Note : Joyeux Halloween !
J'aurais mis le temps à mettre à jour, mais ce chapitre est étrangement dans le ton de la fête, ça tombe bien ;).
Le précédent amorçait le début de romance, celui-ci une autre partie de l'intrigue.
J'espère que ça vous plaira !
Les deux jeunes hommes marchaient côte à côte dans la rue, le silence les entourant. Un repas chaud englouti, ils avaient discuté tandis que Kanda avait montré à Allen les différentes pièces de l'étage qu'ils occupaient. À part le salon et la chambre, le coin bibliothèque aussi assez fourni, le reste était assez vide. Ça se voyait que les travaux avaient été avortés, le maudit n'ayant pas osé creuser la question. Allen avait profité de l'occasion pour en poser d'autres sur la vie de l'alpha. Kanda s'était montré coopératif en ne tournant pas autour du pot, visiblement content qu'Allen s'intéresse à lui en plus de ce qu'il lui montrait. Ce calme après tout les émois qui l'avaient traversé ne gênait pas Allen, pas plus qu'il ne paraissait déranger Kanda. Dehors, ils s'étaient un peu tenus la main. Maintenant, Allen partait en avant, s'approchant d'un immeuble dont la porte était à moitié cassée pour regarder à l'intérieur par curiosité.
Lorsqu'ils avaient éloigné leurs mains, le maudit avait hésité, de peur de vexer son partenaire. Comme Kanda n'avait pas sourcillé, lui adressant une sorte de sourire en le laissant explorer les alentours, Allen s'était aussi mis à réfléchir un peu, profitant de l'espace qui les entourait.
S'il était honnête, Allen ne savait pas comment il était supposé se comporter dans une relation, encore moins celle-ci. La faute à l'inexpérience et à ce contexte entre eux. Ça viendrait sans doute. Il supposait qu'il devait rester lui-même, la version qu'il offrait tout en gardant sa couverture. C'était ce que Kanda semblait vouloir. C'était rare, quelqu'un qui voulait le voir lui, en dehors des apparences, de son statut d'oméga ou du masque de garçon joyeux avant tout qu'il affichait. Ça lui plaisait. Allen n'aurait pas dû se laisser envahir par des pensées insouciantes, mais il ne pouvait rien y faire, il avait un sourire crétin aux lèvres. Son ventre était habité d'une tension, un sorte de noeud pas désagréable, qui le rendait presque euphorique. En tapant dans un caillou qui partit plus loin, il regarda le ciel bleu avec ce bien-être dans l'estomac. C'était... nouveau. Il avait comme l'impression de retrouver une partie de lui oubliée : il était heureux.
Quand il pensait à la sensation naturelle, malgré ses craintes légitimes et ce qui le poussait dans cette situation, aux bras de Kanda autour de lui, à ses lèvres contre les siennes, il était apaisé. Comme si c'était quelque chose qui lui avait manqué sans même qu'il ne le sache.
L'euphorie vivifiante le parcourait encore. C'était ça, l'expression "être sur un nuage" ? Qu'il se sentait bête.
Il n'était jamais tombé amoureux, il avait eu beau trouvé Tyki joli garçon et le reluquer un peu, ce n'était rien de marqué ni une affection "étrange", au sens de plus sentimentale qu'à l'accoutumée. Ce qu'il ressentait pour Kanda était encore au stade de béguin, ça évoluerait sûrement, mais il ne savait pas encore ce que c'était, que d'aimer. Il avait présumé que ses fiançailles avec Link donneraient lieu à de l'amour quand ils seraient mariés. Ça ne serait jamais le cas. Maintenant, Allen réalisait qu'il n'avait jamais considéré Link comme un potentiel partenaire amoureux. Une sorte de parent, en revanche, oui. Ça aussi, ça n'était plus vraiment d'actualité. Allen ne savait pas vraiment comment considérer ces émotions étranges qu'il ressentait pour Kanda ni comment naviguer avec. Sachant bien que l'alpha était plus expérimenté, il craignait de paraître trop enfantin ou ridicule pour des réactions trop fortes. Les pensées ne l'angoissaient pas, elles lui venaient quand même en tête. Il n'était plus un enfant, il avait de toute manière assez de self-contrôle pour agir de façon plus adulte que ça.
D'autant qu'il mettait les problèmes de côté, mais ça n'arrangeait rien. Au contraire, ce qu'ils faisaient compliquait tout. Quelque chose, une folle intuition, soufflait à Allen que ça en valait la peine.
Kanda le rattrapa bientôt, alors qu'Allen penchait sa tête pour observer à travers un carreau brisé. Le lieu était plein de poussières, d'éclats et de débris. Il semblait s'être effondré sous son propre poids de moitié. Était-ce à cause d'un tir d'Akuma ou d'une bombe lâchée par les humains, Allen ne le saurait jamais. Quelque chose brillait et attira son regard, ce qui le fit se pencher davantage.
« Fais attention, il arrive encore que du verre tombe au moindre coup de vent. »
Il y en avait un peu, et en effet, Allen voyait un bout de la vitre pointu tanguer joyeusement. Il hocha la tête, reculant. Tant pis pour l'objet mystérieux.
« Comment peux-tu être sûr qu'il n'y a personne ici ? »
Il insistait sur le motpersonne, et ne parlait pas d'Akuma, car s'il y en avait un dans un rayon de 150 mètre, son bras l'aurait fait souffrir. Son oeil aussi. Kanda secoua la tête, le vent balayant ses cheveux. Son odeur fouetta le visage d'Allen. À cette distance, ce n'était pas oppressant. Juste agréable.
« On a viré les gangs, en investissant le coin, il y a des années. C'est désert.
—Tu t'es bâti un havre de paix pour toi tout seul. »
Allen eut un rire guttural, à la fois impressionné et dubitatif. Kanda avait tout ce qu'il voulait, en ville. Pourquoi chercher à s'en éloigner ? Pour les petites guerres de clans et les coups comme ça, où il fallait bien un endroit pour fuir lorsqu'il se faisait suivre par un ennemi, sans doute, en vrai, ça semblait logique. Il se morigéna pour sa crétinerie. Mais était-ce vraiment un espace sécurisant... ? Surtout avec l'extérieur si proche. Personne ne savait ce qu'il y avait là-bas, dehors. Kanda haussa les épaules de son côté, répondant à sa question muette.
