Chapitre 17: le Grand Plan
Sirius n'avait pas toujours débordé de bonne humeur, même quand il était à Poudlard et qu'il passait les meilleurs moments de son existence.
Il était habitué à vivre avec sa petite déprime, avec sa mélancolie. Cependant, l'émotion qui dominait le plus était la colère que sa mère avait plantée en lui dès son enfance. Née de la maltraitance, elle avait contribué à la faire grandir avec lui. Même après sa fugue, la rage ne s'était pas apaisée: la guerre avait remplacé sa mère pour la nourrir.
Puis la suite de sa vie ne l'avait pas épargné. Entre la perte de James et ses douze ans exposés à la magie des détraqueurs, il n'était pas dans ses meilleures conditions. La disparition de son filleul n'avait été que la goutte pour faire déborder le chaudron.
Il ne retrouvait donc amorphe, inutile, presque mort intérieurement. Remus le maintenait à flot, tant bien que mal, alors que lui-même devait souffrir autant que lui.
La seule chose qui lui permettait encore de tenir, c'était l'espoir qu'Harry soit toujours vivant, quelque part, et de pouvoir l'accueillir quand il serait libéré.
Une succession de coups frénétiques contre la fenêtre de sa chambre le sortit de ses pensées.
Un minuscule hibou fonçait dans la vitre de façon répétitive pour attirer son attention, une enveloppe presque aussi grande que lui pendant à ses pattes. Sirius connaissait bien ce hibou: il l'avait trouvé quand il fuyait Azkaban et l'avait offert au meilleur ami d'Harry pour le consoler de la perte de son rat.
Il se leva, grimaçant quand ses muscles protestèrent après une trop longue inactivité, puis ouvrit la fenêtre.
Le petit volatile s'engouffra aussitôt dans la pièce et vola dans tous les sens en piaillant.
Sirius jura et dut s'y reprendre à deux fois avant de réussir à l'attraper. Le hibou hulula joyeusement dans sa main, absolument pas effrayé par la poigne qui s'était refermée sur son corps.
Une angoisse sourde saisit Sirius en s'asseyant de nouveau sur son lit, hésitant à ouvrir la lettre.
Pourquoi Ron lui envoyait-il une missive, si ce n'est pour lui annoncer une nouvelle qui ne pouvait qu'être mauvaise?
Ne pouvant pas attendre plus longtemps, Sirius détacha l'enveloppe de la patte de Coquecigrue et le relâcha. Après avoir soufflé plusieurs fois à la recherche de courage, il sortit le parchemin.
Bonjour Sniffe,
Les circonstances actuelles ne me permettant pas de te donner les détails par écrit, sache juste que mes frères viendront sous peu te faire une proposition qui, je n'en doute pas, devrait t'intéresser.
Merci de ne pas faire suivre l'information à l'Ordre, nous sommes plutôt déviants.
À bientôt j'espère,
Ron.
Les sourcils froncés, Ron relut entièrement la lettre pour tenter de comprendre. «Sniffle» était le surnom qu'utilisait Harry jusqu'à l'année dernière pour que l'on ne découvre pas sa cachette si jamais son courrier était intercepté. Mais pourquoi être si mystérieux sur le reste? Et surtout, pourquoi vouloir dissimuler leur conversation à l'Ordre du Phœnix? Les parents de Ron en faisaient pourtant partie, à sa connaissance…
Et puis, ils disaient que «ses frères» viendraient sous peu lui parler, mais il aurait au moins pu donner une date que Sirius sache que…
-Sirius Black monsieur?
Il sursauta brusquement, surpris par l'interpellation. Il plaqua une main contre son cœur en se tournant vivement.
Un elfe se trouvait dans la pièce, s'inclinant vaguement devant lui. Il portait des chaussettes dépareillées et une pile de chapeaux sur la tête qui faillirent s'écrouler dans son mouvement.
-Messieurs Weasley et Weasley m'envoient vous chercher, car ils n'ont pas accès à la maison. Ils sont dans le café moldu au bout de la rue.
-Tu es l'elfe des Weasley? s'étonna Sirius qui ignorait qu'ils en avaient.
-Oh non, je suis un elfe libre! Je travaille à Poudlard grâce au grand sorcier Harry Potter! C'est pour lui que je viens vous voir. Allez, habillez-vous, on y va!
