- Sinon tu sais, Derek…

- Oh non, ne me parle pas de lui, soupira Stiles.

Il affichait une moue particulière dont lui seul avait le secret: un mélange de son côté blasé et d'un agacement si profond qu'il semblait s'être ancré dans ses traits.

Tout était revenu à la normale entre les deux amis. Il n'avait pas fallu beaucoup de temps, si bien qu'ils avaient passé le reste de la soirée ensemble et qu'ils avaient enchaîné bon nombre de films. Isaac était au départ parti dans l'idée de le faire bouger, mais il n'avait pu résister à la tentation lorsque Stiles lui avait mis devant les yeux son catalogue de films et de séries. Puisqu'au départ, il ne comptait pas rester longtemps devant l'écran, Isaac avait opté pour la première possibilité.

Sauf que depuis, aucun des deux jeunes hommes n'avait décollé son derrière du canapé. Stiles avait même sorti les plaids fluffy et toutes les sucreries qu'il cachait dans sa table basse. Une vraie diva.

Isaac tourna la tête vers son ami, détournant son attention du film qui passait en arrière-plan. Bridget Jones, c'était super, mais bien moins intéressant que la gêne apparente de Stiles. Parce que c'était bien cela qui se cachait derrière son expression, qu'il appelait la moue-Stilinski tant elle était unique – et, à ses yeux, impossible à reproduire.

- Tu peux rêver, lâcha-t-il, un rictus étirant légèrement ses lèvres. Maintenant que je sais comment te gêner, je ne vais pas m'en empêcher pour tes beaux yeux.

Au contraire.

Stiles lui jeta une œillade meurtrière, comme s'il avait entendu sa pensée. Crevure, l'insulta-t-il intérieurement.

- Je savais que faire la paix avec toi était une erreur. J'ai voulu me montrer gentil avec toi, et voilà comment tu me remercies, maugréa-t-il.

- Oh arrête, on sait tous les deux que tu sais juste pas me résister, rétorqua Isaac. T'as jamais réussi en quinze ans d'amitié, c'est pas maintenant que tu vas commencer.

Pour une fois, l'hyperactif garda le silence et ses yeux fixés sur l'écran de la télévision. Sa moue avait légèrement changé: il boudait parce qu'il savait qu'Isaac avait raison et qu'il n'avait pas la moindre envie de l'avouer à voix haute. Et nier signifierait lui donner davantage raison, ce qu'il n'avait absolument pas l'intention de faire. Même si son meilleur ami avait gentiment piétiné sa fierté, celle-ci n'était pas morte et Stiles tenait à en préserver les derniers morceaux.

- Je disais donc que Derek n'a pas une mauvaise image de toi malgré le côté particulier et peu… Ragoûtant de votre rencontre, reprit Isaac.

- Je suis censé en avoir quelque chose à foutre? Fit mine de demander Stiles.

- Eh bien, dans la mesure où tu fais tout pour éviter que l'on parle de lui depuis tout à l'heure…

- C'est juste que c'est gênant, se plaignit l'humain en s'évertuant à garder les yeux vissés sur l'écran de la télévision.

Isaac sentait déjà son odeur, alors Stiles ne voyait pas l'intérêt de lui montrer la profondeur de ses ressentis avec son regard qui pouvait, effectivement, passer pour paniquer. Même s'il n'avait pas grand-chose à faire de ce type, il accordait, pour cette fois du moins, de l'importance à son image. Et bien sûr, il se fichait éperdument de ce que pensait celui-ci. C'était la façon dont il se voyait lui, Stiles Stilinski, qui était réellement importante.

