Comme promis, ou presque (j'avais indiqué une date avant de lamentablement et longuement l'oublier, prise dans les affres de la real life, désolée !), voici le nouveau chapitre :) J'espère que sa lecture vous plaira ! On se retrouve en bas !

Chapitre 3

Cave ne cadas

C'est un vertige désagréable qui force Tristan à ralentir à nouveau. Sa monture désormais au pas, le chevalier tente de reprendre ses esprits. La fatigue le poursuit depuis plusieurs heures, mais elle prend désormais une toute autre tournure. Pris de nausée, il finit par complètement s'arrêter, le souffle désagréablement court, toujours aussi honteux, et sa sa cape toute tâchée de boue. Comment a-t-il pu tomber de cheval ?

La douleur lancinante qu'il ressent dans le côté droit se fait soudain encore plus aigüe, et il ne peut s'empêcher de se pencher en avant, les yeux plissés. Tristan le sait : il faut qu'il fasse une pause avant de finir par tomber à nouveau. C'est non sans un gémissement qu'il met le pied à terre, avant de réussir à attacher Morvark.

— Donne-moi quelques minutes, chuchote-t-il à l'oreille de l'animal, tout en se retenant à son encolure.

La brume qui danse sur les collines, au loin, lui fait l'effet d'être des vieilles âmes qui n'attendent qu'une chose : qu'il s'endorme pour venir l'envelopper. Voilà qu'il délire.

Par chance, ou presque, un léger vertige le sort de sa rêverie et doucement, Tristan s'éloigne de quelques pas pour s'installer sur une grosse pierre particulièrement bienvenue. Les frissons qui le parcourent malgré le temps plutôt clément sont sans appel, comme la transpiration qui trempe son dos. S'assoupir est tentant, tellement tentant que Tristan se relève aussitôt : ce sommeil qui l'appelle n'est pas l'un de ceux qui vous reposent. S'il s'endort ici, tout ce qu'il gagnera, c'est de se réveiller dans plusieurs heures, amorphe, sûrement plus fiévreux encore.

Morvark, de ses grands yeux, semble presque le couver du regard.

— Tout va bien.

Ce mensonge lui vrille les côtes, et Tristan sait qu'il va devoir rebrousser chemin et rejoindre le convoi. L'envie de fermer les yeux l'envahit à nouveau et il a tant de mal à y résister qu'il préfère se relever. Péniblement, Tristan remonte à cheval, alors que les premières gouttes d'une pluie battante alourdissent encore sa cape.

XXXX

— Quelle efficacité ! Tu parles d'un éclaireur !

Les reproches de Lancelot, dont la voix tendue laisse deviner qu'ils sont pleinement justifiés, parviennent à peine aux oreilles de Tristan. Sous les yeux du petit groupe, il s'efforce de descendre de cheval sans en dégringoler. Une seconde plus tard, Arthur est juste à côté de lui, le vissage froissé d'inquiétude.

— Tu es blessé ? Qu'est-ce qui s'est passé ?

Tristan secoue négativement la tête. De quelques mots, la bouche pâteuse, les yeux fiévreux, il explique tant bien que mal. La fatigue, la fièvre, Morvak qui s'effraie et qui s'emballe, sa chute de cheval, et la honte qui l'envahit depuis des heures.

— C'est bon, le coupe Arthur. Va te reposer, j'arrive dans une minute.

Tristan n'essaie pas de dire un mot de plus et s'éloigne jusqu'à l'arbre le plus proche, contre lequel il se laisse glisser. Les yeux fermés, il se sent déjà partir quand la voix de Gauvain l'en empêche.

— Tu es sûr que tu n'es pas blessé ?

— Je suis juste fatigué, répond Tristan.

Bors et Galahad, qui les ont rejoint, échangent un regard peu convaincu avec Gauvain, qui, de quelques gestes assurés par l'habitude, vérifie sa réelle absence de blessure.

— Tu as de la fièvre, assène le chevalier.

Arthur, quelques dizaines de mètres plus loin, parle avec Isaura en le désignant. Il lui demande certainement de le soigner à nouveau. A cette pensée, son coeur s'emballe à un point presque ridicule et Tristan se maudit d'être aussi idiot. Peut-il vraiment se permettre de l'approcher encore, alors qu'il pense à elle comme il le fait ? Après ce moment, près du feu, pendant lequel il a songé à saisir sa main ? Alors qu'il l'épie dès qu'il le peut, tant il se plaît à la regarder ?

— Tu aurais dû le dire, si tu n'étais pas capable de...

— Lancelot, c'est bon, s'agace Gauvain.

— On a eu de la chance que ces Bretons soient raisonnables. Et surtout, que le nom de Marcus leur ait fait un si grand effet.

— Qu'est-ce qui s'est passé ?

— Un groupe de paysans qui nous a barrés la route, c'est tout, tempère Bors.

— Armés, et prêts à enlever la fille, rétorque Lancelot.

Tristan sursaute et se redresse, rapidement coupé par la douleur qui lui écrase les côtes.

