CHAPITRE 14 : Tout ce qui ne se dit pas
Evangelyne & Elely
«A… Adamaï…?»
Le dragon rajusta sa position, suintant l'ennui et fit jongler deux sphères outremer dans sa main, manie nonchalante adoptée il y a plusieurs mois ayant tendance à se déclencher en plein milieu des situations qu'il ne maîtrisait pas pleinement. Une multitude de signaux, émotionnels et contextuels, clignotaient sur les dangers obstruant sa prochaine manœuvre.
Evangelyne subi pleinement cette sensation. Elle n'avait jamais côtoyé Adamaï autrement qu'accolé à Yugo. Ils n'avaient jamais vécu de moments intenses, positifs ou négatifs, et toutes leurs anciennes conversations balayaient le champ des banalités habituelles propres aux cousins germains éloignés. Comment vas-tu? Et les enfants? Puis on racontait ses souvenirs de vacances et on écoutait poliment en s'empêchant de bailler.
Adamaï retrouva cette sensation putride qu'il n'éprouvait qu'au sein de la confrérie du Tofu, celle d'être la dernière crêpe réalisée avec le restant de pâte. Celle qui ne ressemblait à rien sinon à la forme d'un pays inconnu et faisait tache sur la pile de cercles parfaits.
«Qu'est-ce que… tu fais ici?»
Que faisait-il ici… Quelle question prouvant la feuille blanche qu'était leur lien. Comment il allait, pourquoi et comment avait-il grandi, que s'était-il passé durant toutes ces années, tout ça ne se répercutait pas dans le cœur d'un inconnu.
«Ici, c'est chez moi.»
La crâ ne savait comment avaler ce rebondissement, devra-t-elle le ranger en allié ou en adversaire? Adamaï, son ennemi… Le fil décousu et chaotique de ses idées se questionna sur l'hypothèse que Yugo lui en veuille, si Eva devait tabasser la tronche de son frère, en guise de légitime défense…
Nouveau blanc inconfortable. Il repensait à Oropo qui pouvait engager une conversation à partir de n'importe quoi, allant des répercussions des traités Bontariens sur l'activité économique des petits propriétaires à Emelka, jusqu'au tracas provoqué par les pailles en cartons se ramollissant dans son jus d'orange. Ad convint qu'il avait un don bien enviable.
«C'est terminé les vacances, on rentre chez soi, opta simplement le dragon.»
La blonde cessa aussitôt ses scénarios morbides et expira bruyamment une quantité d'air qu'elle s'étonnait avoir contenue. Elely, en revanche…
«Mais, commença-t-elle, Echo m'avait dit…
Echo dit beaucoup de choses, mais ta mère a raison. Tu es trop jeune, il se corrigea immédiatement en voyant la petite s'apprêter à lui répondre, tu es trop influençable et ta mère a besoin d'accoucher. Tu ne veux pas la mettre en danger, non?»
La rouquine fit une moue explicite, dont elle abreuvait sa mère quand elle renversait un vase ou décrochait le lustre du plafond. Son vœu de rendre le monde meilleur l'avait occulté de sa valeur familiale. L'immaturité sentimentale propre à l'enfance et l'adrénaline de leur récente altercation l'empêcha de ressentir trop de culpabilité à ce sujet. A cet âge, les priorités différaient, on pouvait avoir le cœur brisé en mille morceaux pour un petit chiot écrasé et rester de marbre à une femme enceinte en train d'accoucher. Le danger survenu ébranlait plus que le danger prévisible.
Cependant, en face, c'était Adamaï. L'oncle distant qu'on aimait recevoir uniquement parce qu'il offrait les plus gros cadeaux, mais refusait de jouer à cache-cache. L'oncle à qui on s'excusait lorsqu'on le percutait en jouant au meulou, à qui on refusait de faire la bise, auquel on ne répondait pas à ses ordres.
La Iop fit un pas résigné et la blonde se redressa, les yeux humides. Le dragon hocha la tête. Un problème de résolu. Etape suivante...
Oropo au Pic Cervin, il y a plusieurs centaines d'années
« Oropo est devenu graaaaaaaaaaaaaand, chiala Figaro dans les bras d'Ivoirre.»
