le juste vivra par sa loyauté


Chapitre 33 : Du jaune, du bleu et du sang (II)


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« Eh ben, on a l'air de jamais s'ennuyer avec vous, » s'amusa Sirius.

Eva n'avait pas besoin de se retourner pour savoir qu'il l'observait. Mais elle avait besoin de quelques secondes avant de se confronter de nouveau à lui et à sa répartie qui la rendait presque fiévreuse.

« Pourquoi est-ce que tu t'excites autant Eva ? Je n'ai jamais parlé de pulsion sexuelle, » lui avait dit Sirius avec ce sourire arrogant qui donnait envie à Eva de le gifler. Parce qu'il savait exactement ce qu'il faisait quand il flirtait si ouvertement avec elle. Oh, Sirius le savait et ça l'amusait énormément de la voir se dépatouiller l'esprit pour ne pas le laisser avoir le dernier mot.

Sauf qu'Eva n'avait pas eu à trouver une remarque brillante pour éviter ce terrain glissant – hors de question qu'elle parle de pulsion sexuelle avec Sirius – car Kate Godfried s'était levée abruptement et les cris d'Amos l'avaient fait oublier de manière efficace ce qu'elle allait dire.

Eva ferma les yeux et enfonça ses doigts dans le coin de ses yeux.

Il ne fallait pas être devin pour comprendre pourquoi Kate était partie avec cet air bataillant entre fureur et amertume. Et Astrid Matthews n'avait pas hésité à éclairer la lanterne d'Amos alors que la Serdaigle avait pourtant tant de fois paru au-dessus des vulgaires émotions humaines.

Eva ne voulait pas penser au fait que même Astrid Matthews avait remarqué l'attention discrète que portait Amos à Charlotte. Pas alors que Charlotte refusait d'adresser la parole à quiconque et avait même giflé la main d'Amos lorsqu'il avait voulu poser sa main sur son épaule pour qu'elle lui réponde et qu'elle cesse de lire son livre au déjeuner.

Égoïstement, Eva ne voulait pas savoir si la jalousie de Kate était fondée ou pas.

Amos était son ami. Il était celui qui l'avait amené de force manger ce midi. Il était celui qui lui avait dit que « je ne suis pas sûr de croire à une simple grippe malgré ta sale tête mais je vais te laisser le bénéfice du doute si tu termines ce ragoût. »

Amos était son ami et Eva ne voulait pas croire qu'il tromperait sa petite amie malgré les dires de Charlotte qui lui avait rageusement confié qu'elle avait rompu avec Amos après l'avoir surpris avec sa langue au fond de la gorge d'une autre fille lors d'une soirée d'été auquel Eva n'avait pas assisté, n'ayant pas réussi à sortir de son lit pour le quatrième jour d'affilée et ayant l'impression paralysante que le monde était à la fois trop grand et trop petit.

« Hé, tu vas me laisser tout seul comme un con ? » l'interrompit Sirius et lorsqu'Eva lui adressa un regard par-dessus son épaule, elle vit qu'il lui avait volé sa chaise en bois verni et l'observait calmement, sa joue posée contre son poing.

Eva leva son regard plus haut et elle réalisa que Sirius n'était pas le seul Gryffondor à l'observer. Une paire de yeux bleus foudroyants happa son attention mais ce fut des yeux verts émeraudes inquisiteurs qui la fit détourner les yeux.

Eva inspira un bon coup puis se glissa contre la rambarde pour s'asseoir sur le banquette du côté opposée de la table. En face d'elle, Sirius haussa ses sourcils d'un air interrogateur dans sa direction :

« Je peux appeler Carina Winnifred ou Lucy si tu veux. Tes Gryffondors m'ont l'air prêtes à te tenir compagnie. »

Eva ne saurait expliquer ce qui l'avait poussé à dire ça.

Elle réalisa la seconde suivante la méchanceté de son commentaire et elle se passa une main fatiguée sur le front.

Si elle tournait la tête, elle était sûre et certaine que Carina aurait toujours ce mélange d'envie et de frustration sur le visage et que Lucy la fusillerait toujours du regard. Si elle tournait la tête, Lily Evans serait certainement en train de l'observer avec cet air impassible que seule l'intensité de ses yeux verts trahissait.

Eva était trop fatiguée pour des prises de tête ridicules en comparaison avec le sourire d'Evan Rosier qui serrait serrait serrait tandis que son sourire se déformait à cause des larmes brouillant la vision d'Eva qui voulait respirerà l'aide, que quelqu'un m'aide

Eva était venue pour soutenir moralement Akash. Sans la présence de ses amis, elle se sentait déjà frileuse et ses muscles se tendaient inconsciemment. La présence de Serpentards à la table d'à côté n'était plus une arrière-pensée mais bien une réelle source d'angoisse.

Et Sirius…sa déclaration datait d'il y à peine un jour. Elle n'avait pas eu le temps de réfléchir à la manière dont elle allait se comporter avec lui.

Il était si – elle ne pouvait pas –

Eva avait envie de poser sa main sur son cou malgré la barrière de son écharpe.

« Désolée, souffla Eva avec une grimace, adressant un regard hésitant à Sirius derrière son poing et elle vit qu'il l'observait avec prudence, comme si elle l'avait désarçonné par son commentaire acerbe. Je ne voulais pas dire ça.

– Comment est-ce que tu –, commença Sirius mais il s'interrompit : Peu importe, soupira-t-il. Elles ne m'intéressent pas. »

Mais Eva réalisa ce qu'il avait failli dire :

Comment est-ce que tu es au courant pour Carina ?

Ils restèrent quelques secondes en silence, le brouhaha des autres élèves les accompagnant. Eva frotta sa baguette et se fit la réflexion qu'elle devrait bientôt la nettoyer.

Finalement, Eva sentit un pied se cogner doucement contre le sien sous la table et elle leva avec récalcitrance les yeux vers Sirius qui la jaugeait prudemment du regard.

Il ne l'avait jamais regardé comme ça, comme un enfant qui pourrait fondre en larmes à la seconde suivante. Elle sentit une pression compresser sa gorge et une chaleur désagréable lui assaillir le visage.

Elle s'imagina se lever et partir.

« Hé – »

S'il lui demandait si ça allait, elle partirait.

« – tu veux qu'on continue à jouer avec ta Noise ? La laisser de cette couleur-là c'est vouloir faire plaisir à Saoirse Stewart et j'ai pas envie de lui faire ce cadeau aujourd'hui. »

Avec un léger sourire en coin, un sardonique comme s'il repensait à un souvenir impliquant sa camarade Gryffondor irlandaise actuellement sur les genoux de Liam Olsen qui écoutait avec amusement sa petite amie narguer Steve McAvoy de ne lui avoir laissé qu'une carte fulminante dans sa pioche, Sirius donna une pichenette à la Noise verte, blanche et orange qu'Eva avait abandonné.

La pièce roula en ligne droite sur la table et celle-ci s'arrêta sur le « MP + AW » gravé dans le vieux bois.

Eva desserra ses poings qu'elle n'avait pas réalisé serrer si fortement sur ses genoux. Elle reprit la pièce d'une main tremblant légèrement. D'un coup de baguette prudent, Eva redonna sa couleur bronze d'origine à la Noise.

Ce foutu picotement désagréable à chaque usage de sa magie ne disparaissait toujours pas.

« Qu'est-ce – qu'est-ce qu'elle t'a fait ? demanda Eva après qu'elle eut été interrompue par un « Tu fais chier, Saoirse ! » ulcéré de Steve McAvoy dont le visage était noir de suie à l'hilarité du reste de la table de Gryffondors.

– Elle ne sait jamais se la fermer, » dit Sirius et, si Eva n'observait pas d'un œil prudent la frustration croissante des Serpentards à l'égard de leurs voisins Gryffondors en pleine partie de cartes explosives, peut-être aurait-elle fait remarquer à Sirius qu'il ressemblait à l'irlandaise sur ce point-là.

Mais même si on omettait la paranoïa d'Eva –


Mais où sont Royce et Rosier ?


– la Poufsouffle ne voulait pas continuer de parler de Saoirse Stewart. Pas alors qu'elle comme Sirius savaient que la jeune fille avait été celle qui avait découverte Eva.


Pitoyable. Faible. Incapable. Même pas foutue de changer la couleur de ta Noise.


Mais heureusement, Sirius parut encore moins enclin qu'Eva à l'idée de s'étancher sur le phénomène qu'était Saoirse Stewart car il donna de nouveau un coup de pied timide à Eva.

« Enfin bref, tu veux t'entraîner sur autre chose qu'une pauvre Noise ? Je me porte volontaire si tu veux, je suis un cobaye de la plus haute qualité, proposa Sirius et son sourire joueur si provocateur refit son apparition.

