Note : Comme je ne peux pas te répondre en PM, je voulais te remercier Rox pour ton commentaire qui m'a beaucoup touchée.


5. Vapeurs de potion

Je déteste les cours de potions.

« Ne t'assois pas ici, tu vois bien qu'Evans est juste à côté ! »

Surtout depuis que James s'est fait jeter par Lily et que je dois me coltiner sa mauvaise humeur sans arrêt.

« Tu ne pourrais pas arrêter de l'appeler "Evans" ?

– Si, sans aucun problème. Tu sais quoi, je vais même arrêter de l'appeler et ça simplifiera grandement les choses », rétorque-t-il en prenant place au troisième rang, colonne de gauche – à l'exact opposé de Lily.

Qu'on me comprenne. J'adore ce type, c'est mon meilleur ami. Nous avons fait les quatre cents coups ensemble. Je me souviens encore de la fois où on avait glissé une méduse dans le sac à main de cette horrible madame Zabini et qu'ensuite, quand elle avait voulu prendre sa baguette…

Enfin. Ce que je veux dire, c'est qu'il est comme mon frère. Mais quand il veut, il peut être vraiment chiant.

« Tiens, voilà l'espèce de nez sur pattes. Regarde-le, le graisseux. Je ne comprends même pas qu'il puisse se montrer sans un sac sur la tête. »

Je trouve que James y va un peu fort. Si on est parfaitement honnête, Snape semble avoir surmonté beaucoup des épreuves de la puberté depuis l'année dernière. Avant, le pauvre suintait du gras par tous les pores de sa peau.

Mais James n'est de toute évidence pas d'humeur à être juste ni modéré.

« Quand est-ce que tu vas le faire avouer, Sirius ? Il doit payer. Je veux sa tête sur un piquet. Comme les elfes de ta famille, tu vois ? » Son ton devient rêveur. « Je la mettrais dans l'entrée et on s'en servirait comme portemanteau… »

Je suis un peu choqué par l'image. Je sais qu'il ne va pas très bien depuis le match, mais si Lily l'a rejeté, il ne peut s'en prendre qu'à lui-même. C'est sans doute là que le bât blesse, d'ailleurs.

« Non, il est trop laid, il ferait peur aux invités, se ravise-t-il. Le mieux serait encore de s'en servir comme balai serpillère… »

James Potter ne fait jamais d'erreur, il n'a jamais rien à se reprocher. Lily croit qu'il est prétentieux. Mais jusqu'ici, il a toujours eu toutes les raisons de penser sincèrement être le meilleur.

Peut-être bien que je le pensais aussi.

« Je confesse que l'idée de plonger la tête de Snape dans un seau d'eau javellisée, pour ensuite frotter le carrelage avec, me plaît beaucoup, dommage qu'on ait déjà une employée pour les tâches ménagères… »

Mmh, en tout cas, il ne manque pas d'imagination.

« Pardonnez mon retard, mes chers enfants, s'excuse Slughorn en entrant dans la classe. Tout le monde est présent ?

– Non, monsieur, l'informe une Serpentarde. Bethany Clarke est malade. »

À une vitesse certainement proche de celle de la lumière, James m'attrape par la manche de ma robe.

« J'y crois pas ! C'est trop beau pour être vrai !

– Qu'est-ce qu'il y a ?

Clarke est la partenaire de Snape !

– Et alors ?

– Mais réfléchis un peu ! C'est une occasion en or ! Il faut trouver un moyen pour… »

Il suspend sa phrase et je peux presque voir la petite ampoule qui s'allume au-dessus de sa tête. Son visage s'éclaire.

« Un moyen pour quoi, James ?! »

Si j'ai des rides sur le front prématurément, ce sera de sa faute.

C'est alors que mon ami s'agrippe le ventre à deux mains et pousse un grand gémissement de douleur. Mon cœur monte dans ma gorge tandis que me revient en mémoire le souvenir de la potion d'épouvante… Dire que nous sommes remis est un grand mot. Dix jours plus tard, il ne se passe pas une seule nuit sans que nous soyons réveillés par d'abominables cauchemars.

Est-ce que ça recommence ?!

Mais soudain, James me lance un clin d'œil et ma torpeur s'évanouit, pour laisser poindre un soupçon de colère.

« James ! je le rappelle entre mes dents. Cesse ce cirque immédiatement !

– AAAAAH ! J'AI MAL ! »

Déjà, Slughorn est auprès de lui, visiblement très embêté.

