Chapitre 7: Un ennemi oublié

Ron avait laissé à Hermione et Draco le soin de parler à Harry du cas de Teddy. Il n'avait pas eu la force de refaire face à son meilleur ami après leur altercation. Ron y était sans doute aller un peu fort. Leur meilleure amie respective le lui avait bien fait comprendre en dormant sur le canapé les trois nuits qui avaient suivi. Cependant, l'auror n'avait pas supporté l'obstination de Harry à ne pas vouloir faire face à cette situation. Alors que pour lui, Ron pourrait parcourir le monde entier.

Ron savait qu'il ne devait pas être égoïste ainsi, que c'était presque puérile de sa part de penser que Harry pourrait le soutenir dans cette affaire sans sourciller. Mais ce refus semblait être la goutte de trop dans ce vase de déceptions et de peines qui ne faisait que se remplir depuis des années. Ron aurait sans doute dû lui en parler avant de lui jeter cette horreur à la figure mais Harry n'avait pas été tendre avec lui également. Appuyer sur ses doutes, son besoin de reconnaissance qu'il avait tari avec l'âge et son obsession parfois maladive pour son travail, c'était trop.

Harry n'était pas mieux que lui sur le coup. Lui aussi se perdait dans ses recherches et ses activités pour oublier. Il se perdait dans le monde des moldus jusqu'à les oublier, eux. Ses deux meilleurs amis. Ils avaient tant vécu ensemble, tant partagé. Les rires, les peurs, le sang, la mort et la guerre. Harry était une des personnes qui comptait le plus pour Ron. Son premier véritable ami. La première personne auquel il avait décidé d'accorder sa confiance comme s'il s'agissait d'un de de ses frères. Harry était son frère.

Et il ne le reconnaissait plus depuis longtemps. Harry n'avait jamais été un grand bavard mais la mort de Ginny l'avait tué pour de bon. Harry avait préféré s'éloigner du monde sorcier pour vivre une double-vie chez les moldus et Ron avait respecté son choix, malgré sa peine lors de leur éloignement. Mais à la mort de sa sœur, tout s'était effondré. Ron avait cru qu'ils supporteraient la douleur ensemble, mais Harry avait tout simplement disparu. Seule Hermione avait été là. Puis le monde avait repris son cours. Ils continuaient de se voir, de se parler mais Harry semblait refaire une vie dans laquelle Ron n'arrivait plus à trouver sa place. Harry n'avait pas voulu reprendre son poste d'auror ou devenir professeur à Poudlard. Il s'était éloigné de plus en plus et parfois, il arrivait qu'ils ne s'écrivent plus pendant des semaines.

Des quatre enfants dont son meilleur ami avait la charge, Ron n'était proche que d'Albus et encore. L'auror n'avait jamais réussi à saisir totalement l'esprit virevoltant du garçon.

Et ils en étaient là. Deux meilleurs amis qui ne se reconnaissaient plus, piètres oncles par-dessus le marché et qui s'étaient crachés à la figure des horreurs auxquels Ron ne voulait pas penser. Il ne voulait pas avouer non plus qu'il avait pleuré en silence plus tard en y repensant.

Ron et Harry devraient mettre les choses au clair. Ils ne pouvaient pas rester bornés aussi longtemps. C'était ce qu'Hermione avait dit et sa femme avait raison. Mais pour l'instant, Ron n'avait ni le temps, ni la force de s'attarder sur ce problème. Il avait épluché avec Seamus l'ensemble de l'actualité moldue des dernières semaines. Et des attaques de bêtes féroces étranges avaient été recensées. En fouillant les lieux, il avait retrouvé plusieurs fois d'étranges sceaux semblables à ceux utilisés par Voldemort. L'auror avait donc ressorti la liste de tous les anciens Mangemorts réhabilités. Si l'un d'eux avait un lien avec ces disparitions de cracmols, Ron lui mettrait la main dessus. Il en faisait le serment.


Dix-huit ans plus tôt

La garçonnière de Harry était de plus en plus accueillante au fil de ses visites. Le petit appartement écossais de son meilleur ami prenait vie à l'instar de son propriétaire. Après trois ans à enchainer des petits boulots dans le monde moldu et à tenter de se reconstruire après une guerre qui l'avait ébranlé comme eux tous, Harry semblait enfin avoir trouvé sa voie. Et Ron était heureux que ce soit à ses côtés, dans l'équipe d'auror qu'il avait rejoint deux ans après lui.

Ron avait apporté un jeu d'échec tandis qu'Harry sortait des bières et une quiche qu'il avait cuisinée le matin même pour leur soirée. Le jeune auror adorait ces petites soirées tranquilles avec son meilleur ami et il savait que c'était réciproque. Lorsque Hermione était présente, ils regardaient souvent un film sur le canapé-lit de Harry ou dans leur nouvelle maison.

Hermione était de garde ce soir-là et ne pouvait pas être présente mais ils avaient bien besoin de repos après avoir rangé l'ensemble des dossiers des derniers mois. Le travail de bibliographie et de paperasse était si important dans leur métier que c'en était agaçant !

« Tu préfères une bière brune ou blonde ?

Peu importe. C'est pas comme si t'avais de bonnes bières de toute façon…

Sors encore un truc pareil et tu seras banni de chez moi ! s'offusqua Harry.

T'oserais jamais ! » s'esclaffa Ron en allumant la télévision.

Ron s'était habitué à l'utilisation de la télécommande et aimait avoir en fond les musiques moldues qui passaient sur certaines chaines. Alors que Ron regardait les images d'un clip qui passait sur l'écran, toujours surpris par cette idée consistant à mettre en scène une chanson avec une histoire, la sonnette de Harry grilla ses tympans.