– Je ne suis pas sûre que McGonagall serait d'accord avec toi sur ce point-là, » dit Eva avec un faible sourire en enfouissant au plus profond d'elle-même la pensée traîtresse que c'était exactement cette qualité supérieure de Sang-Pur qui le distinguait d'elle aux yeux de nombreux sorciers.

– McGonagall ne sait pas ce qu'elle rate, réfuta Sirius avec un sourire désinvolte qui attira inconsciemment le regard d'Eva. De toute façon, je ne proposerai jamais à notre chère Minerva d'être son cobaye. Si je le faisais elle en profiterait pour me changer en escargot jusqu'à mes ASPICS.

– Elle ne l'a pas déjà fait hier en représailles de tes lubies sur l'heure de midi ? » demanda Eva en tenant sa Noise entre ses deux mains jointes sur la table.

À sa remarque, le sourire en coin de Sirius prit une tournure amusée et il se pencha en avant pour se faire entendre par-dessus les éclats de rire des Serdaigles derrière lui.

« Oh je crois que l'idée lui a traversé l'esprit qu'elle se ferait un excellent cadeau de Noël si elle me rendait muet à vie mais bon, elle sait aussi qu'elle s'ennuierait terriblement sans moi.

– Tu es beaucoup trop confiant. Il y en a des dizaines mieux que toi à ses yeux. Elle a même rigolé à une blague de Tony Valasquez cette semaine, révéla Eva en se rappelant lointainement avoir vu McGonagall s'éloigner de la table du batteur de Serdaigle en secouant la tête d'exaspération en début de semaine, un sourire rare aux lèvres.

– À ses yeux ?

– Quoi ? »

Sirius se pencha davantage au-dessus de la table et Eva remarqua avec une touche d'appréhension la lueur triomphante dans les yeux de Sirius. Ce fut seulement sa panique à l'idée de ce que allait lui dire Sirius qui la fit oublier de jeter un regard curieux à la peau à découvert de son torse à cause de chemise (certainement volontairement) mal boutonnée.

« Tu as dit qu'il y en a des dizaines mieux que moi à ses yeux. Je comprends donc qu'à tes yeux il n'y en a pas. »

Pourquoi s'attardait-il autant sur un seul mot ?!

« Tu es encore plus égocentrique que James, riposta immédiatement Eva en observant avec un mélange d'indignation et de panique la satisfaction que procura sa réponse sur le visage de Sirius. Ça ne te suffit pas qu'on te fasse des compliments, il faut que tu ailles t'en inventer !

– Pas besoin d'être gênée. C'est tout à fait normal de me trouver au-dessus de la moyenne. C'est même légitime.

Remus ! le coupa Eva et, cette fois-ci, elle réussit à désarçonner Sirius car il s'interrompit pour lui adresser un regard confus.

– Qu'est-ce que vient faire Lunard dans cette conversation ? demanda lentement Sirius.

– Il est préfet et le parfait gentleman, » dit Eva et cette simple phrase parut éclairer Sirius car une lueur de compréhension traversa son visage.

Il reprit son sourire en coin.

« C'est vrai, concéda Sirius. Un vrai gentleman avec toujours du chocolat dans sa poche pour les demoiselles en détresse, ajouta-t-il avec une dose évidente de sarcasme, ses doigts pianotant sur la table.

– Jeff. Il me ramène toujours une boisson sans que j'ai à lui demander quoi que ce soit.

– Jefferson Windsor ? répéta Sirius, ses sourcils s'arquant sur son front. Et où est ta boisson qu'il t'a si charitablement ramené ?

– Il – il ne devrait pas tarder. Il y a une foule monstre actuellement aux Trois Balais si tu n'avais pas remarqué, » le contra Eva et si elle le pouvait, elle aurait jeté un regard entendu à la foule du rez-de-chaussée.

Mais elle avait comme l'impression que si elle détachait son regard de celui de Sirius, elle perdrait la partie. Le brouhaha les entourant devrait suffire pour appuyer son argument.

« Quel exemple pour la gente masculine ce Jefferson, dit Sirius d'une voix traînante et Eva eut l'impression qu'il était agacé derrière son sourire amusé. S'il n'était pas si exceptionnellement attentionné, des pauvres merdes comme moi aurions peut-être droit à moins de remarques désagréables sur toutes nos lacunes.

– De quoi est-ce que tu parles ?

– Rien de bien important. Juste des attentes auxquelles je n'ai aucune envie de répondre. »

Mais si c'était une remarque insignifiante il n'aurait pas eu cette lueur froide dans les yeux. Mais aussi rapidement qu'elle n'était apparue, cette lueur disparut et Eva oublia ses interrogations lorsque Sirius se pencha davantage au-dessus de ses bras pliés sur la table. Cette fois-ci, Eva jeta un coup d'œil aux nouveaux centimètres de peau révélés à son mouvement.

« Et donc, ta liste se limite à mon meilleur ami et un autre de tes copains qui t'abandonne à ton sort ? »

Ce ne fut même pas réfléchi : le pied d'Eva partit et se cogna violemment contre la cheville de Sirius. À la soudaine douleur, Sirius sursauta et un glapissement lui échappa.

« Arrête de critiquer mes amis, le prévint Eva avec une satisfaction vengeresse à la vue de l'expression choquée rarissime sur le visage de Sirius.

– Tu sais qu'avec des manières de brute comme ça tu pourrais faire une parfaite batteuse, dit Sirius avec une grimace en se penchant pour masser sa cheville douloureuse et, avec cette soudaine distance entre eux, Eva se rappela le monde qu'il y avait dans le bâtiment et ce rappel la fit jouer avec son écharpe, toujours fidèlement enroulée autour de son cou malgré la chaleur des Trois Balais.

– Ça ne m'intéresse pas, dit Eva en adressant un regard discret aux Serpentards à sa gauche qui paraissaient toujours en pleine réunion à en juger par leur grimace sérieuse. Et puis, Howard ne voudrait pas que je le ralentisse pour sa dernière année de tournoi, ajouta Eva en se tournant de nouveau vers Sirius lorsqu'elle croisa le regard de Regulus Black.

– Dommage, dit Sirius avec amusement en faisant crier les pieds de sa chaise lorsqu'il se rassit correctement. J'aurais adoré te voir essayer de m'intimider sur le terrain. Ça aurait le mérite de rendre plus excitant les matchs contre Poufsouffle.

– Hé, tu t'en prends à mes amis et maintenant à ma Maison ? dit Eva en triturant entre ses doigts les peluches de son épaisse écharpe marronne. Si tu veux faire ton Gryffondor chauvin, libre à toi d'aller rejoindre tes lions. »

Ou tes lionnes, ajouta intérieurement Eva alors que Carina Winnifred et Saoirse Stewart se tapaient dans les mains pour se féliciter d'avoir éliminé Steve McAvoy de la partie sous les applaudissements du reste de la table, à l'exception de l'Attrapeur de Gryffondor qui retirait son bonnet pour en enlever les cendres de ses cartes.

Sirius jeta un regard de moins de deux secondes par-dessus son épaule à ses camarades avant de se tourner vers Eva avec un pouffement de rire moqueur.

« Je suis très bien là où je suis, t'inquiète. Et si on continuait ta liste de mes concurrents ? Jusqu'à maintenant elle était très pauvre en contenu, ajouta Sirius en réponse à la grimace agacée que lui adressa Eva.

– Une liste de tes concurrents ? Je crois que tu te donnes un peu trop d'importance, dit Eva en se concentrant sur le fil sortant de son écharpe plutôt que sur les yeux de Sirius qu'elle réalisait être beaucoup trop gris.

– Il faut bien sinon qui m'en donnera ? » répliqua Sirius avec un sourire arrogant et pendant une brève seconde Eva fut décontenancée par son assurance.


Pitoyable. Incapable.


« Tu n'es rien mise à part une bâtarde, tu m'entends ? »


« Tu pourrais donner des cours d'estime de soi, commenta-t-elle. Pas mal d'adolescents du château en auraient besoin. »

Les sourcils de Sirius se froncèrent légèrement et Eva se fustigea.

« Visiblement, les conseils de Sorcière Hebdo ne suffisent pas, s'empressa-t-elle d'ajouter. Je ne donnerais pas de nom mais quelqu'un du dortoir a eu le malheur de découvrir que les miroirs parlants ne sont pas très généreux avec les compliments malgré ce que prétendent les pubs de Sorcière Hebdo. »

Son anecdote arracha un rire à Sirius.

« Cette fille aurait dû demander l'avis de James. Il aurait pu lui raconter toutes les horreurs que lui a déjà sorti le miroir qu'Euphémia a eu la merveilleuse idée de lui offrir, rigola Sirius.