Oropo jeta un sac sentant le cuir bon marché par-dessus son épaule. Ses cheveux bruns ondulés retombaient sur ses yeux anguleux dont le blanc semblait teinté de bleu. Pour un mortel, il paraissait au mieux avoir quatorze ans, l'âge où les garçons ont la voix qui craque, des fringales d'ogre et des touffes de poils parsemées et indésirées, des coupures quotidiennes de rasage expéditif.
Sa mère adoptive contint maladroitement ses larmes. Elle aurait préféré que son fils suive une autre voie, plus éloignée des tentations et des démons.
Elle se souvint de ces journées d'été où ils restaient enlacés sur le hamac de leur balcon, à pointer la vie grouillante à leurs pieds et deviner leur pensée. Là, le gars stressé avec des lunettes, il a oublié la liste des courses et craint de rentrer car il s'était déjà embrouillé avec sa femme! Et les deux filles, là, elles sont amies depuis des années, mais amoureuses du même garçon. Un jour, Arabiatta avait pointé du doigt son fils et lui dit:
« Et lui, c'est un garçon exceptionnel promut à un grand avenir, il prendra la place de Jole et sera une source d'inspiration pour toute la cité, un vrai modèle de vertu! Il sera l'image même de notre Roi-Dieu!»
Son rire en retour sonnait trop inhabituel à ses oreilles, donc elle décida de ne plus aborder le sujet. De toute façon, elle avait confiance en Oropo, il ne ferait que de bonnes œuvres.
« Tu vas me manquer, mon Piou… souffla-t-elle en lui ébouriffant les cheveux sous son chapeau.
- Ça va, on revient souvent, rassura gentiment Oropo.
- Sois fort et gentil, d'accord?
- Je reste moi-même, répliqua-t-il, suffisant.»
Arabiatta secoua la tête, les yeux au ciel. Sa main s'attarda sur sa frange rebelle, qu'elle coiffa au-dessus de son front. Oropo la laissa faire, pour une fois, parce que même s'il reviendrait souvent, il ne l'avait jamais quitté aussi longtemps.
Figaro fit semblant de se moucher dans les jupes d'Ivoirre et sauta sur son grand-frère adoré. D'accord, il était bruyant et se couchait super tard, mais quand même! Quel vide! C'était Oropo qui avait fait deux allers-retours pour récupérer des vêtements quand on lui avait volé les siens au lac, avait assisté pendant trois heures un match de boufbowl pour que Figaro puisse créer des amitiés dans sa nouvelle école sans se taper la honte de venir seul, ou encore imité la signature de sa mère quand il avait séché la classe parce qu'il venait de se prendre un râteau.
Le plus grand inspira l'odeur de biscuit à la cannelle et se desserra de l'étreinte. Son regard rencontra celui fatigué et tendu d'Ivoirre. Elle portait une robe ample mal taillée en lin sans entoilage à l'encolure, aucune trace de maquillage efficace pour masquer ses énormes cernes et avait une odeur indescriptible, entre le parfum entêtant et le fauve qui ne s'était pas lavé. Pourtant, Oropo ne l'avait jamais trouvé aussi craquante.
Son air actuel se calquait douloureusement à celui de leur première rencontre. Il la revoyait enfant, chercher une table où s'installer au sein de leur classe maternelle en plein atelier art plastique. La petite Ivoirre n'avait rien de farouche, mais fut déboussolée inutilement par sa rentrée retardée d'une semaine à cause d'une sale grippe automnale. La verte s'était furtivement installée à côté d'Oropo, parce qu'il lui avait donné tantôt sa mousse au chocolat à la cantine, ce qui représentait tout l'or du monde à cet âge. Un être digne de ce sacrifice ne pouvait être qu'un saint fréquentable.
Ils avaient tellement grandi, depuis… Un élan nostalgique lui bouffa le cœur.
« ça m'étonne de te voir ici, chuchota l'adolescent âgé d'au moins un siècle. Depuis quand tu es si matinale?
- Oh, tu sais… Ivoirre fit un geste vague de la main, la voix enrouée, c'est un grand jour, aujourd'hui. Je vais enfin me remettre à draguer sans culpabiliser!
- Ivoirre… averti sombrement Oropo.
- Allez, je ferai un effort si tu reviens pour les fêtes de fin d'année! Il n'y aura que moi pour intimider Figaro! (elle secoua la tête d'un air désapprobateur) Je suis trop attachée aux traditions familiales, tu vois?
