne sait pas très bien comment il devrait procéder, s'il peut aussi faire quelque chose de tendre comme poser une main sur sa nuque ou sur sa joue. Il ne sait pas ce qu'il préfère et certains hommes détestent ce genre de geste.

Le brun sent ses doigts se déplacer lentement jusqu'à ses reins et appuyer délicatement dessus pour l'inviter à se rapprocher. Oh oui. Il peut compter les éphélides sur les joues de Dean, les nuances de vert dans ses prunelles et les infimes petites rides qui ornent la commissure de ses yeux. C'est beau. C'est sexy. Il a envie de retracer les moindres détails de son visage du bout des doigts. Castiel a tellement envie de revoir Dean dans sa maison. Même si cela n'arrive que pendant une journée et dans plusieurs mois, il signera en bas du contrat parce qu'il est amoureux.

Le brun cligne des yeux.

Soudain, il n'y a plus que du froid en lui.

.

.

Dean caresse doucement les reins de Castiel. Il sent son corps trop fin sous ses doigts et c'est un peu douloureux mais – évidemment – le brun est très bien. L'éclairage de la cuisine adoucit un peu ses traits et colore son teint.

Castiel sourit, le châtain voit son regard aller et venir sur son visage jusqu'à ses lèvres. Il les fixe parce qu'il en a envie.

Dean aussi, douloureusement.

Il les rapproche lentement l'un de l'autre et pense déjà à ce séjour qu'il pourrait s'autoriser à Butler à un moment encore indéterminé. Ça serait bien. Il semble qu'il plaît à Castiel et pour la première fois en un mois, les deux hommes viennent d'aborder un peu plus franchement ce qu'il se passe entre eux. Puisqu'ils semblent d'accord, alors Dean peut l'embrasser, n'est-ce pas? Ça n'a pas besoin d'être un baiser sexuel – tout en langue et en grognements –, ce baiser peut juste être une marque de tendresse et l'idée d'une autre chose, plus tard.

Le châtain se penche vers Castiel et le sent frémir légèrement sous sa paume. Ils y sont vraiment et Dean sent le creux de son ventre tourbillonner de plaisir. Bon sang ce qu'il en a envie.

Le souffle chaud du brun effleure son visage et le jeune homme ferme les yeux. Il se demande quelle sera la texture et le goût des lèvres de Castiel sur les siennes mais son baiser ne rencontre qu'un vide froid et désagréable.

Dean rouvre brusquement les paupières.

Le brun a fait un pas en arrière, très loin de lui. Sa main a glissé sur sa hanche et Castiel serre son poignet pour le repousser avec une force surprenante.

—«Excuse-moi Cas, je pensais –»

—«Tu t'es trompé. Ce n'est pas ce que je veux.»

Dean se raidit. La voix du brun est glaciale et son corps est aussi hiératique que celui d'une statue. C'est le même homme qu'au dîner et il n'est pas Castiel.

Le châtain fronce les sourcils. Quelque chose lui échappe. Ce n'est pas la fatigue, c'est autre chose.

—«Je n'ai pas besoin de toi. Je n'ai pas besoin de toi et tu ne peux pas m'avoir. Tu ne me mérites pas», siffle le brun d'un air mauvais.

Il est presque certain que ce n'est pas Castiel mais Dean accuse quand même le coup. Il serre les poings.

—«Ce n'est pas ce que tu m'as dit», l'accuse-t-il avec colère.

Le châtain est blessé, il allait l'embrasser et Castiel lui crache son mépris au visage.

Celui-ci hausse les épaules, un insupportable sourire aux lèvres qui lui donne l'air cruel.

Il rit et le contourne soigneusement pour quitter la cuisine.

Il aime le faire souffrir.

.

.

Castiel sent son corps bouger mais la sensation est étouffée, presque irréelle.

Comme plongé dans du coton, il a très froid et la main de Dean sur ses reins lui manque.

Il voit le visage défait du châtain et ça fait mal.

Castiel entend un rire, quelque chose de cruel et de tellement mauvais.

Les traits de Dean s'effondrent encore un peu plus.

Ce n'est pas lui.

Il n'est pas lui.