— Arthur a élevé la voix, et ça a suffi à les faire déguerpir comme des lapins, le rassure Bors. Bon sang, t'es pâle comme un mort. Tu ne vas pas tourner de l'oeil, dis ?

XXXX

— J'ai simplement besoin de repos, je t'assure.

— Je ne cherche pas à négocier avec toi, Tristan.

Arthur est assis juste à côté de lui, près du feu. Il se sent déjà mieux, depuis qu'il n'est plus seul au milieu des arbres. Si la fièvre et la douleur lui pèsent encore, le repos a déjà commencé à les faire baisser.

— Je sais. J'irai la voir. Je suis désolé, Arthur.

— Je sais, dit à son tour le commandant. Mais ton élan de fierté aurait pu te coucher cher. Nous coûter cher.

Tristan ne sait pas quoi répondre. Bien sûr, qu'il aurait dû signaler sa fatigue et la douleur de ses blessures qui s'était réveillé. Mais il n'avait pas senti la fièvre venir, pas plus que son manque d'alerte. Il avait été orgueilleux et imprudent.

— J'aurais dû savoir que tu n'était pas complètement remis. Tu suivras le rythme du convoi jusqu'au Mur. Gaheris te remplacera.

— Ce n'est pas ta faute, j'ai été idiot.

— Ce qui n'est pas de ma faute est toujours de ma responsabilité, dit gravement Arthur. Surtout quand vous êtes assez bête pour ne pas y prêter assez attention vous-même.

Le sourire d'Arthur est communicatif, et Tristan se sent un peu moins maussade. Il a toujours eu quelque chose d'apaisant dans la présence d'Arthur. Peut-être que cela vient de la confiance aveugle qu'il leur fait. Ou alors de celle qu'il met en son dieu.

— Elle n'a pas été trop effrayée ? demande soudain Tristan.

— Isaura ? Sur l'instant, sûrement. Mais elle ne m'a pas semblé trop traumatisée, rassure-toi.

— Tant mieux.

La culpabilité qui étreint Tristan ne s'évanouit pas pour autant. Il devrait savoir, pourtant, depuis le temps qu'il mène cette vie, combien la moindre imprudence peut s'avérer désastreuse.

XXXX

— Je vais voir si ma maîtresse accepte de vous recevoir.

L'air fier et méfiant de Brangien aurait presque pu lui paraître drôle, si Tristan n'était pas aussi tracassé par ses erreurs. C'est avec l'envie de contempler ses bottes qu'il rentre dans la tente, alors qu'Isaura, l'air un peu las, fait l'effort de lui sourire. La pauvre est sans doute encore complètement apeurée. Peut-on lui en tenir rigueur ? Isaura n'a presque jamais quitté la sécurité des murs du domaine de son père, et voilà qu'un groupe de bretons armé a manqué de la prendre en otage. Tout cela parce qu'il était en train de s'évanouir à moitié sur son cheval.

Tristan a bien trop honte. De son orgueil, de sa chute, de cette fièvre qui le fait frissonner, de cette faiblesse qui ne veut plus le quitter, et de cet emballement qui le prend encore, à voir cette si belle jeune femme devant lui.

— Votre aide ne sera pas nécessaire Damoiselle, mais je tenais à venir vous remercier tout de même.

— Vous vous sentez donc mieux ?

— Seulement un peu fatigué, mais ce n'est rien...

— Tristan, vous êtes fiévreux, le contredit Isaura.

— Je n'ai pas besoin de...

— Je n'ai pas prévu de vous recoudre encore, dit la jeune fille en souriant avec douceur. Je n'en ai pas la moindre envie, et vous ne semblez pas en avoir besoin d'après Gauvain. Mais n'accepteriez-vous pas une simple tisane, pour votre fièvre ? Je sais que vos compagnons trouvent que ce sont des remèdes de bonne femme comme ils disent si bien, mais celle-ci s'est révélée plutôt efficace non ?

Isaura semble elle-même surprise par son insistance. Le doux sourire qu'elle lui adresse encore achève de le persuader : souriant à son tour, il hoche la tête.

— Brangien, veux-tu bien t'en occuper s'il te plaît ? Tu l'apporteras ici... Cela permettra au chevalier Tristan de se reposer un peu.

— Mais... s'étonne Brangien, les yeux écarquillés.

— Allez ! l'encourage doucement mais fermement Isaura.

Tristan ne peut s'empêcher de se sentir surpris, et aussi flatté, de voir Isaura si peu inquiète à l'idée de se trouver seule avec lui. Dans sa tente, qui plus est. Il en sourit, même, alors qu'elle l'invite à s'assoir sur l'une des chaises de voyage installées.

— Qu'avez-vous ?

Tristan, pris en faute, en blêmirait, presque.

— Le confort dans lequel vous voyagez m'est inhabituel, c'est tout, dit-il rapidement.

C'est la première chose qui lui est passé par la tête, et à voir l'air embrassé d'Isaura, il s'en veut déjà. Ne pouvait-il trouver quelque chose de moins blessant à dire ?

