Hey !

Bonne lecture ~

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Chapitre 44

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Oh miséricorde… !

Moi et mes idées à la con !

Mais qu'est-ce qui m'a pris ?!

- Yo Cara, tu survis ?

Penchée en avant, mains sur les genoux et haletante, je lève vaguement un pouce… mais mes forces m'abandonnent. Oh ciel… ! Je ne me rappelle pas la dernière fois que j'ai autant transpiré ! Ou que j'ai eu si mal aux poumons… !

- Je t'avais dit que c'était plus intense que le sport au lycée…

Sans dec' ?!

- Je… t'aurais… bien… insulté… si… je… pouvais…

Koala lève les yeux au ciel et Nojiko pouffe.

- Bon, on ne pourra pas dire que tu n'auras pas essayé. Ça va aller ton cœur ?

Je hoche la tête comme je peux.

- Je crois que ça veut dire oui, traduit gentiment Nojiko. Tu as besoin d'une ambulance ?

Mon majeur se dressa sans mal malgré ma fatigue.

- Je crois que ça veut dire non, lui réplique Koala.

Et elle annonce une pause. De toute façon je n'aurais pas pu faire un pas de plus. Je tombe presque sur le banc et j'attrape une bouteille d'eau avec les mains tremblantes.

Aie aie aie… J'ai rarement eu tant de mal à me remettre d'une simple course à pied.

Bien sûr, les filles sont aussi fraiches que si elles sortaient de la douche, à peine couvertes de la rosée matinale. Le soleil n'est même pas encore levé.

Je me sens mal de les stopper après à peine une demi-heure de course. Elles devaient à peine commencer à se chauffer, alors que moi je suis cuite jusqu'à la moelle.

- Allez-y les filles, je souffle dès que mes poumons acceptent de coopérer. Je ne pourrai pas en faire plus, je vais rentrer. Enfin je vais essayer.

- C'est cool, dit Koala en s'étirant. On va pouvoir admirer le lever de soleil pour une fois.

Si elles ne sont pas mignonnes.

- Koala, je vais rendre l'âme sur ce banc, et ça ne sera pas beau à voir. Je ne veux pas que vous assistiez à ça, allez donc faire votre sport. C'est gentil de rester pour la veillée funèbre mais ce n'est pas la peine.

- Nan, fait Nojiko avec un geste de la main particulièrement distingué, on attend ta zombie-walk pour reprendre. On manquerait ça pour rien au monde.

Humph ! Je boude faussement mais elle se contente d'un sourire un peu trop moqueur.

Mais Koala avait raison, alors que je me remets comme je peux de mes quelques minutes de sport intense, que le feu dans mes poumons se coule dans mes muscles et que je frissonne au vent sur ma peau trempée de sueur… le soleil toujours caché tend vers nous ses rayons derrière l'immensité de l'océan.

Cette île a tous les défauts que l'on peut ou veut y trouver, mais on ne peut pas lui enlever sa magnificence.

Une mer d'huile avec une légère brume qui confond ciel et mer comme si un artiste avait laissé son pinceau unir les deux… ce que j'aime ce paysage. Je pourrais regarder ça pendant des heures.

- C'est toujours aussi beau, on ne s'en lasse pas, exprime Koala pour nous trois, un frisson dans la voix.

On hoche la tête de concert, sans un mot dans le silence de la Cité. Juste les oiseaux, sans le trafic. Un samedi qui s'illumine lentement dans un calme apaisant.

J'ai demandé aux filles de les accompagner dans leur sport matinal pour m'aérer l'esprit, et même si je ne peux pas faire un pas de plus, j'admire d'ici un lever de soleil des plus magnifiques.

Exactement ce qu'il me fallait.

La reprise des cours m'a fatiguée, et devoir attendre la fin de ce fichu mois de septembre pour connaitre le résultat du concours blanc pèse sur l'esprit de tout le monde.

Quoi que là, mon plan est de rentrer prendre une douche et de me coucher pour le reste de la journée. D'autant que je ne travaille pas avant lundi. Demain, on devrait sortir profiter un peu de la plage avec les garçons avant que l'automne s'installe. Les saisons changent si vite sur cette île.