« Que se passe-t-il, Mr Potter ?

– Mon VENTRE ! AAAH !

– Je vois. Un préfet doit emmener sans attendre ce garçon à l'infirmerie ! »

James se fige un bref instant, et je sais qu'il pense à Lily. Après tout, elle est Préfète, elle aussi. Mais c'est Remus qui se lève le premier et vient soutenir James, fronçant brièvement les sourcils dans ma direction en signe d'incompréhension.

« Faites vite, Mr Lupin, et revenez aussitôt ! »

Remus s'exécute en me jetant un dernier regard perplexe.

« Du calme tout le monde, tout va bien. Mr Snape, Mr Black, puisque vos partenaires respectifs se trouvent tous deux à l'infirmerie, vous allez travailler ensemble. »

Oh. Bravo, James, c'était joliment joué. Espèce de salaud.

« Voici la potion à effectuer, annonce Slughorn en pointant sa baguette vers le tableau où s'inscrit aussitôt une liste d'ingrédients, surmontée des mots "Chouquettes royales au martini". Oups ! s'exclame-t-il. Excusez-moi, ça c'est pour la prochaine soirée du club ! »

D'un nouveau coup de baguette, il fait apparaître la recette de la « Potion dynamisante pour plantes vertes ».

« Professeur, intervient Snape, je ne pense pas que ce soit une très bonne idée… »

Pour une fois, nous sommes d'accord. Malgré l'apaisement relatif de mes échanges avec le Serpentard, je ne suis pas du tout à l'aise avec l'idée d'être à la portée de l'une de ses potions douteuses. Une maladresse serait bien vite arrivée… Même s'il n'osait pas attenter à ma vie devant tout le monde, il y a fort à parier que ma robe d'école, elle, ne s'en tirerait pas indemne. Or je suis, comme qui dirait, pauvre, ces temps-ci.

« Et pourquoi donc Mr Snape ? s'étonne Slughorn. Il me semble que cette potion est tout à fait appropriée au niveau de la classe…

– Je voulais parler du fait de m'associer à… cet individu. Je peux très bien travailler seul.

– Allons, allons, nous avons pris suffisamment de retard. Vous êtes parmi les meilleurs élèves de ce cours, vous ferez une excellente équipe, je n'en doute pas.

– Mais…

– Inutile de discuter ! Mr Black, venez donc rejoindre Mr Snape au premier rang. »

Grommelant dans ma barbe, je ramasse mes affaires, dépose le tout dans mon chaudron et traverse les quelques rangs qui me séparent de Snape avec l'enthousiasme d'un condamné à mort rejoignant l'échafaud. Je passe devant Peter qui m'offre un sourire compatissant, les paumes ouvertes en signe d'impuissance.

Merci, vieux. Il me reste au moins un ami dans ce monde cruel.

Snape lève la tête vers moi à mon approche. Il a l'air positivement ulcéré par la situation. Sans détourner les yeux une seconde – il craquera le premier ! – je me laisse nonchalamment tomber sur le siège à côté du Serpentard.

Sauf que, par extraordinaire, je ne rencontre pas de siège en chemin, et je m'écroule sur le sol. Par les saintes culottes de Dumbledore, j'ai loupé la chaise de cinq bons centimètres !

Les rires étouffés que j'entends derrière moi – c'est ça, marrez-vous ! Tous les génies sont distraits ! – ne sont rien comparés au rictus méprisant de Snape. Je me hisse bien vite sur la chaise (non sans renverser mon chaudron au passage).

« Je crois que tu devrais arrêter le punch, Black. »

Vachement drôle.

« Pas du tout, je… » Je quoi ? Une excuse, vite ! « Je vérifiais l'état du feu… »

Snape pince les lèvres. Rien que de très habituel. Pourquoi ai-je cependant le sentiment déplaisant qu'il fait cela pour s'empêcher de rire, cette fois ?

« Oh, lâche-t-il. Et comment se porte-t-il ? »

J'esquisse un coup d'œil vers ledit feu.

« Mmh… À vrai dire, il est éteint. »

Je soupçonne assez fortement la subite quinte de toux du Serpentard de masquer quelques ricanements. Si je suis devenu pathétique au point que même Mr Stoïque ne peut réfréner son hilarité, je suis tombé bien bas… c'est le cas de le dire.

Le temps qu'il se remette, je reprends tant bien que mal le contrôle de moi-même.