– Euphémia lui a offert ça ? s'étonna Eva qui n'avait jamais vu de tel miroir chez les Potter malgré ses nombreux séjours chez eux.

– L'été dernier. Pour lui donner une leçon d'humilité qu'elle disait, révéla Sirius en paraissant amusé au plus haut point par les péripéties des Potter. Ça aura surtout appris à James que ces miroirs ont un effet réfléchissant. Il a voulu le faire exploser avec un bon bombarda et la seconde d'après il – il y a eu, tenta de continuer Sirius malgré un rire qui semblait vouloir le prendre d'assaut. Il y a eu une lumière blanche et il – il – »

N'en pouvant plus, un éclat de rire s'échappa presque douloureusement des lèvres de Sirius. La seconde suivante, il était pris d'un véritable fou rire. Eva l'observa tenter de continuer son histoire en ne pouvant empêcher un sourire de se dessiner sur ses lèvres à l'entente de son hilarité.

« Il était à poil ! Si tu avais vu sa tête ! s'exclama Sirius entre deux éclats de rire. Il – il s'est regardé dans le miroir pendant cinq – cinq bonnes secondes et, et, il m'a regardé – je sais pas pourquoi, quel con ! – puis il a hurlé et il a sau – sauté comme un dérangé sur le miroir ! » s'esclaffa Sirius.

À cette image absurde de James, Eva rejoint Sirius dans son hilarité, ne remarquant pas les regards curieux se posant sur eux.

« Il a – il a essayé de – de, tenta bravement de continuer Sirius malgré un méchant éclat de rire, de péter le miroir en le frappant ! M – mais ça n'a pas du tout marché ! souffla Sirius. Puis Euphémia s'est ramenée et – et – James était à poil par terre, à cali – cali - califourchon sur le miroir et – et elle a rien compris. Elle l'a traité d'exhi – exhi – exhibitionniste ! »

Eva suivit Sirius dans son fou rire et ce fut une douleur presque libératrice qui traversa sa gorge à chaque nouvel éclat de rire qui se créait un chemin du plus profond d'elle pour s'échapper dans la cacophonie des Trois Balais qui n'était plus si oppressante soudainement. Après une longue minute à rire, Eva essuya des larmes qui lui avaient échappées et, pour la première fois depuis la veille, le pincement de sa gorge lorsqu'elle racla celle-ci ne fut pas suivi de l'éclat des dents de Rosier alors qu'il souriait comme si la voir s'éteindre sous son poids serait un cadeau.

« Il est tellement stupide, pouffa de rire Eva après avoir toussé dans le creux de son coude. Pourquoi est-ce qu'il a sauté sur le miroir ? Les gens normaux se seraient rhabillés avant de le faire, » se moqua Eva.

Elle était agréablement fatiguée.

« J'en sais rien. Il a des drôles de réflexe notre Cornedrue, dit Sirius en passant une main paresseuse dans ses cheveux pour dégager son front. Il ne faut pas chercher à trouver la logique dans ce qu'il fait parfois, ajouta Sirius avec un sourire qu'Eva perçut comme affectueux pour son meilleur ami. Hé, tu ne veux pas enlever ton écharpe ? Tu as l'air d'avoir chaud sous toutes ces couches. Je sais que c'est l'hiver dehors mais on se croirait dans une cheminée là-dedans. »

Oh Eva avait bien compris son ressenti. Après tout, elle était celle qui n'avait pu s'empêcher de jeter des coups d'œil curieux à la clavicule à découvert de Sirius, encore plus révélée au fil des minutes alors qu'il se penchait davantage vers elle et que le V de son col s'accentuait.

« T'as besoin d'aide à l'enlever peut-être ? proposa innocemment Sirius lorsqu'Eva fit un signe désinvolte de la main en réponse à sa question. Pour un batteur, je suis plutôt agile de mes mains, tu sais.

– Je n'en doute pas une seconde, railla Eva en ignorant obstinément tout son corps en surchauffe après un tel fou rire couplé à ses pensées pas si innocentes que ça concernant la chemise mal boutonnée de Sirius. Mais garde ton agilité pour toi. Je ne te fais pas confiance, ajouta-t-elle alors que la chaise de Sirius posait ses deux pieds avant sur le parquet.

– Ah bon ? Je ne vois pas pourquoi. Je suis un sorcier modèle dans la société sorcière pourtant. »

Quel menteur. Lui non plus n'y croyait pas un mot à en juger par son expression.

« Je ne te crois pas.

– Pourtant tu devrais, dit-il et Sirius tendit sa main vers elle : Allez, enlève ton écharpe ou mon égocentrisme va finir par croire que c'est moi qui te fais cet effet. »

Les doigts longs et fins de Sirius se refermèrent sur le bout de son écharpe et, avec un sourire moqueur, il tira dessus. Le haut du corps d'Eva suivit naturellement le mouvement. Eva se prépara à bafouiller une insulte pour répondre aux yeux gris de Sirius qui pétillaient mais une voix féminine les interrompit.

« Quelle horreur. Arrête un peu ton cirque, Black. Tu n'es pas du tout à la hauteur pour une fille comme Eva. »

Lily Evans était debout devant leur table. Les bras croisés sur sa poitrine, elle observait hautainement Sirius, le nez froncé avec révulsion.

La tension entre eux retomba d'un coup.

Sirius lâcha son écharpe et Eva recula au fond de sa banquette.

Depuis quand Lily Evans les observait-elle ? se demanda Eva alors que Sirius levait les yeux au ciel avant de pousser un soupir exaspéré, passant une main dans ses cheveux pour libérer son front. Sauf que ses mèches ébènes retombèrent pile au même endroit une seconde plus tard.

« Evans, soupira Sirius en adressant un regard blasé à sa camarade de Maison qui haussa plus haut le menton en réponse. Quelle mauvaise surprise, dit-il d'une voix traînante. Que me vaut ce déshonneur ?

– Je ne suis pas là pour toi, Black. Et le seul déshonneur ici, c'est toi. Je ne t'ai pas pardonné pour t'être comporté comme un connard avec Lucy tout à l'heure.

– Tant mieux. Je n'en ai rien à faire que tu me pardonnes. »

Lily Evans poussa une exclamation incrédule, ses bras fermement croisés sous sa poitrine.

« Entre toi et Potter, je ne sais pas qui est le plus arrogant. Pas étonnant que vous soyez amis, vous allez très bien ensemble.

– Merci, Evans, rétorqua Sirius, un rictus provocateur aux lèvres. Pas que ton avis m'importe. Surtout après la scène que tu as toi-même faite à James tout à l'heure. Dis-moi, tu n'aurais pas besoin d'aller voir Pomfrey pour vérifier que tout va bien dans ta tête ?

Sirius, » intervint Eva.

Sirius lui adressa un regard du coin de l'œil.

Si on ne le connaissait pas, il pourrait paraître maître de lui avec son masque impassible qui le rendait si difficile à déchiffrer. Pourtant c'était bien de la colère qui l'animait et l'insensibilité de Sirius lorsqu'il était en colère était sans borne. Eva en était consciente : elle en avait déjà fait maintes fois les frais.


On n'est pas des amis, Eva.


Non, ils étaient quelque chose de plus flou que des amis mais, aussi flou que soit son statut dans son entourage, Eva n'accepterait pas qu'un de ses proches se moque de l'état mental d'une personne.

Eva lui transmit exactement ça dans son regard et, après deux secondes d'échange silencieux, Sirius arracha son regard du sien.

Il posa sa main sur sa nuque et ses yeux sur le vieux plafond des Trois Balais.

« Je vois que tu n'es pas un connard avec tout le monde, » dit Lily Evans et Eva arracha son regard de la mâchoire tendue de Sirius pour adresser un regard prudent à la Gryffondor.

Quel était exactement son but en venant ici ?

« Et qui t'a dit que tu pouvais t'asseoir ici, Evans ? demanda Sirius d'un ton glacial, en observant d'un mauvais œil la rousse se glisser sur la banquette pour s'asseoir à côté d'Eva.

– À ce que je sache tu n'es pas le propriétaire du bar ni le Ministre de la Magie et encore moins la reine d'Angleterre, Black, » rétorqua dignement Lily Evans en détachant sa haute queue de cheval.

Eva observa avec appréhension les cheveux roux foncés de Lily Evans dégouliner sur ses épaules couvertes par un pull sombre qui révélait la délicatesse de ses formes.

Pourquoi était-elle ici ? Pourquoi avait-elle quitté la table des Gryffondors qui avaient l'air d'avoir entamé un jeu d'alcool ?