L'appartement deux pièces n'était pas très spacieux. Cela permit à Ron de reconnaitre sans difficulté la personne qui s'était introduite à l'intérieur de l'habitacle.

« Qu'est-ce que tu fais ici Ginn ? demanda son ami.

J'ai pas le droit de te faire un petit coucou ? » répondit sa sœur avec une suavité qui donna des frissons à Ron.

Depuis quand est-ce que Ginny s'invitait chez son meilleur ami comme si elle était chez elle ? Et surtout depuis quand elle lui parlait comme ça ? Les deux n'étaient pas restés ensemble très longtemps après la guerre. Ginny avait été blessée par cette séparation. Et Ron n'avait aucune envie de la ramasser à la petite cuillère si Harry la blessait à nouveau.

Leur conversation était obscure aux oreilles de Ron et tournait autour d'une histoire de tourtes et d'un énième retour de voyage de Luna. Ginny entra alors dans la pièce à vivre, des boites de conservation d'aliments dans les mains.

En apercevant sa tignasse rousse et ses yeux éclatant de passion et de joie, son frère eut envie de la secouer comme un cocotier ou d'étrangler Harry. Il hésitait. Sa dernière relation avec un moldu Philip avait été un échec cuisant et il enchainait les instants de solitude ou les histoires bizarres. S'il pouvait avoir la bonté de ne pas écraser le cœur de Ginny, cela soulagerait Ron.

« Ah je savais pas que t'étais là Ron ! s'exclama Ginny sans le moindre embarras.

T'étais pas censée être chez Luna ? demanda le plus âgé, suspicieux.

Oui mais vu que je cuisine toujours comme une brêle et que Luna est un danger public avec un four, je suis venue taxer Harry. » expliqua la rousse.

Ginny s'asseya sur le divan avec la nonchalance et la facilité d'une habituée des lieux. Elle avait même retiré ses chaussettes. Cela voulait dire qu'elle se sentait vraiment chez elle. En y repensant, est-ce que Harry aurait choisi un coussin aussi esthétique sans l'aide de quelqu'un ? Sans l'aide de cette tête brulée par exemple ?

Ron était dépité. Et sa sœur avait le culot de n'avoir strictement rien à faire de son débat intérieur. Harry finit par les rejoindre plusieurs parts de nourriture découpées et arrangées pour que Ginny puisse les transporter. Lui au moins, avait le mérite d'être gêné et ignora son regard plein de reproches.

« Oh t'es trop un amour, j'adore ! s'excita l'écervelée en lui présentant ses compartiments de rangement.

N'exagère pas… ricana Harry alors que ses joues halées se colorèrent d'embarras.

Juste pour que tu fasses cette tête, je pourrais recommencer encore et encore… » déclara-t-elle malicieuse en le fixant avec intensité.

Ces deux êtres sournois semblaient avoir oublié la présence de Ron dans la pièce et cela contribua à son agacement. À l'instant où Harry finit enfin son travail et approvisionna sa gloutonne de sœur, Ginny se décida enfin à mettre les voiles.

Alors qu'il pensait que sa sœur partirait de façon sommaire, elle effectua une action qui le paralysa autant que son meilleur ami. De sa main libre , Ginny attrapa le col de l'uniforme de Harry pour poser ses lèvres sur les siennes.

Ron était au bord de la crise cardiaque alors que les yeux de Harry s'écarquillèrent de surprise sous l'assaut auquel il répondit avec plus de réserve. Après des secondes beaucoup trop longues pour le cœur fragile de Ron, Ginny se détacha enfin de Harry, rouge de honte.

« Ne fais pas cette tête. Au moins, maintenant Ron est au courant et il sait qui tient les rênes ici…

Quoi ? » s'étouffa Harry avant que Ginny ne transplane sous leurs regards éberlués.

Ron avait été tellement choqué par cette image que pendant quelques instants, il était resté figé. Il avait remarqué le regard de feu de Ginny. Celui qu'elle avait lorsqu'elle désirait avec ardeur quelque chose au point d'effacer toute perturbation autour. Et cette expression était destinée à Harry avec une intensité si brutale que Ron savait qu'il ne pourrait pas se mettre en travers de son cœur.

Ron se rappelait très bien sa crainte à cet instant : celle de voir sa sœur se consumer à cause de son amour. Jamais il n'aurait pensé que c'était le cœur de Harry qu'il aurait dû suivre avec plus d'attention.


Les fenêtres de la chambre de Scorpius étaient recouvertes d'épais rideaux bleu ciel semblables à ceux de son manoir. Cela permettait aux rayons du soleil de ne pas le réveiller de manière inopinée. Albus avait trouvé l'idée ridicule dans la mesure où Scorpius dormait toujours avec un masque en soie. Scorpius se fichait bien des taquineries de son meilleur ami. Il n'avait jamais été capable de saisir l'importance du confort dans le maintien d'une peau douce et d'un bon équilibre de vie de toute façon.

Scorpius aurait pu dormir trente minutes de plus si l'arrière-train de Chu ne s'était pas écrasé sur sa tête pour le réveiller. La chatte était sans gêne comme lorsqu'elle prenait ses quartiers chez lui. Il poussa les fesses de la féline qu'il ne connaissait que trop bien avant de s'étirer. Dire que la présence de l'animal de compagnie d'Ayaba n'avait pas surpris Scorpius serait un mensonge. Même si Chu avait une tendance à se déplacer au gré de ses envies, elle ne faisait jamais rien au hasard. Elle ne dormirait jamais dans un lieu qu'elle ne considérerait pas comme son territoire.