Il ne peut pas parler.

.

.

Dean se mord les joues, un peu humilié. Il serre les poings, se retient de frapper quelque chose pour tenter d'apaiser sa frustration. Le rire acide de Castiel fait mal. Le regard ombrageux, il l'observe ranger des objets dans la cuisine avec une gaîté indécente tout en l'ignorant.

«Je t'aime pourtant / D'un amour ardent / Que rien ne pourra défaire», chantonne-t-il.

Dean se raidit.

Castiel entreprend de ranger la vaisselle qu'il vient d'essuyer avec de grands gestes brusques. Elle tinte bruyamment tandis qu'il la pose dans les placards. Un verre se brise dans sa main. Le brun le contemple un moment en silence avant de glousser. C'est obscène.

«Je pars parfois mais je reviens quand même / C'est plus fort que moi / Je t'aime.»

Le châtain le rejoint en deux grandes enjambées.

Il attrape Castiel par le poignet et l'oblige à lui faire face. Le brun se débat en grognant et l'insulte alors Dean le coince entre son corps et le plan de travail. Castiel se cambre pour lui échapper. Le châtain écrase presque douloureusement son bassin contre le sien. Il attrape ses poignets pour l'immobiliser et prend son visage en coupe pour le regarder. Les yeux obstinément fermés, le brun siffle comme un serpent en colère.

—«Regarde-moi», ordonne Dean.

Castiel secoue la tête. Il chante plus fort et gigote contre lui. Le châtain voit une goutte de sang perler au bout de son nez. Bordel.

—«Regarde-moi Cas! Regarde-moi!»

Le jeune homme rouvre les yeux, plonge ses prunelles bleues dans les siennes. Dean inspire brusquement. Elles sont tellement dilatées que la couleur de l'iris disparaît presque entièrement. Les yeux de Castiel sont deux puits noirs.

Le brun esquisse une petite moue sensuelle. Il cesse de s'agiter, ses mouvements deviennent plus ondoyants. Il frotte doucement son bassin contre le sien, souple et languide. Ses lèvres glacées effleurent les siennes.

—«C'est plus fort que moi / Je t'aime», susurre-t-il.

Dean esquisse un mouvement de recul en jurant bruyamment. Castiel éclate d'un rire de dément.

Le châtain regarde frénétiquement autour de lui. Sam a ramené la salière et celle-ci traîne encore sur le plan de travail. D'accord. Le châtain resserre ses mains sur les poignets de Castiel et, son dos contre son torse, l'y entraîne manu militari. Le brun feule comme un chat en colère.

—«Lâche-moi! Lâche-moi!», crie-t-il en se contorsionnant contre lui.

—«C'est toi qui vas le lâcher enfoiré.»

Dean renverse la salière, lèche le bout de son pouce et l'écrase dans le sel répandu. Castiel rut plus fort alors il le coince à nouveau fermement contre son corps. Le brun ouvre la bouche mais Dean la couvre de sa paume pour ne pas entendre ses paroles empoisonnées. De son autre main, il trace rapidement un signe de croix sur son front et commence à psalmodier.

«Béni soit le Seigneur, mon rocher! Il est mon allié, ma forteresse, ma citadelle, celui qui me libère.»

Castiel se cambre violemment contre lui, ses hanches frottent violemment contre les siennes.

Son nez saigne toujours et le sang coule sur son visage, barbouillant ses lèvres d'une manière écœurantes. Ses paroles étouffées sont d'horribles borborygmes humides.

«Des hauteurs, tends-moi la main, délivre-moi / Sauve-moi du gouffre des eaux, de l'emprise d'un peuple étranger.»

Le brun ferme les yeux et inspire brusquement. Il se tortille encore un peu contre Dean avant de s'immobiliser. Le sel abrasif a rougi la peau de son front. Le châtain sent qu'Il cède, il prend à nouveau son visage en coupe et frotte gentiment son pouce sur une pommette trop saillante. Castiel s'abandonne contre lui, son visage dans le creux de son cou. Dean referme une main sur sa nuque pour le tenir.

—«Dean…», murmure Castiel dans un horrible gargouillis humide.