- C'est vrai, renifla Oropo. C'est important les traditions.
- J'vous embête, en fait, intervint Figaro, remonté. Allez, casse-toi, tu veux plus d'nous!
- Reste discret, surtout, rappela Arabiatta, ne parle pas aux inconnus!»
Il suffoqua de tendresse et enfoui son visage dans la coiffe de sa mère. Comment ce corps si frêle pourrait supporter le travail des champs sans son aide? Il s'éloigna enfin et, le cœur lourd, tourna une page de sa vie sans s'en douter.
Oropo présenta ses adieux au vieux Jole, son mentor qui lui avait ouvert les portes de sa bibliothèque et mis en relation avec les grands noms des aventuriers. Le tirage au sort pour déterminer leur mission eût lieu au temple, fermé au public, dans la salle d'annonciation, propre à recevoir les âmes eliotropes. Oropo n'avait pu assister qu'à trois «naissances» au cours de sa vie, cet événement, autrefois courant, se rarifiait. Certains jeunes adultes, infertiles, désespéraient de ne jamais avoir d'enfant un jour.
Les timides recrues se mélangèrent mal aux vétérans nonchalants, reconnaissables par leur dialecte et leurs habits exotiques.
« Oropo, Bonta.»
Claquement de langue. Il visait Amakna, réputé plus stable géopolitiquement. On ne gagne pas à tous les coups. Un eliotrope mal rasé aux commissures tombantes lui remit un costume d'huppermage, des provisions maigres et une toile de lin contenant son nécessaire pour la mission.
Il se retrouva dans l'équipe contenant la seule fille des recrues, quatre anciens à l'air fêtards et un type connu pour être affilié à Meribald. Il écouta, sans participer, les commentaires colportés, basés sur les migraines provoquées par le couvre-chef de leur attirail et les menaces lancées par Brakmar à l'intention de leur destination.
« A tous les coups, on va se taper les gaz empoisonnés des sram…
- On débarque sur la montagne des flaqueux, ils ont installé plein de filtres.
- Tu parles, ça se sature vite et personne ne sera là pour les rechargés à part un paysan avec sa Moogr, assena-t-il, empreint d'une fatalité légère.»
C'était la fête aux mauvaises nouvelles.
Comme prévu, ils étaient chargés d'une mission plus-ou-moins historique – people disait l'un d'eux – et d'une titrée botanique. Il n'y avait pas trente-six catégories. Historique, botanique, ouvrière, politique, messagère, exceptionnelle. Oropo les connaissait évidemment par cœur.
La majorité de leur formation théorique, étalée sur sept ans, se résumait grossièrement à l'Histoire du monde qui ne les incluait pas, analyser les habitudes quotidiennes du plus banal des hommes pour se fondre dans la masse et marteler l'importance de rester effacé. Chaque jour, les volontaires avaient été confrontés à un hypothétique futur dystopique issu de l'effet papillon, sur comment une simple salutation à la mauvaise personne pouvait mener à l'extinction de toute leur espèce. Oropo, d'abord effrayé, se surprit à apprécier cette sensation malsaine et grisante de se sentir aussi important, de pouvoir en un claquement de doigt faire chavirer le monde.
Plus de cent eliotropes formés fourmillaient aux quatre coins du monde, cachés sous des perruques ou de volumineux bonnets, et possédaient ce don destructeur. Ils grouillaient, questionnaient, s'intégraient, l'estomac mordu par l'angoisse, celle d'assurer leur conduite parfaitement militaire, parce qu'en une parole, ils pouvaient tous disparaître.
Evangelyne & co
« Tu m'expliques ce que c'est, tout ce charabia? s'emporta Evangelyne, les bras croisés devant le dragon. »
Dirigé vers le nord de l'île, ils étaient sortis de l'immense tour qu'Evangelyne considéra comme son ancienne prison. Elancée, solitaire, elle ressemblait à une épaisse vigne géante, étriquée par des arcades généreuses. Légèrement penchée, cela donnait un caractère attachant à cette architecture fatiguée. La crâ avait plissé les yeux en espérant ne croiser aucun regard par-delà les fenêtres balustrées par du fer forgé finement ciselées, couleurs bronzes. Sa fille traînait des pieds dans leur sillage, son faible nombre de neurones hypersensibles de iop bouillonnait dans sa grosse tête confuse.
