Chapitre 9: Le bordel des âmes perdues

Tout au long du trajet, Annelise sentait les muscles puissants de Livaï se tendre contre son dos, sa respiration régulière effleurant délicatement sa nuque, malgré la protection de sa capuche. Sous cette dernière, son visage s'échauffait à l'abri des regards, mais le rythme effréné de son cœur trahissait l'effet que sa proximité avait sur elle. Aucun mot ne venait briser le silence qui, à mesure que les minutes s'écoulaient, devenait presque oppressant. Chaque inspiration profonde captait l'odeur rassurante de Livaï, envahissant ses sens et rendant toute tentative de concentration de plus en plus vaine.

Finalement, elle l'entendit murmurer d'une voix rauque, tout près de son oreille, ce qui lui donna un frisson incontrôlable. « Tu dois m'indiquer le chemin. »

Elle releva légèrement la tête, sa capuche glissant un peu en arrière, et remarqua qu'ils étaient déjà dans le quartier où elle vivait autrefois avec Camélia. Essayant de reprendre le contrôle de ses pensées, elle lui indiqua la direction, tout en faisant de son mieux pour ignorer la proximité troublante de son torse collé à son dos.

S'efforçant de se concentrer, elle lui indiqua les directions. Plus ils s'approchaient du bordel, plus l'atmosphère changeait. Les rues devenaient bruyantes, saturées des cris d'hommes alcoolisés, titubant ou vomissant contre les murs. Des rires éraillés résonnaient, tandis que des femmes faisaient le trottoir sous l'œil vigilant de leurs proxénètes. Dans les ruelles sombres, des gémissements lascifs s'échappaient, rappelant la débauche omniprésente.

Annelise tenta d'ignorer ce chaos, comme elle l'avait toujours fait, mais la présence de Livaï à ses côtés dans un tel endroit l'intimidait. Elle se surprit à se demander quelle expression il arborait en ce moment, mais n'osa pas se retourner. Finalement, elle rompit le silence : « On peut s'arrêter là. »

Livaï tira sur les rênes, arrêtant leur monture d'un geste assuré. Il descendit le premier, et Annelise sentit instantanément disparaître la chaleur rassurante qu'il lui procurait jusqu'à présent. Elle descendit à son tour, un peu plus hésitante.

Elle désigna du doigt l'entrée principale du bordel. « C'est l'entrée, mais je ne passe jamais par là. » D'un geste discret, elle lui indiqua de la suivre. « Je prends toujours la ruelle. »

Livaï acquiesça d'un signe de tête et la suivit en silence, tenant fermement les rênes d'Éclipse. La ruelle étroite dans laquelle ils s'engouffraient était sombre et humide, les pavés inégaux luisaient sous la faible lueur des rares lampadaires. Le bruit distant de la ville se mêlait à celui de leurs pas, résonnant faiblement contre les murs de pierre délabrés. Une odeur de moisissure et de pluie stagnante imprégnait l'air.

Livaï attacha Éclipse à une barre d'attache rouillée, presque dissimulée sous un lierre sauvage qui grimpait le long du mur décrépit. L'étalon piétina légèrement le sol, faisant tinter son harnais métallique, mais obéit sans broncher.

Annelise s'avança jusqu'à une porte en bois usée par le temps, presque engloutie par l'obscurité, à peine visible aux yeux non avertis. La peinture écaillée révélait le bois brut en dessous, et la poignée grinça faiblement lorsqu'elle tourna. Sans un mot, elle fit signe à Livaï de passer en premier, ses doigts serrant légèrement le bord de sa cape pour se rassurer.

Derrière la porte, un couloir étroit et étouffant les attendait, à peine éclairé par quelques lanternes tremblotantes suspendues au plafond bas. Les flammes vacillantes projetaient des ombres dansantes sur les murs, créant une atmosphère lugubre. Le sol en pierre froide et rugueuse amplifiait chaque bruit, et l'air était imprégné d'une odeur de poussière et de renfermé.

Au bout de ce couloir, un escalier en bois étroit et raide les attendait. À chaque pas, les marches grinçaient sous le poids de leurs bottes, créant une symphonie de craquements inquiétants. Annelise prenait les devants, son cœur battant un peu plus fort à chaque marche qu'elle gravissait, tandis que Livaï la suivait de près, ses mouvements calculés et silencieux.

À l'étage, ils avancèrent dans un autre couloir, plus sombre encore, et cette fois, les sons qui filtraient à travers les portes closent étaient indécents. Des murmures étouffés, des rires gutturaux, et parfois des gémissements traversaient les murs fins, transformant l'atmosphère en une ambiance oppressante. Annelise garda la tête haute, habituée à ces bruits, mais la proximité de Livaï derrière elle la rendait nerveuse. Elle n'osait imaginer ce qu'il pensait de cet endroit.

Arrivée devant la troisième porte à gauche, elle s'arrêta. Le bois semblait tout aussi usé que la porte en bas, et une légère odeur de tabac flottait autour. Annelise frappa : deux coups rapides, suivis de trois coups lents, son poing résonnant doucement dans l'étroit couloir.

Une femme blonde aux cheveux tombant jusqu'aux épaules, vêtue d'une robe blanche presque transparente, leur ouvrit la porte. Son regard était d'abord empreint de séduction, pensant accueillir un client. Mais lorsqu'elle reconnut Annelise, son visage se détendit, passant de la séduction au soulagement. Avec un éclat de joie, elle prit Annelise dans ses bras.