— Oh... murmure-t-elle comme pour elle, avant de lui sourire à nouveau. Alors dites-moi, êtes-vous sûr de vous sentir bien ?

— De la fatigue, je vous l'ai dit, promet Tristan d'un air qu'il veut rassurant, alors qu'en réalité, une léger vertige le prend encore.

— Votre côté vous fait mal n'est-ce pas ? Je vous ai vu grimacer tout à l'heure...

Tristan l'écoute lui conseiller de suivre le rythme du convoi, un peu distrait. Il a froid, se sent toujours aussi nauséeux, mais la coiffure d'Isaura s'est un peu défaite, et il se retrouve soudain fasciné par les mèches blondes qui s'échappent de son chignon. Il se reprend soudain, alors qu'elle le fixe, promettant d'être plus raisonnable, et surtout, s'excusant d'avoir failli à son rôle.

— Mais que s'est-il passé, au fait ?

— La pluie, le manque de sommeil, la fièvre et... Mon cheval qui s'emballe après avoir été effrayé... C'était bien la première fois que je ne parvenais pas à le maîtriser depuis des années. Il faut dire que je n'étais pas très alerte. Tomber de cheval pour un chevalier, c'est... Enfin.

— Ne vous en voulez pas, nous allons tous bien.

— C'est mon rôle, et je n'y faillis jamais, réplique durement Tristan.

— Je n'en doute pas.

Isaura semble nerveuse, et Tristan n'en mène pas beaucoup plus large.

— Vous avez dû avoir peur... dit finalement Tristan.

— J'étais terrorisée, répond vivement Isaura.

— Si vous ne l'aviez pas été, nous aurions tous trouvé cela étrange.

A nouveau, comme il l'avait fait lorsqu'ils se trouvaient encore dans la demeure d'Angus, Tristan ne peut s'empêcher de la rassurer. De lui rappeler que c'est bien la première fois qu'elle est confrontée à un tel danger, et qu'elle n'a à rougir de rien. Il s'emballe un peu, d'ailleurs, la langue déliée par la fièvre. Une jeune romaine de haute naissance comme elle a-t-elle seulement besoin de s'entendre encouragée par un homme comme lui ?

Que fait-il, d'ailleurs, assis dans cette tente si confortablement meublée pour un simple voyage ? Face à cette jeune femme à la peau si délicate, dont l'on devine à la regarder qu'elle n'a jamais souffert ni du froid, ni du soleil ? N'est-il pas en train de se ridiculiser, à s'imaginer que ses mots peuvent compter ? Pourtant, Isaura semble l'écouter sans moquerie et sans lassitude, bien qu'elle n'en paraisse pas moins songeuse.

— A quoi pensez-vous ? lui demande-t-il soudain.

Il est devenu fou, sans doute, pour lui poser une telle question aussi abruptement, sans plus penser à la moindre convenance et au statut de la femme qu'il a en face de lui. Mais, après une seconde de réflexion, Isaura répond.

— Je vous trouve sage...

Elle dit cela comme si c'était étonnant, et Tristan s'en amuse, continuant d'oublier chacune des règles de bienséance qu'il vient de se promettre de respecter à nouveau.

— Trop sage pour un guerrier ? Ou trop sage pour un Sarmate ?

— Et bien...

— Pour les deux ? demande encore Tristan, en souriant toujours. Ce n'est pas de la sagesse, c'est du bon sens.

— Alors je trouve que vous avez beaucoup de bon sens.

— C'est un très agréable compliment.

Le visage d'Isaura rougit un peu sous ses sourires, et Tristan sent son coeur s'emballer. Il ne peut s'empêcher de réfléchir à un prochain bon mot, à une flatterie, à quelque chose qui pourra continuer de le rendre intéressant. Il n'est plus qu'un gamin affolé devant les premiers regards d'une jolie fille. Isaura le devance cependant, et le prend de court.

— N'avez-vous jamais peur face à vos adversaires ? Je veux dire, à chaque fois, ne pensez-vous pas que... Vous pourriez mourir ?

Tristan balbutie un peu. Il ment aussi. Il préfère dire qu'il n'a plus vraiment peur, plutôt que d'avouer que l'angoisse lui colle autant à la peau. Alors, il dit qu'il s'est sans doute trop habitué pour vraiment la ressentir encore. Mais Isaura n'est pas dupe.

— Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne chose.

— Vous avez raison... Il s'avère que vous avez beaucoup de bon sens vous aussi, répond Tristan d'une voix douce.

Isaura rit légèrement, avant de remarquer que l'une de ses mèches s'est emmêlée dans la broche de sa robe. Réalisant que sa coiffure se défait, elle porte ses mains derrière sa nuque et Tristan, en la regardant détacher ses cheveux, si gracieuse, sent encore son coeur partir au grand galop. Comme cette femme est belle, et comme il voudrait pouvoir lui-même passer ses mains dans ses mèches blondes !

Il ne peut s'empêcher de la dévisager. L'espace d'un instant, il songe à combien les nuits l'angoisseraient moins si, chaque soir, avant de se coucher, il avait l'occasion de regarder Isaura défaire sa coiffure comme elle le fait. Il imagine tant de regards, tant de tendresse, qu'il perd encore un peu plus pied avec la réalité.