« Il faudrait peut-être s'y mettre, ou on n'aura jamais le temps de finir », dis-je avec une infinie courtoisie.

Je me contrôle tellement que mes mains en tremblent presque. Snape prend un air suspicieux, puis hausse les épaules.

« Il me faut à peine trois quarts d'heure pour confectionner cette potion, au maximum.

– Ha ! Et dire que tu te moques de l'orgueil de James…

– Si tu allais plutôt chercher les ingrédients, Black ? fait le Serpentard d'un air pincé.

– Tu me prends pour ton chien ? je m'offusque.

– Ne prends pas tes rêves pour des réalités… Je te prends juste pour celui qui est le plus près de la table. »

D'accord, ce n'est pas faux. Mais ça sonne bidon quand même.

Je n'ai aucune intention de lui laisser le dernier mot mais, soudain, la porte de la salle s'ouvre sur Remus qui, lorsqu'il me voit à côté de Snape, plaque sa main contre sa bouche et se met à pouffer comme s'il se trouvait devant la vision la plus comique de toute son existence.

« C'est bon, j'y vais », je lance vaguement avant de me lever vers la table des ingrédients.

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Racines d'ombale… Griffes de scarabée…

« Sacré James, murmure Remus en se postant à côté de moi.

– Sacré traître, oui !

– Allons allons, on ne parle pas comme ça de ses amis. »

Je rêve ou il est au bord du fou rire ?

« Tu me passes le pot d'yeux de tortues ?

– Qu'est-ce qu'il a raconté à Pomfresh pour qu'elle ne s'aperçoive pas qu'il simule ? je m'enquiers en lui tendant le bocal.

– Que c'était une séquelle de la potion d'épouvante. Elle a préféré le garder en observation pour ne pas prendre de risque.

– Je suis sûr qu'il est très content de son coup.

– Assez, en effet. Ce serait vraiment bête de le décevoir… »

Il me fait un clin d'œil et me plante là pour retourner à sa table. Je l'imite en soupirant.

« Ça y est, vous avez fini de faire salon de thé ? ronchonne Snape derrière son grand nez, alors que je dépose les ingrédients à côté de ma balance.

– Ne sois donc pas jaloux… je glisse innocemment.

– J'aurais eu le temps d'y aller et de revenir trois fois ! poursuit sèchement Snape, comme s'il ne m'avait pas entendu. Je ne veux pas subir les conséquences de ton incompétence. »

On est d'accord que le mec est juste impossible à vivre en fait ?

« Tu sais, Snape, on n'arrivera jamais à s'entendre si tu n'apprends pas à te détendre.

– Et on doit s'entendre parce que… ? fait-il, perplexe.

– Parce qu'au fond de toi – très, très au fond – tu rêves un peu qu'on soit amis.

– Ha ! Ha ! » s'esclaffe-t-il.

Des regards se tournent vers nous. Eh ouais. Je suis capable de faire rire Severus Snape. Je suis si doué que ça.

« Cesse de plaisanter, Black, et active-toi. Je ne vais pas tout préparer tout seul pour que tu obtiennes une bonne note sans avoir remué le petit doigt. »

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Nous préparons les ingrédients en silence depuis plusieurs minutes. Je m'applique du mieux que je peux à suivre le rythme effarant auquel Snape fait ses mesures. Il y a quelque chose d'hypnotisant à regarder ses longues mains pâles faire ses manipulations précises à toute allure. Alors j'essaie de ne pas les regarder.

« Dis-moi, Black… »

J'étais tellement concentré sur ma tâche que je sursaute à ces paroles. Le flacon que je tenais à la main m'échappe et roule vers le chaudron… Mais avant que j'aie eu le temps de comprendre ce qui se passe, Snape tend le bras sans même tourner la tête, et une seconde plus tard l'objet est revenu à sa place initiale.

Je regarde d'un air un peu stupide la petite bouteille entre mes doigts.

« … Quel est le coup foireux que tu me prépares ?

– Euh… Hein ? »

J'ai vraiment fait tomber ce flacon ou j'ai halluciné ?

« Tu ne comprends plus notre langue ? s'agace le Serpentard.

– Mais non… Enfin si… Je veux dire… Qu'est-ce que tu racontes ?

– Ne joue pas les idiots, Black – même si je dois convenir que tu es particulièrement doué pour ça. Potter est un piètre acteur, et il n'y a que Slughorn pour tomber dans le panneau.