Evangelyne jura que cette île lui parlait et qu'elle y avait déjà mis les pieds sans pouvoir le mettre le doigt dessus. Elle tenta de raviver sa mémoire en explorant ce paysage calleux, encerclé par des montagnes, dressées comme des sentinelles majestueuses, dont le sommet effleurait le ciel pâle.
Adamaï se posta devant la blonde pour mettre en valeur ses centimètres en plus:
« T'es pas ma mère.
- Je suis plus vieille que toi, soupira Eva.
- Vingt-et-un ans, deux mètres cinq: plus un gosse. Et j'te ramène, ça te suffit pas?
- Non, ça ne me suffit pas! Qu'est-ce qui t'es arrivé? On formait une grande famille, maintenant tu es avec ce groupe, qui s'entête à vouloir remplacer les dieux, à changer le monde! Et ils veulent enlever mes enfants! C'est de la folie!»
Ereinté, le dragon pinça l'arrête de son nez cerné par deux sourcils froncés. Il détestait recevoir, des autres, des conseils dont l'existence servait à soulager leur petite conscience et rassasier une bienveillance tordue et orientée.
« La folie, ce sont les massacres engendrés par Nox, les vies décimées par le chaos d'Ogrest, les orphelins qui meurent de famine, les hommes qui se poignardent entre deux ruelles, les couteaux dans le cartable des gamins...
- Je ne te parle pas de ça, Adamaï!
- Et moi si, forcément tu ne t'en rends pas compte, cloîtrée dans ton chalet confortable, loin de l'indigence, tu ne vois pas ceux qui crèvent, ceux qui se droguent, qui se vendent!
- Je t'interdis de prendre cet air avec moi! Pinpin a donné sa vie pour sauver plus de gens que tu n'en sauveras jamais!
- Je sais, Evangelyne, se radoucit-il, bien que son ton sonnât plus rude que prévu. Tout le monde le sait, vous avez sauvé le monde, oui, mais c'est du passé. Que vous ayez arrêté, que vous ayez assez donné, on comprend. Mais moi, j'avais besoin de plus. Et avec eux, on peut changer le monde.
- En remplaçant les dieux? persista-t-elle.
- Ça, c'est autre chose… Jusqu'ici, on aide des villages, on répare des barrages, on trouve des compromis, on ouvre des associations…»
Evangelyne resta tendue, mais déplia ses bras de sa poitrine. Un instinct maternel se réveilla en elle, comme n'importe quelle mère devant son bébé de dix sept ans qui cheminait vers un destin dangereux. Pour avoir quelque chose à faire de ses mains, elle glissa ses mèches derrière ses oreilles, pour arranger le chignon que le vent fouettant avait dénatté.
« C'est sûr que c'est moins spectaculaire que sauver le monde d'une météorite qu'on a soi-même créé, mais chacun son style.
- Ne parle pas comme ça de ton frère…
- Ce n'est plus mon frère. Et arrête de me faire regretter de t'aider.
- Et ce projet de remplacer les dieux? remballa-t-elle, guindée. Qu'est-ce qui vous dit que vous êtes à la hauteur?»
Sa queue de lézard tambourinait dans la neige dans le but d'exorciser son impatience.
« Un, c'est un projet… en cours. Deux, on n'a rien à te prouver. Trois, si Elely veut sauver la veuve et l'orphelin, tu pourras pas l'en empêcher.
- C'est une enfant! cria la mère. Vous allez lui retourner le cerveau!
- Arrête de dire «vous», comme si on n'avait pas de volonté propre! Et je te l'ai rendu, la gamine! Ils ont voulu faire connaissance, à leur manière, voilà.
- En kidnappant une femme enceinte et sa fille.
- Bon, madame la prétentieuse qui n'a rien à se reprocher. Tu veux jouer à ce petit jeu? Est-ce que je te rabâche les oreilles que vous prenez en otage mes frères et sœurs?
- Qu'est-ce que tu veux dire? haleta Eva, la voix faible.
- Les dofus, acquiesça le dragon sournoisement. Ils m'appartiennent autant qu'à Yugo, et ce dernier a assez prouvé qu'il avait deux pains aux raisins à la place des mains.