« Annelise ! » s'exclama-t-elle, les mains posées sur ses épaules. « Tu as reçu ma lettre, quel soulagement. »

Annelise lui offrit un sourire doux, mais elle ne manqua pas de remarquer la surprise qui s'affichait sur le visage de Sonia en apercevant Livaï derrière elle. Le sourire de Sonia se fit malicieux.

« Annelise, tu as ramené un homme ? » dit-elle d'une voix taquine, comme si elle la réprimandait en plaisantant.

Annelise, se rappelant la présence de Livaï, se tourna brièvement vers lui. Il affichait son visage habituel, impassible et froid, nullement troublé par la transparence de la robe de Sonia. Comme si cette situation n'avait aucune prise sur lui. Revenant à Sonia, Annelise reprit avec calme :

« Voici Livaï. C'est un ami de confiance. Si je suis là, c'est grâce à lui. »

« Ah vraiment ? » répondit la femme blonde, un éclat de curiosité marquant son regard, oscillant entre Annelise et Livaï. Finalement, elle se tourna vers lui, un sourire aux lèvres : « Enchantée, Livaï. Je m'appelle Sonia. » Son ton se teinta d'une séduction subtile. Livaï, toujours impassible, se contenta d'un léger hochement de tête.

Annelise, amusée par le ton de Sonia, esquissa un sourire. Elle savait que Sonia s'adressait toujours ainsi aux hommes, ayant été conditionnée depuis son plus jeune âge à jouer de son charme pour les séduire.

Retrouvant son sérieux, Annelise dit d'une voix plus grave : « Où est Erika ? » La mention de la lettre de Sonia flottait à nouveau dans son esprit, rendant sa question d'autant plus pressante.

« Suis-moi, » répondit Sonia, son visage se fermant un peu.

Sonia les guida à travers sa chambre, un espace exigu où la lumière tamisée d'une lampe à huile projetait des ombres vacillantes sur les murs. L'air y était chargé d'un mélange d'effluves de parfum lourd et de tabac. Sans dire un mot, elle se dirigea vers une porte discrète, presque cachée derrière un rideau élimé, et l'ouvrit d'un geste habile. Une faible lueur s'échappa de l'autre côté, révélant une autre pièce.

Les chambres des prostituées étaient toutes reliées entre elles par ces petites portes dérobées, formant un véritable dédale intime. Annelise et Livaï la suivirent à travers ces passages étroits, où chaque espace semblait encore plus étouffant que le précédent. Derrière les rideaux de velours usés, des couples s'adonnaient à des ébats passionnés, leurs mouvements frénétiques et leurs soupirs résonnant faiblement dans l'air chargé de désir. Personne ne prêtait attention à eux, comme s'ils étaient des fantômes traversant ce monde clos.

Annelise tentait de détourner son attention de ce qui se déroulait autour d'elle, les scènes devenant presque irréelles. Mais elle sentait la présence de Livaï dans son dos, silencieux et imperturbable. Même dans cet environnement, il gardait son calme glacial, son regard se portant furtivement sur les lieux sans y laisser transparaître la moindre gêne.

En arrivant devant une chambre légèrement entrouverte, Annelise ralentit son pas.
« Mona n'est pas dans sa chambre ? » murmura-t-elle en regardant à l'intérieur. Contrairement aux autres chambres, celle-ci était vide, le lit impeccablement fait et le silence pesant, comme une pause dans ce monde de chaos.

Sonia, sans se retourner, répondit d'une voix basse mais assurée :

« Non, elle est avec Erika et Ludwig. »

Sans plus attendre, ils continuèrent à avancer. Annelise sentit son cœur se serrer un peu plus à chaque pas, l'appréhension grandissant à l'idée de retrouver Erika. Ils traversèrent encore une pièce avant d'arriver devant la chambre d'Erika. Là, Sonia ouvrit une dernière porte, avec une familiarité qui montrait qu'elle avait l'habitude de ce chemin. Une lumière vacillante éclairait la pièce, projetant des ombres mouvantes sur les murs usés.

Avec un sourire enjoué, Sonia s'exclama en ouvrant la porte

« Regardez qui es là ! »

Mona, une jeune femme fluette aux cheveux courts et noirs, bondit aussitôt du lit sur lequel elle était assise et se précipita vers Annelise pour la serrer dans ses bras.

« Heureusement que tu es là, » murmura Mona, visiblement soulagée.

Annelise répondit à l'étreinte avec un simple « Oui », le cœur lourd des inquiétudes de ses amies.

Puis Mona aperçut Livaï, et avec la même malice que Sonia, s'exclama en riant : « Annelise, petite cachottière, tu as ramené un homme ! »

Annelise ne put retenir un léger sourire, amusée par l'énergie taquine de ses amies. Sonia, devançant Annelise, prit le bras de Mona avec un sourire complice et répondit en insistant : « C'est son ami. Un ami de confiance. »

Le ton amusé et les regards complices des deux femmes allégèrent légèrement l'atmosphère tendue, tandis qu'Annelise se sentait à la fois soulagée et embarrassée. Le poids des derniers événements semblait s'évaporer dans ce bref moment de légèreté.