– Panneau ? Quel panneau ? »

Ma voix n'est-elle pas montée d'une octave ou deux ?

« Ce que je ne comprends pas, c'est le but de la manœuvre ?

– Manœuvre ? Quelle manœuvre ? »

Snape plante son regard glacial dans le mien. Je m'agite un peu sur ma chaise. Ce feu dégage une chaleur terrible, non ?

« Est-ce qu'il a fait ça pour que tu me fasses… sauter ma potion à la figure, ou quelque chose de ce genre ?

– Mais non, voyons… !

– Alors quoi ? »

C'est une véritable fournaise ici ! Si on ouvrait les fenêtres ?

« Eh bien, euh…

– J'écoute.

– En fait… il espérait qu'en faisant semblant d'avoir un malaise… »

Bon sang, je déteste commencer des phrases dont je ne connais pas la fin.

« Oui… ?

– … il faudrait alors qu'un préfet l'emmène à l'infirmerie et…

– Et quoi ?!

– … et que ce préfet serait Evans ! »

Snape a un mouvement de recul, comme s'il s'attendait à tout sauf à cela. Il faut bien dire que mon expérience dans l'improvisation des mensonges commence à être conséquente ; ce n'est pas comme si je n'étais pas fréquemment surpris à braver les règles par des membres du corps enseignant. Snape considère ma réponse un moment, puis s'empare brusquement d'un couteau à la lame effilée.

Je nie formellement avoir été effrayé par ce geste impromptu.

Il se détourne pour saisir une racine d'ombale qu'il se met à hacher, avec une dextérité surprenante étant donné son état d'énervement un instant plus tôt.

« Cela n'explique pas ton comportement.

– Qu'est-ce qu'il a, mon comportement ? »

Il me lance un regard « soyons-sérieux-trente-secondes-tu-veux-bien ».

« Allons. Black. Depuis le début de notre scolarité, nous n'avons jamais parlé autant sans que tu essaies de me faire la peau.

– Je n'ai jamais essayé de te faire la peau ! dis-je en protestation. Je voulais juste te faire souffrir.

– …

– Un peu. Pas trop fort !

– …

– Juste assez pour entretenir une saine rivalité.

– Une saine rivalité ?!

– Je pense sincèrement que si on n'avait pas autant travaillé à se pourrir mutuellement, on ne serait pas de si bons élèves à l'heure qu'il est. »

Il secoue la tête en jetant des pincées de racine d'ombale dans la potion. Ses doigts fins s'agitent au-dessus du breuvage en ébullition comme les pattes d'une araignée, tandis qu'il reprend :

« Et sans raison aucune, du jour au lendemain, tu t'es dit que finalement, on devrait laisser de côté cette saine rivalitépour devenir… amis.

– Que veux-tu que je te dise ? C'est James ton ennemi de toujours, pas moi.

– Toi ou lui, c'est du pareil au même. On dirait des frères siamois… toujours collés l'un à l'autre… à rire des mêmes choses… des mêmes personnes… »

Tout de suite ! Nous ne sommes pas comme cela… Si ?

Je soupire.

« Écoute, je suis un Black qui s'est retrouvé à Gryffondor. J'avais peut-être un ou deux trucs à prouver pour me sentir à ma place et j'ai peut-être poussé parfois le bouchon un peu trop loin.

– J'admire ton sens de la minimisation.

– Mais tu n'es pas innocent non plus, d'accord ? Avec ton petit copain Avery et ce grand malade de Mulciber, vous nous en avez sacrément fait voir – et pas qu'à nous. »

Snape se renferme manifestement, attrapant les ingrédients suivants. Le sujet doit être un peu sensible. Je ne sais juste pas si c'est parce qu'ils ne sont plus amis, ou parce qu'il éprouve quand même un semblant de honte vis-à-vis de ce qu'ils ont pu faire.

Je reprends sur un terrain plus neutre :

« J'ai apprécié la trêve. On était entré dans une escalade de la violence et d'un coup, ça s'est arrêté, et ça fait du bien. Non ?

– Mmh. »

Il est sceptique, mais je le pense réellement.

« C'était usant de devoir déjouer tes pièges machiavéliques constamment. J'ai à nouveau du temps pour faire des mots croisés et repriser mes chaussettes.

– Par Salazar, ta vie a l'air passionnante.

– Désolé, tout le monde ne peut pas inventer des sortilèges impardonnables sur son temps libre » dis-je vertement.