-Mais je…
-Allez!
Face à autant d'autorité, même chez une créature aussi petite, Sirius ne put rien faire d'autre qu'aller mettre un jean et une veste en cuir. Il changea également sa chemise qu'il n'avait pas enlevée depuis près d'une semaine et qui sentait la mort.
Après avoir métamorphosé son visage, puisqu'il était encore recherché par la police moldue et les aurors, il sortit de la vieille maison familiale. Il repéra les jumeaux de Molly dès qu'il entra dans le café. Les jeunes hommes l'attendaient, un sourire identique aux lèvres, mais avec un regard si sérieux qu'il déglutit.
Ce fut avec tout son courage de Gryffondor qu'il finit de rejoindre leur table et s'installa en face d'eux.
-Vous vouliez me parler?
-Oh oui.
-Et accrochez-vous!
-Parce que ça va vous faire quelque chose!
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La scène était habituelle: la Salle sur Demande, les membres de l'AD assis ou debout, observant Neville qui leur faisait face.
Le sujet abordé aujourd'hui, cependant, n'avait rien de banal.
Digne, il se tenait droit, les sourcils froncés, les épaules en arrière. Le garçonnet maladroit avait définitivement été oublié, laissant place à leur chef de file, leur leader, le Sauveur de la prophétie. Celui qu'ils étaient prêts à suivre jusqu'au bout du monde, se dirent-ils à l'annonce:
-Nous partons chercher Harry le dernier jour avant les vacances. Seuls les volontaires participeront à cette mission, les autres serviront d'alibis aux absents. Et j'attends de vous que vous réfléchissiez sérieusement aux risques encourus avant de vous décider. Personne ne vous en voudra si vous choisissez de rester, surtout les plus jeunes.
-Harry a affronté un troll des montagnes à onze ans! intervint Dennis en bondissant sur ses pieds. Il mérite bien ça!
Hermione, de l'autre côté de la file, pouffa et jetant un regard à son meilleur ami.
-C'est Ron qui a vaincu le troll, Harry n'a fait que lui sauter sur le dos.
Un murmure stupéfait parcourut le groupe et beaucoup tournèrent la tête vers Ron qui rougit, se frottant le nez d'embarras.
-Et vous avez affronté Voldemort cette année. Et l'année d'après! Nous aussi on peut le faire!
Une vague d'engouement commença à naître, mais Neville s'empressa d'y mettre fin en haussant la voix:
-Ça suffit! Harry, Ron et Hermione ont frôlé la mort à chacune de leur année. Et c'est peut-être cool à vos yeux, mais mettez-vous à leur place! Et mettez-vous à la place de vos parents si on doit leur annoncer votre décès! Donc je vous le demande, réfléchissez sérieusement avant de vous engager dans ce projet!
Le calme retomba parmi les membres de l'AD, et plusieurs hochements de tête permirent à Neville de reprendre:
-Bien. Pour les volontaires, nous nous retrouverons ici la veille du départ du Poudlard express, après le repas. Venez en tenue avec laquelle vous pouvez bouger et courir, comme lors des entraînements. D'autres équipements vous seront fournis à ce moment-là, pour une plus grande protection. Voici le plan:
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-Voici le plan: vous venez, vous nous servez de soutien pendant qu'on casse tout, on sauve Harry, on le ramène à la maison, ma mère le nourrit pendant trois semaines pour se rassurer, et tout le monde est heureux!
Sirius cligna les yeux une fois, puis une deuxième.
-Excusez-moi, j'ai dû mal comprendre…
-Quelle partie?
-On peut recommencer dès le début si besoin.
-Non, le coupa Sirius en passant une main dans ses longs cheveux embroussaillés. C'est juste que je ne comprends pas de qui vous parlez. Je croyais que vous ne vouliez pas mêler l'Ordre à cette… mission?
Les jumeaux rirent comme s'il avait fait une bonne blague.
-Ah oui, non! Pas du tout. Nous ne faisons pas partie de l'Ordre, mais de l'AD.
Sirius se rappelait de ce petit groupe que la meilleure amie d'Harry avait mis en place l'année dernière.