« Docteur Lise ! » Une voix enfantine éclata soudain dans la pièce.

Annelise tourna la tête juste à temps pour voir un petit garçon foncer vers elle. Elle se baissa instinctivement et l'accueillit dans ses bras ouverts. Dans l'élan, la capuche de la cape de Livaï glissa de sa tête, révélant sa tresse désordonnée. Elle éclata de rire en voyant l'énergie débordante du petit.

Ludwig, un garçon de cinq ans à la tignasse brune en désordre, était plutôt petit pour son âge, mais ses yeux d'un bleu vif pétillaient de malice et de curiosité. Ses joues rondes étaient légèrement rosées par l'excitation, et son sourire dévoilait une dent manquante, donnant à son visage une innocence touchante. Son vêtement trop grand — une tunique beige — flottait autour de son corps frêle, comme s'il avait emprunté les habits de quelqu'un d'autre.

Annelise, tout en l'étreignant doucement, recula un peu pour l'observer avec une attention professionnelle, comme si elle procédait à un rapide examen médical. Ses yeux s'attardèrent sur ses traits, cherchant les moindres signes de fatigue ou de mal-être.

« Tu vas bien, Ludwig ? » demanda-t-elle, son ton adoucissant sa rigueur habituelle.

Ludwig hocha la tête énergiquement, mais son visage s'assombrit soudain, et il baissa la tête, regardant ses pieds.

« Mais maman ne va pas bien... » murmura-t-il, sa petite voix tremblant légèrement.

Toujours accroupie devant lui, Annelise posa une main rassurante sur ses cheveux emmêlés, les caressant avec douceur. « Je sais, bonhomme. Je vais voir ce que je peux faire. » Son regard se fit bienveillant, et elle lui offrit un sourire réconfortant.

Les yeux de Ludwig retrouvèrent leur éclat joyeux, brillant d'une nouvelle lumière. Cependant, en apercevant Livaï derrière Annelise, toujours immobile avec son visage impassible, son expression changea. Annelise suivit son regard et se leva. Aussitôt, Ludwig, intimidé, se glissa derrière les jambes d'Annelise, figé par la présence silencieuse du caporal. Après quelques secondes d'hésitation, il regarda Livaï en coin, puis, avec toute la politesse et l'innocence de son jeune âge, il dit d'une petite voix :

« Bonjour, Papa. »

Livaï, surpris par cette appellation inattendue, haussa un sourcil en silence. Les deux femmes éclatèrent de rire, leurs regards se croisant, amusées par la situation. Annelise, toujours affectueuse, posa une main sur la tête de Ludwig, qui s'accrochait timidement à ses jambes, et expliqua à Livaï avec un sourire : « Il appelle tous les hommes qu'il voit 'papa'. »

Livaï hocha légèrement la tête, l'ombre d'un sourire traversant brièvement ses lèvres avant de disparaître. Il regarda Ludwig avec une expression indéchiffrable, sans doute encore un peu déconcerté par cette scène inattendue.

L'attention d'Annelise se déplaça enfin vers le lit où se trouvait la personne qu'elle était venue voir. Elle s'approcha doucement et découvrit Erika, allongée avec un sourire fragile, mais les cernes violets sous ses yeux et son teint cireux trahissaient sa détresse. « Tu as une mine affreuse », tenta-t-elle en riant pour alléger l'atmosphère. Erika répondit par un rire rauque, « C'est vrai que j'ai connu des jours meilleurs. »

Sonia fit un geste discret vers la pièce voisine en annonçant : « On va dans la pièce d'à côté. » Annelise hocha la tête en signe d'accord, ses yeux se posant sur Livaï qui comprit qu'il devait également attendre dans la pièce adjacente. Se retrouvant seule avec Erika, Annelise enleva la cape de Livaï qu'elle posa soigneusement sur le dossier d'une chaise puis posa son sac en bandoulière sur le sol et en sortit une paire de gants réutilisables. En les enfilant, elle dit avec détermination : « Bien, voyons voir ça. »

Elle se dirigea vers le bas du lit et demanda à Erika de relever les jambes. « Je vais retirer la couverture et relever ta chemise pour examiner tes parties génitales, d'accord ? » Annelise attendit que Erika acquiesce avant de procéder.

Lorsque Annelise découvrit les parties intimes d'Erika, son souffle se coupa. La scène devant elle était un spectacle d'horreur. Les signes d'une infection sévère et de déchirures non soignées étaient flagrants : des lésions béantes, une inflammation sévère, et des tissus endommagés. Erika devait souffrir le martyre. L'esprit d'Annelise tourna à toute vitesse, réalisant l'atrocité de la situation : comment Erika avait-elle pu se permettre des rapports sexuels dans cet état de délabrement ? Mais Annelise connaissait déjà la réponse. Erika n'avait d'autre choix que de continuer à travailler pour subvenir aux besoins de son fils Ludwig.

Des larmes silencieuses commencèrent à couler sur les joues d'Annelise alors qu'elle relevait la tête pour rencontrer le regard d'Erika. La femme, malgré la douleur et les larmes qui brillaient dans ses propres yeux, lui offrit un sourire triste, empreint de gratitude et de résignation. Le contraste entre le sourire d'Erika et la détresse visible dans ses yeux amplifiait encore plus la douleur qu'Annelise ressentait pour elle.