Sonnerie de téléphone. Le mien. Mince, j'ai oublié de le mettre en silencieux. Il sonne encore moins d'une seconde plus tard.

- Tu ne regardes pas ? s'étonne Nojiko.

- Non. Désolée, j'ai oublié de le couper, ça a ruiné le moment.

Elle fait signe que n'est pas grave mais Koala m'arrache mon téléphone des mains et supprime les deux messages que je viens de recevoir pour que je n'ai pas à les lire une année de plus, avant de me le rendre sans un mot.

Merci Koala.

Je baille haut et fort.

- Bon, c'est tout pour moi, rideau. Je vais pleurer de pas avoir pris mon skate, je vais donc me trainer jusqu'à l'appart'.

- Tu veux qu'on te raccompagne ?

- T'es trop gentille Nojiko, l'apostrophe Koala en me jetant un regard moqueur par-dessus son épaule, mais tu ne la connais pas la Cara ! Elle va faire semblant de se plaindre pendant dix minutes pour que tu te tires et elle va rentrer dans le premier salon de thé ouvert pour se prendre un petit dej' complet et sur-calorique en se moquant de nous.

Ah ! Comme si !

Devant son ricanement, je lui réponds de manière polie et particulièrement mature en lui tirant la langue. Nojiko observe notre échange avec un sourire en coin avant de reprendre ses étirements.

- Allez-y, je les encourage. Avant de vous refroidir. Si Koala se fait un claquage, elle trouvera le moyen de m'en accuser et-

Téléphone. Encore. Mais un appel entrant cette fois, dont la sonnerie me donne une soudaine sueur froide. Avant que Koala n'ait le temps de se poser des questions, je décroche avec mon plus beau sourire :

- Saluuuuut ! Comment ça va ?

- Isole-toi, faut qu'on parle en privé et très vite, me répond Bonney d'une voix enrouée. Quartier Nord-Est, maintenant Cara, j'ai trouvé ton pote et il est en très mauvaise posture.

Mon pote ? J'ai aucun pote au Quartier Nord-Es-

Law… !

Je suis debout avant même de m'en rendre compte. Mince, les filles… je me tourne vers elle avec un grand sourire.

- Je vais prendre un thé avec ma collègue du Laboon's Soul, on se voit plus tard ?

- Heu ouais ? Tout va bien ?

Koala semble amusée de ma surréaction. Faut que je me contrôle. Quoi que je ne pense pas avoir le temps pour ça. Je lui fais un grand sourire.

- Allez donc courir, je penserai fort à vous. Salut les filles !

Elles ont à peine le temps de répondre à mon salut que je reprends ma course, direction le Quartier Nord-Est via les chemins piétons les plus courts. Je regrette d'autant plus mon skate à cet instant… Je remets mon téléphone contre mon oreille, juste pour entendre Bonney jurer haut et fort, et un bruit d'arme dont on change le chargeur.

- Bonney, qu'est-ce qui se passe ?

- Descente de police chez Doffy cette nuit, elle vient de se transformer en fusillade.

Oh miséricorde… oh non…

- Tu es blessée ? Mais qu'est-ce que tu fais au milieu de tout ça d'abord ?

Je connais assez Bonney pour être certaine qu'elle n'a rien à voir avec Doffy de près ou de loin.

- Hé ! C'est eux qui marchent sur mes plates-bandes ! Je vis ici figure-toi !

Oh, okay.

- Tu es blessée ?

- Rien de grave, je me trouvais au mauvais endroit au mauvais moment et- tu es où ?

- En chemin, je halète comme je peux.

- Attends, ne vient pas te mettre dans les pattes des flics.

- Mais, Bonney tu-

- Je suis au bureau de Poste du Quartier, l'entrée Est. Ecoute, j'ai repéré ton gars-là, un peu à l'écart de la fusillade. Il est hors d'atteinte, mais ne cherche pas à répliquer contre les flics et refuse de sortir. C'est bizarre, on dirait qu'il protège un truc dans le bâtiment. Si ça continue, il va se faire prendre par la police. Tu le connais alors je préfère te demander avant que ça tourne encore plus mal. Qu'est-ce qui se passe ?

Je jure.