- On n'a pas de dofus, à la fin!
- Arrête de me prendre pour un idiot, je peux le sentir, tu t'rappelles ?»
Elle dévisagea Adamaï, stupéfaite.
Tout s'emboitait, maintenant.
« Tu ne savais pas, réalisa le dragon.»
Ils s'étaient remis à marcher, plus lentement, pour laisser digérer la nouvelle. Evangelyne l'absorba lentement, remuait de temps en temps et caressait son gros ventre d'un geste protecteur. Elle essayait de se rappeler, entre des rires diffus, des fredaines et des réprimandes, un dialogue manqué où son mari lui aurait révélé l'existence de cette lourde croix létale.
Loin d'être attendri, Adamaï ne philosopha pas sur leur aventure amoureuse, la situation l'embêtait davantage, ce fut convenu qu'Evangelyne n'était à présent d'absolument aucune utilité. Parce que oui, il comptait la ramener, mais si elle pouvait indiquer l'emplacement du dofus qu'ils n'avaient pas réussi à récupérer, ça n'aurait pas été du luxe!
« Eh ben, Pinpin aussi semble préférer Yugo à sa vraie famille, lâcha-t-il avec une grimace.
- La ferme.
- Si on ne peut plus rigoler…»
Oropo il y a plusieurs centaines d'années
« Profitez de vos quarts de libre pour aller actualiser vos livres de sorts. Cataracte et Ether, c'est bien gentil, mais sans Météore – ou Défla si tu te la joues arm/débuff – les brakmariens vont vous envoyer au p'tit cieux.
- Tu dis ça comme s'ils avaient l'apanage de la violence.»
Oropo prêta une oreille attentive à la conversation des conducteurs. Deux vétérans, l'un d'eux n'attendait que sa retraite, à observer les oiseaux, suspendu à sa fenêtre donnant sur le bord du lac. Il s'était retrouvé professeur à l'université bontarienne, plusieurs années dans les bottes des huppermages et lâcha toute sa fausse vie pour retourner auprès des siens. La rumeur courrait qu'il avait mis les pieds dans des expériences douteuses sur des orphelins faussement diagnostiqué d'une maladie létale. Il semblait mal digérer que sa dernière mission se déroule à Bonta.
« Ils ont toujours été associé à la violence et aux larcins. Ce n'est pas pour rien qu'on interdit les recrues d'y aller sans expérience.
- Reflet de la situation dramatique du pays qui n'a rien de comparable aux crimes des contariens…
- Oh non, pitié, pas de débats de comptoir…
- Si c'est si dangereux, il aurait fallu prendre des identités amknariennes? lança innocemment Oropo.
- Ça s'voit que t'es jamais allé aux douanes, toi.»
On le poussa gentiment dans les décombres à l'arrière de la voiture, serrés contre les autres eliotropes La toile de jute n'avait aucune ouverture, une odeur rance et le manque d'oxygène les assommait. Oropo aurait vendu son âme pour tenir les rennes et s'offrir le paysage inconnu qui s'étendait par-delà ce misérable tissu.
A quoi ressemblait les architectures? Quel type d'arbre il y avait? Pleuvait-il souvent? Jamais? Parlerait-il la même langue que les locaux? Quelle était la cuisine locale? Son imagination avait atteint ses limites, s'accrochait à ce qui lui était familier, mais des connexions profondes de souvenirs volés se languissaient d'être activés.
« Arrête de t'agiter comme un asticot, c'est pas si fou, à l'extérieur.»
Il se tourna vers une eliotrope qui devait avoir le double de son âge, bien qu'elle ressemblât à une enfant à choyée.
« T'es allé où?
- Astrub, deux fois.
- Qu'est-ce que ça fait?
- Pas du bien.»
Il haussa un sourcil confus, assez haut pour qu'elle élabore.
« Au lieu d'avoir un sentiment de découverte, tu auras plutôt le mal-être d'une nostalgie étrange.
- Comment c'est possible? Je ne suis jamais sorti du village.
- Oui. D'où la sensation désagréable. Partout où tu iras, tu auras l'impression d'y être déjà allé, sans pouvoir mettre le doigt dessus, sur un moment ou un contexte. Un peu comme quand tu regardes un portrait de toi plus jeune. Sauf que ce n'est pas toi. Moi, ça me donne envie de vomir.