Severus a un sourire en coin tout en restant concentré sur la préparation de la potion.

« La saine rivalité n'est jamais bien loin, hein ?

– Tu fais exprès d'être agaçant pour me rendre la tâche plus difficile, aussi, dis-je en bougonnant.

– On dit que ce qui est difficile à obtenir n'en a que plus de valeur, n'est-ce pas ? » ironise-t-il.

Je regarde quelques instants le Serpentard qui se tient la tête penchée, les cheveux derrière une oreille pour dégager sa vue, son rictus encore sur les lèvres. Son nez acéré donne du caractère à son profil anguleux, et ses fins sourcils noirs tranchent sur son teint presque vampiresque. Je n'ai pas l'habitude de le voir ainsi, détendu, sûr de lui, dans son élément.

S'il parvient à baisser la garde en ma présence, c'est qu'on n'en est pas tout à fait au même point qu'il y a quelques semaines, et même si les progrès sont lents, il est vrai que j'en tire une certaine satisfaction. J'ai l'habitude qu'on m'aime ou qu'on me déteste, mais pas qu'on passe de l'un à l'autre.

Il tourne légèrement la tête et surprend mon regard.

« Un problème ? demande-t-il.

– Euh. Hem. L'eau bout un peu trop, non ? »

Il ne répond pas, mais baisse légèrement la température du feu.

« Tu vas rester là à bayer aux corneilles encore longtemps ?

– C'est que je n'arrive pas à discuter ET préparer une potion en même temps, ça demande beaucoup trop de concentration. Je ne comprends pas comment tu fais.

– J'ai beaucoup travaillé pour en arriver là », répond-il avec un certain orgueil.

Cette réponse me rappelle d'un coup pourquoi je suis là et je ressens du malaise. Est-ce qu'à force de vouloir gagner la confiance de Snape, je ne suis pas en train d'oublier que je n'ai aucune raison de lui accorder la mienne ?

Tout en broyant les griffes de scarabée à l'aide du pilon, je glisse :

« Tu… fais beaucoup de potions sur ton temps libre, hein ?

– Pas seulement. Mais oui, j'y passe du temps, particulièrement parce que c'est un art précis. Il ne suffit pas d'agiter une baguette et d'y aller à l'intuition. Avec les potions, seule la pratique et le zèle mènent à l'excellence.

– Je ne suis pas si mauvais, mais j'admets que je n'ai pas le niveau de certains qui arrivent à optimiser les recettes… ou même inventer des potions. Même si je pense qu'à notre âge, personne n'en est capable. »

/!\ Attention, ceci est une perche. /!\

Tout en maniant mon pilon, je guette la moindre de ses réactions. Mais il reste désespérément concentré sur ce qu'il fait.

« Tout est question de curiosité intellectuelle, dit-il sobrement. Il faut avoir le goût de la recherche… des expériences.

– Et… toi, tu as le goût des expériences ? »

Au moment où ces mots franchissent mes lèvres, je me dis que ça ne sonne pas tout à fait comme je l'aurais voulu. Snape me jette un regard en levant un sourcil intrigué.

« Rassure-moi, on parle toujours de potions ?

– Évidemment ! » dis-je les joues roses, en pilonnant de plus belle.

Ses yeux se posent sur le va-et-vient du marteau dans le mortier et il pose une main sur mon poignet pour arrêter mon geste. Le contact physique n'aide guère à apaiser l'afflux sanguin dans mon visage.

« Doucement avec les griffes de scarabée. Il vaut mieux que ce ne soit pas moulu trop fin. Donne. »

Il inspecte la poudre avec expertise, puis hoche la tête d'un air satisfait.

« Remue pendant que je les ajoute. Sens horaire. »

Il ne me vient pas à l'idée de contester ses ordres.

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« Eh, Snape, dis-je pour rompre notre silence studieux. Tu sais ce qu'on peut faire de marrant avec cette Potion dynamisante ?

– Je présume que tu ne fais pas allusion à l'usage strictement réservé aux plantes stipulé par le manuel ?

– Pas vraiment, non », je souris.

Je laisse tomber trois gouttes et demie d'encre de pieuvre dans le chaudron, et le Serpentard y jette un éclat d'améthyste en coordination parfaite.

« Utilisée sur les cheveux, je déclare assez fièrement, elle les change en lianes… »

Je glousse en repensant à la façon dont j'ai fait cette découverte. Peter ne m'en a pas tenu rigueur…

À ma grande surprise, Snape répond :

« C'est exact. Néanmoins, il y a des variantes, qui vont des ronces aux vignes en passant par les bégonias…

– Non ?! Tu plaisantes !