— Vous...

Alors qu'Isaura relève les yeux vers lui, il s'interrompt. Il faut qu'il se reprenne, qu'il reste à sa place, qu'il se taise. Mais voilà qu'Isaura lui sourit encore, en le regardant droit dans les yeux.

— Oui ? l'encourage-t-elle, comme si elle était presque déçue qu'il se taise.

Serait-ce si grave, qu'il dise à cette femme à quel point il la trouve belle ? Il n'aura pas d'autre occasion de pouvoir le faire aussi simplement qu'en cet instant, dans cette tente, à l'abri des regards, des jugements et des moqueries. Sans doute que dès qu'elle sera au Mur, elle n'appréciera plus autant sa compagnie et aura vite fait de l'oublier. Les jours recommenceront bientôt à ressembler aux autres. Et ce serait agréable, de pouvoir songer qu'il a fait rougir une si jolie femme, une fois à nouveau dans sa chambre, enivré du mauvais vin de la taverne. Pourtant, une fois son courage assemblé, ses mots, eux sortent dans tous les sens.

— Vous êtes très belle aussi, sans être coiffée à la romaine.

Son compliment ne ressemble à rien de ce qu'il voulait dire et sonne presque comme une critique. Il ne fait naître aucun sourire chez Isaura.

— Mais je suis romaine, rétorque-t-elle instinctivement.

Tristan précise qu'il ne s'agit que d'un compliment, mais une gêne s'installe. Il est allé trop loin, il le sait. Il faut qu'il rappelle lui-même qu'il connait sa place avant qu'elle ne le fasse.

— J'imagine qu'une telle remarque dans la bouche d'un esclave sarmate n'a pas beaucoup d'intérêt pour une jeune femme comme vous, qui doit l'entendre tous les jours.

Tristan voulait faire de l'humour, mais il s'entend parler avec bien plus de gravité et d'amertume qu'il ne le veut. Il faut qu'il mette fin à cette catastrophe, qu'il s'excuse, et qu'il attende le retour de Brangien à l'extérieur de cette tente avant de se ridiculiser encore un peu plus.

— Je ne vous considère pas comme un simple sarmate !

Cette fois, le coeur de Tristan ne s'emballe pas, mais manque un battement. Tout ralentit, avant de s'accélérer à nouveau.

— Et comment me considérez-vous ? demande-t-il sans attendre, et sans penser.

Isaura hésite. Elle aussi, réalise sans doute qu'ils ne devraient pas parler aussi librement.

— Comme... hésite Isaura. Comme l'ami de mon futur époux, comme un homme digne de confiance.

Tristan ne peut s'empêcher de sourire, ignorant la mention de Marcus. Il n'entend que le respect et l'amitié dans la réponse d'Isaura, et il se sent envahi d'une fierté presque irrationnelle. La question d'Isaura n'y arrange rien, et Tristan sent presque des ailes lui pousser dans le dos.

— Et vous, comment me considérez-vous ?

— Comme la future épouse d'un ami... dit-il avec prudence, mobilisant le peu de sens des réalités qui lui reste encore.

— J'aurais donc encore souvent l'occasion de vous voir, chez Marcus ?

— Oui, sans doute.

— J'en suis heureuse.

Tristan n'arrive plus à cesser de sourire, d'autant qu'Isaura continue à bavarder avec lui comme s'il était réellement à sa place, assis en face d'elle, à la regarder rire. C'est là encore, si facile de s'imaginer encore un peu plus près d'elle. Mais le retour de Brangien met abruptement fin aux rêveries de Tristan.

— Votre tisane. Il y en a de côté si vous êtes encore fiévreux demain.

Tristan se souvient encore un peu trop du goût un peu trop vinaigré de cette infusion de saule blanc. Sa réticence fait éclater de rire Isaura, d'une façon si franche qu'il en est surpris. C'est la première fois qu'il entend son rire aussi clairement, sans retenue aucune.

— Nous parlions de courage et de bon sens... Le bon sens veut que vous ne vous empêchiez pas de guérir et...

— Le courage veut que j'avale cette chose sans broncher, complète Tristan. Bien...

Tristan s'exécute, sous le sourire attentif d'Isaura. Il se sent soudainement chanceux, à défaut d'être moins fiévreux.

— Je vais vous laisser, Isaura. Merci pour le temps que vous m'avez accordé.

— Et je vous remercie pour le bon sens que vous avez partagé avec moi.

XXXX

Tristan, à l'arrière du convoi, ne peut s'empêcher de quitter des yeux le chariot d'Isaura, dont les étoffes restent fermées. C'est non sans un certain agacement qu'il remarque que Lancelot chevauche juste à côté, espionnant la conversation des deux femmes avec un sourire espiègle.

— C'est plus fort que lui, commente Gauvain. Je ne lui donne même pas dix secondes avant qu'il ne les interrompe.