Scorpius était agacé. Il était sûr qu'Ayaba sortait en cachette avec Teddy et personne ne lui disait rien. Lorsqu'il avait posé la question sur la présence de la chatte, Albus avait voulu tout lui avouer avant de se rétracter au regard noir que lui avait lancé le concerné.

Plus il y pensait, plus Scorpius se disait que ce devait être l'explication aux questions étranges d'Ayaba la nuit du gala et l'affection improbable de Chu pour Teddy.

Scorpius prépara ses affaires avec soin avant de passer dans la salle d'eau qu'il partageait avec Albus. Pour se faire, il aurait pu sortir directement dans le couloir mais Scorpius se faisait un plaisir presque sadique à embêter un Albus, empêtré dans le sommeil. Si personne ne venait le réveiller, le garçon pourrait dormir plus de douze heures sans sourciller. Il en était certain.

Scorpius arriva donc et retira sans vergogne le drap qui recouvrait le visage et le torse nu d'Albus. Celui-ci se réveilla en sursautant et fit la moue dès qu'il aperçut sa figure espiègle.

« Putain, t'es pas sérieux… Vas-y c'est les vacances ! se plaignit le concerné en remettant le tissu sur sa tête.

— Tu te réveilleras jamais sinon… ricana Scorpius.

— Avoue que tu fais ça juste pour pouvoir me mater… répliqua Albus, ressortant de sa cachette les yeux brillant de malice.

— Si tu pouvais être aussi entreprenant comme ça avec Léonard, tu serais pas toujours célibataire à l'heure qu'il est ! lança Scorpius avant de s'échapper.

— Scorpius, reviens ! SALE TRAITRE ! J'ai jamais rien dit à Rose sur ton crush !

— Je crush pas sur elle ! » chantonna Scorpius avant de filer sous la douche.

La salle de bain qu'il partageait avec Albus avait aussi été réaménagée par la maison. Un porte-serviette à son nom était apparu ainsi que des placards et une baignoire sur pieds. La pièce s'était donc agrandie à la grande surprise de son meilleur ami pour correspondre aux goûts de chacun.

Après s'être changé, Scorpius descendit sur la pointe des pieds les escaliers. Comme tous les matins depuis son arrivée, il retrouvait Teddy en train de prendre son petit déjeuner avec Monsieur Potter revenant de sa séance de sport matinale dans le jardin. Le premier jour, il avait été très gêné de se retrouver seuls avec les deux. Cependant, le père de son ami essayait vraiment de le mettre à l'aise et Teddy essayait d'être un peu moins renfermé. Ils étaient plutôt silencieux le matin et cela ne gênait pas Scorpius, au contraire. La table et la cuisine étaient garnies de céréales, de toast et d'éléments plus salés pour les plus adultes d'entre eux. Scorpius se prépara des toasts avec la machine moldue prévue à cet effet, fier de pouvoir utiliser une de leurs étranges inventions.

« Bonjour Scorpius. Bien dormi ? demanda Harry en manquant de se brûler avec son café.

— Oui. Al ne devrait pas tarder à descendre Monsieur.

— Je t'ai déjà dit de m'appeler Harry. J'ai l'impression d'être un fossile après moi.

— Tu exagères toujours, s'amusa Teddy en grignotant une saucisse. Tu pars à quelle heure ?

— Je suis déjà en retard… soupira l'homme en rapiéçant une cape d'été. J'ai un rendez-vous avec Hermione. N'oublie pas ce que je t'ai dit Ted. Elle veut te parler chez les Weasley.

— Hmm… répondit-il évasif.

— Vous allez faire quoi aujourd'hui ? changea de sujet Harry.

— Albus et James veulent me faire découvrir un centre commercial, répondit Scorpius en sirotant sa tasse de thé.

— Je vois… Dis à Albus de ne pas claquer tout son argent de poche dans des objets inutiles.

— D'accord. » sourit Scorpius.

Le père de son meilleur ami finit par quitter la table, pressé avant de disparaitre sous leurs yeux après leur avoir souhaité une bonne journée.

Albus descendit quatre à quatre les escaliers, vêtu d'un tee-shirt délavé et d'un pantalon informe que Scorpius trouvait particulièrement hideux. Il gratifia Teddy d'un grognement avant de se servir des céréales moldues dans un bol et d'y verser du lait frais. Il était le seul à manger ces étranges anneaux sucrés aux couleurs douteuses. Alors que les craquements des céréales dans sa bouche envahirent l'espace sonore, Teddy demanda:

« La boutique se trouve dans le centre commercial ?

— Oui, Lily a déjà commandé le cadeau. Faut juste le récupérer… répondit Albus la bouche pleine.

— Vous avez pris quel cadeau pour Monsieur Potter ?

— C'est la réparation d'une montre qu'il a cassée il y a longtemps… » expliqua Teddy.

Il fut interrompu par des coups à la baie vitrée. Henri et Jane se trouvaient dans le jardin, nus comme des nouveau-nés. Scorpius ne put s'empêcher de détourner le regard. Pourtant il arrivait souvent que les deux loups-garous viennent chercher Teddy pour aller dans leur meute. La première fois, il pouvait expliquer son embarras mais maintenant c'en était ridicule ! Mais malgré tout, l'aristocrate ne pouvait s'empêcher de trouver sa propre réaction gênante. Albus se précipita pour ouvrir aux deux amis et leur fit la bise sans se formaliser de leur manque de vêtements. Les deux comparses s'introduisirent à l'intérieur le plus naturellement du monde.

« Teddy, on a besoin de toi pour déplacer plusieurs tables pour la dernière épreuve, déclara Jane. Bonjour Scorpius. Tu n'as pas à être aussi intimidé par ma beauté saisissante !

— Arrête de l'embêter, Jane ! se plaignit Henri. Bon tu viens Teddy ?