« T'as bien vu ce qui nous a amené ici. C'est un mal nécessaire. »
Allen acquiesça. En effet, c'était bien ce qu'il se disait.
Quand ils remarchèrent, il n'osa pas saisir la main de l'alpha, ne voulant pas trop forcer le contact. Il se rapprocha assez de lui pour signifier qu'il n'y était pas hostile. Kanda lui caressa la tête avec douceur, continuant de regarder aux alentours, l'esprit occupé par une pensée quelconque. Ce serait pour plus tard. À l'aise, Allen se retourna à ce moment, cherchant à reconnaître l'immeuble d'où ils venaient. Ils s'étaient pas mal éloignés. C'était, aux mots de Kanda, le moins dégueulasse de tous. Allen les trouvait tous un peu du même acabit, c'est pour ça que la planque de Kanda était brillante. Difficile d'imaginer qu'un de ces immeubles à moitié écroulés ou lourdement esquintés cachaient un étage encore habitable et habité.
Était-ce celui, trois rangées plus loin, qui semblait un peu haut ? Ou l'autre, à la façade à peine plus blanche ?
Son sens de l'orientation était à chier. Ça avait toujours été le cas et ça ne s'était pas arrangé. Heureusement que Kanda marchait proche de lui, sans quoi, si Allen se perdait, il aurait déambulé sans savoir où aller.
La pensée le désespéra de lui-même autant qu'elle l'amusa.
« Je peux te demander ce qui a causé l'arrêt des travaux ? Dans ton étage, il y a des endroits à moitié vides, du parquet cassé, et de la peinture non terminée. »
Si tout à l'heure, il n'en avait pas eu le cran, il voulait toutefois savoir. Kanda soupira, aussi, Allen se dit qu'il aurait peut-être dû ne pas se lancer.
« Tu as dû comprendre que les créations dans l'appart m'ont été offertes. »
Allen hocha la tête. Kanda poursuivit.
« C'est avec cette personne que je retapais l'endroit. Et... pour le reste, je suis pas encore prêt à en parler. »
Se mordant la lèvre, Allen eut une sorte de moue contrite, entre le sourire empathique et un sentiment d'avoir merdé.
« Je sentais bien que c'était un terrain glissant... Excuse ma curiosité. »
Kanda secoua la tête.
« Y a pas de souci. C'est normal que tu demandes. C'est comme pour toi, il y a des choses dont on parlera en temps et en heure. »
Allen apprécia sa manière de réagir. Tout semblait simple, avec lui. Beaucoup plus que dans sa tête. Ça le rassura. Il se doutait pourtant que Kanda aussi avait vécu des moments compliqués, et que la simplicité qu'il décelait n'était pas une variable immuable. Il vint prendre la main de Kanda, désirant lui transmettre de l'affection ainsi qu'une forme de soutien.
« Je te remercie de m'avoir amené ici, en tout cas. J'imagine que c'est délicat, je mesure l'effort que c'est pour toi. »
C'était sincère. Allen savait bien qu'ils n'avaient théoriquement pas trop le choix à cause de la menace qui pesait sur eux, mais Kanda aurait pu décider de le cacher ailleurs, vu qu'il avait plusieurs planques à sa disposition. Qu'il ait choisi celle-ici pour être certain qu'ils y soient en sécurité et surtout avec le bagage émotionnel qu'il y associait... Ça le touchait. Kanda eut un sourire charmeur, ne lâchant pas sa main. Il pivota son corps plus proche du sien et se pencha, sa bouche se posant sur son front, juste à la naissance de ses petites mèches. L'oméga frémit.
« Vu ce qui se passe en ce moment, je ne le regrette pas.
—Moi non plus. »
Évidemment, cet échange donna lieu à un baiser. Allen sentit son estomac se décoller et se demanda quand est-ce que ça cesserait de lui faire un tel effet. Il se sentait comme un gamin — et quelque part, il avait bien conscience que ce n'était pas totalement faux.
Kanda le lâcha, donnant un coup d'épaule à droite.
« Viens avec moi, je veux te montrer quelque chose. Tu vas adorer. »
Curieux, Allen resta proche de lui tout en le suivant.
Ils bifurquèrent dans une autre direction, suivis par le soleil blanc qui se reflétait sur l'asphalte et le béton usé. Allen voyait la ville au loin, les immeubles à moitiés effondrés mêlés à ceux qui étaient encore debout, les bidonvilles au milieu comme un nuancier de couleur ocres, fades même sous la lumière, agrémentés des nuages qui débarquaient par l'Est et remplaceraient bientôt le beau temps. L'Angleterre n'avait jamais été une terre à la météo éternellement clémente, même il y a trois siècles. Quoique, certains papiers qu'il avait vu sur l'Ancien Monde parlaient de pic de chaleurs rarement atteints. Kanda l'amena devant un gros un talus de pierres créer par un effondrement.
Allen le vit grimper, pas intimidé pour un sous par la verticalité de la pente. Ça ne semblait pas très solide, pourtant, Allen sentit les pierres regroupées dures sous ses pieds. Il fit confiance à Kanda, attrapant la main que l'alpha lui tendait en continuant d'avancer. Il ne s'y agrippa pas, il avait une bonne prise sous les pieds et y parvenait bien seul. Il aimait seulement sentir le contact bienveillant de l'autre homme.
Arrivé au sommet, Kanda ne prononça aucun mot. Il cherchait à ce qu'Allen repère tout seul ce qui était intéressant. Le maudit fronça les sourcils, examinant le sol. Mis à part les quelques immeubles debout — sachant qu'ils n'étaient pas nombreux, cette partie de la ville ressemblait à un terrain de pétanque un peu encombré, où les quelques bâtiments restant étaient les balles mises en jeu. Presque tout avait été rasé ici quand les Akumas étaient arrivés, il y a 300 ans. C'étaient là qu'ils avaient commencé à camper, qu'ils dévoraient les gens et qu'ils les possédaient. Avec les raids persistants, la population s'était regroupée au centre, à proximité du port. C'est cette partie-là que les gens s'étaient acharnés à sécuriser.