« Je vais d'abord nettoyer tes blessures », annonça Annelise, sa voix empreinte de détermination. Erika hocha la tête en signe de compréhension. Annelise se pencha pour tirer son sac vers elle et en sortit une solution saline ainsi qu'un linge propre et désinfecté. Elle se mit à désinfecter et nettoyer les plaies avec une attention méticuleuse.

Chaque fois qu'elle passait le linge sur la vulve douloureuse d'Erika, des gémissements de douleur s'échappaient de ses lèvres. En nettoyant la zone, Annelise découvrit avec horreur une déchirure sévère s'étendant du vagin jusqu'à l'anus. Le cœur lourd, elle se redressa et s'assit à côté d'Erika, prenant doucement sa main dans la sienne.

« Quoi, tu ne peux rien faire ? » demanda Erika, l'angoisse palpable dans sa voix.

« Si, je peux faire quelque chose », répondit Annelise d'un ton grave. « Tu as une déchirure au niveau du périnée. Il va falloir que je te recouse. »

Erika acquiesça, prête à affronter la situation. « D'accord », dit-elle, mais Annelise poursuivit :

« Cependant, je n'ai que du lait de pavot pour soulager la douleur. Cela signifie que tu ressentiras tout et que ça risque d'être très douloureux. »

La peur se lisait dans les yeux d'Erika. Annelise serra sa main plus fort, offrant un réconfort fragile. « Et il faudra que tu restes immobile pendant la procédure, donc je vais devoir demander aux filles de te maintenir. »

Erika hocha la tête, résignée, acceptant la dure réalité. Après une dernière pression sur la main de son amie, Annelise se redressa et se dirigea vers la porte menant à la pièce où Livaï, Ludwig, Sonia et Mona attendaient.

En ouvrant la porte, Annelise lança : « Les filles, je vais avoir besoin de votre aide pour tenir Eri... »

Elle s'interrompit brusquement, sentant immédiatement qu'elle coupait une conversation déjà bien entamée. Livaï, adossé contre le mur, bras croisés, regardait Sonia et Mona d'un air indéchiffrable, tandis que les deux femmes discutaient avec lui, un mélange de curiosité et de taquinerie dans les yeux. Ludwig, quant à lui, restait à l'écart, clairement intimidé par l'aura imposante de Livaï, observant la scène à distance sans oser s'approcher.

Annelise fronça les sourcils en voyant les regards échangés entre Livaï et les deux femmes, une tension subtile flottant dans l'air. « Je… je dérange quelque chose ? »

Mona, toujours souriante et sans se départir de son ton léger, secoua doucement la tête. « Pas du tout, ma belle. On discutait juste. »

Sonia se tourna vers Annelise, un clin d'œil complice sur les lèvres. « Rien de bien sérieux, tu sais. Juste une petite conversation entre amis. »

Puis, retrouvant son sérieux, elle demanda : « Tu as besoin de nous ? »

Annelise hocha la tête. « Je dois recoudre Erika. Elle ne doit surtout pas bouger. »

Le sourire de Sonia et Mona s'effaça instantanément, laissant place à des visages blêmes face à l'évocation de la tâche. En silence, elles acquiescèrent, conscientes de la gravité de la situation. Elles passèrent devant Annelise et entrèrent dans la chambre, Annelise sur leurs talons. Juste avant qu'elle ne franchisse le seuil, Ludwig s'avança timidement et murmura : « Moi aussi, je veux aider. »

Touchée par sa volonté, Annelise se mit à genoux pour être à sa hauteur. « Est-ce que tu peux me rendre un service ? » demanda-t-elle doucement.

Le garçon hocha la tête de manière solennelle, malgré l'incertitude dans ses yeux.

« Tu peux t'occuper de mon ami pendant que je soigne ta maman ? Il est un peu timide et pas très bavard, mais je te promets qu'il est gentil. »

Ludwig jeta un regard hésitant en direction de Livaï, appuyé contre le mur, les bras croisés, son visage impassible et fermé. Il se retourne vers Annelise, l'air sceptique. « Il a pas l'air gentil pourtant… » murmura-t-il, visiblement peu convaincu.

Annelise, avec un sourire complice, se pencha encore plus près de Ludwig, comme si elle s'apprêtait à lui révéler un grand secret.

« Je vais te dire un truc… cet homme-là » – elle désigna Livaï du doigt – « derrière ses grands airs est aussi doux et gentil qu'un ange. »

Livaï, qui suivait la scène avec son éternel regard neutre, leva légèrement un sourcil, visiblement surpris et amusé malgré lui.

Ludwig, les yeux toujours rivés sur Annelise, sembla hésiter un instant avant de demander avec curiosité : « Mais… les anges, ils sont blonds et lumineux normalement, non ? »

Annelise étouffa un rire tendre. « Livaï est très lumineux, toute sa lumière est concentrée dans ses yeux. » Elle jeta un bref regard à Livaï, comme pour souligner ses paroles.

Ludwig tourna alors la tête vers l'homme toujours adossé, scrutant son visage sévère avec plus d'attention. Livaï, immobile, le fixa d'un regard impénétrable, les bras toujours croisés, mais une lueur imperceptible brilla dans ses yeux.

« Je peux compter sur toi ? » demanda Annelise en posant doucement une main sur l'épaule du garçon.

Le petit, maintenant plein de détermination, redressa fièrement la tête et répondit avec force : « Oui !»