— J'arrive. » soupira le concerné en commençant à se déshabiller.

Teddy déposa ses vêtements pliés avec soin sur l'un des fauteuils du salon avant de suivre ses amis et de se transformer avec eux. Scorpius fermait toujours les yeux lors des transformations des lycanthropes. Les bruits, les craquements d'os et les grognements étaient un peu effrayants. Cependant, à chaque fois qu'il rouvrait les yeux, de majestueux loups lui faisaient face. Ils étaient magnifiques, bien loin des images de monstre dépeints dans les livres de contes. Surtout Teddy. Ses yeux miels étaient presque dorés au soleil et son pelage, brun tirant sur le châtain de ses cheveux, semblait être d'une douceur remarquable. Les trois forces de la nature disparaissaient alors dans les tréfonds des bois. Albus le laissait toujours observer leur départ, finissant son petit-déjeuner. Au cours de son repas, il le rejoignait en face de la baie vitrée et posait sa tête contre son épaule. C'était confortable. Beaucoup plus confortable que d'être seul au manoir.

« Ça te dit qu'on tente une expérience de potion avant d'aller à la librairie ? Je veux vraiment changer le goût du remède contre les furoncles, déclara Albus.

—Okay… »


Scorpius adorait le café-librairie de Monsieur Potter. C'était un vrai lieu de retraite entouré d'une des choses qu'il aimait le plus au monde après la magie, son père, Albus et Rose : des livres. Ils surgissaient de tous les côtés en une invitation enchanteresse et il était possible de manger des pâtisseries. C'était donc une sorte d'émanation de l'Eldorado sur Terre.

Lorsqu'il entra dans la boutique aux côtés d'Albus qui sentait encore la fraise à cause de leur expérience, il ne fut pas surpris de trouver Lily au comptoir. Elle faisait ce travail pour aider Monsieur Potter mais surtout pour la rémunération qui allait avec. Mais là, elle était plus subjuguée par la vidéo sur son écran de portable que par l'entrée des nouveaux arrivants.

« Papa devrait vraiment embaucher quelqu'un d'autre, déclara faussement mesquin Albus en chourrant une sucette sur le comptoir.

— Je ne vais pas jouer à la parfaite employée quand c'est toi qui rentres. Pourquoi tu sens le dentifrice à la fraise ? demanda Lily, un peu écœurée.

—Longue histoire… soupira Albus.

—Puisque t'es là Scorpius et que tu oses ne pas connaitre Batman, voici l'un des premiers volets ! Je te le prête ! déclara-t-elle en lui tendant la bande-dessinée.

—Il a qu'à regarder les films. C'est plus simple à suivre que les comics. Y a dix mille versions… fit remarquer Albus.

—Merci. »

Scorpius les laissa débattre et se rendit dans l'arrière-boutique pour pouvoir profiter de cette lecture en paix. Celle-ci était aussi emménagée de telle sorte que le bureau magique était invisible aux yeux des moldus. Il prit un siège dans la petite cour et fut surpris d'entendre des piaillements d'oiseaux familiers.

Dans la mangeoire, il tomba sur Melody en pleine bagarre avec Gigi. Les deux chouettes se donnaient des coups de tête et de plumes assez violents. Qu'est-ce que la chouette de son père faisait ici ?

« Gigi ! Petite chipie ! Laisse Melody tranquille ! »

Il essaya de protéger l'oiseau et se prit un coup de bec. Bon sang ! Cet animal était infernal ! Comment Albus avait pu choisir une chouette pareille comme compagne ?

« Gigi ! Je t'ai déjà dit de ne pas frapper Melody ! s'agaça Lily en mettant le plateau qu'elle portait dans les bras d'Albus, décontenancé.

— Depuis quand on a une nouvelle chouette ? » demanda-t-il.

Par miracle, Lily réussit à calmer Gigi qui bouda dans ses bras. Elle essaya de la refiler à Scorpius mais celle-ci s'ébroua dès qu'elle reconnut le propriétaire de son ennemi juré, l'aigle Wilfred.

« Ça doit faire cinq mois depuis le séjour de Monsieur Malfoy…Il lui arrive de venir squatter…

— QUOI ? s'exclamèrent les deux garçons sous le choc.

— Pourquoi vous hurlez… Al, va servir ce plateau au client…

—D'abord quel séjour de Monsieur Malfoy ?

—Mon père est déjà venu ici ?! demanda Scorpius.

—Je pensais que vous étiez au courant. Il a dû rester genre deux semaines. C'était après… après la mort de ta grand-mère… » expliqua Lily avec plus de réserve.

Albus n'eut pas le temps de partager son choc puisqu'il partit servir l'homme impatient. Scorpius de son côté, s'était déjà mis à ruminer. Son père avait passé deux semaines dans la maison des Potter et il ne lui avait rien dit. L'adolescent ne savait pas si c'était normal ou non. Il était toujours très discret quant à sa vie privée. Généralement, Scorpius ne savait pas vraiment qui son père fréquentait. Il ne lui avait jamais présenté personne non plus. Si monsieur Potter et lui étaient proches au point qu'ils puissent séjourner l'un chez l'autre, pourquoi le lui avait-il caché ? C'était tout de même le père de son meilleur ami.

« Ils sont amants ? demanda soudainement Scorpius.

— Quoi ? répondit Lily, prise par surprise. Pour être honnête, j'en sais trop rien. Je crois pas… Il est vraiment juste venu à ce moment-là. En plus Harry est un ermite. J'aurais remarqué s'il sortait avec quelqu'un…

— Mais ils sont quoi alors ?

— Amis ? Pour être honnête, je trouve leur relation bizarre. Je me suis demandée s'ils étaient pas en couple à un moment. Tu pourrais pas demander direct à ton père au pire ?