- Je n'en sais rien Bonney ! je souffle.

Qu'est-ce que je peux dire d'autre ?

Je ne peux pas lui dire que Law est indic' des flics chez Doffy… Je ne peux pas lui demander de s'impliquer encore plus qu'elle ne l'est, surtout si elle est déjà blessée.

- Bonney, je suis à deux carrefours de toi, j'arrive.

Et je raccroche. Le paysage qui défilait si lentement autour de moi tant le Quartier me semblait loin accélère bien trop maintenant. Et les coups de feu se rapprochent un peu trop à mon goût. Les flics ont dû fermer les rues, surtout si la descente était prévue, mais je croise quand même quelques commerçants qui ferment rapidement leurs échoppes et leurs volets, la mine sombre.

Un jour de plus dans la Cité, un jour de trop peut-être pour certains. Ce qui est sûr, c'est que le Quartier se transforme en ville fantôme rapidement.

Une silhouette sort d'une ruelle. Bonney. Elle lève la main pour me faire signe de ralentir et de la rejoindre.

Je suis à bout de souffle de toute façon.

Bonney est couverte de poussière, la joue égratignée et du sang sur les genoux. Elle tient son pistolet fermement dans une main, l'autre sur mon épaule. Ses yeux perçants me rendent mon regard une seconde puis elle me fait signe de la suivre.

Elle a su trouver sa planque. Elle escalade une benne à ordure et me tend la main pour m'aider à en faire de même. Et de là-haut, par-dessus le petit muret, on est isolées et on a une vue plongeante sur l'immense centre de dialyse du quartier. Aucune surprise, il s'agit du territoire de Doffy, donc certainement que ce bâtiment est important dans son trafic.

Je réfléchis rapidement.

En fait, en connaissant les autres centres de soins du quartier, c'est l'un des plus grand, voire le plus grand. La brigade a frappé dans une grande branche de la fourmilière.

Quelques semaines plus tôt, Smoker et Hina revenaient bien amochés d'une belle bagarre contre Doffy. On dirait que les choses s'accélèrent dans la Brigade Anti-Mafia autour du territoire de ce salopard.

Et que Law qui était déjà dedans jusqu'au cou, vient à nouveau d'être pris littéralement entre deux feux. C'est plutôt drôle, mais ça ne m'étonne plus de lui.

De ce que l'on peut voir du bâtiment, il est noirci et criblé de balles, toutes les vitres de la façade sont éclatées en morceaux sur le bitume, il ne reste rien des portes.

Et les coups de feu sont si réguliers, que je les avais déjà presque oubliés. Tu parles d'une berceuse.

- La Terre à Cara ! s'impatiente Bonney en claquant ses doigts sous mon nez. Tu m'écoutes quand je te parle ? Regarde donc par là. Non pas mon doigt andouille !

Ah oui, bien sûr.

De notre perchoir, on est pile dans l'angle entre la façade et l'entrée des artistes. Et justement, coincé entre une porte battante à demi-ouverte du bâtiment et un tas de palettes, je devine une silhouette en blouse blanche que je reconnaitrais partout.

Law.

Et il… il est couvert de sang !

- Panique pas, me cogne Bonney en entendant mon hoquet incontrôlé. Ça n'a pas l'air d'être le sien, il bouge sans problème. Il n'arrête pas de faire des allers et retours depuis que la fusillade a commencé.

Je fronce les sourcils. De notre refuge, il pourrait nous voir mais il semble bien plus concentré en direction des coups de feu. Impossible de l'appeler. Bonney me pince le bras pour m'obliger à l'écouter. Perdue une seconde dans mes pensées, je ne m'étais pas aperçue qu'elle me parlait.

- Cara, tu m'as dit qu'il ne faisait pas partie de la mafia et je sais que tous les employés de Doffy ne sont pas des mafieux. Mais ton gars-là, il est bizarre.

Qu'elle dit. Mais elle n'a pas la tête à la plaisanterie.

Sa voix est glaciale, calculatrice. Elle réfléchit en fixant ses yeux mauves dans les miens.

- C'est compliqué, j'hésite.

Son regard est lourd, inquisiteur. Mais qu'est-ce que je peux dire d'autre… ?