Le châtain s'éloigne.

Pâle et défait, Castiel a l'air épuisé. Dean attrape le torchon humide et essuie gentiment le bas de son visage, les gestes doux mais son dos en sueur. Le brun se laisse faire, mou et dolent.

—«Je te propose qu'on aille rejoindre notre campement dans le salon. Tu ne dois pas en sortir Cas. Si tu as besoin de quelque chose, j'irais le chercher pour toi. Tu ne dois pas quitter le cercle, d'accord?», dit-il doucement.

—«… D'accord. … Je t'ai dit des choses horribles…» Le brun fronce les sourcils. «Je crois que je l'ai fait, je ne suis pas sûr. Ce n'était pas moi. … Je voulais que tu – Je le voulais…»

—«Je sais Cas», sourit gentiment Dean en caressant sa pommette. «C'est de ma faute, j'ai été trop confiant. J'ai pensé que sceller ta chambre et bénir les pièces de la maison seraient suffisants mais j'ai eu tort. … Je vais t'amener au salon et j'irais vérifier les symboles sur la porte.»

—«Ne t'éloigne pas! Si tu le fais, j'ai l'impression qu'Il recommencera et je ne veux pas… Je ne veux pas dormir.»

Castiel s'agrippe comme un forcené à son polo, ses doigts pris d'un tremblement un peu convulsif. Dean pose doucement une main sur la sienne pour le faire lâcher prise. Il noue soigneusement ses doigts aux siens.

—«Je vais demander à Sam de s'en charger mais dans ce cas, j'espère que tu es prêt pour le plus grand marathon The X-Files de ta vie parce que je ne compte pas l'attendre», le taquine-t-il. «Quand tu dormiras, Sam et moi nous relayerons pendant la nuit. Il ne t'arrivera rien jusqu'à demain.»

—«Est-ce qu'on ne peut pas faire le rituel maintenant? Tout serait fini», demande le brun avec empressement.

—«Le rituel va être éprouvant physiquement et tu n'es pas en état de supporter ça. Tu vas devoir lutter avec nous Cas et tu sembles déjà sur le point de t'écrouler. Tu n'es pas prêt.»

—«Mais –»

—«Mon épaule me fait aussi un mal de chien. Nous serons en meilleure forme demain et les choses se passeront bien. Je te le promets», ajoute Dean en souriant.

Le brun acquiesce, les sourcils froncés par l'inquiétude. Le jeune homme roule le torchon souillé en boule et le jette dans un coin. Il doit avoir les mains libres pour porter les assiettes à dessert.

Dean accompagne prudemment Castiel au salon, les sens aux aguets.

Assis sur le canapé, Sam regarde distraitement la fin d'un journal télévisé. Le jeune homme a allumé les lampes d'appoint, donnant une atmosphère chaleureuse à la pièce même si la forme du paquett reste sinistre. Le châtain conduit diligemment Castiel jusqu'à un des matelas. Son cadet l'interroge du regard et Dean articule silencieusement qu'il lui expliquera. Il ne le fera pas en réalité, il a géré seul et le moment a été gênant. Il sourit affectueusement quand le brun s'enroule immédiatement dans un des couvre-lits et se transforme en une masse bleue et duveteuse. Castiel a l'air doux et moelleux, Dean a envie de l'attirer dans ses bras pour dormir.

Le châtain s'installe confortablement, son assiette sur un genou, et commente vivement avec Sam le reportage sur le dernier film d'un réalisateur très à la mode. Castiel pose des questions qui le font rire aux éclats et Dean est toujours hilare quand il quitte le salon pour ramener leurs assiettes dans la cuisine. Dans le vestibule, il pose la vaisselle sur un guéridon et monte discrètement à l'étage. La porte de la chambre du brun est toujours fermée, le cercle de protection est intact et le chapelet est enroulé autour de la clenche. Bien. Dean s'efforce de ne pas penser à l'alligator à l'œil crevé qu'il a vu en rêve ni à la manière dont il a dévoré le rongeur, les babines luisantes de sang. Il sait que ce n'est pas fini.