— Ce serait gênant, expliqua Scorpius.

— J'avoue. J'ai pas osé demander à Harry non plus. »

Ils restèrent tous les deux, pensifs sans que le silence ne soit pesant pour autant. Scorpius s'étira et s'assit sur le transat comme il l'avait prévu dans ses plans initiaux. Gigi se décida enfin à quitter les bras de la jeune femme et retourna à la mangeoire sans animosité visible pour sa comparse avant de la frapper, mine de rien. Melody sembla s'être fait une raison et ne répliqua pas.

« Scorp ! James nous attend devant ! »


La voiture était sans doute une des inventions moldues les plus emblématiques. Malheureusement, la seule sensation qu'elle procurait chez Scorpius était l'envie de vomir. Le trajet était insupportable à cause de ses vertiges et du nœud qui faisait son petit chemin dans son estomac.

Le véhicule de James était vieux mais parfaitement entretenu d'après ses dires. Scorpius lui faisait confiance. Après tout il était réparateur de ce genre de moyens de locomotion. Il ne se rappelait plus très bien le nom du métier… gabagiste, sans doute.

James était un garçon plutôt bourru et froid. Il était le total opposé de sa soeur Lily. Grand, musclé, athlétique, sa machoire était acéré et ses yeux, de la même couleur que sa jumelle chétive, posaient une empreinte moins douce sur son environnement. Il n'était pas méchant cependant. Malgré sa propension à se plaindre. Et même s'ils ne comprenaient pas tous les membres étranges de sa famille et se moquaient souvent, il avait l'air de les aimer quand même. Sinon, il n'aurait pas pris sur son après-midi de libre pour les balader et récupérer le cadeau de Monsieur Potter.

Lorsqu'ils arrièrent enfin devant le centre-commercial, Scorpius put découvrir le monde consumériste des moldus. L'abondance de magasins de vêtements était vraiment surprenant. Et leur imagination pour créer des objets pas toujours très utiles également. Maintenant, il comprenait mieux pourquoi son père achetait certains de leurs vêtements ici. Les moldus avaient du goût. Albus le força à boire un soda. Le gaz dans sa gorge n'était pas agréable du tout mais Scorpius se résolut à tout finir pour pouvoir se souvenir du goût et le reproduire au cours d'une expérience.

Enfin, ils arrivèrent devant la boutique pour récupérer le cadeau de Harry. C'était une bijouterie-horlogerie. Les bijoux et montres plus ou moins luxueuses brillaient à travers les vitrines. Le sorcier trouvait l'agencement et le choix des couleurs exposés presque ensorcelants. Scorpius entra à l'intérieur à la suite de James et Albus.

Le propriétaire, un homme d'une cinquantaine d'années leur souria avec amabilité. Scorpius pensait que James ferait un petit tour comme dans les boutiques de jeux ou le supermarché mais il se dirigea directement vers le comptoir.

« Bonjour. J'ai une montre à récupérer. C'était pour une réparation.

— À quel nom ?

— Au mien normalement. Dursley. James Dursley. »

Scorpius s'était attendu à entendre un "Potter". Il avait oublié. Il avait quasiment oublié que James et Lily n'étaient pas les frères et soeurs biologiques d'Albus mais ses cousins. Et malgré toutes les circonstances difficiles qui les avaient réuni sous le même toit, tous les membres de la maison avaient réussi à former une famille. Et Scorpius trouvait que c'était un petit miracle. De la magie à l'état le plus pur.


Teddy était de plus en plus angoissé. Il n'arrivait pas à déterminer si c'était à cause du fait qu'il perdait l'esprit ou sa séparation de son âme-soeur qui le mettait dans cet état. Il se sentait à la fois envahi de sentiments qui n'étaient pas les siens et prisonnier d'un désir vorace, ancré au plus profond de son être. Il était complètement épuisé et perdu. Teddy avait l'impression de se battre contre lui-même depuis des mois. Et l'apparition d'Ayaba avait éclaté ses maigres défenses.

Teddy était affamé. Il se sentait hors de lui même. Complètement désaxé mais il refusait de la revoir. Il n'arrivait pas à comprendre pourquoi il avait voulu l'attaquer dans la forêt.

Teddy se souvenait encore de ses Doloris et de l'odeur de sa peur. Si forte, si puissante comme cette magie qui crépitait sous ses doigts. Le loup de Teddy voulait chérir cette sorcière et la faire sienne. Une autre part de lui, plus sournoise, plus sombre voulait lui faire du mal pour que jamais elle ne s'enfuit.

La situation était absurde. Elle était dangereuse. Pour lui et pour elle. Ayaba avait bien fait de partir. Même si son loup hurlait en silence à l'intérieur de lui. Même si cette part bestiale de lui avait l'impression d'être complètement abandonnée.

Teddy essayait d'arrêter de penser. Il se concentra sur le chant des oiseaux qui s'étaient éloignés en sentant sa présence. Réaction normale face à un prédateur. Aussi humain pouvait-il être. Teddy s'assit en dessous de son saule pleureur préféré, au bord de l'immense lac qui était caché dans les profondeurs de la forêt. En théorie, il n'était pas censé croiser ses congénères. Une fête dansante avait été organisée au village. Ce genre d'animation était organisée entre chaque jeu pour prolonger cette ambiance festive teintée de renouveau pour la meute.

Teddy soupira et ferma les yeux. Il avait besoin de repos et d'un songe sans cauchemar. Pourrait-il y avoir le droit ? Bercé par la lune qui se remplisait de jour en jour, il trouva le sommeil.