- Tout ce qui le concerne me dépasse, je lui avoue en cherchant mes mots. C'est… bien plus grand que… que ce que tu peux imaginer.

- Cara, écoute-moi.

Elle abat avec force ses mains sur mes épaules pour m'empêcher de détourner le regard.

- Cara. Ce type ne va pas s'en sortir seul dans sa situation. Tu le connais alors je lui laisse le bénéfice du doute vu ton entourage direct. Mais, si je dois risquer ma vie pour lui, j'ai besoin de savoir s'il en vaut la peine. J'ai une promesse à tenir, et une vengeance à honorer. Je ne risquerai ni l'un ni l'autre sans en connaitre au moins la raison.

… Oh Bonney… Mon regard ne vacille pas lorsque je lui réponds.

- Je ne peux pas te demander quoi que ce soit. Je ne peux pas te dire quoi que ce soit. Je ne sais même pas tout sur tout je… je me suis juste trouvée au mauvais endroit au mauvais moment… Ou plutôt au bon moment avec le recul.

Elle me jauge encore du regard, ses iris parmes insondables. Elle n'a rien à voir avec Doffy et a d'autres priorités, elle ne devrait même plus être là. Je me dégage de ses mains, aussi déterminée qu'elle.

- Law n'a rien à voir avec le Ténébreux. Tu as raison, tu as un objectif et on n'a rien à faire ensemble là-dessus. Je vais aider Law.

Elle tique.

- Tu es une crevette de trente kilos, tu ne vas rien faire du tout à part te faire trouer. Tu ne lui servirais même pas de gilet pare-balle

- La confiance règne, je raille et elle me met un coup.

Résolue, elle secoue la tête.

- Tu effaceras mon ardoise. Et je veux une consommation gratuite à chaque fois que je passe.

- D'accord mais sur les bouteilles, pas les cocktails.

Elle fait mine de grogner en se reconcentrant sur la ruelle où Law semble coincé par quelque chose que nous ne voyons pas.

- T'es dure en affaire. Bon alors…

- Attend, je réalise soudain. Le bâtiment est bloqué non ?

- Oui et ?

- … Je suis passée sans problème ! je chuchote, un peu inquiète. Il aurait dû y avoir quelqu'un pour m'empêcher de m'approcher aussi près de la fusillade non ?

Bonney darde sur moi un regard malicieux et un sourire en coin peu rassurant. Qu'est-ce qu'elle a encore fait ? Du menton, elle m'indique le côté de la benne où l'on est perchées… et j'ai un sursaut.

Y'a un corps de jeune fille en uniforme entre les cartons !

- Mais-

- Elle est vivante t'inquiète, dédramatise Bonney en s'amusant de ma réaction offusquée. C'est une bleue, elle doit pas être beaucoup plus vieille que toi. Ils ont dû envoyer tous les petits jeunes pour sécuriser le périmètre plutôt qu'en première ligne.

- Mais qu'est-ce t'as fichu ? je chuchote en me penchant pour vérifier que en effet, elle respire encore. Tu l'as assommée ?

Bonney hausse les épaules, pas vraiment concernée.

- T'inquiète, elle aura juste une petite migraine en se réveillant. Elle ne voulait pas que je passe. Et puis ça lui fera de l'expérience, c'est pas plus mal.

Je grimace. Bonney a une manière de bouger qui ne laisse aucune place à l'hésitation : elle est repue aux arts martiaux. Elle sait recevoir et surtout donner des coups. Et comme si ça ne suffisait pas, elle a une arme. La pauvre fille a dû morfler.

- Cara, on se reconcentre. Ton gars-là… Law c'est ça ? (je hoche la tête) Il est situé à un point stratégique. C'est ce qui m'a fait tiquer.

Je fronce les sourcils en revenant vers le bord du mur pour observer la double porte maintenue ouverte avec une valise noire. On discerne vaguement du mouvement, mais plus de traces de Law. Il ne doit pas être loin d'après Bonney.

Mes yeux suivent la ruelle où se situe la porte, vers une rue plus large aux deux sens de circulation… oh. Qui donne sur une immense double porte fermée. L'entrée du parking des ambulances où continuent sans fin les coups de feu. C'est un cul de sac. En effet, c'est bizarre.