Puis les Exorcistes étaient apparus. La survie de l'humanité leur était due. Ils avaient mis longtemps à s'organiser. On racontait qu'au début, tous étaient du même clan. Mais certains s'étaient disputés, ils s'étaient ainsi séparés. C'était des histoires plus vieilles que tout le monde ici. Et il y avait lui, qui ne savait pas utiliser l'Innocence qu'il possédait. Il ne se lamentait pas, ça n'aurait rien changé. Qu'est-ce qu'il aurait pu faire, de toute façon ? Même ceux qui savaient se battre ne parvenaient pas à chasser ces monstres.
Les humains devraient composer avec eux. Accepter le fait qu'ils ne retrouveraient jamais la même civilisation. Quelque part, avec une durée qui paraissait si moindre mais était en même temps conséquente, Allen n'était pas étonné que ceux qui avaient obtenu le pouvoir, comme Kanda, aient pu s'emparer des vestiges des richesses et les restaurer en partie. Le contraire aurait été étonnant.
À force de chercher, Allen repéra tout de même un petit bâtiment avec un panneau délavé par le temps, dont le reste d'écriture n'était même pas lisible, à la lisière du grillage. Kanda suivit son regard. Il émit un son satisfait. Une sorte de "hm" grave d'approbation.
« Qu'est-ce que c'est ?
—Les restes d'une station service. Tu sais ce que c'est ? »
Allen hocha la tête. Il avait vu des photos. Les gens allaient prendre de l'essence pour leur véhicules dans ces endroits, et de quoi grignoter. Il n'aurait pas dû être autant excité pour un truc comme ça, c'était insignifiant, mais une relique du passé encore visitable le rendit débordant de joie. Il sauta du haut du talus sans sourciller, oubliant son vertige, lançant un "allons-y !" en direction de Kanda, le sourire aux lèvres. L'alpha haussa les sourcils. Allen comprit soudain pourquoi, les coins de sa bouche se baissant. Un petit oméga élevé avec des bourgeois comme lui n'aurait pas dû être si inconscient, même avec sa vie passée sur laquelle il n'avait pas menti. Il se mordit la lèvre, se rappelant qu'il devait éviter d'avoir l'air trop sûr de lui, de sur-jouer la délicatesse, pour éviter d'éveiller toute méfiance — c'étaient ses ordres. De l'autre côté, sa réaction s'excusait par un excès de curiosité. Il ne serait peut-être pas capable de se conduire comme quelqu'un de plus peureux qu'il ne pouvait l'être.
Il avait peur que chaque élan où il se dévoilerait jette une lumière sur ses incohérences.
Kanda sauta à ses côtés.
« T'en fais une gueule, on dirait que t'as vu un fantôme.
—C'est pas... ça. »
Alors Kanda s'en foutait. Il avait juste dû ne pas s'attendre à ça. Allen eut comme l'affreuse impression de sentir son estomac se réarranger dans une autre position avec le stress qui le quitta.
« En tout cas, content de voir que j'ai touché dans le mille. »
Allen se contenta de feindre un rire. Ça ne dût pas se voir, car Kanda lui tendit de nouveau la main. Il lui expliqua que la station avait été pillée, qu'il restait juste quelques trucs qui valaient la peine d'être vus. Des choses dont personne n'avait voulu. Ils franchirent la distance jusqu'au bâtiment en quelques minutes. Lorsqu'Allen participait aux raids, il avait participé à des missions d'exploration dans des lieux délabrés, qui ne tenaient debout que parce que la chance le voulait. Les Akumas adoraient se cacher dans de tels endroits. Ils y faisaient des nids. Surtout les plus évolués, ceux qu'Allen détectait avec un sentiment d'horreur absolue. Leurs âmes étaient si laides... et si désespérées.
Ils ouvrirent la porte qui ne semblait même plus fixée sur son chambranle, Allen crut qu'elle allait rester dans les mains de Kanda. Ce ne fut pas le cas, elle se referma seule derrière eux. Kanda assura qu'elle se rouvrirait. Quoiqu'il en soit, il ne fut pas surpris de découvrir des tas de débris au sol, des morceaux de plafonds, de moquettes arrachées, des meubles retournés et cassés — pour ceux dont on avait pas volé le bois. C'était courant dans les lieux abandonnés. Il restait, en revanche, le vestige d'un coin café avec le comptoir que les gens n'avaient pas pu arracher du sol, les banquettes dont on avait volé le cuir mais pas la structure. Au sol, Allen vit aussi la photo jaunis d'un homme en costume entourés de plusieurs personnes en tenue de service. Le patron et ses employés. Leurs sourires les montraient heureux, fiers de leur succès d'antan. Sans doute que quelqu'un avait pris le cadre.
En arrière-plan de l'image, la boutique, pleine de nourriture en tout genre, des choses qu'Allen n'était même pas sûr de reconnaître — il y avait des bonbons, il avait vu des images des sucreries aussi. Des grandes plaques où se trouvait de la nourriture congelée.
Il se questionna sur cette vie qu'il ne connaîtrait jamais. Ça semblait si facile, de se procurer quelque chose, de travailler, d'avoir de l'argent... Ça devait être bien.
« T'en penses quoi ? » demanda l'alpha. « Faut se dire qu'à l'époque, ça grouillait de couillon. Et là, on a cet endroit pour nous tout seul. C'est dingue que cette connerie soit l'une des seules choses encore debout. »
Allen lui sourit sans répondre, continuant d'explorer. Il trébucha dans une bouteille de vin — vide, bien sûr. Le fond de la pièce était inatteignable, trop de verre cassé l'aurait blessé. Des cartons jonchaient le sol, des emballages y étaient aussi, à moitié moisis, en train de se décomposer par le temps. Ça avait dû être squatté. Il aperçut des cigarettes, et ce que Cross appelait communément des joints, en bousculant l'un des morceaux de mousses devant lui. Depuis combien de temps était-ce là ?
« Tu penses que des gens sont venus il n'y a pas longtemps ? » demanda Allen, donnant un coup de tête en direction de sa trouvaille. « Ça date des gangs ? »
Le tabac et les substances illicites étant devenues rares, il n'y avait que les mafieux et ceux qui dealaient avec eux qui pouvaient s'en procurer facilement. Tyki lui racontait toujours comment il se démerdait pour en chouraver çà et là. Kanda haussa les épaules, venant derrière lui. Du verre craqua sous ses pieds. Ça puait le renfermé, ici. Les fenêtres étaient petites, les stores à moitié remontés et défoncés eux aussi, elles laissaient poindre une portion de lumière juste assez forte pour éclairer une partie de la pièce, tandis que le fond était plongé dans le noir.