Teddy se trouvait dans un désert familier. Il avait l'impression d'avoir déjà traversé ses lieux. Il ne fut pas pris d'une panique qu'il aurait pourtant dû ressentir. La seule chose à laquelle il pensait était Ayaba. Il se mit à avancer dans cette étendue déserte, sans réelle destination. Le soleil tapait fort et il craignit d'attraper un coup de chaud avant de se rappeler qu'il n'était que dans un rêve. Dans sa traversée, il finit par atteindre la forêt de son chez-lui.

Teddy n'eut pas le temps de se questionner car Chu se matérialisa devant lui. La petite chatte était une vraie peste, toujours dans ses baskets, mais il se pencha pour qu'elle puisse lécher sa main. La féline avait un côté adorable même si lorsqu'elle le fixait, elle avait l'air de mieux le connaître que lui-même.

« Pourquoi tu es avec moi ici ? demanda-t-il dans un soupir.

C'est parce qu'il n'y a qu'elle qui peut me ramener. » déclara une voix enfantine.

Lorsqu'il releva la tête, Teddy se figea de stupeur en tombant sur son double, enfant. Il ne devait pas avoir plus de sept ans et le jaugeait avec une expression vide.

« Te ramener où ? demanda le plus âgé, perplexe.

Te ramener à toi. Pour t'obliger à te souvenir. Prends ma main. »

La petite paume se tendit vers lui. Teddy aurait pu ne pas la saisir. Il aurait pu se détourner pour effacer cette crainte qui montait peu à peu en lui. Il prit peur. Mais Teddy avait toujours peur. De lui avant même de craindre les autres.

Il saisit la main de son alter ego et plongea dans ses souvenirs.


Ayaba fit une pirouette pour lui prouver que les volants de sa robe tournoyaient autour d'elle. Bien entendu, la petite fille lui lança les perles de ses mèches en pleine figure mais Teddy était trop perturbé pour se plaindre. Dès qu'elle était entrée au manoir, Teddy avait décidé d'être son chaperon. Au début, Ayaba avait été très réservée et avait à peine osé prendre la parole. À partir du moment où Teddy lui avait proposé de manger de la profiterole, elle lui avait fait confiance. Et son naturel était revenu au galop.

Le petit garçon ne savait pas comment il s'était débrouillé pour ne pas qu'elle se salisse mais ça avait été suffisant pour qu'Ayaba le considère comme une personne digne de confiance et accepte de s'amuser avec lui. Elle avait alors posé un tas de questions sur les gens autour d'eux. Teddy n'avait pas la moindre idée de l'importance des personnes à ce gala. Même avec ses cours, il avait toujours du mal à retenir tous ces protocoles. Déçue, Ayaba avait commencé à lui poser plein de questions sur lui avant de lui parler de ses cousines incroyables et de sa cérémonie d'orisha. Teddy ne comprenait pas tout d'autant plus qu'Ayaba mélangeait souvent l'anglais et une langue africaine qu'il ne connaissait pas. Mais elle semblait ravie d'avoir trouvé quelqu'un qui l'écoutait et son sourire lumineux valait bien son attention. Teddy aimait bien sa voix et son bavardage incontrôlable. Elle remplissait le silence pour deux.

Ayaba tournoyait comme les fleurs de son jardin qu'il n'osait pas cueillir. Elle illuminait le coin de la salle dédié aux enfants.

« Tu vois ? Elle tourne super bien !

Oui. Tu es aussi jolie qu'une princesse dans cette robe, déclara Teddy, ravi d'avoir trouvé un grand compliment .

Je sais , mon papa me dit tout le temps ça ! Mais merci ! » répondit Ayaba, enchantée, avant de poser ses immenses yeux sombres sur lui.

Teddy s'attendait à ce qu'elle parte sur une autre idée mais à la place, elle se rapprocha dangereusement de lui. Ses deux mains potelées se posèrent sur ses joues rondes. Elle le força à se baisser et posa son front contre le sien. Teddy fut envahi par son odeur. Son odeur était incroyable. Ça lui donnait envie de la manger. Et l'idée était vraiment bizarre mais il n'eut pas le temps d'y penser car elle le fixait et s'exclama d'un seul coup, ébahie :

« Waouh ! Tes yeux ont la couleur du soleil ! C'est trop trop beau !

Teddy, il est tant d'aller se coucher, déclara sa mamie à quelques pas, brisant l'étrange sortilège que lui avait lancé la petite.

Oui Mamie, répondit-il en se détachant, les joues rouges.

Pourquoi t'as le nom d'un doudou ? Mon doudou il a ce nom ! Tu t'appelles pas Edward ? demanda Ayaba confuse.

C'est mon surnom, répondit-il. Tout le monde m'appelle comme ça à part mon cousin Draco et Tante Narcissa.

Moi je trouve ton vrai prénom est plus mieux ! Tu veux que je t'appelle comment ? »

Teddy était attendri par Ayaba. Depuis qu'il l'avait rencontrée, il n'avait plus ce mal de tête affreux et l'impression que ses os allaient exploser ou s'écraser. Même si elle était encore un peu un bébé, elle n'était pas bête. Elle était intéressante même si elle parlait beaucoup. Ce n'était pas grave. Teddy n'était pas bavard. Il pouvait écouter pour deux. Ayaba était une petite boule d'énergie, une fleur qui sentait infiniment bon et elle lui demandait avec son adorable prévenance comment elle devait l'appeler. Teddy sourit, comblé d'une étrange satisfaction. Satisfaction à l'idée de l'avoir bien distraite. D'avoir été une bonne compagnie au point qu'elle veuille le mettre à l'aise.

« Tu peux m'appeler comme tu veux.

Alors je vais t'appeler Edward ! Tu es plus beau que mon loup !