-Vous voulez dire que vous allez à la rescousse d'Harry avec uniquement des adolescents?
-Hey! s'exclama l'un d'entre eux en fronçant les sourcils.
-Nous sommes adultes, nous!
Sirius soupira et secoua vaguement la main pour faire signe que ça n'avait pas d'importance.
-Adultes ou pas, finalement… Si tout le monde attendait d'avoir dix-sept ans pour participer à la guerre, j'aurais eu une enfance bien différente, croyez-moi. Et je ne suis pas le seul.
Les jumeaux s'échangèrent un regard, les sourcils froncés.
Sirius ne voulait cependant pas s'appesantir sur le sujet. Il croisa les bras sur la table, vérifiant que le sortilège de discrétion était toujours fonctionnel, puis demanda:
-Recommencez depuis le début, mais donnez-moi plus de détails sur ce fameux plan.
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-Les sortilèges de précisions, je vous veux ici, là, et là. Révisez bien vos sorts de longue-vue, parce qu'il faudra rester hors de portée durant toute l'opération, tout en servant de soutien à ceux qui seront sur place.
Luna, ses camarades et même Draco (qui avait fini par cracher qu'il serait présent, mais qu'on n'avait pas intérêt à lui faire des réflexions à ce sujet) hochèrent la tête. Ils notèrent les points où ils devraient être postés, dans des bosquets à une trentaine de mètres du manoir, en dehors de la zone de combat.
-Une première vague, ce sera runes et protection qui enlèveront les sortilèges de sécurité sur le bâtiment. Juste derrière, les enchantements d'envergures, accessoires et gadgets et métamorphose seront là pour assurer les éventuels affrontements contre les mangemorts qui pourraient arriver. D'après nos informations, aucun ne devrait être sur place, mais ils peuvent venir, et surtout… Quelqu'un en particulier pourrait être là.
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-On n'exclut pas que Voldemort en personne soit présent, fit George sans même grimacer de prononcer le nom interdit (comme pour tous les interdits, il n'en faisait qu'à sa tête).
-Nous avons beau nous être formés dans cette optique, nous ne sommes pas inconscients non plus, ajouta Fred.
-Des sorciers très doués et très entraînés ont perdus face à lui.
-Bien sûr, nous avons un très bon stratège de notre côté.
-Mais un peu de renfort ne serait pas de refus.
Ils s'apprêtaient à renchérir quand ils sentirent leur sort de discrétion céder. Ils relevèrent brusquement la tête, de même que Sirius Black en face d'eux.
Debout, à côté de leur table, se tenait Remus Lupin. Sa baguette dissimulée sous sa manche, il abordait un visage si neutre qu'il en paraissait effrayant. Les jumeaux déglutirent et s'échangèrent un regard rapide.
-Heu…
-Pourrais-je savoir ce qu'il se passe ici? Et ce que tu fais dehors, Sirius?
Imperturbable, Sirius Black, lui, tira la chaise à ses côtés.
-Assis-toi avec nous et remet le sortilège en place. Messieurs Weasley, je crois que vous venez d'obtenir un peu plus de renfort.
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-Rappelez-vous qu'il ne s'agit pas de jouer les héros! Nous ne sommes pas là pour tuer Voldemort, mais pour sauver Harry, c'est tout! Le maximum de personnes devra donc rester à l'entrée du manoir, pour retenir les mangemorts voir Voldemort, tandis qu'un petit groupe entrera pour récupérer Harry. Tout le monde doit avoir sur lui les portoloins d'urgence…
-Comment on pourrait avoir des portoloins? l'interrompit Parvati. Seul le ministère a le droit d'en fabriquer, et le processus est extrêmement complexe…
Ce fut Lee qui répondit:
-Les jumeaux et moi avons travaillé sur un équivalent illégal. Ça n'amène qu'à un kilomètre maximum, par contre, mais ce sera suffisant pour sortir des barrières anti-transplanage.
-Au-delà, reprit Ron, on fait des équipes de deux entre ceux qui ont le permis et ceux qui ne l'ont pas, et on se rend tous à un endroit sûr. Le mieux est d'aller à Pré-au-Lard, puis rentrer à Poudlard par un passage secret. Ne traversez les grandes portes que si vous n'avez pas d'autres choix! On va essayer au maximum de dissimuler l'identité de ceux qui vont participer à cette mission.