« Ça dépend du mégot. Certains peuvent mettre douze ans à se dégrader, d'autres deux. Et d'autres plus, j'suis pas bien sûr. »
Allen ne vit rien d'autre. Il ne put s'empêcher de ricaner, pivotant sur ses talons vers le plus âgé.
« Alors, c'est juste ça, que j'allais adorer ? Une station délabrée ? le tança-t-il. J'ai l'air d'aimer les endroits malfamés ? C'est ça que tu penses ?
—Tch. »
Ça semblait être ce qu'il disait quand il était contrarié ou embarrassé. Plusieurs fois qu'il lui faisait le coup. Allen bougea la tête de côté.
« T'étais bien enthousiaste, pour un gars qui se plaint.
—Je pensais qu'il y avait autre chose.
—Y a bien autre chose. T'as pas bien regardé, Moyashi. J'y peux rien si t'es bigleux. »
Il le taquinait, Allen ayant un rire provocant.
« C'est Allen. En tout cas, tes balades ne sont pas du tout romantiques, je m'attendais à mieux. »
Kanda ne répondit pas. Il leva le bras pour lui coller une petite pichenette sur le nez, Allen protestant sous la douleur tandis qu'il lui montrait quelque chose sur sa droite, qu'il n'avait pas vu.
Discernable dans l'obscurité, Allen reconnut ce qui ressemblait tout à fait à une table de ping-pong. Il l'avait pris pour un vieux frigo. Ses yeux s'agrandirent. Kanda rit, marchant derrière la table de jeu, et fouillant sur le côté.
« Les raquettes sont encore là ? s'étonna Allen pendant qu'il cherchait, soudain emballé.
—Ouais, même la balle. C'est un peu sombre ici, mais je me suis dit que ça nous distrairait de jouer un peu. »
Allen était stupéfait que ça n'ait pas été dérobé également. Il attrapa la raquette que lui tendit bientôt Kanda. Il retirait ce qu'il avait dit, Kanda avait des super idées ! Il se retrouva content comme tout d'avoir l'opportunité de s'amuser. Kanda fit rebondir la balle sur la table, le toisant.
« Au fait, j'suis pas un romantique mielleux. Attends pas des bouquets de fleurs, ni des mots d'amour tout les jours. Au mieux, j'en suis un involontairement drôle. »
Allen rit, sincèrement.
Kanda le charmait au fur à mesure qu'il laissait échapper des facettes de lui.
Il haussa les épaules, se passant la langue sur les lèvres.
« Je suppose que je m'en contenterai si au moins on s'amuse bien avec toi.
—Prêt à ce que je lance le jeu ? »
Allen hocha vivement la tête. Il eut le réflexe de prendre la raquette de la main gauche, lui qui ne l'utilisait que pourtant très peu.
Il était doté de bons réflexes — merci à son expérience au cirque et à ses entraînements, bien qu'ils furent moindres —, aussi, il parvint à renvoyer la première balle, mais pas la seconde. Kanda y avait mis plus de force. Allen n'en fut pas vexé, s'il eut une moue pour la forme. Au moins, Kanda ne le laissait pas gagner sur la base de son statut d'oméga, ça lui fit plaisir.
La balle partit se loger plus loin dans la pièce, là où c'était compliqué de marcher, contre un carton. Allen parvint à la distinguer. Comme il était celui qui l'avait laissé passé, il proclama qu'il allait la chercher. Il leva les pieds avec précaution en passant entre les bouts de verre, des déchets qu'il n'arrivait même pas à identifier — il n'était pas sûr qu'il le voulait. Ça le fit penser que Kanda n'avait en fait pas eu une idée si maline que ça, ils risquaient de renvoyer l'objet n'importe où toutes les cinq minutes. Ils n'auraient pas intérêt à viser fort les prochaines fois.
Arrivé devant la petite boule ronde, Allen se pencha, pliant les genoux pour s'accroupir. Il allongea le bras pour la saisir. À peine sentit-il la matière autour de ses doigts qu'un mouvement rapide lui fit écarquiller les yeux. Une bestiole siffla. Sans même pouvoir réagir, il ne tarda pas à sentir la morsure d'un serpent sur son bras. Les crocs s'étaient enfoncés en profondeur. Allen hurla. La créature pesta encore en l'ayant lâché. Elle se dressa, juste devant lui.
Il vit ses grands yeux jaunes en face des siens.
Kanda le rejoignit en courant. Cela acheva de faire fuir la bête.
« Putain, Moyashi ! Ça va ? »
Comme Allen était figé, inquiet, Kanda l'attrapa sans attendre. Il l'éloigna rapidement, le portant dans ses bras en le soulevant par les jambes et les épaules. L'animal devait être retourné se cacher dans un coin. Quant à ce qu'il foutait-là... Allen était encore sous le choc. Il avait déjà vu des serpents. Il n'en avait pas peur à proprement parlé. Mais là où il l'avait mordu, c'était à gauche. Son bras gauche. Il sentait quelque chose d'étrange se passer. La douleur qu'il ressentait était inhumaine.
Il avait trop mal pour pouvoir parler. Il ne pouvait que secouer la tête.
Kanda l'allongea sur la table de ping-pong. Il retira la veste d'Allen, remonta sa manche et arracha ses bandages sans aucune forme de cérémonie. Allen détestait que l'on voit son bras. Il ne put rien dire, la gorge nouée, paralysé.
Ce n'était pas le venin. Non. Ça faisait comme un truc qui montait en lui. Ce n'était pas levenin.
Des larmes commencèrent à couler de ses yeux, pendant que Kanda l'observait en ne comprenant pas pourquoi, au lieu d'un bras normal, il avait cette peau rougeâtre et nécrosée. Il souleva sa main. La croix qui s'y trouvait se mit à briller pour la première fois de toute la vie du maudit.
Allen se mit à hurler. Il eut l'impression que son bras se déchirait. Comme si ça allait exploser de l'intérieur. Ses muscles, les vaisseaux sanguins étaient en train de bouillir.
