C'était la première fois que Derek devait se charger seul des soins de Stiles. L'infirmière qui l'avait formé lui avait dit qu'il n'aurait qu'à s'occuper de lui une fois par jour. Elle lui avait conseillé de se montrer patient – autant avec lui-même qu'avec Stiles. De même, en cas d'erreur d'asepsie, il ne devait pas hésiter à se saisir du désinfectant qu'elle lui avait passé – il était si doux que pour elle, il restait le meilleur choix pour que Stiles ait à souffrir le moins possible. Et Derek, en bon élève, avait tout retenu de ce petit cours on ne peut plus particulier.

Mais il existait un fossé notable entre savoir et faire. De même, il avait toujours eu un peu de mal à passer de la théorie à la pratique, d'autant plus qu'il se retrouvait face à un jeune homme complètement brisé à qui il avait peur de faire du mal. Son agression lui donnait une apparence si frêle qu'il avait l'impression qu'un rien pouvait le casser. Pourtant, il savait que ce n'était pas le cas. Il connaissait Stiles et l'humain lui avait prouvé sa force et sa solidité psychique à de nombreuses reprises. Cependant, il était normal qu'il tombe de temps à autres. Qui resterait debout sans flancher après ce qu'il avait vécu? Même Derek ne pouvait pas donner de réponse certaine.

- Si je te fais mal ou que quelque chose dans ce que je fais te dérange, tu me le dis.

Il essayait vraiment de se donner un air assuré et rassurant. Il n'avait… Pas la moindre envie de le mettre dans une situation d'inconfort et ne désirait rien de plus que son bien-être. Ce moment-là ne serait pas agréable pour lui, certes, mais Stiles ne le vivrait certainement pas bien mieux étant donné qu'il était le principal concerné de par le fait qu'il s'agissait de son corps. Son corps qui avait été durement maltraité et auquel lui, Derek Hale, allait apporter des soins. C'était foutrement invraisemblable quand il y repensait, mais pas moins nécessaire. Le loup-garou prit néanmoins conscience de quelque chose qui ne lui avait pas traversé l'esprit jusqu'à maintenant. Quelque chose de très important qu'il avait oublié et qui se rappelait à lui au travers d'un regard détourné, d'une gêne apparente.

- Si tu n'as pas envie qu'on fasse ça maintenant, on peut repousser, souffla-t-il.

Traiter ses blessures allait de soi, c'est pourquoi on ne lui demandait jamais son avis… Et il n'avait pas souvent prêté attention à ce fait. Or, il percevait l'odeur de Stiles et savait qu'il ne se sentait jamais si mal que lors de ces moments toujours trop longs. Parce qu'il s'agissait de le voir, de le toucher: de lui rappeler son traumatisme en pleine face.

Mais sa question à peine voilée eut le mérite d'attirer l'attention de l'hyperactif, qui le regarda de façon très brève – l'intention y était néanmoins.

- Non, répondit Stiles.

Derek eut bien du mal à contenir sa surprise tant il ne s'attendait pas à ce que l'hyperactif ouvre la bouche pour lui répondre. De fait, lorsqu'il lui avait gentiment sommé de lui dire s'il lui faisait mal ou le dérangeait, il entendait par là que le jeune homme communiquerait avec lui par des gestes, des signes de la tête. Pas des mots, parce qu'il avait bien compris que son traumatisme l'avait poussé sur le chemin du mutisme. Or, il avait parlé. Mais Derek douta soudainement de son ouïe tant la chose lui paraissait invraisemblable… Si bien que Stiles développa:

- Non, on ne repousse pas.

Il avait la voix cassée à tel point que Derek se demanda s'il l'avait déjà entendue ainsi. Le fait est que Stiles n'avait pas parlé depuis plusieurs jours déjà et que ce fait-là se retrouvait bien dans sa voix.

Derek accusa le coup tant la douleur qu'il percevait au travers de ses mots lui brûla les entrailles. Stiles se montrait fort à sa manière, mettant l'accent sur ce qu'il fallait faire.

- Vas-y, insista l'hyperactif.