Satisfaite, Annelise se redressa et croisa le regard de Livaï. Ce qu'elle y vit la troubla ; une intensité si vive qu'elle en eu le souffle coupé. Elle s'était peut-être laissée emporter en le comparer à un ange mais il y avait une vérité indéniable dans ses paroles. Toute la lumière de Livaï semblait se concentrer dans ses yeux, une flamme vive, presque palpable. Comment se faisait-il que personne d'autre ne voyait cette lueur éclatante qui brûlait dans ses prunelles ? Elle, en revanche, ne pouvait s'empêcher de la voir chaque fois qu'elle croisait son regard.

Le cœur battant, elle déglutit difficilement avant de s'approcher discrètement de lui, ses mots un souffle à peine audible : « Distrait-le... »

Livaï hocha imperceptiblement la tête, ses yeux brillants d'une lueur entendue. Entre eux, un accord silencieux venait de se sceller.

Sonia et Mona se tenaient de chaque côté du lit d'Erika, leurs expressions marquées par la concentration et l'inquiétude. Annelise se dirigea vers son sac, en sortit ses outils et le lait de pavot. Elle savait que ce dernier ne pourrait enlever la douleur, mais il pourrait apporter un certain soulagement. Elle enfila à nouveau ses gants, qu'elle avait préalablement retirés pour ne pas effrayer Ludwig avec le sang.

Se mettant à genoux au bout du lit, elle fixa Erika avec une compassion déterminée. « Prête ? » demanda-t-elle doucement. Malgré la terreur visible dans ses yeux, Erika hocha la tête, affichant une détermination fébrile. Annelise fit un signe discret à Sonia et Mona, leur indiquant qu'elles pouvaient commencer à maintenir Erika en place. Les deux femmes se mirent en action : l'une passa un bras sous les jambes d'Erika, les maintenant pliées vers les épaules, tandis que l'autre tenait fermement ses épaules.

Les mains tremblantes, Annelise saisit son fil de suture et son aiguille. Elle prit une profonde inspiration, tentant de maîtriser sa voix. "Je vais commencer, Erika. Sois forte."

Dès le premier point, un hurlement déchirant s'échappa des lèvres d'Erika. Son corps se tendit comme un arc, ses doigts s'agrippant désespérément aux draps. Annelise sentit son cœur se briser à chaque cri, chaque sanglot. Elle travaillait aussi vite que possible, ses yeux brouillés de larmes qu'elle refusait de laisser couler.

"J'ai... j'ai bientôt terminé", murmura-t-elle, sa voix se brisant sur les derniers mots.

Sonia et Mona, tenant fermement les jambes d'Erika, détournaient le regard, incapables de supporter la vue de leur amie souffrant ainsi. Leurs visages étaient marqués par une profonde tristesse, des larmes silencieuses coulant le long de leurs joues.

Le dernier point fut le plus cruel. Erika se cambra violemment, un cri rauque s'arrachant de sa gorge. Annelise laissa échapper un sanglot étouffé. "Pardon, pardon", répéta-t-elle comme une litanie, sa voix à peine audible.

Ses mains tremblaient violemment lorsqu'elle désinfecta une dernière fois la plaie, chaque geste empreint d'une douceur née du désespoir. "C'est... c'est fini maintenant", annonça-t-elle, les larmes coulant librement sur son visage.

Sonia et Mona relâchèrent doucement les jambes d'Erika, leurs regards emplis d'une fatigue émotionnelle écrasante. Un silence lourd s'abattit sur la pièce, uniquement brisé par les sanglots étouffés des quatre jeunes femmes, unies dans leur douleur et leur impuissance.

Annelise s'assit au bord du lit, prenant délicatement la main d'Erika dans la sienne. Son visage, marqué par l'épuisement et l'émotion, s'adoucit en un sourire empreint de compassion. "C'est fini, Erika. Tu as été incroyablement courageuse," murmura-t-elle, sa voix tremblant légèrement.

D'un ton professionnel mais doux, elle expliqua les soins nécessaires pour prévenir toute infection, son regard alternant entre Sonia et Mona qui écoutaient attentivement. Puis, se tournant vers Erika, elle ajouta avec précaution : "Pour permettre une guérison complète, il faudra éviter les rapports sexuels vaginaux pendant au moins un mois. Je reviendrai dans deux semaines pour retirer les fils."

Le visage d'Erika se décomposa, ses yeux s'emplissant de larmes. "Un mois ? Mais... Le loyer, la nourriture… Ludwig..." Sa voix se brisa.

Annelise posa une main réconfortante sur sa joue, essuyant une larme du pouce. "Je comprends, Erika. Je comprends." Elle se leva, fouilla dans son sac et en sortit une petite bourse qu'elle déposa sur la table de chevet. "Voici de quoi couvrir un mois de loyer. J'aurais aimé pouvoir faire plus..."

Sonia s'avança, posant doucement une main sur l'épaule d'Annelise. Son regard était empreint d'une détermination bienveillante. "Ne t'inquiète pas pour le reste. Mona et moi, on s'en occupera," affirma-t-elle d'une voix ferme mais douce.

Épuisée par l'épreuve, Erika commença à s'assoupir. Ses paupières lourdes luttaient pour rester ouvertes tandis qu'elle murmurait faiblement : "Merci... merci infiniment à vous toutes."