Cette expression froide et hautaine qu'Eva détestait sur son visage, Sirius prit de nouveau la parole d'une voix dont suintait le mépris :

« Je ne te l'ai pas dit ? Sa majesté la reine Elizabeth II est une lointaine tante.

– Ça pourrait être vrai mais je ne te fais pas confiance, Black. Ce sera donc un non de ma part, annonça Lily Evans en offrant un sourire mielleux à Sirius qui poussa une exclamation agacée en réponse.

– Tu es une vraie plaie, Evans.

– Et toi tu n'es qu'un idiot imbu de lui-même, » rétorqua automatiquement Lily Evans comme si c'était un exercice auquel elle se prêtait quotidiennement.

Eva se fit la réflexion qu'elle ne voulait jamais avoir à se confronter à la préfète de Gryffondor. Lily Evans avait beaucoup trop de répartie pour qu'Eva puisse un jour espérer gagner une dispute contre elle.

« Mais ce n'est pas pour ça que je suis venue, dit Lily Evans.

– Ah bon ? Pourtant tu m'as l'air bien lancée pour énumérer tous mes défauts, railla Sirius mais Lily Evans s'était désintéressée de lui, elle s'était tournée vers Eva qui lui adressa un sourire hésitant.

– On n'a jamais pu se présenter correctement, » dit Lily Evans en ignorant complètement le « hé » agacé de Sirius.

La préfète tendit sa main vers Eva :

« Lily Evans, enchantée de faire ta connaissance.

– Hum…, » fit Eva en jetant un regard incertain à la main sous son nez.

Elle jeta un regard du coin de l'œil à Sirius qui lui fit un signe exaspéré de la main, semblant lui dire que ça ne servait à rien de comprendre ce qu'il se passait dans la tête de la célèbre Lily Evans. Eva reposa les yeux sur Lily Evans qui l'observait avec ses yeux verts émeraudes beaucoup trop beaux et intenses pour qu'Eva ne songe à la dénier d'un revers de main.

« Eva Brown, répondit finalement Eva en secouant la main de la préfète en ne parvenant pas à accrocher un sourire à ses lèvres, le souvenir de la préfète debout devant elle dans les cachots l'en empêchant.

– Je sais, » dit Lily en hochant la tête.

L'envie de partir revint en un bond. Plus pressante que jamais.

Eva pinça les lèvres pour tenter d'assagir le tourbillon d'anxiété dans sa bouche.

Lily Evans continua :

« J'espérais qu'on puisse faire connaissance. Sans la présence de certains, ajouta-t-elle en jetant un regard agacé à Sirius qui lui répondit par un regard qui refroidirait plus d'un.

– Oh, » fit Eva.

Peut-être pourrait-elle dire qu'elle avait besoin d'aller chercher Jeff qui n'était toujours pas revenu ? Il avait laissé son manteau et son bonnet derrière lui. C'était une bonne excuse pour éviter de répondre aux questions de Lily Evans.

Je ne veux pas te parler. Pourquoi est-ce que tu es venue ?


Lâche.


« Oui. Par exemple, quelle est ta couleur préférée ? »

Quoi ?

Sirius poussa une exclamation moqueuse.

Eva adressa un regard confus à la Gryffondor à côté d'elle qui la fixait pourtant avec sérieux. La rousse souleva même un sourcil interrogateur en réponse au silence d'Eva.

« Tu n'as pas de couleur préférée ?

– Euh, si. Si, bien sûr, dit Eva avec plus de force en tenant lâchement son écharpe contre son cou.

– Tu m'étonnes de plus en plus chaque jour, Evans, » railla Sirius mais il se fit ignorer encore une fois par Lily Evans.

Elle parut pourtant l'avoir entendu car ses narines frémirent. Toutefois, elle insista en ne quittant pas Eva des yeux.

« Et quelle est ta couleur préférée alors ? »

Eva était complètement éberluée. Elle avait toujours en tête le visage dur de Lily Evans qui lui disait de se confier à McGonagall et la Gryffondor voulait maintenant connaître sa couleur préférée ?

« Jaune. C'est le jaune, » révéla finalement Eva en sentant sa confusion augmenter encore d'un cran lorsque sa réponse éclaira le visage de Lily d'un sourire rayonnant.

Dans un coin de sa tête, Eva se fit toutefois la réflexion qu'elle comprenait enfin pourquoi James s'était amouraché de la Gryffondor qui semblait au premier abord si intimidante, si confiante était-elle. Elle était resplendissante lorsqu'elle souriait.

« Ah, le jaune ? répéta Lily Evans en adressant un sourire chaleureux à Eva comme si cette découverte allait les rendre complices. Moi c'est le bleu.

– Et moi, Evans ? Tu ne me demandes pas ma couleur préférée ? intervint moqueusement Sirius et, lorsqu'Eva lui jeta un coup d'œil, elle vit que l'agacement de Sirius avait disparu pour laisser place à un rictus amusé.

– Et qu'est-ce que tu manges le matin ? » continua Lily Evans en ignorant une fois de plus son camarade de Maison, étonnant une fois de plus Eva qui ne put retenir ses sourcils de se jucher très haut sur son front bien qu'elle sache que ce soit malpoli.

Sauf qu'elle ne comprenait pas d'où venait ses questions et surtout pourquoi Lily Evans tenait à connaître ses réponses. À chaque fois que leurs chemins s'étaient croisés cette année, la Gryffondor lui avait adressé des regards suspicieux voire hautains alors pourquoi ce soudain intérêt ? Eva s'était attendu à un interrogatoire sur ce qu'il s'était passé dans les cachots et à la place la préfète voulait connaître sa couleur préférée et son menu du petit-déjeuner ? Dans quel univers parallèle Eva avait-elle atterri ?

« Où est-ce qu'on est là ? Devant une audience du Magenmagot ? » se moqua Sirius.

Lily Evans haussa ses sourcils en direction d'Eva. Il exsudait d'elle une curiosité polie.

Eva attrapa sa tresse qui dégoulinait le long de son dos et la ramena sur sa poitrine, s'octroyant quelques secondes de réflexion pour tenter de comprendre ce qu'il se passait.

« Des scones avec du café. Du jus de citrouille aussi.

– Des scones ? Je ne suis pas très fan, grimaça Lily Evans. C'est un peu trop sec à mon goût. Je préfère prendre un petit-déjeuner complet : toasts, beans, sausage et œufs brouillés. Comme une bonne petite anglaise en somme, plaisanta-t-elle et c'était la première fois qu'Eva entendait son rire. Si je ne mange pas autant, je n'arrive pas à tenir jusqu'à la pause de midi. Encore pire le mardi quand j'ai cours d'Histoire de la Magie le matin. Si je ne mange pas assez c'est impossible de me concentrer et je ne peux pas compter sur Saoirse pour prendre des notes pour moi.

– En même temps, pourquoi est-ce que vous avez eu l'idée de garder ce cours après les BUSES ? critiqua Sirius.

– Contrairement à certains qui sont nés dans ce monde, moi j'ai encore des siècles d'histoire à apprendre, Black, » rétorqua Lily Evans en levant le menton.

C'était fascinant de voir le changement qui s'opérait chez Lily Evans. Une seconde elle souriait amicalement à Eva et la seconde suivante elle se tournait pour adresser un regard dédaigneux à Sirius qui le lui rendait bien, avec une touche toutefois plus moqueuse.

« Tu pourras te contenter d'emprunter des livres à la bibliothèque. Pas besoin de subir des heures de torture avec Binns, répondit Sirius.

– Je trouve que c'est une bonne idée, intervint avec maladresse Eva et Sirius lui décocha un regard surpris sur lequel elle ne voulut pas s'attarder.

– Vraiment ? Et tu vas soudainement me révéler que tu as une passion pour l'histoire ? plaisanta Sirius et Eva ne put s'empêcher de remarquer la différence dans son expression lorsqu'il s'adressait à elle.

– On a l'habitude de faire des pièces de théâtre dans la salle commune pour mettre en scène des dates clés de l'histoire, avoua Eva en haussant les épaules, prenant de court les deux Gryffondors qui lui adressèrent des regards incrédules.

– Qui aurait cru que les blaireaux pouvaient être aussi intellos que les Serdaigles, la provoqua Sirius avec toujours ce sourire taquin qui lui valut une grimace de la part d'Eva tandis que Lily Evans lui demandait avec intérêt si elle prenait part à ces représentations.

– Je fais souvent figurante. Les petits aiment bien me voir jongler ou faire le poirier, » révéla Eva, ne sachant pas qu'elle allait être assailli d'une dizaine de questions de la part tant de Lily que de Sirius qui, bien qu'il continue de se moquer gentiment des ringards de Poufsouffle, paraissait fasciné par cette découverte.