Par décence, Derek décida de ne faire aucun commentaire par rapport au fait qu'il avait brusquement mis fin à son mutisme. De même, il essaya d'agir comme si c'était normal, comme si l'entendre parler n'avait rien de surprenant. Il garda ses pensées les plus honnêtes pour lui et entreprit d'aider Stiles à se déshabiller le haut de son corps. Derek serra la mâchoire face au triste spectacle que lui offraient ce torse et ces bras – il savait qu'il devrait également s'occuper de son dos et cela ne l'enchantait pas du tout. Comme la première fois qu'il avait vu pour ses blessures, le loup-garou se demanda quelle folie avait pris son agresseur pour que ce dernier réalise une telle boucherie. Quoique se poser des questions à ce sujet était on ne peut plus inutile: on ne pourrait jamais expliquer de façon raisonné les intentions et les objectifs d'individus comme lui. On ne pouvait pas non plus justifier la déviance conduisant à de telles exactions.

Mais constater la multiplicité de ces plaies et surtout leur présence remuait quelque chose en lui. Si un jour il se retrouvait face à cet homme, il le tuerait… Soit de sang-froid, soit sous le coup d'une fureur rare. Il en fallait beaucoup pour lui faire perdre le contrôle qu'il exerçait sur la colère et il était certain que ce monstre-là n'aurait aucun mal à briser ses chaînes.

- Dis-le-moi, si je te fais mal, lui répéta Derek après avoir mis du désinfectant sur une compresse.

Stiles hocha la tête si discrètement qu'il faillit ne pas le voir. Il se lança alors et s'appliqua dans sa tâche. Il se montra d'une délicatesse, d'une méticulosité et d'une patience magistrales. C'était là l'avantage du contrôle qu'il avait sur lui-même, sur l'entièreté de sa personne: rien de sa colère sanguinolente ne transparaissait dans son attitude ou ses mouvements. De même, Stiles se laissa faire dans une sorte d'abandon qu'il n'avait pas forcément eu avec l'infirmière. Elle avait eu beau être très gentille, il ne la connaissait pas et n'avait pas la moindre envie que ce soit le cas. Ce dont il avait besoin, c'était de repères et pour l'instant, Derek était le seul qu'il acceptait d'avoir. Pour quelle raison précise, il ne saurait le dire… Mais il ne comptait certainement pas aller contre cet état de fait. Lutter pour quelque chose d'aussi incompréhensible que cela le torturerait plus qu'autre chose et il n'avait absolument pas besoin de cela actuellement.

Ce n'est qu'une bonne dizaine de minutes plus tard que Stiles put se rhabiller, cacher cette horreur dont il avait profondément honte. Il savait pertinemment que ce n'était pas de sa faute si le haut de son corps arborait ces lacérations légères, mais… Il ne pouvait pas s'empêcher de vouloir se cacher et d'apprécier plus que de raison le fait de se couvrir. Lui qui n'avait jamais été du genre à s'exhiber voyait sa pudeur décuplée par la force des choses.

De son côté, Derek se racla la gorge.

- Je sais qu'on n'en a pas vraiment parlé et que tu n'en as sans doute pas envie, mais… Si à un moment, tu te sens capable de me faire un portrait-robot…

Le loup-garou choisit sciemment de ne pas finir sa phrase: il était suffisamment mal à l'aise comme cela. De même, il n'avait pas envie d'inclure plus de violence dans le contexte – même si c'était exactement ce qu'il laissait entendre. Puis les mots n'étaient pas venus naturellement, cependant… Derek avait ressenti le besoin – reclassé au rang de pulsion – de profiter du fait que Stiles s'était plus ou moins ouvert en communiquant avec lui pour lui faire part de cette idée. Elle était importante, et… Peut-être qu'en permettant à la police d'avancer sur cette affaire, Stiles retrouverait la paix un peu plus vite.

Mais son visage pâlit et Derek interpréta cela comme un signe d'inconfort… Pas réellement relié à ce à quoi il pensait. Stiles ne sembla toutefois pas se fermer et avala sa salive avant de souffler de sa voix brisée:

- Le jour où je m'en souviendrai, oui.