Si le chevalier blond n'est pas un oracle, il connaît trop bien leur frère d'armes : quelques secondes à peines s'écoulent avant que Lancelot se penche vers le chariot en disant quelque chose. Trop loin pour l'entendre, Tristan n'a cependant aucun mal à entendre la réponse courroucée de Brangien.

— Quelle indiscrétion chevalier ! N'avez rien d'autres à faire que d'écouter nos conversations ? se fâche la jeune femme avant de refermer les étoffes.

— Qu'est-ce que je disais, dit Gauvain.

Tristan s'apprête à répondre mais il s'interrompt en voyant le visage rieur d'Isaura apparaitre à travers les étoffes du chariot. Un élan de jalousie envahit Tristan en la voyant discuter aussi gaiement avec Lancelot. Quelques instant à peine, qui lui paraissent une éternité cependant, s'écoulent avant qu'il ne se décide à aller plus en avant du convoi.

— Ce Lancelot... Oh, il m'agace !

— Brangien... tempère la voix d'Isaura.

— Je déteste les bellâtres, c'est ainsi !

— Je ne suis pas un bellâtre !

Malgré les protestations de sa servante, Isaura semble déterminée à passer outre les mauvaises manières de Lancelot, et rouvre les étoffes que Brangien avait fermées avec théâtralité.

— De toute manière, il entend ce qu'on dit. Et je m'ennuie...

— Voilà qui est bien dit ! répond Lancelot avec un clin d'œil. Mais vous saviez, je ne plaisantais pas... J'imagine que voyager là-dedans n'est pas très agréable et que vous devez avoir envie de prendre un peu l'air...

— C'est inconvenant, chevalier, répond doucement Isaura.

— Et bien si vous ne pouvez montez avec moi, je vous prête mon cheval et je tiens compagnie à Brangien.

Isaura éclate de rire, et Tristan la trouve si belle qu'il en sourit.

— Vous êtes... OH !

— Brangien, c'est une plaisanterie... s'amuse encore Isaura. Et bien Lancelot, c'est fort gentil à vous, mais je ne sais pas monter de toute façon.

— Vous devriez apprendre. Je ne crois pas connaître quelque chose de plus grisant hormis...

— Lancelot ! l'interrompt rapidement Tristan, qui ne connait que trop bien son humour grivois.

S'il est souvent pénible, Lancelot n'est pas idiot et comprend sans peine qu'il va trop loin. Ralentissant son cheval, il se met à chevaucher à la hauteur de Tristan après un dernier regard malicieux vers Isaura.

— Marcus peut dormir tranquille, avec un garde tel que toi. Tu surveilles déjà les moindres faits et gestes de sa fiancée.

Le ton de Lancelot est un peu mauvais et Tristan a du mal à ne pas céder à un mouvement d'humeur. Ce ne serait pas la première fois qu'ils se disputeraient au sujet de Marcus.

— Vous n'allez pas recommencer, intervient Dagonnet avant même que Tristan ait pu répondre quoique ce soit.

— Je n'arriverai jamais à comprendre quel plaisir tu peux prendre à le servir comme tu le fais. Ça ne te suffit pas d'être à la solde des romains depuis qu'on est gamins ?

D'ordinaire, Tristan lui aurait rétorqué quelque chose. Mais aujourd'hui, la remarque de Lancelot lui est plus amère et sans un mot, Tristan accélère en tête du convoi pour rejoindre Arthur.

XXXX

Le soir venu, l'ambiance est morose sur le campement. Isaura, qui a refusé de sortir de son chariot depuis leur halte, n'a fait que pleurer à nouveau avant de tomber de sommeil, sans même rejoindre sa tente. Sa bonne humeur de l'après-midi semble s'être éteinte en même temps que le jour. Les chevaliers, quant à eux, sont silencieux, influencés par la tristesse de la jeune femme et, Tristan doit bien la reconnaitre, sa propre mauvaise humeur. Pour ne rien arranger, Brangien, qui a méchamment chuté en s'activant pour servir sa maîtresse, semble s'être foulée la cheville.

— Je ne peux pas arriver au service du Seigneur Marcus en boitant, se lamente la jeune servante en avisant une fois de plus son pied bandé.

— Je suis sûr que dès demain, vous irez mieux, la rassure Galahad. Tenez, mangez un peu, cela vous fera du bien.

— Il faut que j'apporte quelque chose à Demoiselle Isaura, proteste Brangien.

D'un bond, Tristan se lève et attrape une écuelle.

— Je m'en occupe.

Il s'est efforcé de prendre une voix calme, sans empressement.

— Je vais surveiller les abords du camp, se justifie-t-il.

Brangien, qui essaie de se lever, est bien vite rattrapée par la douleur de sa cheville.

— Ne vous en faites pas. Je vous dois bien cela, ainsi qu'à votre maîtresse, après tous les bons soins que vous m'avez apportés.

D'un sourire qui tient plus de la grimace, Brangien masse sa cheville. Une fois l'écuelle remplie du ragout fumant au menu de leur dîner, Tristan s'éloigne sans demander son reste en direction du chariot d'Isaura.