- On dirait que tu parles de fantômes.»
Un sourire narquois orna ses lèvres, mélancoliques.
« Ouais… T'as l'idée…
- Et les rebelles, alors?
- De quoi?
- Ils font tout pour sortir.
- Oui, les rebelles veulent sortir car c'est interdit. Pas parce que c'est sympa. Puis on a pas tous les mêmes récepteurs à bonheur. Certains lisent des romans à l'eau de rose, d'autres jouent, apprennent, puis d'autres collectionnent des os, cherchent des spectres, étudient les plus grands assassins… Le morbide a son esthétique, j'imagine.
- Et tu te mets dans quelle catégorie?
- Je veux juste étudier l'Histoire, j'attends d'être affectée pour une mission historique. Pas de chance, j'enchaîne la botanique… On verra quand je ne serais plus junior.
- Comment ça? Je croyais qu'on devait établir la biblio d'Erazal!
- Sur le papier, mais on sort de l'œuf, c'est trop risqué pour une première mission. Prépare-toi à ramasser de l'If et tamiser le grain, tu seras moins déçu…»
Enfourner ses mains dans le fumier ne le dérangeait pas. En revanche, l'idée de rester hors de la capitale lui susurra des exemples de fugues. Comment allait-il pouvoir retrouver Echo, coincé dans les vergers? Il comprit qu'il allait jouer au prisonnier, même libre de ses chaînes d'eliotropes. Son excitation se dégonfla en un bloc et tomba six pieds sous terre, lourde, minérale.
« Bon sang, c'est quoi ça encore?!»
La voiture convulsa, les roues soulevées par une masse molle.
Tout le monde, surpris, dégaina son livre de sorts, sauf Oropo, encore novice. Les yeux bleus de wakfu, il écarta la voile et tomba sur une forêt décapitée par un brouillard épais. Il ne distinguait pratiquement rien à travers la fumée. Des rires sardoniques chantaient en même temps que des tirs. La jeune femme tira le col d'Oropo avant qu'il soit troué par une flèche venimeuse.
« C'est quoi ça? déglutit Oropo, sonné d'avoir encore sa tête intacte.
- Des srams. Ordures brakmariennes. Tu gères la magie huppermage?
- Euh… Je…»
Il ne pensait pas devoir s'en servir si tôt.
« Ok, bouge pas et surtout, aucun portail, t'as compris?!»
Ils quittèrent le véhicule. L'adolescent se demanda si c'était pour se battre ou pour s'enfuir, mais des cris et secousses d'une violence inouïe le tourmenta. Il ne pouvait pas rester les bras croisés. La jute était parsemée de trous béants.
Enfiévré par un trait de caractère dont il ne se soupçonnait pas, Oropo se jeta à l'extérieur, retomba allongé sur le ventre, fut écrasé par quelqu'un hurlant. Il se redressa, détala, lança un sort qui coupa en deux une forme, sans savoir s'il s'agissait d'un ennemi, un allié ou un arbre. Son pantalon fut soudainement froid et colla à ses tibias, il baissa les yeux et comprit qu'il avait les pieds dans l'eau.
Un bruit de dragodinde paniquée fusa à sa droite, il vit la calèche disparaître dans le décor avec, il suppose, trois eliotropes à son bord. Les lâches.
Dans son angle mort, il distingua un mouvement d'eau. Oro se saisit de son grimoire et déclencha une onde de choc, un torrent s'éleva, entourant une personne dont le wakfu lui était inconnue. Le rideau d'eau la prit en étau. C'était sa chance. Ses doigts bleus déjà recouverts de givres cristallins décrivirent un mouvement ample et gracieux, auquel en son centre se matérialisa des éclats glacés. Il les lança les projectiles, fendant la cascade comme une lame d'argent et frissonna au cri agonisant, qui se répercutait en écho sur les parois aqueuses.
Cela ne l'empêcha pas de porter le coup fatal, quand:
« Whaou, Oro!»
Le brun se retourna si vite que sa coiffe d'huppermage bascula en arrière. Ça ne pouvait pas être…
« Pouce, les copains! s'excita une voix atrocement aiguë et familière comme s'il était dans une cour de récréation. Je connais très bien ce charmant garçon!
- Meribald?!