Jamais il n'avait eu mal comme ça.
« Putain de merde, une Innocence ! Moyashi, qu'est-ce que c'est que ça ? »
Allen secoua vivement la tête. Tout s'embrouillait en lui. il ne voulait pas que Kanda sache, il ne voulait pas le lui montrer, et il ne savait même pas comment justifier ça... Il paniqua d'autant plus, oubliant vite cela quand quelque chose le lança aussi dans son oeil et que la douleur de son bras fut insoutenable de pair.
Des grognements ne tardèrent pas à retentir. Ce n'étaient pas ceux du serpent.
Des Akumas.
Kanda jura entre ses dents. Il tenta de nouveau de le soulever, mais Allen ne se laissa pas faire. Il s'arracha à son étreinte, le repoussant plutôt brusquement de son bras valide. Il réussit à parler à ce moment-là, fou de douleur :
« J'ai mal, s'il te plaît, fais quelque chose ! J'ai mal ! Me bouge pas ! »
Il n'était pas douillet. Allen avaitdéjàeu mal. Jamais comme ça. Kanda sembla désarçonné par ses cris.
« On doit pas rester là, je pourrai te soigner à l'appart. Moyashi, ça craint, ils vont rentrer. Il faut qu'on sorte. Laisse-toi faire.
—Ne me déplace pas, j'ai trop mal ! »
Kanda essayait pourtant de le saisir, Allen se débattant. Son oeil se mit à luire aussi, la croix au milieu de sa main le brûlait comme si elle s'arrachait et sortirait de sa peau. L'espace d'un instant, Allen espéra que ça arriverait. Qu'il la jette à la gueule de Luberrier lui-même. Il n'avait jamais eu autant de sensation dans son bras, à part quand il y avait des Akumas. Quelque chose lui disait que ce n'était pas dû non plus à leur invités inopinés. Ce n'était jamais si violent, même quand ils étaient nombreux. Ça s'empirait. Le serpent avait dû toucher quelque chose de profond ! Il pleura, suppliant il ne savait quoi, tant il souffrait. Kanda bataillait avec lui, se faisant rassurant malgré sa voix forte, mais il semblait fâché et perdu. Au milieu de ses tentatives pour l'apaiser, Allen put s'en apercevoir.
Avait-il tout gâché ? S'était-il fait griller en beauté ?
Kanda finit par perdre patience. Il le saisit par les deux épaules avec fermeté en se plaquant au-dessus de lui. Le maudit poussa un cri apeuré en réflexe.
Ses odeurs d'alpha ne parvinrent pas à le calmer, bien au contraire. Allen ne fit que sangloter.
« Tu vas arrêter de pleurnicher et tu vas me laisser te sortir d'ici, Moyashi ! Tu commences à m'énerver !
—Je pleurniche pas, Bakanda, réussit à gueuler à Allen d'une voix nouée, j'ai mal ! Je voudrais t'y voir ! Tu crois que ça m'amuse ? Enfoiré ! »
Allen se mettait à parler sans filtre. Sa douleur le rendait hargneux. Kanda ne parut pas s'en formaliser :
« Si, c'est exactement ce que tu fais, tu préfères chialer à cause de ta douleur plutôt que de me laisser t'aider ! Tu dois me laisser te sortir d'ici ! Tout de suite ! »
Kanda ne parlait pas gentiment. Un alpha qui lui criait dessus toucha la part d'oméga vulnérable en Allen. ll hoqueta entre ses sanglots, soudain terrifié. Il fut frappé par leur position, une peur instinctive le poussant à tenter de se débattre par des mouvements lents à cause de l'emprise des phéromones. Il ne réussit qu'à toucher le torse de Kanda d'une petite main tremblante. Cela adoucit le susnommé. Il passa une main dans ses cheveux.
« Je suis désolé. Tu dois te calmer. Respire. Fais-moi confiance. Monte sur mon dos. Il faut que tu m'écoutes. »
Allen respira au rythme de sa main qui caressait ses cheveux. La douleur dans son bras ne grandissait plus. La croix s'était arrêté de luire. Les Akumas grognaient de plus en plus, il pouvait les entendre. Il vit une griffe démesurément grande par l'interstice des stores. Ils étaient là. Ils les avaient trouvés. Cela l'apaisa, au moins de moitié. Voilà pourquoi Kanda paniquait et s'énervait. Il n'utilisait ni la violence pour le dominer, ni parce qu'il le prenait pour un ennemi.
La situation devenait dangereuse, et l'alpha n'avait pas le choix. Pour leur sécurité à tous les deux.
Allen se laissa soulever par les épaules, la tête qui tournait au possible. La présence d'Akuma lui donnaient la nausée. Il n'aurait pas pu marcher. Il s'agrippa au dos de Kanda, parlant d'une voix hachée.
« Qu'est-ce que tu vas faire ? Kanda, je... Je suis désol-
—On parlera de ça plus tard. Je vais tuer ces salopards, et on va te soigner.
—Mais, Kanda... »
Il eut un hoquet, l'envie de vomir s'accentuait à la fois par peur et par douleur. Les Akumas allaient entrer. Ils les entendaient rôder et donner des coups contre la porte. Elle n'était pas solide, elle ne tenait pas sur ses gonds. Ils rentreraient. Ce n'était qu'une question de seconde.
« Ne parle pas. Fais ce que je te dis. Agrippe-toi à moi. »
Allen renifla piteusement. La porte vola à ce moment-là, valsant dans la pièce. Il s'exécuta, sa main se figeant contre le manteau de Kanda.
« Me donne pas d'ordre, cria-t-il sur un ton qui tendait plus vers la supplication, me parle pas sur ce ton ! Je suis pas d'accord avec ça !
—Tu veux survivre, ou pas, Moyashi ?
—Je suis Allen ! »
Crier, protester lui donnait mal à la tête. Il le regretta instantanément.