– J'en ai l'air ?

– C'est dingue, comment as-tu appris ça ?

– Probablement de la même façon que toi… »

Tiens, Snape aussi a fait une blague à l'un de ses amis en remplaçant son shampooing avec de la potion d'engrais subtilisée en cours de Botanique ?

« … J'ai lu ça dans un livre.

– Ah… »

Il me fixe avec l'air d'attendre quelque chose.

« Ah ! Oui, bien sûr, moi aussi !

– Et si on la boit mélangée à de la verveine, la langue s'allonge jusqu'à un mètre…

– C'est pas vrai ! je ris. Exactement comme la fois où Madley… »

Je m'interromps. Un éclair de doute vient de me foudroyer.

« Dis-donc, tu l'as lu dans un livre, ça aussi ? je demande, incrédule.

– …

– Hein ? Snape ? »

Il paraît soudain pleinement focalisé sur le touillage de la potion.

« Eh ! Je te parle !

– Uhm, oh, quoi donc ?

– C'est toi qui avais fait ça à Madley !

– Professeur Slughorn ! lance-t-il en levant la main. Nous avons terminé ! »

Hum. Je n'ai peut-être pas encore obtenu d'aveux, mais je pense que je peux affirmer sans trop de doute qu'en effet, Snape semble bien avoir le goût des expériences.

EN POTIONS, toujours.

Évidemment.

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« Je suis ravi de voir que vous avez réussi à mettre vos différends de côté pour travailler ensemble, messieurs, se réjouit Slughorn en caressant sa moustache grisonnante. J'accorde dix points à Serpentard ET à Gryffondor pour cette exceptionnelle entente qui nous montre que, lorsque nous le voulons, nous pouvons tous travailler main dans la main. »

Cette déclaration n'a pas l'air vraiment du goût de Snape, qui a la tête de quelqu'un qui sucerait un bonbon au vinaigre. À sa décharge, ses camarades serpentards sont ouvertement en train de se moquer de lui. De mon côté, à l'inverse, Remus a ses deux pouces levés – mais quel fichu Préfet, celui-là – tandis que Peter écrase une petite larme, ému.

« Laisse tomber, dans cinq minutes ils auront oublié… dis-je à Snape pour le consoler.

– Je me fiche des railleries de Bulstrode et ses larbins, rétorque-t-il en levant le nez. Je suis écœuré parce que c'est moi qui ai fait les trois quarts du travail et j'ai juste rapporté des points à Gryffondor !

– C'est vrai que c'est étonnamment généreux de ta part, dis-je sans pouvoir réprimer un sourire de satisfaction.

– Je ne suis pas généreux ! Je suis furieux ! »

À ce moment, Slughorn reprend la parole :

« L'heure est terminée, veuillez déposer vos chaudrons dans le placard sans rien renverser surtout ! D'ici quelques jours, nous vérifierons si, après macération, vos engrais sont efficaces… »

Je glisse à Snape, riant sous cape :

« Je te promets que si on gagne la coupe cette année, je demanderai à ce qu'on te la dédie.

– C'est bien la DERNIÈRE FOIS qu'on me prend à aider un Gryffondor ! grommelle-t-il.

– …Bien entendu, il vous faudra pour cela garder le même partenaire qu'aujourd'hui à la prochaine séance », conclut Slughorn.

Qu'est-ce qu'il a dit ?!

Snape enfouit son visage dans ses mains d'un air très, très fatigué.

⊹────────────༺༻────────────⊹

« C'est trop bon ! » jubile James.

Il aura fallu attendre le dîner pour que Madame Pomfresh le laisse enfin sortir de l'infirmerie et que nous puissions lui raconter ce qu'il a manqué.

« C'est bien la première fois que Servilus nous rapporte des points au lieu de nous en faire perdre !

– Il faisait une tête vraiment marrante, dit Peter en tentant de reproduire la grimace. Sirius, fais-le, toi, tu sais bien faire les têtes ! »

Mes amis se tournent vers moi avec la tête d'une bande de gamins à la porte d'une boutique de farces et attrapes. Je stoppe net le mâchonnement de mes carottes rapées.

« Euh… Je suis en train de manger, là…

– Allez Sirius, tes imitations de Snape sont toujours à mourir de rire ! insiste James.