C'est une jeune femme encore endormie que Tristan devine à travers les étoffes du chariot. Tristan hésite. Faut-il la réveiller ? Peut-il se permettre seulement de le faire ? Il devrait sûrement se contenter de lui déposer son repas. Brangien ne tardera pas à la rejoindre, de toute façon. Un peu déçu, Tristan s'apprête à déposer le bol encore fumant à l'entrée du chariot, dont il écarte encore un peu plus les tissus. Le bruit semble perturber le sommeil d'Isaura alors, Tristan, qui semble avoir abandonné tout le bon sens dont il se targue si souvent, se surprend à tenter de la sortir définitivement de son sommeil.

— Damoiselle...

La jeune femme s'étire un peu avant de réaliser où elle est, et qui il est. Elle sursaute et semble retenir un cri. Dans une précipitation qu'il ne se connaît pas, Tristan résume les mésaventures de Brangien et lui tend son repas. D'un sourire qui ne cache ni sa fatigue, ni sa tristesse, Isaura se met à manger. Plutôt que de prendre congé comme il le devrait, Tristan se tient devant le chariot, soudainement atterré par la mélancolie qui se dégage de cette future mariée.

— Comment vous sentez-vous ?

— Très bien.

Tristan a l'impression qu'il lui suffirait de grimper dans ce chariot ou de tendre la main pour tout changer. Sans savoir ce qu'il changerait pour autant. Mais en cet instant, rien ne semble aller comme il faut. Il ne peut décemment pas tourner les talons face à tant de chagrin. Il a entendues trop de bribes des conversations entre Isaura et Brangien. Trop d'angoisses quant à ce mariage, quant à cette nouvelle vie qui l'attend, à cette peur si éloignée des siennes, et qu'il parvient pourtant à ne comprendre que trop bien.

— Je vous ai entendue tout à l'heure, à propos du mariage...

— Ce ne sont pas vos affaires, le coupe-t-elle sèchement.

Elle a raison. Tristan se sent plus idiot qu'humilié. Doucement, il commence à s'éloigner, quand il entend Isaura fondre en larmes, le laissant se sentir encore un peu plus idiot.

— Voulez-vous que j'aille chercher Brangien ?

C'est bien la seule chose qu'il parvienne à proposer, ce qui n'empêche pas Isaura de la refuser. Alors qu'il propose de la laisser seule, elle ne répond pas. Les bras ballants, les pieds vissés dans le sol, Tristan s'est rarement senti aussi inutile et démuni. Mais voilà qu'Isaura lève les yeux, et les larmes qu'il y voit lui font curieusement retrouver la parole.

— C'est parce qu'elle ne comprend pas ?

— Pardon ?

— Brangien... Elle ne comprend pas votre peine.

La jeune femme ne répond pas, et essaie de se recomposer. Elle essuie son visage méthodiquement, replace ses cheveux, fuit son regard. Il a eu le temps et le loisir d'imaginer la vie d'Isaura. C'est une drôle de vie, qu'elle a dû mener, à grandir dans cette demeure immense, auprès de cette mère fantôme et de ce père cruel.

Tristan a détesté Angus à la seconde où il l'a rencontré. L'essence même du romain, convaincu d'être un grand homme parce qu'il en possède d'autres. Son hospitalité à l'égard des chevaliers n'avait été due qu'à son désir de plaire à Arthur et à Marcus, et sûrement pas à la grandeur d'âme dont il n'avait cessé de se targuer.

Il avait vu aussi, certains serviteurs raser les murs, et les jeunes filles de la maison baisser les yeux. Et quel homme enverrait sa fille épouser un vieillard qu'elle n'a pas vu depuis l'enfance ? Tristan n'est pas naïf. Il sait bien qu'en matière de mariage, l'argent est loi, surtout lorsqu'il y en a beaucoup. Isaura n'est pas la première fille vendue par un père ambitieux qu'il rencontre, et certainement pas la dernière. Pourtant, c'est bien la seule dont il devine un peu la vie, après qu'elle ait sauvé la sienne. Alors, encore une fois, Tristan oublie le mutisme dont il devrait faire preuve. Incapable de rester à sa place, il veut rassurer.

Marcus est un homme bon. Tristan bénéficie depuis quelques années de sa confiance et de sa générosité. C'est un romain sensé, apprécié par Arthur. Parmi tous les vieillards puissants et bedonnants que compte les nobles romains, Isaura aurait pu faire bien pire mariage. Elle n'est pas condamnée au destin de sa mère. Il lui a déjà dit, mais il se sent obligé de lui répéter.

— Marcus... Il est loin d'être comme votre père.

Tristan regrette ses paroles à l'instant où il les prononce.

— Je ne vous permets pas, rétorque Isaura, cassante, avant de rappeler la bonté d'Angus.

La réaction d'Isaura est immédiate, et il ne peut pas lui en vouloir. Elle a parfaitement raison de lui rappeler sa place. Mais il a pris goût au regard doux et amical qu'elle posait sur lui jusqu'à lors, et à la voir soudainement si hautaine, il est piqué au vif, et il ne veut pas s'arrêter. C'est idiot. C'est curieusement plus simple, aussi.