Et ça continua ainsi pendant un petit moment. Eva parla de Howard qui, bien qu'étant une brute épaisse, était le plus impliqué car adorant adopter le rôle d'héros de la communauté sorcière. Amos et Akash, eux, adoraient se déguiser en créatures magiques et aimaient par-dessous tout faire peur aux plus jeunes en les pourchassant dans la salle commune et en crachant du feu grâce à un discret incendio. Jeff, lui, avait plus d'une fois dû revêtir le rôle d'un noble Sang-Pur (l'équivalent sorcier d'un prince charmant) à cause de l'insistance des filles plus âgées qui avaient depuis quitté Poudlard mais qui avaient toujours eu un faible pour le mignon et discret Jefferson Windsor. Charlotte était celle qui avait pris le relais d'Ashley Benson pour conter l'intrigue, modulant sa voix au gré de l'atmosphère des contes. Quant à Emmeline, elle proposait toujours de maquiller les « acteurs » ou de coudre par elle-même des déguisements.

Au fil de leur discussion qui déboucha sur les habitudes des Gryffondors qui tournaient surtout autour de fêtes alcoolisées, Eva se détendit. Elle se cala contre le fond du dossier de la banquette et ramena une de ses jambes vêtues d'un blue jean contre elle. Elle écouta avec sourire distrait Sirius et Lily se chamailler. Car, inconsciemment, Eva oublia le « Evans » et Lily devint simplement Lily dans son esprit.

Elle avait cessé d'agripper son écharpe enroulée autour de son cou.

Sauf que, à la grande confusion d'Eva, l'ambiance bon enfant sur leur table du fond collée à la rambarde disparut lorsque de nouveaux arrivants firent leur apparition.

« Vous avez l'air de bien vous amuser, » les interrompit une voix masculine alors que Lily critiquait passionnément le cours d'Etudes des Moldus qui, à son avis, était enseigné par un vieux sorcier qui n'avait jamais discuté avec des moldus.

Leur drôle de trio leva les yeux vers James qui enlevait son écharpe, debout derrière la chaise toujours abandonnée de Jeff. Il avait de la buée sur ses lunettes, ses joues étaient roses et le bout de son nez rouge.

Autant d'indice pour révéler qu'il venait de l'extérieur.

À l'entente de sa voix, Lily s'arrêta en pleine tirade et son index qui tapait énergiquement le bois de la table pour accentuer ses arguments s'immobilisa. Elle se redressa et Eva eut de nouveau l'impression de faire face à Lily Evans la préfète.

« Tiens, t'es revenu toi ? dit Sirius en accueillant avec un sourire son meilleur ami qui s'ébouriffait ses cheveux aplatis par la pluie.

– Isis disait vouloir une Bierreaubeurre, expliqua James et il se tourna vers la Poufsouffle derrière lui qui venait d'échanger quelques mots avec Benjy Fenwick. On s'assoit là ? lui demanda James lorsque la cadette d'Eva se tourna vers lui avec un sourire enjoué.

– Oui, bien sûr, acquiesça Isis avec toujours ce sourire qui rendait encore plus avenant son visage bronzé et ses yeux verts pâles. Salut Eva ! » ajouta-t-elle en s'asseyant à la droite de Sirius après que James lui ait galamment tiré la chaise.

James ne tarda pas à s'asseoir à la chaise abandonnée de Jeff en bout de table. Il posa son manteau par-dessus celui de Jeff et Eva ne put s'empêcher de penser que c'était attentif et même mignon de sa part de ne pas s'être assis à côté de son meilleur ami pour ne pas reléguer Isis en bout de table.

Eva adressa un sourire à Isis qui ne tarda pas à leur raconter les mièvreries auxquelles ils avaient assisté chez Madame Pieddodu.

Ah, donc ils sont bien en plein rendez-vous amoureux, se dit Eva alors qu'Isis se tournait vers James pour lui dire d'imiter la voix de la vieille dame qui avait ordonné au malheureux serveur de ramasser le dentier de son mari qui était tombé dans sa tasse de thé.

La bonne humeur de James et d'Isis était contagieuse. Pourtant, Eva n'arrivait pas à se concentrer sur l'imitation très ressemblante de James.

Il y avait deux raisons. La première était que la dernière fois qu'Eva avait vu James elle s'était effondrée sous ses yeux horrifiés. La deuxième était liée à la rousse qui avait posé sa joue contre son poing et fixait intensément le bois de la table sur lequel ses doigts pianotaient avec agitation. Elle ne semblait nullement amusée par la voix grinçante de James qui causait pourtant l'hilarité d'Isis et de Sirius.

Lily avait hurlé un « JE NE SUIS PAS JALOUSE ! » excédé à l'égard de Saoirse Stewart lorsqu'elle était arrivé à l'étage. Est-ce que ce serait incongru de penser que ça avait un lien avec James qui croassa un « Mes doux aïeux, Robert ! » qui termina d'achever Sirius et Isis ? Sirius n'avait-il pas mentionné tout à l'heure une scène entre Lily et James ?

Eva se pencha vers Lily pour que les autres ne les entendent pas :

« Tu veux qu'on aille se chercher une boisson ? Je dois aussi vérifier que Jeff ne s'est pas fait kidnapper. »

Le regard que lui adressa Lily pourrait être qualifié de suspicieux. Eva se fit la réflexion qu'elle n'était peut-être pas la seule à avoir érigé des barrières pour se protéger. Finalement, après qu'Isis ait un poussé un éclat de rire encore plus bruyant et ait frappé la table avec hilarité, Lily acquiesça.

Eva allait se redresser quand son regard croisa celui d'un Serpentard à la table parallèle à la leur.

Eva avait eu peur qu'une dispute se déclenche avec Sirius si proche des Serpentards et exceptionnellement seul. Sauf que, à l'instant présent, ce n'était pas Sirius que Severus Rogue observait discrètement. Non c'était Lily Evans qu'il suivait attentivement de ses yeux sombres.

Lily se leva et Eva perdit de vue le Serpentard. Lorsqu'elle se leva à son tour, Severus Rogue écoutait attentivement Corban Yaxley comme le reste des Serpentards à sa table. Eva attendit que Lily avance pour pouvoir quitter la banquette mais James les arrêta :

« Où est-ce que vous allez ?

– Chercher un verre. Vous voulez qu'on vous ramène quelque chose ? » s'enquit poliment Eva pour ne pas montrer que l'idée d'être en compagnie de James faisait de nouveau monter la panique en elle.

Peut-être était-ce l'atmosphère des Trois Balais ou bien sa complicité apparente avec Isis qui révélait que leur rendez-vous se passait très bien mais James semblait ne pas avoir le souvenir de l'infirmerie en tête.

Non, l'air distrait, James observa le dos de Lily s'éloigner puis il se reprit et se trémoussa sur sa chaise pour réussir à sortir son portefeuille du fond de sa poche de pantalon.

« Tu veux quelque chose aussi Patmol ? » s'enquit James en secouant son portefeuille pour donner le bon nombre de pièces à Eva qui observa avec une pointe de consternation Lily descendre les escaliers sans l'attendre.

Décidément, personne ne prenait la peine de lui demander son avis avant de l'abandonner aujourd'hui. Et dire qu'elle n'avait même pas voulu venir.

« Une Bierreaubeurre ça me va. Quoi que, je ne dis pas non à une pinte d'hydromel aux épices, se corrigea Sirius avec un rictus amusé.

– C'est vrai que Madame Rosmerta ne peut pas te dire non maintenant que tu es majeur, rouspéta jalousement James en déposant des galions dans la main d'Eva. Merci Eva, » la remercia-t-il avec un sourire pétillant qu'elle ne pensait pas mériter après tous ces non-dits entre eux.

Elle lui offrit un sourire maladroit en réponse mais, comme s'il savait qu'Eva voulait juste s'éloigner de lui, James attrapa le bas de son pull jaune moutarde.

D'une voix beaucoup moins énergique que lors de son sketch d'il y a deux minutes, il lui dit :

« Il faudrait qu'on parle bientôt tous les deux. »

Mais Eva n'eut le temps de paniquer à cette idée car Sirius attira de manière efficace son attention en se penchant sur les pieds arrière de sa chaise pour croiser son regard derrière le dos d'Isis :

« Et n'oublie pas de revenir. On n'a pas terminé notre petite entrevue en tête à tête, Eva. »

Eva tourna les talons, le rire de Sirius sifflant dans ses oreilles. Elle traversa l'espace restreint de l'allée entre les tables et fit semblant de ne pas remarquer que toute la table des Gryffondors l'observait avec des degrés différent d'intérêt – Carina Winnifred et Lucy Emerson étant celles avec le regard le plus insistant – mais, bien sûr, il fallut que Liam Olsen fasse son intéressant comme d'habitude.