– Hum… Non mais… non. »

Mon meilleur ami fronce les sourcils.

« Comment ça "non" ?

– Je n'ai juste pas envie d'amuser la galerie, là tout de suite.

– C'est bien la première fois que je t'entends dire ça.

– Eh oui ! Je mûris, James. »

Il se montre suspicieux.

« Tu mûris, ou est-ce que Servilus déteint sur toi ? Tu vas avoir un balai dans le cul toi aussi, maintenant ?

– Ce que je fais en privé avec des balais ne regarde que moi, mon cher. »

Exclamations dégoûtées de l'assemblée. Je leur adresse une petite révérence agrémentée d'un tourniquet de la main.

« Tout va bien ! fait Remus, pince-sans-rire, en tapotant la main de James. Il n'a pas encore trop mûri.

– Mais quoi, ça veut dire qu'on peut plus se moquer de Snape, maintenant ? bougonne mon meilleur ami. Déjà qu'on a arrêté de se battre avec lui, est-ce qu'on doit perdre toutes les traditions ancestrales qui fondaient notre amitié ?

– Se moquer de Snape était une fondation de notre amitié ? dis-je, sceptique.

– AH TU VOIS ! Tu parles au passé ! m'accuse-t-il en brandissant son index.

– Donc toi aussi tu penses qu'on est juste deux types qui aiment détester les mêmes personnes ? C'est exactement ce que m'a dit Snape.

– Nianiania, "C'est exactement ce que m'a dit Snape", répète-t-il en prenant l'air idiot. C'est bon, mariez-vous, qu'on en finisse !

– Hein ? Qui va se marier ? » fait Peter les yeux pétillants.

Reposant ma fourchette, je prends le temps de m'essuyer la bouche sur ma serviette avant de regarder James dans les yeux.

« James. Cornedrouille. Mon ami.

– Quoi ?

– Ne me dis pas que tu es jaloux de Snape. »

Il croise les bras d'un air boudeur. Je glousse malgré moi :

« James, tu ne peux pas me dire de faire ami-ami avec lui…

– MAIS POUR DE FAUX !

– …et ensuite me demander de le railler dans son dos. C'est pas si simple de jouer les agents infiltrés, tu sais ? Je vais devenir cinglé, moi.

– OK, alors on arrête. De toute façon, ça ne mène à rien. »

Je fronce les sourcils à ces paroles et secoue la tête en signe de désaccord.

« Non, c'est faux, on progresse. J'ai appris deux choses. » Je lève mon index. « Un, Snape est foutrement doué en potion. C'en est presque flippant à regarder.

– Mais quand est-ce que Snape n'est pas flippant à regarder, c'est la question, glisse sournoisement James.

– Si Sirius t'avait montré la tête qu'il faisait tout à l'heure, tu ne l'aurais pas du tout trouvé flippant », glousse Peter.

Je brandis un second doigt.

« Deux, il lui est déjà arrivé d'administrer une potion à un élève de son dortoir à son insu.

– Ha ! ricane James. Quel ignoble crapaud, s'en prendre aux siens, c'est pire que tout. »

Remus semble impressionné.

« Il t'a fait des confessions ? Snape ?

– Disons qu'il l'a laissé entendre et que j'ai fait preuve de perspicacité », dis-je modestement en frottant mes ongles contre mon torse.

James est en pleine réflexion.

« D'accord, décide-t-il finalement. Il faut continuer comme ça. Trouve n'importe quelle excuse pour passer du temps avec lui.

– Est-ce que Sirius doit toujours l'embrasser ? demande Peter.

– Bien sûr que non ! dis-je vivement.

– Techniquement si, répond James. Un pari est un pari, JE l'ai gagné, Sirius a refusé de croire qu'Evans sortirait avec moi et doit donc en assumer les conséquences.

– MAIS VOUS NE SORTEZ PAS ENSEMBLE, dis-je excédé.

– On a déjà eu cette conversation. Remus est témoin.

– Je suis témoin, confirme une nouvelle fois l'intéressé.

– Argh ! »

Au bout de ma vie, je laisse tomber mon front sur la table. Remus pose une main sur mon épaule avec compassion.

« Ce n'est peut-être pas une bonne idée, stratégiquement, d'effaroucher Snape ? intervient-il. Il ne voudra plus adresser la parole à Sirius après ça.