Bon après, s'il devait être parfaitement honnête, il n'appréciait effectivement pas beaucoup l'idée – mais juste celle-là – qu'un beau mec tel que l'ami d'Isaac l'ait tenu et en quelque sorte soutenu pendant qu'il vomissait ses tripes à cause de cette boisson on ne peut plus trompeuse qu'était l'alcool. Ah vraiment, plus jamais on ne le reprendrait à consommer cette liqueur diabolique. Il ne ferait plus l'effort d'être socialement présentable non plus pour cet enfoiré d'Isaac Lahey – qu'il aimait de tout son cœur. Sa générosité et sa gentillesse toutes relatives avaient leurs limites.

- Même toi, tu m'as jamais vu vomir, insista Stiles en voyant que son ami ne semblait pas le croire.

Et si ç'avait été le cas, bien sûr que ça l'aurait gêné… Mais moins que le fait qu'il s'était agi d'un pur inconnu. Stiles avait coché plusieurs cases du bingo de sa vie en une soirée – et pas les cases qu'il voulait, en plus.

- Et comme tu es la pire enflure que la terre ait jamais portée, tu te débrouilleras pour qu'on se croise à nouveau, râla l'hyperactif.

Il avait définitivement abandonné Bridget Jones au profit de cette discussion étrange avec Isaac. Ce n'était pas là son choix premier, mais il savait ne pas pouvoir se concentrer davantage dessus dans la mesure où son ami ne semblait pas près de se taire. Stiles savait que le lui demander serait peine perdue: quand il le voulait – et c'était le cas actuellement, Isaac pouvait se montrer très embêtant. La preuve en était qu'il lui fit ce sourire fourbe dont lui seul avait le secret. Stiles avait donc raison quant à ce qu'il pensait.

- Tu es bien conscient que je ferai tout pour éviter ça? Lui demanda-t-il, pour être certain qu'il avait bien compris.

- Tu pourras, mais tu n'y arriveras pas, lui assura le loup-garou.

Parce qu'il avait plusieurs tours dans son sac.

- Et puis même, à quoi ça te sert? Tu n'as pas besoin de ça pour me faire chier, ta présence seule suffit, râla encore l'hyperactif.

- Quel honneur, rit Isaac.

- Honneur du cul, marmonna Stiles. Va te faire foutre.

Il fut réellement difficile pour Isaac de contenir le rire qui le prit tant il adorait la façon de parler de son ami. Elle était franche, fleurie, incisive: et après, Stiles ne comprenait pas pourquoi il appréciait sa compagnie… C'était pourtant plutôt simple.

On ne s'ennuyait jamais avec lui.

xxx

Isaac était parti depuis un moment déjà et Stiles profitait malgré tout de cette solitude qui lui seyait parfaitement. Au début, quand sa vie avait changé, elle lui pesait. Et puis, certaines blessures aidant, il s'y était fait. Lorsque l'on se retrouvait dans un état mental déplorable, l'on se mettait parfois à apprécier l'isolement. On se disait que l'on était mieux ainsi, à l'écart, loin du regard des autres: personne ne pouvait nous juger ou nous empêcher de récupérer à notre rythme. C'était ce dont Stiles s'était longtemps convaincu jusqu'à trouver de véritables avantages à sa solitude. Il n'aimait pas trop les gens… Raison de plus pour ne pas se forcer à les voir. Il aimait le silence… Tiens, maintenant, il avait une valeur particulière. Il aimait se savoir libre dans sa journée, sans avoir à sortir trop souvent… Le voilà dont qui restait chez lui, à lire un livre. Elle était sympa, sa soirée, non? Il avait en fond sonore un film qui ne l'intéressait pas trop et dont il avait baissé le son – parfait pour rendre sa lecture douce et plus importante que tout le reste. Lire, c'était peut-être la seule chose qui lui permettait de sortir complètement de son monde.

Et de, par exemple, ne pas penser à un homme qu'il ne devrait objectivement plus revoir, à part si Isaac se décidait à le faire chier. Mais Stiles n'était pas bête et trouverait un moyen de ne jamais tomber dans le moindre de ses pièges.

C'était beau de rêver, n'est-ce pas?