Le châtain mouille son index et le plonge dans la ligne de sel tracée sur le seuil. Il dessine une croix aux quatre angles de la porte, une autre encore autour de la clenche tout en murmurant une prière de conjuration. On n'est jamais trop prudent.

—«Dean? Le journal est terminé, on va commencer à regarder The X-Files!», l'appelle Sam depuis le salon.

—«J'arrive! Je prépare juste un peu de pop-corn!»

—«Il y en avec du caramel dans le garde-manger.»

—«C'est trop sucré, Castiel…»

—«Mais ça le rend meilleur Sam. J'ai aussi du pop-corn nature si tu préfères.»

—«Je prépare le pop-corn, je choisis le parfum! Tu n'as jamais su apprécier les bonnes choses Sammy», ricane Dean en descendant l'escalier.

Son frère grommelle tandis que Castiel rit joyeusement.

Le châtain se glisse en silence dans le vestibule, les assiettes sales à nouveau dans les mains. Il jette un œil à l'horloge du four. Vingt-et-une heures, seulement dix heures avant le lever du soleil. Il peut y arriver. La soirée va être géniale et demain, il bottera enfin le cul de Philippe-enfoiré-de-Delveau. Après, il embrassera Castiel tout son saoul.

.

.

Dean atteint le vestibule et la dernière marche de l'escalier craque doucement sous son pied. Il s'éloigne dans le couloir en riant. L'odeur du pop-corn au caramel envahit rapidement la maison. Le salon bleu résonne bientôt du bourdonnement de la télévision et du bruit des conversations des trois hommes.

La porte de la chambre vibre à nouveau sur ses gonds et s'entrouvre. Elle tremble encore, faisant tinter la croix en argent d'une manière frénétique au bout de la chaîne.

Le battant s'ouvre un peu plus grand.

Ce n'est plus une respiration mais un rire grinçant. Un rire qui résonne aussi sur le palier vide plongé dans le noir.

Quelque chose apparaît lentement sur la porte, une ligne sombre qui trace un mot en majuscules.

MIEN

Les lettres noircissent le chêne et le gangrènent. Elles sont une pourriture qui fait tomber des escarbilles sur le parquet. Le bois grince sous l'assaut. C'est une agonie.

.

Le dos appuyé contre l'assise du canapé, Castiel pioche distraitement dans le saladier de pop-corn. Ces doigts sont poisseux de sucre. À chaque fois qu'il mange les grains soufflés, il lèche rapidement son pouce avant de prendre une autre poignée. Le brun adore le pop-corn au caramel, Dean aussi mais il se rassasie d'une autre manière. Assis à côté de lui, il mange avec appétit et leurs mains s'effleurent parfois dans le grand bol. Le châtain n'y prête qu'une attention discrète, bien que plaisante. Il préfère regarder Castiel à la dérobée, plus attirant que jamais quand il sourit et rit devant The X-Files. Dean sourit aussi, l'air un peu plus stupide.

Le générique de fin défile sur l'écran de la télé. Le cadet récupère l'ordinateur portable pour lancer le prochain mais l'appareil s'éteint brusquement. Sam ricane.

—«Nous regardons The X-Files depuis plus de quatre heures, c'est un vieux modèle et la batterie se décharge vite.»

—«Tu es venu avec ton chargeur Sammy. L'épisode suivant est un de mes préférés», marmotte Dean.

—«… Je pense que je l'ai oublié à l'étage. Ne me regarde pas comme ça, ce n'est qu'une série et elle repasse souvent sur Fox. Tu n'as qu'à allumer la télé à moins que tu ne préfères dormir, Castiel», ajoute Sam en regardant le brun.

—«La télé sera très bien.»

Il lance la télécommande à Dean qui s'empresse de chercher un programme. Alors qu'il zappe sur SyFy et le générique de fin d'une série, un bandeau en bas indique le début de Ghost Hunters après une page de publicité. Le châtain grogne bruyamment.

—«Qu'est-ce que c'est?», demande Castiel avec intérêt.

Il plisse légèrement les yeux. Dean a remarqué depuis une éternité que cela dessine de minuscules rides à leurs commissures et que c'est vraiment charmant. Le châtain renifle avec dédain.