« Alors Eva, t'as enfin compris que les lions avaient meilleur goût que les blaireaux ? » la provoqua-t-il alors qu'elle passait à côté de lui.

Eva lui montra son majeur, ne voulant pas adresser un seul mot à ce connard fini. Étonnamment, ce fut Saoirse Stewart qui était assise sur les genoux du capitaine de Quidditch qui prit sa défense :

« C'est bon Liam, arrête de faire le mec, railla l'irlandaise. Tout le monde a entendu parler de la droite qu'elle t'a foutu la dernière fois. »

Eva ne resta pas à écouter les protestations indignées de Liam ni l'insulte que Steve McAvoy maugréait à son encontre, déjà à moitié bourré. Elle s'empressa de descendre les escaliers et elle eut de nouveau envie d'agripper son écharpe lorsqu'elle vit la foule qu'elle allait devoir traverser pour atteindre le comptoir de Madame Rosmerta.

Elle dut jouer des coudes et donner des coups de hanches aux chaises qui étaient un peu trop reculées, se valant des regards ennuyés qu'elle ignora. Alors qu'elle arrivait à mi-chemin, elle remarqua que Lily discutait plus loin avec des Gryffondor de 5e année. Eva ne connaissait pas leur nom mais elle reconnaissait parfaitement la blonde qui lui avait un jour déversé un pichet de jus de citrouille sur les cheveux.

À sa vue, Eva ne se remémora que lointainement qu'elle avait transformé le nez de la blonde en fraise, à l'hilarité de Howard et d'Akash. Charlotte, elle, l'avait rabroué pour faire bonne figure en tant que préfète mais Eva n'avait pas manqué de remarquer son rictus amusé.

Non, à la vue de la Gryffondor, Eva se rappelait seulement de Royce, si impassible, qui avait jeté un « oubliettes » dans la bibliothèque comme si c'était un simple accio.

Eva continua donc son chemin et, alors qu'elle tendait le cou pour voir combien de personnes il y avait devant elle pour passer commande, elle trouva enfin Jeff. Il était accoudé au comptoir et semblait en pleine discussion avec Francis Lockhart, Luke Carstein et Tony Valasquez. Il y avait deux choppes devant lui, une remplie et une trois-quarts vide.

Jeff lui avait donc bien pris sa boisson. Sauf qu'Eva n'avait pas le courage de s'approcher de Luke aujourd'hui bien que l'atmosphère soit conviviale aux Trois Balais. Non, bien qu'elle ait décidé qu'elle ne laisserait plus sa vie être régie par la peur, elle était exténuée et sa gorge fragile redevenait douloureuse.

Eva décida d'aller aux toilettes en espérant que les Serdaigles aient disparu le temps qu'elle fasse ses besoins.

Sur le pot, Eva entendit la vieille porte en bois des toilettes grincer pour annoncer l'arrivée de nouveaux venus.

« Tu crois qu'ils font quoi là-haut ? dit platement une voix féminine alors qu'Eva remontait sa culotte.

– Ils organisent leur vengeance contre Black et Potter sans doute, railla moqueusement une deuxième personne et Eva arrêta son mouvement alors qu'elle allait refermer sa ceinture pour s'assurer que son blue jean taille haute ne glisse pas. Si Slughorn n'était pas passé dans la salle commune hier soir, je pense qu'ils seraient restés toute la nuit à comploter.

– Rosier ne t'a rien dit à ce sujet ? »

La mystérieuse personne qui commençait lentement à ne plus être si mystérieuse pour Eva ricana moqueusement :

« Tu crois vraiment qu'il m'a dit quelque chose ? Il m'a envoyé chier comme jamais ce matin quand j'ai voulu savoir pourquoi est-ce qu'il avait été convoqué chez Dumbledore avec Mulciber. Autant dire qu'il préfère que je reste à genoux avec sa bite dans ma bouche pour que je ne l'emmerde pas avec mes questions. »

Ça ne faisait aucun doute. Celle qui parlait si vulgairement et d'un ton si cassant était Ava Parkinson. Si ça ne suffisait pas, Eva fut certaine de sa révélation lorsque la deuxième personne s'exclama « Ava ! » d'un air choqué.

« Ne dis pas ça ici ! siffla la deuxième personne en baissant d'un ton. N'importe qui pourrait t'entendre ! »

Les mains toujours figées sur sa ceinture qu'elle n'avait toujours pas bouclée, Eva se félicita intérieurement de ne pas avoir tiré la chasse. Le cœur battant, elle attendit silencieusement que les deux Serpentardes – car ce n'était qu'avec une autre Serpentarde qu'Ava Parkinson se lâcherait ainsi – terminent leur discussion et quittent la pièce.

« Roh fais pas ta coincée du cul, Orpha ! Tu sais qui d'autre peut être coincée dans ces toilettes qui puent la pisse ? Une 3e année qui a attrapé la colique après avoir goûté à sa première Bierreaubeurre ! »

Orpha. Il n'y avait qu'une seule personne qui s'appelait comme ça à Poudlard, si ce n'était sur tout le continent européen. Orpha Malefoy, 5e année, petite sœur discrète de Lucius Malefoy que Narcissa Black – non Malefoy maintenant – semblait avoir pris sous son aile car c'était elle qui l'amenait et l'attendait sur le quai 9 ¾ de King's Cross depuis quelques temps.

« Ava, siffla Orpha Malefoy, je t'avais dit de ne pas abuser sur l'hydromel.

– Je m'en fous, répondit Ava Parkinson qui, en y réfléchissant, avait bien la voix traînante d'une personne bourrée bien qu'elle parle toujours avec son accent de bourge. Ma vie c'est de la merde. Mon foutu alcoolique de père n'a même pas pris la peine de me chercher un mari, Robert, ce connard de petit frère, trouve ça tout simplement hilarant de me menacer de m'éjecter du manoir dès la fin de l'année et, pour couronner le tout, je ne suis qu'une connasse qui suce le fiancé d'une de ses amies. »

Eva entendit un bruit sourd puis un juron particulièrement coloré. Elle imaginait qu'Ava Parkinson devait avoir donné un coup de pied rageur aux lavabos. Sauf que son action irréfléchie ne lui avait apporté que de la douleur à en juger par l'impressionnant enchaînement de gros mots que la Serpentarde sortait.

Il y avait trop d'informations d'un coup. Eva avait du mal à digérer le fait que la hautaine et méprisante Ava Parkinson puisse avoir une personnalité en dehors de « harceleuse de pacotille » et qu'elle puisse avoir des problèmes qui semblaient bien complexes. Pourtant, malgré ces révélations, Eva ne ressentait aucune pitié pour la Serpentarde qui adorait la traiter de salope dès que l'occasion se présentait.

Insulte qui était bien ironique car, comme venait si bien de le dire Ava Parkinson, celle-ci couchait avec le fiancé de Lizzie Lestrange, sa supposée amie.

« Ça suffit, Ava, claqua froidement Orpha Malefoy, semblant avoir perdu patience. Reprends-toi en main. On est justement venu là pour te trouver un mari. Yaxley, je te rappelle.

Ha ! s'exclama rageusement Ava Parkinson. Corban Yaxley, ce connard qui préfère faire des réunions secrètes avec ses copains plutôt que je lui fasse une branlette sous la table ! Va comprendre pourquoi, pestiféra-t-elle. Ça ne m'étonnerait même pas qu'ils soient tous des pédés. Ils adorent lécher les pieds d'Evan, peut-être qu'ils lui lèchent même les couilles.

Ava ! s'exclama Orpha Malefoy, semblant réellement exaspérée. Tais-toi maintenant ! Tu vas boire de l'eau – oui, l'eau du robinet même ! – puis tu vas remettre une couche de rouge à lèvres et rajuster les pinces de ton chapeau puis nous irons chercher Yaxley. Ça suffit de te lamenter sur ton sort. Tu es une Serpentarde oui ou non ?! L'ambition c'est notre crédo alors tu vas me faire plaisir et tu vas papillonner tes faux cils en direction de Yaxley et même lui faire du pied sous la table si ça te chante mais tu vas arrêter de pleurnicher ! »

Il y eut un silence dans les toilettes. Mais alors qu'Eva réalisait lentement qu'il n'y avait pas qu'elle qui était malmenée par les adolescents puristes, Ava poussa une exclamation amusée :

« Dis donc, c'est avec ce caractère de cochon que tu as réussi à séduire le petit Sébastian ? Parce que j'avoue que j'ai l'impression d'être tombée amoureuse de toi.

– Arrête de faire l'idiote. Je sais très bien que tu n'es qu'une manipulatrice de première.