- Qu'est-ce que tu en penses ? je demande à Bonney en continuant d'observer à la recherche de ce qui empêche Law de sortir.

- La rue est barrée par des voitures de patrouilles et des bleus comme la jeune là, m'explique-t-elle en me voyant chercher. S'il sort, il se fera contrôler et y'a écrit « mafieux » sur sa tronche.

Dit-elle.

- Si les flics n'ont pas sécurisé plus que ça cette porte, continue-t-elle, c'est parce qu'elle était condamnée depuis longtemps. J'habite le quartier depuis des années. Elle était hors service. Jusqu'à ce matin.

- Donc Law avait une sortie de prévue… je constate à voix basse.

- De prévue ? reprend Bonney. Oui enfin ça semble logique mais, ça veut dire qu'il était au courant qu'il y aurait une fusillade non ?

Je grimace.

- Oui, y'a des chances. Je dirais même que c'était le plan…

Elle ne répond rien, je la devine réfléchir à toute allure.

- Si son plan d'évacuation est bien rôdé, et qu'il reste là, il doit y avoir une bonne raison… Et si ce n'est pas à l'extérieur…

- … c'est à l'intérieur, je termine pour elle. Et à l'intérieur, c'est rempli de mafieux de Doffy.

Elle soupire.

- Tu as un moyen de le contacter ?

- Nope.

- Un moyen de savoir quelque chose ?

Smoker et Hina, s'ils sont là, font sûrement parties des tireurs et ne vont pas répondre au téléphone. Oh miséricorde, pitié, qu'ils ne se fassent pas tuer… Roger les protège…

- Nope.

Elle se redresse et s'étire.

- Bon, on n'a pas cent-cinquante solutions.

Elle attache ses cheveux avec un élastique pour les faire tenir en un vague chignon, et descend de la benne en sautant, avant de me tendre la main pour m'aider à faire de même. Elle s'approche de la jeune policière en uniforme et m'accorde un drôle de sourire… Oh j'aime pas ça.

- Tu joues bien la comédie ?

Oooooh j'aime pas ça du tout.

- J'ai joué dans la pièce de ma classe au festivale du lycée en première année.

- Et ?

- Après audition, on m'a attribué le rôle de Figurante n° 3.

Elle me juge. Je le vois dans ses yeux.

- Comment espères-tu survivre dans ce monde… ? soupire-t-elle avant de se reprendre. Okay, je vais prendre son uniforme et me faire passer pour une flic.

AH AH AH- hum.

Son regard glacial ne réussit pas à faire disparaitre mon sourire. Je me mords les lèvres.

- Je disais donc… reprend-t-elle d'une voix cassante, un brin vexée par mon raclement de gorge moqueur. On va approcher le barrage de flic en bas de la rue, je serai une agente et toi une habitante qui fait une crise d'asthme, je t'escorte jusque chez toi.

Mouais. Je ne suis pas convaincue. Elle si visiblement, puisqu'elle retire son chemisier puis son jean pour les jeter au pied de la policière sans connaissance. Puis elle déshabille la jeune femme.

Oups.

Jeune femme qui papillonne. Elle est en train de reprendre connaissance.

- Hum… où-

BAM.

Aïe… 2 à 0 pour Bonney. Elle va vraiment avoir une sacrée migraine en revenant à elle la pauvre… La mandale qu'elle s'est mangée. Je connais, je compatis.

- Faut vraiment que t'arrêtes de viser le nez… je grimace.

- Tais-toi et commence à t'essouffler, single-t-elle en finissant d'ajuster son déguisement, cachant ses cheveux sous la casquette.

Mince alors, elle fait presque une vraie.

- Essouffle-toi j'ai dit ! (j'obéis) Bon, ce genre d'arnaque repose sur la vitesse et la confusion. Il va falloir que l'on coure, il ne faut pas leur laisser le temps de réfléchir si oui ou non on a le droit d'être là. On s'impose, on est sûres de nous et on ne se laisse pas impressionner. Reçu ? Le moins ils voient nos visages, le mieux c'est. Alors penche bien la tête en haletant.