Mona, observant Erika sombrer dans un sommeil réparateur, chuchota : "On devrait la laisser se reposer maintenant."

Dans un silence presque religieux, Mona et Sonia quittèrent la pièce. Annelise, après avoir méticuleusement rangé ses instruments et s'être lavé les mains, les suivit. Sur le seuil, elle s'arrêta un instant, jetant un dernier regard empreint d'inquiétude et de tendresse à Erika avant de fermer doucement la porte derrière elle, le clic de la poignée résonnant comme le point final d'un chapitre douloureux mais nécessaire.

En franchissant le seuil de la pièce adjacente, elle fut saisie par une scène si incongrue qu'elle en eut le souffle coupé. Devant elle se déroulait un tableau presque surréaliste : Livaï et Ludwig s'adonnaient au ménage avec un sérieux déconcertant.

Ludwig, le visage plissé de concentration, arborait un foulard maladroitement noué sous son menton, dissimulant ses oreilles délicates. Juché sur les épaules de Livaï, il s'étirait de tout son corps menu pour atteindre les surfaces les plus hautes, son plumeau dansant sur les meubles dans une chorégraphie malhabile mais déterminée.

Livaï, maintenait une prise ferme sur les jambes de Ludwig, son visage impassible contrastant avec la scène presque attendrissante qui se jouait. "As-tu bien nettoyé chaque recoin là-haut ?" demanda-t-il d'une voix calme mais autoritaire, ajustant légèrement sa position pour permettre à l'enfant d'atteindre un angle récalcitrant.

Annelise resta un instant figée, un sourire incrédule se dessinant sur ses lèvres. Elle rejoignit silencieusement Mona et Sonia, déjà en train d'observer la scène depuis l'embrasure de la porte. Leurs regards se croisèrent, emplis d'un étonnement partagé, avant qu'elles ne succombent à un fou rire incontrôlable.

Livaï tourna légèrement la tête dans leur direction, son expression toujours stoïque, mais une lueur presque imperceptible d'amusement brillait dans ses yeux d'acier.

Ludwig, alerté par les rires, se retourna brusquement, manquant de perdre l'équilibre. Livaï, anticipant le mouvement, le déposa au sol avec une dextérité surprenante. Sans attendre, le garçon se précipita vers Annelise, les yeux brillants d'excitation.

"Je peux aller voir maman maintenant ?" demanda-t-il, son regard suppliant rivé sur elle.

Annelise s'agenouilla pour être à sa hauteur. "Elle s'est endormie", murmura-t-elle en caressant tendrement sa joue. "Il faut être très silencieux pour ne pas la réveiller, d'accord ?"

Le garçon acquiesça solennellement avant de se faufiler discrètement dans la chambre de sa mère, ses pas soudain légers comme des plumes.

Annelise se redressa, un sourire attendri aux lèvres, puis se tourna vers Livaï. Une lueur malicieuse dansait dans ses yeux tandis qu'elle s'approchait de lui. "Le ménage ? Vraiment ?" dit-elle, son ton taquin.

Livaï haussa imperceptiblement un sourcil. "Le gamin avait besoin d'être occupé. Et cette pièce était dans un état lamentable", répondit-il, sa voix dénuée d'émotion.

Le sourire d'Annelise s'adoucit, une chaleur subtile se reflétant dans son regard. "Merci", murmura-t-elle avec sincérité.

Leurs yeux se croisèrent, et pendant un bref instant, une complicité silencieuse sembla passer entre eux.

"Loin de moi l'idée d'interrompre ce moment d'intense communication non-verbale", lança Sonia d'un ton espiègle, faisant sursauter Annelise. "Mais quand reviens-tu pour retirer les points de suture d'Erika ? C'était dans deux semaines, c'est ça ?"

Livaï fronça les sourcils, son regard perçant se plantant dans celui d'Annelise. Elle se sentit soudain déstabilisée. « Je dois vérifier la cicatrisation et m'assurer qu'il n'y a pas d'infection », expliqua-t-elle, ses yeux implorant une compréhension qu'elle n'était pas certaine de recevoir. « C'est vraiment nécessaire que je revienne... »

Un « tch » agacé franchit les lèvres de Livaï. Il détourna brièvement le regard, ses doigts tambourinant avec impatience sur sa cuisse. Lorsqu'il rapporta son attention sur elle, son visage était impassible, mais ses yeux laissaient transparaître une résignation mêlée d'irritation. "Tu réalises les risques", dit-il simplement, sa voix basse et contrôlée.

Annelise ne se laissa pas intimider. « J'en ai conscience », répondit-elle, son regard s'endurcissant. « Mais quelle alternative proposes-tu ? Laisser Erika avec des fils qu'elle ne pourra pas retirer seule ? Elle n'a pas enduré tout ça pour mourir d'une infection." Elle tenait tête, mais au fond d'elle, elle savait que sans l'accord de Livaï, elle ne pourrait revenir ici.

La tension entre eux fut brusquement interrompue par un cri joyeux. Ludwig accourut, un grand sourire aux lèvres. « Papa ! » lance-t-il en direction de Livaï. Surpris, Livaï détourna son regard d'Annelise pour observer le petit garçon, qui tenait un foulard blanc à la main. « Il ne faut pas que tu oublies ton foulard avant de partir », dit Ludwig en lui tendant le tissu avec un sérieux touchant.