Aya ! On file au lit ! » les coupa son père avant de la porter d'un seul coup.

Il fallut une fraction de secondes pour qu'Ayaba ne soit plus à ses côtés et cette constatation chamboula Teddy d'une étrange façon. Il se sentait mal. Il n'écoutait pas ce que le père de son amie dit, entendit à peine le "bonne nuit" qu'elle lui lança. Teddy ne pourrait pas bien dormir. Il se sentait faible, seul et la source de calme qu'il n'avait pas ressenti depuis une éternité lui avait été enlevée. L'idée était incompréhensible mais elle ne quitta pas Edward alors qu'il allait au lit.


Le sommeil ne venait pas. Teddy transpirait dans ses draps et il n'arrivait pas à attraper le train des rêves. Il restait à quai. La Lune brillait fort dans le ciel d'encre. Teddy le fixait avec une fébrilité qui l'angoissait. Il se sentait happé par sa puissance magique. Il ne se reconnaissait plus. Il ne contrôlait plus son corps et toutes les odeurs étaient trop fortes. Teddy avait faim. Il se sentait nauséeux. Le malaise qu'il avait ressenti avant l'arrivée d'Ayaba le prit à nouveau et il se retint de vomir.

Le garçon se traîna avec difficulté jusqu'à sa salle d'eau. Et il ne reconnut pas le reflet qui lui fit face dans la glace. Deux yeux dorés le fixèrent sur un visage de bête humaine. Il voulut hurler mais seul un grognement s'échappa de sa gorge avant qu'il ne perde connaissance.

À son réveil, Teddy n'était plus dans sa chambre mais dans le couloir des invités. Une seule odeur atteignit ses narines : celle du sang. Et pas n'importe quel sang. Celui d'Ayaba. Le garçon ne savait pas d'où provenait cette certitude. Mais l'idée que quelqu'un puisse voir ce sang, goûter au sang d'Ayaba le mettait en rogne. Qui l'avait blessé ? Pourquoi son liquide vital s'échappait de son corps ? Sans réfléchir, il tambourinna à la porte avec une force qui le surprit.

Teddy avait du mal à penser. Néanmoins, il fut soulagé lorsque la porte s'ouvrit lentement et que la petite tête de la fille sortit de l'embrasure.

« Pourquoi tu es ici ? chuchota Ayaba les sourcils froncés.

Pourquoi tu saignes ?

Je… Je me suis coupée avec la fenêtre… Je veux voir ma maman… expliqua-t-elle, embarassée en essuyant ses petites larmes.

Où ça ? » demanda Teddy.

Ayaba lui montra sa paume gauche entaillée. Sans se poser plus de questions, Teddy la poussa à l'intérieur de sa chambre et claqua la porte derrière lui. Une partie de son esprit n'avait qu'une idée en tête. Empêcher quiconque de pouvoir goûter à ce sang ou de s'approcher de son amie. Il n'y avait que lui qui pouvait voir cette blessure et s'en occuper. Personne d'autre.

« Qu'est-ce que tu fais ? s'exclama la petite, un peu effrayée. Je veux voir mon papa et ma maman…

Tu ne peux pas… répondit-il, agacé.

Pourquoi…geignit-elle. MAM…! »

Son cri se coinça dans sa gorge lorsque Teddy se mit à lécher sa plaie. Une étrange pulsion prenait à la gorge du garçon mais dès que le liquide visqueux atteignit ses lèvres, un éclat de félicité le transperça. Il recherchait la moindre goutte de sang qui souillait sa peau pour la faire sienne. Tel un naufragé, il se retrouvait incapable d'arrêter de parcourir sa petite main. Et il lécha la plaie jusqu'à ce qu'elle se referme, ne se rendant pas compte qu'il était à genou devant le fruit du chaos dans son esprit.

Ayaba le fixait, perdue et dubitative.

« C'était très bizarre… mais tu as guéri ma main… merci….» déclara-t-elle.

Teddy voulut lui répondre mais un autre grognement s'échappa de sa gorge. Il paniqua. Que faisait-il à terre ? Pourquoi tout lui apparaissait dans des tons de bleus ?

« Edward… Tu as des oreilles sur ta tête… Comme les hommes-hyenes. Je vais aller chercher Maman…

NON ! » rugit-Teddy, apeuré.

Il saisit l'épaule frêle d'Ayaba et remarqua que ses ongles étaient acérés. Puis il sombra à nouveau lorsqu'un élancement terrible empoigna son abdomen.


Les flocons de neige fouettaient son visage alors qu'il courait dans la forêt. Ses pattes écrasaient le tapis de neige à ses pieds alors qu'il avançait. La Lune, astre maitresse de son Destin, luisait avec plus de force que les étoiles à ses yeux. Et même si le loup avait peur, il n'était pas seul. Il sentait cette petite personne sur son dos qu'il avait ramenée avec lui. Elle était à ses côtés. Alors qu'il continuait à s'enfoncer, il fut obligé de s'arrêter à cause de la sensation de froid qui le transperçait et qui n'était pas la sienne. Pourquoi son trésor avait-il froid ? Le loup se stoppa et la petite chose descendit de son dos.

« Edward… J'ai froid… Je veux rentrer au manoir… Pourquoi tu nous ramènes aussi loin ? » demanda la petite fille, pieds nus.

Il grogna. Le loup ne voulait pas. Sa chambre était en sang et quelqu'un d'autre pourrait le sentir. Quelqu'un qui n'était pas lui. Il ne voulait pas de ça. Il ne voulait pas rentrer non plus. Il voulait être libre avec sa liée à ses côtés. Pourquoi ne voulait-elle pas fuir à ses côtés ? Qu'arriverait-il si les autres savaient son existence ?