—«Ce n'est qu'un programme de télé-poubelle. Crois-moi, tu n'as aucune envie de regarder ça…»

—«Ce que Dean essaye de t'expliquer avec ses mots, c'est que c'est une émission de télé-réalité qui suit un groupe de chasseurs de fantômes.»

—«Est-ce qu'ils font la même chose que vous?»

—«Nous n'avons rien de commun avec ces imposteurs. Je te rappelle que nous n'utilisons aucun gadget qui clignote et même si ni Sam ni moi ne sommes acteurs, nous sommes bien meilleurs que ces types», s'offusque Dean.

—«… Tu pourrais sans doute gagner un Oscar quand il s'agit de faire semblant», ricane son frère en lui jetant un regard entendu.

Dean lui jette une poignée de pop-corn au visage. Il est très satisfait de voir l'un d'entre eux s'accrocher aux cheveux de son frère.

—«Bon sang Dean, pas dans les draps! Nous allons dormir ici, c'est répugnant», grimace Sam avec dégoût.

Castiel glousse doucement et dodeline de la tête tandis qu'il picore les pop-corn égarés autour de lui. C'est très mignon. Dean fait la même chose avec enthousiasme, il n'aime pas gâcher la nourriture. Ils se disputent le dernier pop corn et Sam grogne qu'ils sont deux imbéciles qui font vraiment la paire.

La page de publicité s'achève, Ghost Hunters débute à grand renfort d'effets musicaux dramatiques et d'images angoissantes. Castiel est rapidement captivé par le programme et ne remarque pas le plaid qui glisse sur son épaule droite. Le châtain remonte gentiment l'épais tissu sur son dos. Castiel le remercie d'un sourire distrait et Dean décide qu'il peut supporter cette horreur pendant quelques minutes si cela lui fait plaisir. Le brun réalisera bien assez tôt à quel point c'est mauvais et surjoué. L'homme qui guide l'équipe porte de grosses lunettes à vision nocturne sorties d'un stock de l'armée. Il a une barbe de trois jours et l'air mystérieux. Dean roule des yeux.

«Je le sens, le fantôme est avec nous. Il a répondu à notre séance de spiritisme et – Bon, sang sa présence est si forte que j'en ai la nausée. (L'homme regarde la caméra.) Vous ne pouvez pas le sentir mais il y a une terrible odeur de charogne. C'est insupportable. J'ai le cœur bien accroché mais Lindsay commence à se sentir mal.»

Le caméraman tourne sur lui pour regarder derrière elle. Paupières papillonnantes, main sur la poitrine et démarche vacillante, une jeune femme semble sur le point de faire un malaise. Dean étouffe un ricanement moqueur tandis que Castiel renifle doucement.

—«… C'est très mauvais. Personne ne perd connaissance comme ça.»

Un effet sonore brutal ponctue le claquement supposé d'une porte qui vient de se fermer devant eux. Le brun sursaute violemment et Dean éclate de rire. Les mains croisées sur ses genoux, Sam se penche légèrement en avant.

—«… Jason Hawes s'est laissé poussé la moustache…»

—«Tu regardes cette immondice?! Quand est-ce que tu arrives à faire ça? Nous sommes tout le temps ensemble et nous partageons la même chambre d'hôtel, comment est-ce que tu peux faire ça?!», s'exclame Dean en lui jetant un regard effaré.

—«Je suis aussi abonné au compte Twitter de l'émission.»

—«Sam!»

—«Ne prends pas cet air outragé. Je ne suis pas un fan, je suis l'émission sur les réseaux sociaux uniquement pour lire les commentaires. La moitié des fans proclame que Ghost Hunters est le meilleur programme télé du monde mais l'autre moitié raconte qu'elle rencontre des manifestations similaires dans son quotidien. Beaucoup d'entre elles fantasment de pouvoir passer dans l'émission mais certaines personnes sont sincères et elles ont vraiment un problème. Quand je suis sûr de moi, je me débrouille pour leur communiquer anonymement notre numéro et qu'elles nous appellent. J'ai trouvé notre affaire de Salt Lake City de cette manière», explique le blond.

—«Pourquoi est-ce que tu ne m'as rien dit?»