Livaï accepta le foulard en silence. Annelise, tout en mettant la cape de Livaï sur ses épaules, observa la scène. Ludwig remarqua son geste et demanda, inquiet : « Tu reviens quand, Docteur Lise ? » Touchée par son innocence, Annelise s'accroupit à sa hauteur, elle évita délibérément de répondre, son cœur se serrant devant la fragilité du garçon. « Prends bien soin de ta maman, d'accord ? » lui dit-elle en lui caressant tendrement la joue.

Le petit garçon baissa les yeux, un soupçon de doute traversant son visage. « Je vais essayer… » murmura-t-il. Annelise le regardait, son cœur se serrant. Ludwig était déjà si marqué par la vie, empli de doutes et de peurs. Cela résonnait douloureusement en elle. Elle se souvenait de sa propre enfance brisée, de ces moments où elle avait dû se reconstruire seule tout en s'occupant de ses deux petites sœurs. Ses traumatismes avaient laissé des cicatrices, mais elle se rappelait aussi les paroles réconfortantes de sa mère lorsqu'elle doutait.

Elle posa délicatement sa main sous le menton de Ludwig, le forçant à la regarder dans les yeux. «Tu es gentil, tu es fort, et tu es intelligent», lui dit-elle d'une voix douce mais ferme. Les yeux de Ludwig brillèrent d'un nouvel éclat. « Répète après moi », l'encouragea-t-elle. Le garçon, un peu hésitant, murmura : « Je suis gentil, je suis fort, je suis intelligent. »

Annelise hocha la tête, satisfaite. Il sauta dans ses bras, et elle lui murmura doucement à l'oreille : « N'oublie jamais ça. » Elle le serra contre elle avant de se détacher, déposant un baiser sur son front.

Livaï, qui avait observé la scène en silence, tendit soudain le foulard à Ludwig. « Il est sale », dit-il sa voix neutre masquant une pointe de douceur. « Tu me le laveras et tu me le rendras dans deux semaines. »

Annelise, surprise, sentit une vague de soulagement mêlée de gratitude l'envahir. Elle échangea un dernier regard avec Ludwig avant de se redresser. Livaï, sans un mot de plus, tourna les talons. « On rentre au quartier général », déclare-t-il d'un ton brusque.

Annelise acquiesça, comprenant le message implicite. Elle échangea un dernier regard avec Sonia et Mona avant de suivre Livaï, consciente que son silence valait mieux que n'importe quelle approbation verbale.

L'air frais de la nuit caressa le visage d'Annelise lorsqu'ils émergèrent du bordel, lui procurant un soulagement immédiat. Le temps semblait s'être figé à l'intérieur - combien d'heures s'étaient écoulées ? Deux, peut-être trois ? L'aube ne tarderait pas à poindre, le ciel nocturne commençant déjà à pâlir à l'horizon.

L'adrénaline retombant, Annelise sentit soudain le poids de la fatigue s'abattre sur ses épaules. Elle leva les yeux vers le ciel étoilé, admirant la voûte céleste tout en avançant machinalement. Absorbée par ce spectacle, elle ne remarqua pas que Livaï s'était arrêté devant elle pour caresser le flanc de son cheval.

Elle le percuta doucement, son corps effleurant le dos musclé du Caporal. Sortant brusquement de sa contemplation, elle fit un pas en arrière, déstabilisée. Son pied se prit dans un pavé inégal et elle bascula en arrière.

En un éclair, Livaï se retourna, son bras puissant encerclant sa taille. Annelise se retrouva plaquée contre son torse, le souffle coupé par la proximité soudaine. Elle pouvait sentir la chaleur de son corps à travers ses vêtements, son odeur mêlant cuir et une note boisée indéfinissable.

Livaï la redressa d'un geste fluide, alliant force et douceur d'une manière qu'Annelise commençait à connaître. Un soupir exaspéré s'échappa de ses lèvres tandis qu'il haussait un sourcil, son expression oscillant entre agacement et une pointe d'inquiétude qu'il tentait de masquer. Ses yeux gris acier croisèrent ceux noirs d'Annelise, semblant la jauger silencieusement. D'un geste brusque mais étonnamment délicat, il tira la capuche de la cape d'Annelise sur sa tête, la rabattant légèrement sur son front. "Pour que personne ne te reconnaisse", marmonna-t-il, son ton sec contrastant avec l'attention du geste. Sans un mot de plus, il la guida devant Eclipse, son regard toujours fixé sur elle comme s'il s'attendait à ce qu'elle trébuche à nouveau à tout moment.

D'un mouvement assuré, il la souleva par la taille pour l'installer sur la selle. Ses mains s'attardèrent un instant sur ses hanches, s'assurant de sa stabilité. Annelise frissonna imperceptiblement à ce contact, troublée par cette proximité avec le stoïque Caporal.

Livaï recula d'un pas, son visage reprenant son expression impassible habituelle. Pourtant, Annelise crut déceler une lueur indéfinissable dans son regard avant qu'il ne se détourne pour monter à son tour.

Sur le chemin du retour, Annelise murmura un "merci" à Livaï. Celui-ci répondit d'une voix grave teintée de sarcasme : "Tu l'as déjà dit." Annelise sourit, devinant son expression sans le voir.