– Mais de quoi tu parles ? s'écrie James. N'importe qui aimerait être embrassé par Sirius. C'est un dieu. Une bombe. Un sex-symbol. Même moi, si on n'était pas frères de cœur, je serais tenté. »

Un peu perturbé, je relève la tête.

« …Je ne sais pas si je dois être flatté ou horrifié. »

Remus se racle la gorge, tout aussi troublé que moi :

« Merci James pour cette image mentale.

– Allez, dit mon meilleur ami d'un air décidé en se penchant par-dessus la table dans ma direction. Un bisou.

– Pardon ?!

– Quel rebondissement inattendu », souffle Peter derrière ses doigts, l'air mi-choqué, mi-intéressé.

James attrape mon visage à deux mains, écrasant mes joues. Remus se cache les yeux.

« Jamesche ? dis-je en sondant son regard.

– Sirius », répond-il avec un sourire goguenard.

Il est clairement en train de se foutre de ma gueule. Dans ce cas, il sera bien attrapé.

« …OK. »

Je m'avance à mon tour, passe une main derrière sa nuque et, avant qu'il ait une chance de se dégonfler, je presse mes lèvres contre les siennes. C'est un baiser pas franchement terrible, vu que je rencontre ses dents et qu'il fait la grimace, mais je le prolonge néanmoins jusqu'à ce que des sifflements retentissent autour de nous. Lorsque je m'écarte, plusieurs de nos camarades sont morts de rire, d'autres ont les yeux ronds et Lily Evans, bouche bée, en laisse tomber sa fourchette.

James s'essuie la bouche d'un revers de main, plus amusé que réellement fâché.

« Faux frère !

– Encore heureux, dis-je, sinon ce serait de l'inceste. »

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Le passage de James à l'infirmerie n'aura pas été vain : Pomfresh lui a donné de la Potion de Rêves paisibles. Enfin une nuit de sommeil réparatrice en perspective !

Le seul problème, c'est que je n'arrive pas à m'endormir. Mon cerveau refuse de s'arrêter. Qu'est-ce que j'ai ? Ce n'est pas mon genre de réfléchir !

C'est le moins qu'on puisse dire, dirait Snape.

Raaaah mais pourquoi je pense encore à lui ?!

Je me retourne pour la énième fois dans mon lit et remonte frileusement les couvertures sous mon menton.

Marre.

En fait, quelque chose me turlupine avec Snape. Quelque chose que je ne m'explique pas. Lorsque je me vois lui faire croire que je l'aime bien juste pour obtenir les informations qui le feront renvoyer de l'école COMME IL LE MÉRITE, eh bien ça me fait des nœuds dans le ventre. Un peu comme des… des scrupules ?!

Pourtant, quand James m'a laissé l'opportunité d'avorter la mission, j'ai refusé. Qu'est-ce qui m'a pris, au juste ? Pourquoi vouloir continuer alors que je trouve cruel de lui mentir ? Est-ce qu'au fond de moi, je ne commencerais pas à me dire que Snape est… intéressant ? Sympa ? Voire… cool ?

Hahahahahaha.

Non, bien sûr que non. Ce qui se passe c'est que LUI me trouve intéressant, sympa et cool, vu qu'indubitablement, je le suis. Et moi ? Moi, j'aime qu'on m'aime. Donc forcément, c'est perturbant. Voilà. Tout s'explique.

J'ai un moment de somnolence puis, de nouveau, mon cerveau rallume la lumière et j'ouvre grand les yeux. Fait chier.

Bon. Le baiser avec James m'a un peu rassuré vis-à-vis du pari. Il ne faut pas s'en faire une montagne. Si j'ai pu le faire avec quelqu'un que je considère comme de mon propre sang, je ne vois pas pourquoi ce serait plus difficile avec Snape. Quand ça ne veut rien dire pour personne, au final, c'est juste marrant. Au pire, Snape me traitera d'imbécile et on n'en parlera plus. Aucun problème.

Nom d'un chihuahua en string mais je n'ai AUCUNE envie de penser à embrasser Snape à cette heure de la nuit. Des images me viennent. Au secours.

Avec la sensation d'étouffer, je rejette les couvertures trop chaudes. Il ne reste plus qu'une seule solution si je ne veux pas devenir fou.

Je sors du lit en silence, ouvre ma malle et fouille tout au fond. Après une minute de tâtonnements, j'en tire finalement un petit ours en peluche en piteux état.

Pookie, vieux frère !

Mon ours sous le bras, je retourne me coucher et m'endors en quelques minutes.