Kanda grogna. Pas contre lui. L'un des monstres venait de défoncer la fenêtre, et les autres s'étaient regroupés pour avancer par l'entrée. Ils étaient cinq. Allen posa un oeil horrifié sur leurs âmes torturés. Décharnés, les muscles visqueux sanguinolents, putrides. Il pouvait imaginer l'odeur de chair pourrie quand il les regardait. Un haut-le-coeur monta violemment dans sa gorge. Ils ressemblaient à des êtres informes, noirâtres, surmontés d'un pentacle, le même que le sien, et hideuses. Il s'agissait des toutes dernières générations, apparues il y a quelques années. Celles d'avant étaient blanches et ressemblaient surtout à des bébés. On ne les voyait presque jamais celles-ci, d'après Link.
Allen lui-même n'en avait vu qu'une fois. Il s'affola.
Comme s'ils les jugeaient autant qu'eux le faisaient, les Akumas avaient l'air de se concerter, se préparant au combat. Ils grognaient, comme des bêtes. Ça avait l'air de les amuser. Pour eux, un alpha protégeant un oméga blessé devait être du menu fretin. Kanda chuchota alors, si doucement qu'Allen pensa l'imaginer.
« Tu n'auras qu'à respirer mon odeur quand je les tuerai. Ne les regarde pas, Allen. »
Pourtant, il ne put détacher son regard de Kanda lorsqu'il sortit son épée de son fourreau, celle-ci brillant dans la salle sombre. Il l'entendit réciter une sorte de prière en Japonais qu'il ne comprit pas, et Kanda invoqua l'énergie de son Innocence.
L'épée s'illuminait tellement qu'Allen fut aveuglé par sa puissance. Il avait déjà entraperçu les combats, on le mettait en retrait à chaque fois, mais c'était forcément arrivé qu'il assiste à des Exorcistes en action.
Jamais ça n'avait paru aussi naturel que pour Kanda.
Il arrivait à se battre avec souplesse avec tout son poids dans le dos, alors qu'Allen était tout juste capable de se tenir avec un seul bras et ses jambes. Il limitait les mouvements de l'autre homme, qu'il se fasse léger ou non. Kanda tranchait, découpait et attaquait de tout les côtés, parant tout en le protégeant. Les dernières générations étaient dures à abattre. Il n'y avait qu'en touchant leur cou qu'on y arrivait. Leur taille imposante et leur nombre rendait la tâche difficile. Aux yeux d'Allen, du moins.
Kanda n'hésitait pas.
Il eut la première bestiole alors qu'elle leur fonça dessus, lui découpant la tête en embrochant celui qui essayait de les avoir par derrière dans la foulée au milieu du ventre. Il remonta son épée avec brutalité. L'Akuma s'ouvrit en deux.
Allen sentit la bile monter dans sa gorge en assistant à ce qui ressemblait à l'explosion en petits morceaux de chairs de son âme. Il porta sa main gauche endolorie à sa bouche, essayant tant bien que mal de ne pas dégueuler sur Kanda.
L'épéiste virevolta sur lui-même, lui claquant de ne pas regarder, pointant son épée vers les trois autres. Il en était incapable. Les Akumas se regroupaient, ayant décidé que sauter tous en même temps serait une bonne idée.
Pendant qu'Allen dansait entre la terreur, et l'admiration bête qu'il ne voulut pas ressentir pour Kanda malgré tout, il se rendit compte que ce dernier souriait.
« Mauvaise idée, bande de salopes. »
D'un seul geste, il tourna de nouveau, tranchant leur nuque avec violence. Les corps s'abattirent sur le sol. Presque immédiatement, ils se désintégrèrent.
Allen avait fermé les yeux avant de voir leurs âmes exploser. Il ne pourrait jamais oublier ça. Il savait ce qui hanterait ses cauchemars pendant les prochains mois.
Il se sentit soulagé que ce soit fini. Kanda laissa enfin transparaître un semblant d'humanité, brisant l'image de parfait combattant quasiment robotique qu'il était devenu. Il rangea son épée et prit une inspiration profonde. On aurait dit qu'il venait seulement de reprendre sa respiration. Allen voulut s'excuser, il n'en fut pas capable. Il avait peur d'ouvrir la bouche, peur de ce que ça amènerait.
Ils retournèrent à l'appartement dans la même position, Kanda retenant Allen, et ce dernier sentant ses odeurs de tout son soûl pour essayer de se calmer. La sensation d'emprise était présente, mais paradoxalement, il préférait presque rester amorphe. Il paniquait de ce qu'il allait dire à Kanda. D'autant qu'il n'avait pas compris ce qui s'était passé.
Les Akumas venaient surtout par le centre-ville, car ils arrivaient depuis la mer. C'est pour ça que les bateaux s'y trouvaient. Pour protéger les gens. Kanda lui-même avait dit qu'ils ne venaient jamais ici.
Était-ce à cause de lui ? Ça semblait fou, mais Allen avait l'impression que c'était à cause de son bras qu'ils étaient venus. Ça ne pouvait pas être vrai, n'est-ce pas ? Jamais il n'avait entendu parler d'Exorciste qui attiraient les Akumas.
Qu'est-ce qui n'allait pas avec lui ? Qu'est-ce qu'il avait bien pu faire ?
Dans un coin de son esprit, une petite voix murmura "encore" avec lassitude.
De retour en sureté, Allen fut amené dans la salle de bain. Kanda avait tout refermé derrière eux, le portant jusqu'ici sans aucun effort. C'était presque vexant —définitivement, tant de désinvolture. Ils étaient seuls, à présent. Ils ne courraient plus aucun danger. Ils allaient forcément devoir s'expliquer. L'alpha sortit la trousse de toilette de derrière le miroir, qui faisait aussi placard. Il resta silencieux tandis que Kanda sortait du désinfectant et de quoi bander son bras. La blessure ne faisait quasiment plus mal. Il n'était même pas sûr d'avoir reçu du venin. N'aurait-il pas dû devenir gonflé et tout bleu ? Kanda répondit à sa question muette.
« Vu la forme de la tête du serpent, c'est sûrement une couleuvre. Elle t'a mordu parce qu'elle a eu plus peur que toi. T'as de la chance, c'est pas venimeux. T'as encore mal ? »
Allen acquiesça à la première partie de sa phrase, haussant les épaules suite à sa question, sans rien dire. Kanda cracha un 'tsk', agacé.
« Elle t'a volé ta langue, la bestiole ?
—C'est pas ça. »
Premier mot qu'il articulait. Il avait peur de ce qu'ils allaient se dire.