"Tu as été... correct avec Sonia et Mona," dit-elle doucement, la fatigue perçant dans sa voix. "Et avec Ludwig... tu as été..." Elle chercha ses mots.

"Tch," l'interrompit Livaï. "N'en fais pas toute une histoire."

Un silence s'installa, confortable malgré la tension résiduelle. Annelise, enhardi par l'atmosphère, osa une question en repensant à Ludwig nettoyant les meubles sur les épaules de Livaï : "Je ne te pensais pas si... maniaque."

"Je ne supporte pas la saleté," répondit-il, son ton redevenant impassible.

"Le soldat le plus fort de l'humanité, imperturbable face au danger, mais vaincu par un grain de poussière ?" le taquina-t-elle.

Les mains de Livaï se crispèrent imperceptiblement sur les rênes. "J'ai grandi dans les bas-fonds," lâcha-t-il abruptement. "Dans un bordel."

Le cœur d'Annelise se serra brusquement, comme saisi par une main invisible. Soudain, les pièces du puzzle s'assemblaient dans son esprit, révélant une image aussi claire que douloureuse. Elle comprit enfin pourquoi Livaï était resté si impassible dans le bordel, son visage un masque de pierre face aux scènes qui les entouraient. Les gémissements étouffés derrière les rideaux, les corps à demi-nus se mouvant dans l'ombre, l'odeur entêtante de sueur et de parfum bon marché - tout cela n'était qu'un écho familier de son passé.

Pour Livaï, ce n'était pas un monde étranger et choquant, mais le décor de son enfance. Chaque détail, chaque son, chaque odeur faisait partie intégrante de ses souvenirs les plus anciens. Annelise réalisa avec un frisson que Livaï comprenait intimement ce que vivait le petit Ludwig. Pas besoin d'être psychologue pour faire le lien.

Les bas-fonds, ce monde souterrain dont il était issu, étaient tristement célèbres pour leur insalubrité. Annelise imagina les ruelles sombres et humides, l'air vicié par les effluves nauséabonds des égouts de la capitale qui s'y déversaient sans vergogne. Dans cet enfer urbain, la faim et la misère régnaient en maîtres absolus, modelant chaque aspect de la vie quotidienne.

Livaï avait grandi au cœur de cette fange, un enfant façonné par la crasse et le désespoir. Son obsession pour la propreté, sa dureté apparente, tout prenait soudain un sens nouveau et poignant.

Sans réfléchir, mue par une compassion viscérale, Annelise posa doucement sa main sur celle de Livaï. Elle sentit immédiatement ses muscles se tendre sous sa paume, comme un animal sur le point de fuir. Puis, progressivement, elle perçut un relâchement subtil. La main de Livaï resta immobile sous la sienne, ni rejetant ni accueillant le geste, mais l'acceptant silencieusement.

"Je comprends," murmura-t-elle, sa voix à peine audible par-dessus le bruit des sabots d'Eclipse. Dans ce simple mot, Annelise tenta de transmettre toute la compassion qu'elle ressentait, espérant que Livaï puisse la percevoir.

Livaï resta silencieux, mais son immobilité parlait plus que des mots. Il ne retira pas sa main, un geste d'acceptation tacite qui en disait long venant de lui. Annelise sentit monter en elle un besoin irrépressible de le protéger, de soulager ne serait-ce qu'une fraction de la souffrance qu'il avait endurée.

Avec une douceur infinie, elle enveloppa la main de Livaï qui tenait les rênes. Ses doigts fins contrastaient avec la paume calleuse du soldat, marquée par des années de combat et de survie. Dans ce contact, elle essaya de lui transmettre tout ce qu'elle ne pouvait exprimer par des mots.

Un silence chargé de sens s'installa entre eux, comme si un lien invisible venait de se tisser. Annelise fut envahie par une étrange sensation de bien-être, mêlée à une profonde mélancolie pour l'enfant que Livaï avait été. Elle sentit, plus qu'elle ne vit, un imperceptible relâchement dans la posture de Livaï, comme si une infime partie du poids qu'il portait s'allégeait.

Dans cette connexion silencieuse, Annelise comprit que les mots étaient superflus. Ce moment de compréhension mutuelle, aussi fragile soit-il, valait plus que n'importe quelle conversation.

Alors que la tension quittait son corps, Annelise sentit le poids de la fatigue s'abattre sur elle comme une chape de plomb. Sans s'en rendre compte, elle se laissa aller contre le torse de Livaï, la chaleur de son corps l'enveloppant comme un cocon rassurant. Elle lutta un instant contre la torpeur qui l'envahissait, mais finit par murmurer d'une voix à peine audible : "Je ne tiens plus..."

Sa main glissa doucement de celle de Livaï, ses doigts s'attardant un instant sur sa paume rugueuse. Son esprit dériva vers les limbes du sommeil tandis que sa tête trouvait naturellement sa place sur l'épaule du caporal. Ses paupières lourdes se fermèrent, et juste avant de sombrer complètement, elle perçut le bras de Livaï se resserrer autour d'elle, la maintenant fermement en selle.

Dans ce geste protecteur, Annelise crut sentir une douceur inhabituelle, comme si Livaï, à sa manière, lui accordait la permission de se reposer. Bercée par le rythme régulier des sabots d'Eclipse et la présence rassurante de Livaï, elle s'abandonna enfin au sommeil.