Je plisse le nez, fais la moue. Je le sens suuuuuper bien. Ouais. Du gâteau.

- Si on se retrouve en prison, je prends la couchette du haut.

Elle lève les yeux au ciel et me fait signe de la suivre.

On quitte la rue pour s'engager en contrebas. Elle s'arrête à un coin de mur et m'intime d'être silencieuse.

- Le barrage.

Je me penche. En effet, trois voitures et quatre agents, debout et faisant les cent-pas. Dans la rue, tous les volets sont fermés et les porte closes.

- Prête ?

Inspiration… expiration.

- J'espère que la bouffe en taule n'est pas aussi immonde qu'on le dit.

Et on se met à courir. Bonney, dans son jeu, me maintient par les épaules. J'ai même du mal à la suivre. Ils vont nous voir… il sera trop tard pour reculer… Ils-

Ils nous voient.

Oh miséricorde…

Bonney appuie sur ma tête pour m'obliger à la baisser. Pas besoin de jouer la comédie… je transpire à grosses gouttes froides et mon cœur bat une chamade malvenue. Je ne contrôle plus grand-chose et plus nous nous rapprochons, moins je me sens bien…

- Les gars, laissez passer ! crie Bonney aux policiers qui se sont regroupés devant nous. Vous fichez pas au milieu ! Elle fait une crise d'asthme ! Elle doit trouver son inhalateur maintenant !

- Mais la rue est-

- Elle habite à vingt mètres ! fait mine de s'énerver Bonney. Vous préférez qu'elle meure sur le chemin de l'hôpital ?! Poussez-vous !

Je les sens hésitants et nous ne sommes plus qu'à quelques pas d'eux. C'est maintenant.

Je me laisse tomber, mimant comme je peux une perte de connaissance. Toutes les silhouettes se penchent vers moi, Bonney me rattrape in extremis et me prend dans ses bras. C'est qu'elle est costaude !

- Hors de mon chemin !

J'ai les yeux fermés, tous les muscles bandés, et j'essaie de me concentrer la respiration entrecoupée de cris de Bonney plutôt que d'imaginer le pire…

Et elle ralentit. Puis s'arrête. J'entrouvre un œil ; Bonney s'est cachée dans l'angle d'un mur et regarde derrière nous.

- Tu es plus lourde que tu en as l'air, dit-elle un peu moqueuse en me laissant me remettre sur pied. Mais très bien joué le coup de l'évanouissement.

- On a eu de la chance qu'aucun d'eux n'ait un aérosol sur lui…

Elle grimace en hochant la tête, replaçant sa casquette d'officier.

J'en profite pour nous resituer par rapport au centre de dialyse. À peine deux ou trois rues de notre position : j'aperçois le toit du bureau de poste plus haut sur la falaise.

- Tu sais, je pense à un truc. (Elle me lance un coup de menton pour m'inviter à continuer) Tu as eu un super plan d'entrée, j'espère sincèrement que Law en a un de sortie…

Elle fait une moue entre le dégoût et le dédain, qui en fait, la rend encore plus jolie.

- Allez avance, voyons voir si on peut lui filer un coup de main. Ça a intérêt à être important…

En évitant de rentrer dans le champ visuel des policiers qui sont restés en contre-bas, on rase les murs.

J'en reviens pas, j'ai du mal à croire ce que l'on est en train de faire… Un claquement de langue agacé de Bonney me ramène très vite à l'instant présent et j'accélère. On tourne jusqu'à un dernier angle. À moins de dix mètres, l'entrée.

Elle me tape l'épaule.

- Je passe devant, on sait jamais et- non ne proteste pas. Tu sais te servir d'une arme ? (je secoue la tête) Alors je prends la tête et tu surveilles nos arrières. À trois. Un, deux, tr-

Une porte claque violemment, lui coupant la parole. Dans un geste vif, elle me plaque au mur d'un bras, arme prête à l'emploi braquée en direction de l'angle, au cas où quelqu'un passe.

Mais personne ne passe, on entend juste une injure. C'est une voix masculine, mais pas celle de Law. Bonney ne l'a également pas reconnue, car elle raffermie sa prise sur son arme.

- Bordel mais qu'est-ce tu fous Trafalgar ?!