– Hé, tu ne peux pas m'en vouloir, plaisanta Ava Parkinson. Si je me retrouve vraiment à la rue, j'aurais bien besoin de l'aide de la nouvelle Lady Vance. Enfin, si l'autre blaireaute de merde ne réussit pas à te piquer l'héritage de la famille.

– Je croyais que tu aimais bien Emmeline Vance.

– Pff, tu parles. Je fais juste la fille sympa comme Ronan semble vraiment s'être amouraché d'elle. Si ce binoclard ne me faisait pas aussi pitié à suivre comme un chiot sa première copine, je n'aurais pas hésité à dire à la blaireaute que personne n'est intéressée par ses histoires.

– Tu es horrible.

– Oui, je suis horrible. Une horrible garce. Sauf que je suis aussi foutrement bien foutue. Regarde-moi ça ! Yaxley va se rendre compte de ce qu'il rate en voyant mes lèvres de suceuse. J'adore ce rouge à lèvres, il double le volume de mes lèvres.

– Tu es si vulgaire, Ava. C'est à se demander qui t'a éduqué, » soupira avec exaspération Orpha Malefoy.

Ava Parkinson éclata de rire :

« Eh bah personne ! Mon père est bien trop occupé avec sa bouteille et ses lubies de mégalomane et ma mère préfère dédier son temps à se trouver des jeunes amants. Tu savais qu'elle a déjà essayé de mettre Oliver dans son lit ? ricana froidement Ava Parkinson. On était quoi ? En 4ème année ? Ma très chère amie Amélia refuse bien sûr de poser un seul pied chez moi depuis. Comme si j'étais responsable des agissements de ma mère.

– J'espère vraiment qu'il n'y a personne dans ces toilettes, soupira Orpha Malefoy.

– Attends, je m'en occupe.

– Qu'est-ce que tu –

– HÉ ! La pisseuse de merde ! cria Ava Parkinson et Eva resta figée, les mains sur sa ceinture. Si un seul mot de cette conversation apparaît dans Poud'news, je n'hésiterais pas à envoyer Evan Rosier voir Rita Skeeter pour obtenir le nom de la cafteuse ! Et crois-moi, tu ne devras pas seulement avoir peur d'avoir la chiasse cette fois-ci !

– Utiliser le nom de Rosier pour te faire respecter ? Je croyais que tu étais au-dessus de manœuvres aussi risibles, Ava » soupira Orpha Malefoy.

Eva entendit le rire narquois d'Ava Parkinson qui lui avait bien souvent été adressé puis la porte grinça et les deux Serpentards la laissèrent face au silence.

Eva compta mentalement les secondes jusqu'à deux minutes de peur que les Serpentardes ne soit pas réellement parties. Passé ce laps de temps, elle tira la chasse et sortit des toilettes. Mais, alors qu'elle se lavait les mains et s'observait dans le miroir pour s'assurer que son cou soit toujours bien caché sous son écharpe et son col roulé, elle entendit une porte grincer derrière elle.

Les yeux ronds, Eva adressa un regard incrédule à Hannah Abbott.

Il y avait bien quelqu'un d'autre à part elle ?

« Je ne dirais rien si tu ne dis rien, lui dit Hannah Abbott en se lavant les mains au lavabo voisin, ne levant pas les yeux une seule seconde.

– D'accord…, acquiesça lentement Eva. Tu vas bien quand même ? »

Hannah Abbott hocha la tête mais Eva pouvait deviner à son rougissement violent que sa cadette était loin d'aller bien. Après tout, Ava Parkinson leur avait révélé plus d'un secret. Avant de partir, Eva indiqua à Hannah qu'Isis était à l'étage si elle la cherchait et que, si elle y allait, pouvait-elle les prévenir qu'Eva avait pris du retard pour prendre les boissons mais qu'elle arrivait bientôt ?

Hannah donna son accord et les deux filles se quittèrent à la sortie des toilettes, le brouhaha des Trois Balais leur assourdissant une nouvelle fois les oreilles.

Avec un soupir éreinté, Eva se fondit de nouveau dans la foule. Lorsqu'elle vit que Jeff n'était plus entouré de Francis, Tony et Luke, elle poussa avec plus d'entrain un petit qui faisait croire à ses amis être ivre rien qu'avec une Bierreaubeurre. Sauf que, alors qu'Eva s'apprêtait à poser sa main sur le dos de Jeff pour lui annoncer son arrivée, elle se figea lorsqu'elle remarqua avec qui exactement il était en train de parler au comptoir.

« Franchement, au lieu de rester collé au comptoir d'un bar comme un misérable alcoolique tu pourrais réviser le cours de Potion, Windsor. J'en ai assez de faire tout le travail. »

De là où elle était, Eva pouvait observer le profil de Jeff. Une drôle d'émotion au ventre, Eva observa son ami lever les yeux au ciel mais pourquoi avait-il un sourire amusé aux lèvres ?

« Toujours à te donner le beau rôle, Lizzie. Je te rappelle que c'est toi qui voulais mettre une queue de salamandre la dernière fois. C'est grâce à moi qu'on n'a pas eu un T.

– C'est Lestrange pour toi, Windsor, » dit hautainement la brune à la droite de Jeff qui n'était nulle autre que Lizzie Lestrange.

Eva ne comprenait pas. Lizzie Lestrange était censée être une connasse frigide prenant tout le monde de haut. Elle n'était pas censée paraître amusée de reprendre un Sang-Mêlé comme Jeff sur la manière appropriée de l'adresser.

« Désolé, je ne suis qu'un pauvre Sang-Mêlé, tu le sais bien. Les normes sociétales Sang-Pur me passent complément au-dessus. »

Et Jeff n'était pas censé paraître si décontracté en parlant à Lizzie Lestrange. Il n'était pas censé faire une blague sur son statut sanguin à une personne pour qui le monde était régi par cela. Et pourquoi ne la remarquait-il pas derrière lui ?

« Je suis rassurée si ce sont seulement les normes, » rétorqua Lizzie Lestrange avec un sourire mesquin bien moins tranchant qu'en octobre dernier lorsque la Serpentarde avait réussi à déclencher une crise de panique chez Eva.


« Disparais, disparais, disparais ! »


Eva pouvait encore entendre le venin dans la voix de la Serpentarde alors qu'elle était venue la hanter dans la noirceur de l'infirmerie.

« Quoi ? s'interloqua Jeff, les sourcils froncés. Qu'est-ce que tu – »

Jeff arrêta de parler, semblant enfin comprendre le sens des paroles de la Serpentarde. Sauf que, contrairement à ce que son physique attrayant pouvait faire croire, Jeff était loin d'être un garçon très suave. Non, il était plutôt de nature timide. C'est pourquoi Eva ne fut pas surprise de le voir rougir lentement mais sûrement alors qu'une émotion étouffante paralysait Eva.

Avec un raclement de gorge, Jeff se détourna de Lizzie Lestrange. Il se passa une main agitée dans les cheveux et, à cette vue, Eva eut une seule pensée :

Non.

« Jeff, » dit Eva en posant sa main sur le dos de son ami.

Jeff sursauta puis il tourna des yeux ronds vers elle. Lorsqu'il la reconnut, les yeux de Jeff s'agrandirent davantage :

« Eva ?! Qu'est-ce que tu – qu'est-ce que tu fais ici ? s'exclama Jeff en paraissant tout simplement mortifié de la voir.

– Je suis venue chercher à boire, tu n'es jamais revenue avec ma boisson, » dit Eva.

Si possible, le stoïcisme d'Eva parut encore plus agiter Jeff.

« Oh, désolé, je n'ai pas vu le temps passer ! Luke est passé me parler des rondes de préfet. Apparemment, les professeurs veulent faire des changements sur leur fonctionnement d'ici la rentrée. Enfin, ce n'est pas très important, tiens ! s'exclama Jeff en se tournant pour lui tendre sa Bierreaubeurre qui avait perdu sa mousse depuis qu'il l'avait commandé. Je suis vraiment désolé de t'avoir fait attendre si longtemps, Eva, s'excusa-t-il avec une grimace désolée.

– Pas de problème, dit Eva puis, elle tourna les yeux vers Lizzie qui lui tournait le dos, attendant avec un regard noir que Madame Rosmerta revienne avec sa commande : Bonjour, Lizzie.

– Va te faire foutre, la Poufsouffle, » lui répondit d'une voix glaciale la Serpentarde.

C'était la première fois qu'Eva l'entendait être si vulgaire. Visiblement, elle ne s'était toujours pas calmée depuis leur discussion à l'infirmerie la veille. Jeff parut surpris par la violence du ton de la Serpentarde car il lui jeta un regard confus.