Avec la mauvaise foi d'un enfant pris en faute, Tristan insiste, rappelant qu'il a vu Angus agir dans sa maison. Isaura le coupe, intraitable.

— Vous n'avez nul droit d'insister mon père. Une parole de plus et j'en réfère à Artorius. N'oubliez qui vous êtes, et à qui vous parlez.

Tristan s'attendait à ces mots. Il les a même cherchés. En revanche, la brûlure qu'ils lui assènent le surprend. Mais l'ordre des choses est à nouveau rétabli, tout comme la logique. Isaura le méprise et il n'a plus qu'à se détourner.

— Que savez-vous des sarmates ? lâche-t-il pourtant, la voix tendue.

Tristan ne se reconnaît plus. Il est devenu fou. Voilà qu'il la défie, qu'il l'accuse.

— Vous ne savez rien. Je sais à qui je parle, mais il semblerait que vous, vous l'ayez oublié.

C'est une frustration bien plus profonde et qui dépasse Isaura qui s'abat sur elle. Bien injuste, aussi.

— N'avez-vous pas un peu de respect pour mes compagnons et moi ? Ne vous protégeons nous pas ?

— Je...

— Je vous pensais moins sotte que la plupart des romains, qui sont persuadés d'être supérieurs au reste du monde.

Tristan est une fois de plus saisi par ses propres paroles. Il l'est encore plus par le regret qui s'installe dans les yeux d'Isaura, qui auraient dû n'être remplis que de colère. Il s'apprête à s'excuser, mais elle le coupe.

— Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, Tristan. Ecoutez, je suis fatiguée...

— Mettez-vous en colère.

— Pardon ?

Tristan sourit. C'est un sourire d'excuse, de défi, et d'un peu tout à la fois : il faut dire qu'il ne sait plus vraiment ce qu'il ressent, ni ce qu'il pense. Il est très fatigué, lui aussi. Toujours en colère, mais toujours attendri, aussi.

— Je vous ai traitée de sotte, s'excuse-t-il. Vous avez toutes les raisons d'être en colère.

— Vous me parlez de respect et ensuite...

— Vous m'aviez parlé avec dédain, pas avec colère.

Ce qu'il raconte n'a pas grand sens, mais Isaura semble curieusement le comprendre.

— Je ne peux pas me mettre en colère, dit-elle pourtant.

Il y a quelque chose d'infiniment triste, dans les mots d'Isaura. Tristan plaisante sur le fait que tout le monde peut se mettre en colère, espérant rendre cette conversation insensée plus légère et plus logique. Mais Isaura ne trouve rien à répondre. Elle semble en proie à une angoisse écrasante, et Tristan s'effraie soudain. En une seconde, il s'est imaginé l'enlacer. Caresser cette joue encore rougie. Dire à son oreille les quelques mots rassurants de la langue de son enfance dont il se souvient encore.

Alors, lorsqu'elle quitte son effroi pour lui sourire et l'inviter à prendre place près d'elle, au bord du chariot, Tristan panique. Que fait-il ? A quoi pense-t-il ? Et elle, à quoi pense-t-elle ? Pourtant, il ne s'enfuit pas. Il s'installe près d'elle, incapable de la quitter des yeux.

XXXX

Depuis le début du voyage, Tristan s'est retrouvé quelques fois seul avec elle. Trop de fois, sûrement, et une partie de lui se prend à espérer qu'elle cherche sa compagnie. Il n'en peut plus de se raisonner. Il voudrait pouvoir dormir jusqu'à ce que cette obsession lui passe. Il est devenu fou, ou peut-être a-t-il été envoûté ?

— Tout va bien, Tristan ?

Dagonnet l'observe avec sa perspicacité habituelle. Tristan hoche la tête et détourne le regard. Ce n'est plus qu'une question de minutes avant qu'ils soient au Mur. Ses yeux s'égarent vers le chariot. Isaura doit s'y morfondre, inquiète à l'idée de rencontrer Marcus et sa nouvelle vie. Tout imbécile qu'il est, il s'imagine une fois de plus la rejoindre. Il pourrait à nouveau observer les ombres jouer sur ses cheveux, et guetter les sourires qu'elle se permet parfois. Il pourrait aussi sentir sa peau sur la sienne, comme il l'a fait l'autre soir près du feu de camp. Peut-être que cette fois, il pourrait attraper sa main.

— T'as intérêt à être en forme. Manquerait plus que t'y passes alors que je commence à moins t'en vouloir d'avoir failli mourir en me sauvant la vie, dit Bors en amenant son cheval près du sien.

Tristan a toujours les yeux posés sur le chariot, dans l'espoir que les étoffes qui le couvrent s'ouvrent pour qu'il la voit encore un peu, avant qu'ils arrivent au Mur, et que Marcus pose ses yeux sur elle.