—«Parce que tu refuses d'entendre le nom de cette émission parce qu'il te donne des boutons.»

Dean avale une pleine poignée de pop-corn. Les effets musicaux sensationnalistes de l'émission commencent à l'agacer.

—«… Nous devons aussi nous protéger», lui rappelle-t-il.

—«Je sais mais certains ont besoin d'aide. Salt Lake City n'était pas un canular.»

Le châtain pince les lèvres tandis que Sam passe une main dans ses cheveux, les sourcils froncés. C'est un point de leur activité sur lequel ils n'ont jamais réussi à se mettre d'accord. S'ils suivaient les intuitions du cadet, les deux frères passeraient leur vie sur la route à courir après le paranormal. Dean pense qu'il est nécessaire de garder un peu de normalité dans leur quotidien, même si cela prend la forme de bilans comptables pour des sociétés ou d'aide juridique dans de petits tribunaux.

Castiel se serre à nouveau dans le saladier, ses doigts effleurant ceux du châtain.

—«Sam et toi pourriez présenter une émission de ce type…», reprend-il doucement.

—«Nous serions bien meilleurs. Sans compter que nous sommes beaucoup plus télégéniques.»

—«C'est vrai mais vous n'auriez pas toutes ces choses qui clignotent et qui font de petits bruits amusants. Les lunettes à vision nocturne sont plutôt cool aussi. Les gens aiment ce genre de gadgets alors votre émission aurait peut-être été arrêtée après une seule saison», répond Castiel en se frottant les yeux.

—«Tu aimes aussi ce genre de choses?»

—«Peut-être…»

Dean ricane. Le brun étouffe un bâillement dans sa paume et s'appuie plus lourdement contre le canapé. Le jeune homme tapote gentiment l'oreiller le plus proche.

—«Tu devrais t'allonger, Cas. Sam et moi allons veiller le reste de la nuit.»

—«Il est seulement une heure du matin», se vexe Castiel. «… Est-ce que vous pourriez me raconter l'affaire de Salt Lake City? Cette émission est vraiment trop mauvaise…»

Au même moment, la jeune femme se met à hurler et à sangloter en même temps. Le présentateur braque vers elle un boîtier muni d'une antenne dont l'écran se met à clignoter comme un objet de cartoon. Le brun éteint la télé d'un geste agacé.

—«Est-ce que tu veux réellement parler de ça? Ce n'est pas le sujet le plus heureux du monde…», répond prudemment Dean.

—«Peut-être mais ça voudrait dire que je ne suis pas le seul à qui cela arrive alors j'aimerai bien savoir. Je ne vous oblige à rien bien entendu, je comprendrais que vous ne pouviez pas en parler à cause des contrats de confidentialité que vous faites signer.»

—«Nous n'en avions pas au début. Sam et moi avons appris de manière très empirique au fil des années.»

—«… Donc, c'est possible.»

Dean esquisse un sourire narquois. Petit manipulateur. Il jette un regard à son frère qui hausse les épaules. Pourquoi pas. Fais comme tu veux. Le châtain peut se débrouiller avec ça. Il se racle la gorge.

—«Salt Lake City n'est pas une bonne histoire mais il y en a eu beaucoup. Je ne sais pas vraiment par laquelle commencer…»

—«Il y a celle assez amusante avec la commode design», lui rappelle Sam.

—«Ah oui. Et celle du chat qui semblait parler», s'esclaffe Dean.

Castiel lui jette un regard de profond intérêt. Le châtain rapproche leurs matelas avant de poser le bol de pop corn entre les deux, comme un feu de camp. Dean se rassoit en tailleur et frotte ses mains sur ses cuisses. Il est habillé d'un confortable pantalon en coton pour la nuit – comme quand il avait dix ans – et il va raconter des histoires de fantômes. Cela fait des années qu'il n'aura pas passé une aussi bonne soirée.

—«Prépare-toi à entendre les meilleures histoires paranormales de ta vie Cas», s'esclaffe-t-il.

—«Il s'agit souvent aussi des faits d'armes les plus ridicules de Dean. Comme il te l'a dit, nous avons commencé par travailler de manière très empirique à nos débuts», ajoute nonchalamment Sam.