Allen était paumé.
Cette impression que c'était de sa faute si ces monstres étaient venus ne le quittait pas. Comme un vieil instinct enraciné en lui. Une mèche blanche lui barrant la vue, il la remit en arrière, respirant piteusement. Kanda gronda dans sa barbe.
« On dirait, pourtant. »
Se mordant la lèvre, Allen fut incapable de répondre. Ni de lancer une pique à son tour, comme il l'aurait fait autrement. Il ne réussit pas s'excuser encore. Il ne put que gémir lorsque l'alpha commença à nettoyer sa plaie, la piqûre du désinfectant ne faisant pas du bien.
« Je la vois presque pas, » Kanda parlait en appliquant soigneusement le liquide sur les deux petits trous causé par le serpent, « tellement la peau est nécrosée. J'ai jamais vu de symbiotique comme toi avant. T'as eu ça où ?
—Je suis né avec. »
Allen baissa les yeux. D'après les rumeurs, les symbiotiques pouvaient être contaminés par l'Innocence, qui prenait le contrôle de leur corps comme un symbiotique — d'où le nom. Dans certains cas, comme le sien, ils l'avaient en eux depuis le début. Kanda plaça sa main sous son menton, levant son visage dans sa direction.
« Tu vas m'expliquer pourquoi tu m'en as pas parlé, quand je t'ai dit que j'étais un Exorciste ?
—Mais tu crois que c'est facile ? » s'écria-t-il. « Je comprends rien à ce qui se passe, comment tu veux que j'en parle ? »
Allen ne mentait pas.
Ce n'était pas sa couverture, ni son désir de préserver les apparences. Il était réellement perplexe que Kanda semble croire qu'un gars de sa position ait reçu ne serait-ce que l'éducation nécessaire pour comprendre ce qui lui arrivait. Son Innocence était inutile. Son bras avait mis des années à fonctionner correctement. À 18 ans, il ignorait encore comment son bras réagissait pour certaines choses. Cross semblait en connaître plus sur les Innocences qu'il n'avait bien voulu le lui dire, il était celui qui lui avait parlé de ce qui résidait en son bras le premier. Merde, ça avait été son putain d'argument de vente quand il avait négocié avec Luberrier. Allen ressentit soudain une colère noire.
Il se mit à respirer plus fort, Kanda le fixant sans comprendre ce qui se passait en lui.
« Elle ne s'est jamais manifestée avant aujourd'hui, parla Allen en ravalant le poids dans sa gorge. Mon tuteur savait ce que c'était. Mais la mienne est morte, c'est ce qu'il pense. »
Ça semblait en effet être la théorie de Cross, à laquelle Sheryl avait acquiescé.
« Je l'ai toujours vécu comme un bras difforme plutôt que comme le fait d'avoir une arme dans mon corps. Ça me sert à rien. Je comprends pas ce qui s'est passé. Tu crois vraiment que je pouvais t'en parler ? Je veux pas être mêlé à ça, moi ! Pas plus que je suis content d'être maudit et de pouvoir voir les âmes des Akumas. T'as pas idée de ce que j'ai vu, tout à l'heure. »
Allen frissonna. Personne n'avait idée de ce qu'il voyait. Et pour le reste, c'était à moitié faux, à moitié vrai. Il aurait voulu savoir maîtriser son pouvoir pour peut-être arrêter d'avoir bêtement mal quand des monstres étaient dans le coin. Pour aider les gens, parce qu'il aurait pu, à son échelle, sauver des innocents. Et en même temps, il était habitué, résigné, à l'idée que son Innocence était une erreur. Que ce soit parce que, si Luberrier ou d'autres avaient raison, son corps d'oméga n'était pas foutu de faire marcher l'Innocence. Ou... parce que quelque chose clochait, sans que ça ne soit son statut. Tout semblait merder avec lui.
Il sentit les larmes couler.
Kanda grogna, Allen l'entendit pester encore et se dit qu'il l'énervait. Jusqu'à ce qu'il sente son pouce sous sa paupière. Allen se raidit malgré lui. Kanda ne faisait qu'essuyer ses larmes.
« J'imagine que je peux comprendre. » En avisant son sursaut, Kanda secoua la tête. « Au fait, tu m'excuseras, j'ai été un peu brutal avec toi tout à l'heure. Je ne le ferai plus. Tu peux te détendre, je te boufferai pas.
—Je... suis détendu, t'en fais pas. C'est juste l'adrénaline qui part pas.
—D'accord. Je tenais quand même à m'excuser. »
Les yeux grands, Allen se sentit touché qu'il ait le réflexe de le faire de lui-même, sans qu'il ne le fasse. Il secoua la tête, un petit sourire aux lèvres.
« Je t'ai traité d'enfoiré, j'ai pas été mieux...
—J'ai entendu pire, je pense que je pourrai te pardonner. »
Allen ne perdit pas son sourire. Kanda caressa sa joue.
Le maudit espéra qu'ils pourraient passer à autre chose. Il avait mal, et il avait envie d'un câlin. Il n'osait pas le demander, il espérait que l'alpha se rendrait compte qu'un peu d'affection ne serait pas de refus après tout ça.
« Que dirais-tu si je te proposais de t'aider, avec cette Innocence ? » Kanda avait visiblement d'autres choses en tête. Allen fronça les sourcils. « Je peux négocier avec tes tuteurs et tu pourrais rejoindre mon clan—
—Je ne suis pas un bien dont on peut disposer, Kanda ! Je t'ai dit que je ne voulais pas être mêlé à ça ! Respecte-le ! »
Le souffle court, Allen chassa brusquement sa main. Il venait de s'époumoner. Kanda recula, pris de court. Ce n'était pas possible de se taire, pour Allen. Il n'avait pas envie de foirer sa relation avec Kanda, ni sa couverture, mais il ne pouvait pas se laisser traité de cette façon. Il n'avait pas envie qu'on l'aide, avec cette fichue Innocence. Surtout si c'était pour que des bestioles se ramènent à cause de lui. Allen avait peur, comme rarement il n'avait eu peur. Ce qui était dans son bras n'était pas bon. Il ne voulait pas le réveiller. Pas plus qu'il ne voulait que Kanda propose del'acheter. Le simple fait qu'il y pense, qu'il pense à discuter de sa liberté comme ça... Allen eut de la peine. Kanda ne devait pas penser à mal, il ne pouvait pas lui en vouloir, sa part rationnelle y pensait.