Qu'est-ce qui lui prend, à la fin ? C'est à croire qu'il n'a jamais vu une femme. Bien sûr, qu'Isaura est belle, c'est même sans doute la plus belle femme qu'il a jamais vue. Bien sûr, qu'on rêve à une femme comme elle, et qu'on aime à s'imaginer dans ses bras. Mais cette obsession qui le prend, à ne pouvoir se détourner de chaque coup d'oeil qu'elle lui jette ?

Tristan retient un soupir. Il redeviendra lui-même quand ils seront au Mur. Il a besoin de calme, de repos, de vin et de réconfort.

— Ma foi, c'est peut-être l'occasion d'arriver à te battre, tu ne dois pas viser aussi précisément que d'habitude, plaisante Bors.

— Tu parles, je te parie qu'il arriverait à atteindre la cible les yeux bandés et bourré comme un coing, grogne la voix de Gauvain, quelques mètres derrière eux.

Tristan esquisse un rictus. Il faut qu'il s'inquiète un peu moins. Ses frères d'armes sont assez bruyants et envahissants pour le distraire. Bientôt, il reprendra pied avec la réalité.

XXXX

Les yeux amusés de Marcus, pourtant sans méchanceté, brûlent presque Tristan. Il lui en veut, de tout. Il voudrait renverser cette table sur laquelle toute l'opulence du romain s'exhibe une nouvelle fois. Jamais il n'a été assez jaloux de Marcus pour être aussi amer. Il est le premier surpris par la violence de son ressentiment.

— La dot et les accords passés avec Angus étendent largement mes affaires, mais la fiancée dépasse toutes mes espérances.

Tristan fixe Marcus en s'imposant à penser à tout ce qu'il a déjà fait pour lui. Aucun autre romain de cette stature ne lui offrirait son amitié, qu'il lui ait sauvé la vie ou non. Marcus l'invite à sa table, partage son vin, lui propose des missions supplémentaires, toujours grassement payées. Il lui a promis un avenir ici, s'il ne retourne pas en Sarmatie.

C'est d'ailleurs avec les bras grand ouverts, comme s'il accueillait un vieil ami, que Marcus l'a salué. C'est aussi avec le regard grave que l'on réserve à ceux pour qui l'on s'inquiète qu'il s'est enquis de la guérison de ses blessures. Et c'est avec le sourire entendu d'un homme qui apprécie votre compagnie qu'il a levé son verre en sa direction. Non, vraiment, Marcus ne mérite ni sa rancoeur, ni sa colère. Cette jalousie insensée rend Tristan ingrat et injuste, et il déteste cela.

— La beauté de sa mère, sans en avoir hérité la fougue. Je suis un homme chanceux, poursuit Marcus.

Tristan songe au sourire timide d'Isaura, et à ses yeux qui guettent la pluie. Il admire encore les reflets du soleil sur ses cheveux, et la musique de ses bracelets. Bien sûr, qu'il admire sa beauté. Il ne voit qu'elle depuis des semaines. Ce qu'il ne voit pas, c'est pourquoi Marcus, parmi tous les hommes de ce monde, mériterait qu'elle devienne sienne. C'est dans ses yeux à lui, qu'elle a plongé des dizaines de fois les siens. Tristan l'a vue fuir ceux de Marcus en le rencontrant. C'est son réconfort à lui, qu'elle a cherché, pour trouver le courage de venir jusqu'ici.

Tristan ravale ce curieux sentiment du mieux qu'il peut. Il songe qu'il n'est rien, qu'il ne mérite pas Isaura lui non plus, et qu'il devrait peut-être songer à prier le dieu d'Arthur pour retrouver un peu de paix.

Il sait ce que Marcus fera d'Isaura. Une épouse accrochée à son bras, qu'il exposera à tous les regards, qu'il couvrira de cadeaux dont Tristan ne soupçonnerait même pas l'existence. Et il sait combien elle sera belle, près de lui, à porter des enfants dont ils ne douteront jamais de la liberté. Tristan la voit déjà décorer chaque pièce à son goût, ne plus fuir le regard de Marcus, mais le chercher, chaque jour, dans la maison qu'il lui aura offerte.

— Les bavardages n'ont jamais été ton fort, Tristan, mais tu admettras que tu te surpasses.

Voilà qu'il s'imagine lui aussi libre, à accueillir lui-même ses amis dans sa propre maison. A regarder sa femme et ses enfants saluer timidement ses compagnons de longue date. A dormir paisiblement, le corps reposé près de celui d'une femme qu'il n'aurait pas à quitter si souvent pour aller rencontrer la mort. Tristan songe à une vie tellement douce qu'elle le mord de colère. Le vin offert par Marcus n'a jamais eu aussi mauvais goût.

— Tu peux être heureux, Marcus. Tous les hommes du Mur doivent t'envier.


"Cave ne cadas" veut dire "Prends garde de ne pas tomber" ;)

J'espère que ce chapitre, plein de doutes, de tâtonnements, mais aussi, de mignonnerie (quand même), vous aura plu.

Le prochain chapitre s'intitulera "Felix culpa". Je vous dis à très bientôt, en espérant que les dizaines de qui viennent régulièrement par ici silencieusement auront l'envie de me laisser un petit mot après avoir lu les miens.