Le châtain lui jette un regard torve. Il plie et déplie lentement ses doigts, les croise devant sa bouche pour ménager son effet. Castiel sourit. Sam s'accoude à l'assise du canapé et ramène ses grandes jambes sous lui avant de piocher dans le saladier de pop-corn. Lui aussi a l'air d'avoir à nouveau six ans et Dean pense que c'est une des meilleures soirées de sa vie. Il ferme les yeux et inspire profondément.

—«Première affaire: l'histoire du chat qui parlait comme un homme», dit-il d'un ton emphatique.

Le brun éclate de rire. Dean a envie de remonter les escaliers pour aller faire le plus beau des doigts d'honneur à la porte close de sa chambre.

Tu vas perdre, putain de putain d'enfoiré de Philippe Delveau.

.

.

Il gratte plus fort contre la porte. Ses ongles s'enfoncent dans le bois, arrachent le vernis et creusent, creusent encore. De la sciure tombe sur le parquet et se mêle au sel posé sur le seuil. Des morceaux de bois de plus en plus gros tombent à leur tour. Le bruit de grattement sur la porte est sinistre.

MIEN

CASTIEL

L'écriture s'arrête.

La porte s'entrebâille un peu plus.

Il tire pour tenter de l'ouvrir encore, Il veut casser la chaîne du chapelet et emporter le brun qu'Il entend rire au rez-de-chaussée. Il entend aussi la voix de l'Autre et c'est insupportable.

Les maillons tiennent bon.

Il reprend avec application, traçant les lettres avec une lenteur menaçante. Elles sont comme une malédiction.

TOUJOURS

Il soupire, le son est presque sensuel.

Bientôt et pour toujours.

Un nouvel éclat de rire depuis le salon Le fait gronder de rage. Il couvre la porte de Ses mots. Il est à LUI.

.

.

—«Tu as vraiment fait ça?», demande Castiel avec étonnement.

Dean fusille Sam du regard.

Son frère vient de raconter la chute de la sixième histoire – celle du fantôme d'Antigo dans le Wisconsin – et elle n'est pas la plus glorieuse de sa carrière de chasseur. Non pas que le châtain ait raconté uniquement les histoires le mettant particulièrement en valeur… Pas tout le temps.

—«Sam sort les choses de leur contexte, ça ne s'est pas exactement passé de cette manière», marmotte-t-il.

—«Tu es tombé dans un trou rempli de vase puante quand on cherchait sa tombe, tu t'es déshabillé à côté de l'Impala en craignant qu'un renard ne vienne te mordre les fesses et tu as conduit en sous-vêtement jusqu'à notre hôtel. Je ne vois pas ce que j'ai mal raconté…»

—«Sam, la ferme», siffle Dean en rougissant de gêne.

Castiel éclate à nouveau de rire. Au fur et à mesure de la soirée, le brun s'est laissé tomber sur le matelas. Depuis une heure, il est allongé sur le flanc, une main soutenant sa tête. Dean voit ses yeux se fermer de plus en plus souvent. Le brun tente de tenir et c'est mignon.

—«Le service de blanchisserie n'a pas voulu prendre tes vêtements, aucun pressing d'Antigo non plus. L'Impala a senti la boue saumâtre pendant des jours et tu en avais encore dans les oreilles trois jours après.»

Le brun roule sur le dos, emporté par son hilarité. Il arrange l'oreiller sous sa tête puis croise ses mains sur son ventre, sa poitrine encore agitée par son rire.

Dean sourit affectueusement. Il éloigne le saladier vide et lui tend le couvre-lit.

—«Tu devrais dormir un peu maintenant», dit-il gentiment.

—«Je sais mais je ne veux pas fermer les yeux. J'ai l'impression que je suis moins en danger en restant conscient.»

Sam étire son grand corps et grogne de satisfaction tandis qu'il fait rouler ses épaules.

—«Je vais prendre la première surveillance. Est-ce que le bruit de la télé te dérange? Il y a un reportage que j'aimerai regarder sur National Geographic», demande-t-il au brun.