- Hors de mon chemin, grogne une voix caverneuse.

Law. Je presse la main de Bonney, toujours en barrière sur moi pour le lui indiquer.

- Mais depuis quand cette sortie existe ? Trafalgar, on aurait pu évacuer les autres adjudants de ce côté ! Ils sont aux mains des flics ou en train de pisser le sang maintenant ! Mais c'est quoi ton problème ?!

- Je te signale que je suis toujours là ! s'emporte Law. Je faisais juste mon boulot ! De quoi rembourser les dégâts des flics ! Je ne savais pas que-

- Quoi ?! Tu me prends pour un con ?!

Oh, ça chauffe. Law est en mauvaise posture, je le sens. Bonney aussi. Elle ajuste ses deux mains sur l'arme et tente un rapide coup d'œil.

Et contre toute attente, elle m'offre un grand sourire. Je ne sais pas ce qu'elle a vu, mais ça promet. Elle me fait un clin d'œil et un instant plus tard elle bondit comme un félin sur sa proie.

Il y a un gémissement étouffé, le cliquetis d'une arme et une seconde plus tard, un corps s'effondrant sur le sol.

Okay…

Plus un bruit.

Oh mince… je passe la tête, peu envieuse de me prendre une balle perdue… et manque de m'étouffer.

Law et Bonney sont face à face, en joue l'un contre l'autre.

Et bien parfait.

Je dois contenir un rire nerveux : ce n'est pas le moment de relâcher la pression. Je me relève, un peu nauséeuse, pour m'avancer en évidence, les mains en l'air.

- On se rend.

Law me jette un de ces regards ! À mourir de rire ! Entre surprise et incompréhension, le pauvre ne semble pas s'en remettre. Je lui offre un sourire penaud… ce qui ne l'aide pas à y voir plus clair.

- Parle pour toi ! s'insurge Bonney. Oh vous deux, on se reconcentre. Et toi baisse ton arme un peu.

- Toi d'abord, je t'en prie, la provoque Law qui cligne des yeux.

- Commencez pas… je soupire. On peut y aller ?

Dans un bel ensemble, Law et Bonney rangent leur arme sans se quitter du regard, défiance. J'en profite pour vérifier que le gars qui gît à leur pied est toujours vivant… Je comprends mieux son sourire : il devait lui tourner le dos, c'était facile de le mettre hors d'état de nuire.

- Qu'est-ce que vous fichez là ? demande Law à demi-mot.

- J'habite ici, répond Bonney.

- Je faisais un jogging.

Pour le coup, elle se tourne vers moi avec des yeux ahuris, me dévisageant des pieds à la tête.

- Quoi c'est pour ça cette tenue ridicule ?

Je lui lance la chaussure du type au visage mais elle l'esquive sans mal et préfère m'ignorer pour se tourner vers Law. C'est un tort, j'ai la deuxième chaussure sous la main…

- Bon, on s'arrache.

- Non.

Ah, bon.

Bonney claque la langue derechef.

- Je sais pas d'où ils sortent autant de chargeurs de munition de l'autre côté, mais je ne tiens pas à le découvrir, alors on s'arrache.

Mais les véhémences de Bonney n'ont aucun effet sur Law qui se tourne vers la porte encore ouverte.

- Il faut encore que je récupère quelque chose.

- On te rachètera une brosse à dent plus tard, je refuse de me prendre une balle parce que tu-

- J'ai six organes parfaitement sains et viables à récupérer dans ce bâtiment, s'écrit Law d'une voix que je ne lui ai jamais entendu.

Il mouche même Bonney qui ne trouve rien à répondre.

- J'en ai pour une seconde. Il ne me reste que trois heures pour-

- LAW !

Je ne l'ai vu que trop tard. Un homme, dans l'encadrement de la porte. Le reflet d'une arme. Et un coup de feu.

Law a- Non… Law a un hoquet, déséquilibré.

Deuxième coup de feu.

Dans un cri de douleur, il tombe à genoux. Hébété, il se tourne vers moi.

Son regard métallique croise le mien. Ses lèvres miment son nom. Dans une grimace, il s'effondre sur le sol.

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Merci pour votre lecture !