- AaaaHAAAA, chouchou, comment vas-tu? ça fait un fameux bail! Aïe aïe aïe, le tourbillon de la viiiiie~!»
Visiblement, il partageait toujours son seul neurone avec le reste du monde.
C'était à croire que quand Rushu était trop occupé, il demandait à Meri de semer le chaos…
« Rho, tu connais pas tes classiques! s'offusqua Meri du manque de réponse. Moreau, voyoooons! T'as pas changé…
- Me dis pas… que c'est toi… qui a provoqué ça…?
- Ça, quoi?»
Oropo leva un bras mou et désigna l'apocalypse à perte de vue. Le brouillard se levait. Des srams détroussaient des… - il ne voulait pas savoir – et exhibaient leur trouvaille comme des trophées. Une grande bâche traînait par terre, entouré de vêtements, bric-à-brac de colis éventrés et de potions renversées.
« Si ça peut te faire plaisir, répondit Meri, les mains fourrés dans ses poches. J'te rappelle qu'officiellement, Bonta et Brakmar se mettent constamment sur la tronche. Je sais qu'on vous enseigne à vous regarder constamment le nombril, m'enfin quand même.»
Il s'était approché de lui et le dépassait toujours de plusieurs têtes.
« Ce sont tes frères! Tu es un grand malade! Qu'est-ce que-
Il est bruyant ton jouet, Meri, intervint une voix suave. T'es sûr que tu veux le garder?»
Oro suivi du regard une silhouette tout en courbe: seins frais, ventre plat, hanches rondes grignotées de morsures, entièrement vêtue d'un costume moulant, deuxième peau fluorescente qui cachait tout et révélait tout en même temps.
« Tu seras un sucre de pas y toucher, répondit Meri à la sram. J'y tiens. Il est un peu de ma famille.»
C'est qu'il se marrait comme une baleine, ce salaud.
Oropo s'apprêtait ouvertement à lui dire ce qu'il pensait de ce cirque et décortiquer via exposé et diaporama le déchet qui lui servait d'âme… quand la réponse fusa sous la forme d'un poing fermé à la mâchoire. La rage fut aussi forte que la peine et une lumière interdite failli jaillir de ses paumes, juste avant qu'il distinguât des bribes de conversations.
Le groupe brakmarien s'était dissous, étiré sur la route, pourtant, les trois restants entendaient bien des voix.
« Quelle chance! s'esclaffa Meri en tirant la manche de l'adolescent. Eh, viens avec moi, tu s'ras plus utile.»
Deux voyageurs en dragodindes s'étaient arrêtés pour constater les dégâts d'une bataille lointaine. Le sourire avenant de Meri, le costume d'Oro et l'invisibilité de Sram baissèrent leur garde.
« Eh! On s'est fait attaquer par des brakmariens, vous pourriez nous aider?
- Alors! T'entends ça Gisèle? J't'avais bien dit qu'ils viendraient par ici! Regarde-moi ces pov' gosses! Vous deviez aller où?»
Meri poussa du coude Oropo qui bredouilla, chancelant comme un hochet pour bébé:
« L… La capitale…
- Excusez-le, il est un peu trauma par tout ça, expliqua Meri d'un air empathique en soutenant fermement les épaules du brun. Mon p'tit frère est plutôt du genre à s'enfermer dans les bibliothèques.
- Tant mieux, on a besoin de bons étudiants pour leur mettre sur la tronche, à ces monstres!
- J'aurais pas dit mieux.
- Allez, on va vous faire une p'tite place.»
Les deux voyageurs descendirent de leur monture le long du fossé. Elles étaient chargées de bagages et de vivre, ils fuyaient probablement. La guerre ôtait la sécurité de son propre chez soi.
Sans trop réfléchir, Oro grimpa en selle à l'aide du paysan. Dans quoi il s'embarquait? Que fallait-il faire? S'il les alertait, Meri et la sram pourraient se montrer violents. Il ne savait même pas où il était, par où rentrer, quel portail franchir…
Le contact d'une lame froide, empoisonnée et invisible, contre sa nuque, l'empêcha de trop élaborer.
A ce moment-là, il ignorait encore que cette lame appartenait à Toxine.
Pour ceux qui veulent le prochain chapitre pour Noël (on me sussure à l'oreille qu'il y aura du Yumalia de qualité) : faîtes du bruit !