—«Tu vas regarder un reportage en pleine nuit?», ricane son frère avec un sourire égrillard.

—«C'est un véritable reportage qui porte sur les forages pétroliers abandonnés qui polluent le golfe du Mexique, il a été récompensé par un prix Pulitzer.»

—«J'en ai entendu parler, le New York Times a écrit qu'il allait marquer l'histoire des documentaires de la décennie», acquiesce mollement Castiel.

—«Je l'ai lu aussi mais Dean a raison, tu devrais dormir et lui aussi s'il veut assurer efficacement le prochain tour de garde. Dean? Tu n'as qu'à partager le matelas de Castiel. L'autre est plus grand et je prends toujours beaucoup de place quand je dors», suggère nonchalamment le blond.

Oh le sale petit… Sam lui jette une œillade malicieuse avant d'aménager son lit pour la nuit. Merde, piégé. Dean frotte ses paumes sur ses cuisses.

—«…Est-ce que ça te dérange Cas?»

Pour toute réponse, le brun glisse sur le bord opposé du matelas pour lui laisser la place de s'allonger et soulève le couvre-lit, un sourire fatigué aux lèvres. Dean s'exécute, un peu nerveux. Il se sent aussi fébrile que lorsque Lucas deMaio l'avait autorisé à mettre son sac de couchage à côté du sien pendant son été à Perry Lake. Lucas était plus âgé que lui et il avait une fine ligne de poils blonds sur son bas-ventre qui disparaissait sous son short de bain. Sa vue enflammait Dean quand ils barbotaient dans le lac.

Le châtain sent le regard de Sam peser sur son visage. Il lui fait un doigt d'honneur avant de se glisser à côté de Castiel, dos tourné à son frère. Face à face avec le brun, Dean déglutit légèrement. Castiel rouvre lentement les yeux. Le châtain est aussi très fatigué parce qu'il trouve qu'ils sont plus bleus que jamais.

—«C'était de belles histoires, même celle avec le fantôme et le trou rempli de vase…»

—«J'en ai beaucoup d'autres, Sam et moi faisons ça depuis plus de quinze ans.»

—«Est-ce que tu me raconteras tes autres affaires quand tu reviendras à Butler?»

—«On pourrait faire ça. Repose-toi maintenant.»

Castiel sourit et ferme les yeux. Dean remarque que ses cils sont très longs et qu'ils ombrent délicatement ses joues.

—«… Ça fait longtemps que je n'ai pas dormi avec un homme. … Je suis content que ce soit toi», chuchote le brun.

—«… Moi aussi Cas.»

Dean se redresse sur un coude, borde soigneusement le jeune homme avant de se rallonger confortablement. Il est heureux que Sam ne voit pas son visage, il sait qu'il est écarlate.

Le châtain lui jette un coup d'œil par-dessus son épaule.

Son cadet regarde le documentaire avec attention mais un léger sourire est accroché à ses lèvres. Le châtain sait qu'il a tout entendu mais il lui est reconnaissant de ne rien ajouter. Dean est vraiment très fatigué. Il s'enroule dans le couvre-lit et ferme les yeux. Il est fatigué mais la chaleur du corps de Castiel non loin de lui l'empêche de trouver rapidement le sommeil.

.

.

Il tire, Il griffe, Il s'acharne. Les protections qui scellent la porte restent trop puissantes pour Lui; à moins qu'Il ne soit devenu trop faible.

Il sait qu'il n'aura pas de deuxième chance.

Il a entendu l'homme aux yeux verts le dire, c'est pour demain.

Ils ont déjà manqué de s'embrasser alors Lui doit intervenir ce soir. Maintenant.

Il doit être à Lui pour toujours, Il doit le conduire jusqu'au précipice et le faire définitivement tomber dans le gouffre.

L'homme aux yeux couleur de ciel est à Lui.

CASTIEL.

La porte est couverte de mots dont l'écriture s'est progressivement déformée. Elle est laide à présent, pleine d'arêtes aiguës et de tranchants. Les mots ont commencé à envahir le couloir, le parquet et les lambris, remontant le long des murs comme de la moisissure.

CASTIEL.

CASTIEL.

CASTIEL.