L'autre se demandait s'il avait bien fait de lui faire si confiance, si vite. Allait-il encore être traité comme une marchandise, ou comme un être humain ?
Kanda finit par avoir un soupir.
« Excuse-moi. Je voulais pas que tu aies cette impression. C'est pas comme ça que je le vois. »
Il marqua une pause. Allen n'arrivait pas à voir ce genre de choses autrement.
« T'auras beau fuir, ça va forcément te poser problème un jour. Crois-moi. Je ne sais pas ce que tu sais sur les Innocences, mais ça ne te laissera pas tranquille. Tu devrais être préparé plutôt que de laisser ça en suspend. Je suis pas bien sûr que t'aies le choix.
—Ça me regarde. »
Kanda observa un silence, encore une fois. Allen fut anxieux. Il ne voulait pas le vexer ni le rabrouer, mais il devait être ferme. Son Innocence était inutile et... Kanda ne pouvait pas l'aider.
« C'est toi qui vois. Sache qu'un jour, ce sera nécessaire que tu te fasses violence, je continue à le penser. En attendant, t'inquiète pas, je te forcerai pas. Par contre, j'ai d'autres questions à te poser. »
Allen ravala son amertume. L'alpha semblait... sincère. Il avait envie de le croire.
« Je ne veux plus en parler pour le moment, » finit par dire Allen, « c'était terrifiant, tout ça. C'est trop pour moi. Est-ce qu'on peut... est-ce que tu peux me prendre dans tes bras ? »
Il se sentait bizarre de faire une telle demande. Ça faisait du bien, malgré tout, de pouvoir le faire. Le pire, c'est qu'il ne mentait pas. En ayant déjà participé à des raids et comme il voyait leurs âmes, Allen n'avait pas peur des Akumas. Pas de ceux de première à troisième génération, du moins. Mais ce combat, s'il avait admiré le style de Kanda et qu'il l'avait envié... c'était beaucoup. Il n'avait jamais été directement impliqué dans un combat. Il avait eu peur. Pourtant, il aurait dû en être capable. Si son Innocence avait marché correctement, ça aurait peut-être été différent. Il n'aurait pas seulement été sans défense, il n'aurait pas été un poids mort qui dépendait de l'épéiste. C'était frustrant.
Quand il voyait ce qui se passait si son bras réagissait, c'était, sans doute, mieux.
Kanda hocha la tête. Il sortit une compresse autocollante, l'appliquant sur sa blessure. Il était désinfecté, ça faisait du finalement bien. Sa blessure le lançait un peu, le genre qui lancinait par moment. Il sentait l'intensité des rappels de la douleur s'amoindrir à mesure des secondes. Ça commençait à le calmer de ne plus avoir si mal.
« Viens te mettre au lit, je te ferai des câlins. Reposons-nous, cet après-midi. Demain, je retournerai en ville.
—... Tu me laisses ? » s'enquit Allen. « Tu... es fâché contre moi ? C'est parce que je t'ai crié dessus ? Parce que je veux pas parler ? Pardon, Kanda, je...
—Chut, Moyashi. »
Kanda secoua la tête en parlant. Allen se stoppa immédiatement. Il plaqua sa main sur son crâne, le poussant à sortir jusqu'à l'autre pièce. Le maudit n'était pas rassuré. Ses yeux étaient bas. Kanda lui lança un oeil perplexe.
« Tch. Tu paniques alors que je te propose des câlins ? Va falloir que t'apprennes à arrêter de flipper pour rien. »
Cela vexa Allen. Il sentit l'irritation reprendre place en lui. Il ne flippait pas pour rien, ce type voyait les choses avec un peu trop de flegme, en fin de compte. Il se mordit la langue.
« Ouais, d'accord, mais...
—Il faut que je tire au clair cette histoire d'Akumas avec les miens. Je savais pas qu'ils venaient de là. Il faut que j'en avertisse les autres. Je ne m'absenterai pas longtemps. Tu dois rester ici. Tu seras en sécurité. »
Kanda n'avait donc pas fait le même lien que lui, il n'avait pas pensé qu'ils ne les avaient pas attaqué par hasard.
Allen opina à son tour, tentant de n'avoir l'air de rien alors que sa poitrine s'agita d'une peur légitime. Il ignorait en réalité s'il ne risquait vraiment plus rien, et il craignait qu'ils reviennent. Si son bras était capable de les attirer, que se passerait-il s'il n'y avait personne pour le défendre ? Qu'aurait-il comme moyen pour se battre ?
Ce n'était jamais arrivé avant. La morsure du serpent, la douleur, en était la cause. Maintenant que ça allait mieux, ça ne devrait pas recommencer. Allen était tout aussi déçu que cet incident écourte leurs moments passés ensemble, en toute intimité. Il en aurait voulu plus. Malgré tout, il se consolait en se disant qu'il restait quelques heures encore jusqu'au soir, et qu'ils auraient aussi quelques instants à partager le lendemain. C'était assez dérisoire à côté de la peur de se faire attaquer par des créatures meurtrières.
Allen ne s'inquiéta plus lorsque les odeurs de Kanda le recouvrirent et qu'ils se mirent à s'embrasser. Ils avaient bougé en tandem. Ça lui plaisait. Bientôt, il entendit Kanda se moquer contre son oreille, lui demandant s'il était rassuré maintenant quant au fait qu'il ne le quittait pas. Allen frémit malgré lui. Il eut une moue, râlant qu'il savait bien que oui et qu'il posait la question juste pour le faire râler. Kanda se mit à rire pour toute réponse.
Ils s'embrassèrent encore. Allen arrêta de penser l'espace de quelques temps.
Il avait, dans un coin de sa tête, l'impression qu'il venait malgré tout d'ouvrir la boîte de Pandore. Et qu'il n'avait aucune fichue idée de ce qui se trouvait à l'intérieur.
À suivre...
Note : Un peu d'action et l'intrigue qui se complexifie.
J'espère que ça vous plaît ;).
N'hésitez pas à me partager vos impressions, ça fait toujours plaisir !
Merci d'avoir lu !