« Hé ! s'écria soudainement Lizzie Lestrange en frappant le comptoir, attirant le regard d'Eva sur la bague argentée et ornementée d'une pierre de rubis en forme de rose brillant sur son annuaire. Vous allez bientôt me servir ? Ça fait dix minutes que j'attends ! Le service est pitoyable.

– Pas besoin d'être aussi malpolie ! » s'indigna Madame Rosmerta, interrompue dans sa discussion avec un sorcier à la barbe bien soignée mais grisonnante installé à l'extrémité du comptoir.

D'après les observations d'Eva, il lui semblait que la serveuse voulait réussir à mettre dans son lit le sorcier qui paraissait pourtant plus âgé. Eva ne voyait que son profil d'ici mais l'homme avait une mâchoire bien masculine et la cane ornementée adossée contre sa jambe laissait entendre qu'il était très riche. Malgré la beauté de Madame Rosmerta qui penchait son décolleté vers lui, l'air impassible de l'homme laissait entendre qu'il n'était guère intéressé.

Madame Rosmerta rajusta son tablier autour de sa taille puis agita sa baguette pour faire la commande de Lizzie Lestrange qui semblait prête à sortir sa baguette si elle n'était pas servie dans les dix prochaines secondes. Les verres furent remplis – de vin, quelle bourge – et ceux-ci ne tardèrent pas à léviter sur un plateau en direction de la Serpentarde.

Lizzie Lestrange abattit une quantité impressionnante de galions - le salaire d'une année pour certains - sur le comptoir et s'en alla dignement en faisant léviter son plateau devant elle. Elle ignora Eva, passant en coup de vent à côté d'elle. Eva regarda muettement la Serpentarde s'éloigner. Le chapeau qu'elle portait était celui que de nombreuses sorcières avaient admiré avec envie dans les vitrines les plus chics du Chemin de Traverse cet été, inaccessible pour la grande majorité de la population.

Madame Rosmerta parut se rendre compte de la longue queue de clients qui s'était formée pendant qu'elle était occupée à flirter car elle agita sa baguette pour répondre aux demandes. Après qu'Eva eut passé sa commande, Jeff se tourna vers elle avec hésitation :

« Eva. Est-ce que tu –

– Je ne dirai rien, dit Eva en évitant le regard suppliant de son ami, la mâchoire carrée.

– S'il te plaît, ne dis rien aux gars. Ils ne comprendraient pas et –

– J'ai dit que je ne dirai rien, Jeff, le coupa sèchement Eva en le bousculant pour déposer sa Bierreaubeurre sur le plateau que Madame Rosmerta venait de faire apparaître sous son nez. Maintenant, aide-moi à monter ce plateau à l'étage et ne dis plus rien si tu ne veux pas que tout le monde soit au courant de ton amitié soudaine avec Lizzie Lestrange. »

Si ce n'était plus. Mais ça, Eva refusa d'y songer.

« Eva…, dit lentement Jeff.

– S'il te plaît tais-toi, Jeff, dit Eva en déposant de force le plateau dans les mains de Jeff. Tu as vu sa bague, non ? dit Eva à voix basse, clignant des yeux pour se contrôler. Elle est la fiancée d'Evan Rosier. »

Elle se laissa trois secondes puis elle arracha ses yeux du verre d'hydromel épicé de Sirius. Jeff et elle faisaient tous les deux la même taille. Ils ne s'étaient jamais disputés en presque sept ans de vie commune. C'était la première fois qu'Eva avait du mal à regarder Jeff dans les yeux.

Eva tourna les talons et traversa la foule. Derrière elle, elle entendait le cliquetis des verres que Jeff essayait de ne pas casser tout en suivant son allure.

« Tu es mal placée pour donner des leçons de morale, Eva. L'année dernière avec Mulciber, je n'ai – »

Elle se retourna comme une furie vers lui et Jeff ne devait pas s'attendre à sa réaction car il recula en vitesse, évitant de justesse de faire tomber le plateau qu'Eva avait bousculé dans sa hâte.

« Jeff, ne parle pas de choses que tu ne comprends pas. »

C'était ironique qu'elle soit en train de réutiliser exactement les mêmes mots que Lizzie Lestrange un jour plus tard.

« Peut-être que si tu voulais bien parler avec tes amis au lieu de tout garder pour toi je comprendrais mieux, » s'agaça Jeff derrière elle alors qu'Eva s'était de nouveau tournée pour se frayer un chemin entre les tables.

Eva se mordit l'intérieur de la joue.

« Tu fais la gueule parce que je garde des secrets mais tu n'es pas mieux. Tu es même la pire dans ce domaine-là, continua Jeff derrière son dos, ne se rendant pas compte des poings serrés d'Eva. Je ne t'ai jamais demandé d'expliquer la mystérieuse maladie moldue qui t'a fait te barricader dans l'infirmerie tout le mois de juin par exemple. Lizzie est juste ma partenaire de Potions. C'est plus simple de m'entendre avec elle que de rater mes examens à cause de vieilles rivalités idiotes. Je n'ai pas voulu vous en parler parce que je savais que vous vous énerveriez pour rien.

– Jeff, » le coupa Eva en se tournant de nouveau vers lui, les pieds sur la deuxième marche des escaliers menant au 1er étage.

Encore une fois, Eva manqua de peu de faire tomber le plateau que tenait Jeff.

« Nom d'une flûte, » jura Jeff avant de reprendre son équilibre et l'entente de ce juron ridicule que seulement Jefferson Windsor utilisait calma le tambourinement du cœur d'Eva.

Elle était consciente que ses yeux étaient devenus suppliants lorsqu'elle lui dit les paroles suivantes :

« S'il te plaît, Jeff. Pas maintenant. Je ne peux pas en parler ici. »

Et sans doute que Jeff comprit qu'elle avait de bonnes raisons de garder ses secrets car il s'échappa à son regard avec gêne :

« O.K, d'accord, pas besoin de me regarder avec ces yeux-là. J'étais juste énervé, admit-il en levant avec maladresse les yeux vers Eva. Tu n'es pas obligée de me di – »

Jeff s'arrêta abruptement et regarda quelque chose par-dessus l'épaule d'Eva avec des yeux ronds. Eva se tourna pour voir ce qui le faisait prendre cet air si horrifié, son interrogation sur le bout de sa langue, mais sa voix se perdit dans sa gorge lorsqu'elle vit Hannah Abbott se débattre contre un homme en haut des escaliers.

La seconde suivante, Hannah réussit à se défaire de la prise de l'homme qui avait le visage plongé dans son cou. Sauf qu'elle perdit l'équilibre et, alors qu'un hurlement strident se faisait entendre (« HANNAH ! »), Eva et Jeff ne purent qu'assister, impuissants, à la chute d'Hannah.

Du sang gicla, le dos d'Hannah s'arqua dans les airs pendant ce qui sembla être une éternité puis Hannah cogna sa tête contre les marches et elle dévala les escaliers en un bruit retentissant.

Ce n'est qu'au dernier moment qu'Eva se réveilla et eut le réflexe d'attraper Hannah qui allait percuter ses jambes.

Eva s'était baissée pour attraper sa cadette mais, à cause de la force de la chute d'Hannah, elle fut propulsée en arrière et son dos se cogna contre les jambes de Jeff toujours debout derrière elle.

Le verre des boissons qu'Eva avait payé avec l'argent de James percuta le parquet des Trois Balais en un fracas retentissant mais Eva ne l'entendit que lointainement.

Sous ses yeux effarés, elle vit l'homme se tourner rigidement en direction des escaliers, comme s'il n'avait pas encore réaliser où Hannah avait disparu. Du sang écarlate décorait sa bouche close et la peau blafarde de son menton.

Le sang d'Hannah.

La seconde suivante, l'homme dévala les escaliers et Eva réalisa lointainement qu'il venait pour achever sa victime qui couinait avec peur dans ses bras, la plaie béante dans son cou réchauffant de manière morbide le corps des deux Poufsouffles.

« À l'aide, » couina Hannah Abbott si faiblement que même Eva eut du mal à l'entendre alors que les gens hurlaient dans les Trois Balais.

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titre du chapitre : Du jaune, du bleu et du sang (II)
nombre de mots : 11 430

Coucou, chapitre très en retard mais j'avoue ne plus avoir trop de temps pour moi et, quand j'en ai, je n'ai pas le courage d'ouvrir le fichier Word. La preuve, je viens de passer 5 heures à revoir ce chapitre-ci, haha. Dites-moi vos impressions ! Je pense qu'avec ce chapitre-ci doit il y en avoir pas mal vu la panoplie de persos qui sont apparus :))

Des bisous et j'essaie de vous publier le prochain (action ! action !) dans moins de deux semaines (je préfère ne pas donner de date au cas où).