-Et si les mangemorts nous reconnaissent?
Ron sourit et se tourna vers Lee.
-Pour cela, mesdemoiselles et messieurs, la merveilleuse équipe d'accessoires et gadgets vous a préparé des tenues qui vont vous ravir!
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Remus subissait sa deuxième guerre. La première ne l'avait blessé que sur la fin, en l'éloignant de ses proches puis en lui enlevant tout ce qui lui était cher. Celle-ci était plus sournoise. Sans se dévoiler au grand jour, elle divisait les forces de ses alliés, elle épuisait son énergie, elle avait volé celui qu'il considérait comme son neveu et elle détruisait son meilleur ami qui se laissait mourir depuis de longs mois.
Pourtant, aujourd'hui, Sirius se tenait droit. Il n'avait rien mangé de plus, n'avait pas touché à son verre et ne lui avait pas souri, mais dans ses yeux la flamme s'était rallumée.
Et en face de lui, deux garçons à peine sortis de Poudlard venaient de lui proposer ce que même Dumbledore n'avait pas réussi.
-Bien, je comprends la situation, fit Remus en hochant la tête. Je vous accompagnerai.
-Sérieux?
-C'est génial professeur!
Il les fusilla du regard.
-Non, ce n'est absolument pas «génial», comme vous dites.
Ils se recroquevillèrent sur leurs chaises, surpris par sa réaction. Remus ne pouvait cependant pas les laisser prendre une telle affaire à la légère.
-Vous êtes peut-être majeurs, tous les deux, mais ce n'est pas le cas de tous ceux qui participeront à la mission. Ce que vous êtes en train de faire, c'est des enfants soldats. Est-ce que vous êtes bien conscients de cela?
Les garçons ne répondirent pas. Remus ne leur en laissa pas le temps:
-Je comprends que vous soyez en colère contre Dumbledore. Moi aussi je le suis. Mais il a une expérience que vous n'avez pas. Il a affronté Voldemort, lui.
L'un des jumeaux claqua son poing sur la table, le visage tordu par l'indignation. Remus se tut, stupéfait.
-Notre frère aussi!
Il n'avait plus rien du garçon taquin et malicieux que le loup-garou avait l'habitude de côtoyer.
-Dumbledore, Dumbledore, tout le monde n'a que ce nom-là à la bouche! Mais s'il était si fort, le directeur, il aurait découvert où Harry a été amené, il aurait vaincu Voldemort plutôt que de laisser un bébé et des enfants le faire à sa place. Il était où, Dumbledore, quand mon frère a failli mourir en première année à cause de soi-disant protections qui n'ont rien protégé du tout? Qu'est-ce qu'il a fait, l'année d'après, quand notre petite sœur était possédée? Ils avaient onze ans, vous savez? Onze ans!
-Gred, calme-toi…
Remus observa le garçon inspirer profondément pour se reprendre. Il tremblait. Son frère passa un bras autour de ses épaules et ce fut lui qui continua, légèrement plus posément, mais avec la même rancœur au fond de la voix:
-Dumbledore n'est pas méchant, mais vous vous reposez trop sur lui. Et nous, on pense que dans cette affaire, il ne ferait que nous ralentir.
Jamais Remus n'avait entendu qui que ce soit parler du vénéré directeur en ces termes.
-Ce qu'on veut, c'est des gens compétents, capable de comprendre que même si Ronald n'a que seize ans, il sait ce qu'il fait quand il doit affronter à Voldemort. Il est intelligent, doué et prudent. Si on suit son plan, on a toutes nos chances de réussite.
-Et on ne dit pas ça parce que c'est notre frère, ajouta l'autre. Au contraire, nous sommes les mieux placés pour être durs et critiques avec lui.
-Mais il travaille sur ce plan depuis cet été. On sait de quoi il est capable. Et on sait de quoi tous les participants sont capables.
Remus resta silencieux un moment.
La main de Sirius, sous la table, se posa sur son genou. L'animagus chien lui lança un regard pénétrant, faisant soupirer le loup-garou. Évidemment, sa décision était prise.
-Très bien. Je ne dirai rien à Dumbledore, et je vous accompagnerai.
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