« J'ai peur… Je veux voir mon papa… Tu es méchant ! s'écria Ayaba. Je suis sortie avec toi parce que tu avais peur et mon ventre faisait mal ! Mais… Je veux rentrer. PAPAAAA! »

Le vent soufflait jusqu'à ses oreilles. Le cri d'Ayaba était porté par celui-ci. Le loup perçut à plusieurs mètres des voix familières qui hurlaient leurs noms. Les odeurs étaient faciles à reconnaître. Ces êtres humains n'étaient pas loin et ils l'éloigneraient d'Ayaba. Ils l'arracheraient à elle et l'enfermeraient. Il ne voulait pas. Le loup fut empli de colère et de terreur. On ne la lui arracherait pas. Il tira sur la robe d'Ayaba avec sa gueule. Elle hurla, se débattant pour ne pas retourner sur son dos. Puis le loup oublia.

Lorsque Teddy se réveilla, il y avait des tâches écarlates sur la neige. La tempête faisait rage et il ne comprenait pas pourquoi son corps nu tremblait autant. Ses ongles étaient semblables à des griffes comme ceux d'un loup. Il ne comprenait pas ce que lui disait Draco juste au-dessus de lui, tandis qu'il le recouvrait d'une couverture. Tout ce qu'il entendit était les pleurs d'une enfant qui lui lacérèrent le cœur. Puis, il perdit à nouveau connaissance.


Teddy se reveilla en sursaut. Les étoiles étaient partout et dans la nuit noire, il sentait qu'il perdait la face. Il l'avait blessée. Il avait fait du mal à son âme-soeur. Son loup était incapable de se contrôler. Il était impossible qu'il soit libéré de cette bête qui toujours ressortait. De ce désir de posséder, d'être possédé à son tour pour que jamais il ne s'éteigne. Teddy sentait qu'il finirait par sombrer. Il perdrait son ancre et détruirait le peu d'humanité qui le restait.

Y avait-il encore des raisons de se battre pour cette vie humaine qui lui faisait si mal ? Tout était douloureux lorsque le flot de ses pensées l'empoisonnaient. Il était fatigué de tout. Tout était toujours terne, difficile. Tous ces sons, toutes ces odeurs, tous ces masques, Teddy n'avait plus la force de jouer avec. Il n'avait plus la force de s'accrocher malgré l'amour de ses proches. Il était horrible, tout simplement horrible. Et si la dépression l'enlaçait à nouveau, il n'aurait plus la force de la combattre sans sa force de loup. Sa force de monstre.

Seul ce monstre lui permettait de ne pas abandonner les maigres tenacités qu'il avait encore. Et il le dévorait de l'intérieur. Ayaba n'était pas son salut. Juste la personne parfaite qui pourrait être détruite, écrasée par sa poigne trop puissante. Teddy ne pouvait pas l'accepter. Il voulait dévorer sa vie, se repaitre de son corps mais même ainsi, il n'aurait pas la force de trouver le repos. Il le savait. Teddy avait faim. Il était toujours aussi affamé.Il voulait s'abandonner à cette bête à l'intérieur de lui pour respirer enfin.

Ayaba n'était pas là. Et même sa présence ne pourrait pas effacer cette douleur de vivre. Aucun amour ne pourrait jamais effacé ses craintes. Il devait se battre, se sauver pour lui mais cela signifiait devoir sauver ce loup aussi.

Teddy ne le détestait plus mais il lui faisait peur. Il craignait sa propre haine, sa peine, sa faim, ses rêves. Où allait-il ? Qui était-il ?

Teddy planta ses griffes dans la terre. Ses membres étaient recouvert de poils mais son corps encore humain. Il avait effectué sa semi-transformation sans s'en rendre compte mais il n'avait pas la force de retourner dans un sens ou l'autre. Il était juste allongé. Mi-animal, mi-homme. Instable. La respiration haletante, rauque, alors que le souvenir du sang de la sorcière le rendait fou.

Teddy s'écoeurait. Il resta ainsi plusieurs minutes. Au sol, arrachant des parcelles d'herbe fraîche comme un maniaque. Il mordait ses lèvres charnues avec ses canines qui se gorgeaient du sang de sa propre bouche. Il avait si faim.

Il entendit des pas à sa gauche. Il sentit un autre coeur pulsé en une saccade délicieuse à quelques mètres de lui. Un coureur, une chair fraiche qui n'attendait que sa gorge asséchée et ses crocs pour être déchiquetée. Teddy ne réfléchit plus et il se leva d'un seul bond pour se jeter sur la proie qui s'approchait de sa silhouette presque immobile. Mais celle-ci ne se laissa pas faire.

Dès que ses griffes s'enfoncèrent dans ses épaules, l'homme dans ses bras se débattit sans vergogne et griffa son poitrail. C'était un loup. L'esprit de Teddy était embrumé alors que l'autre prenait l'ascendant sur lui. La seule morsure qu'il avait pu lui asséner était celle sur son avant-bras mais l'homme était plus habile que lui. Et il se trouva au sol. Teddy grogna, hurla de rage. Son désir de chair et d'anéantissement n'était pas assouvi. C'est une morsure à son épaule qui le réveilla. Il avait mal. Il rugit et dans ce voile de folie dans lequel il était plongé, il reconnut Henri.

Henri dont le visage lupin le fixait avec inquiétude. Henri qui se détransforma mais continua à appuyer sur son corps pour ne pas qu'il s'enfuit ou aille blesser quelqu'un.

«Teddy, calme-toi. Reviens avec moi. Reprends forme humaine.», lui intima-t-il.

Le bêta lui fit prendre plusieurs inspirations et expirations dans le processus. Rejetant des phéromones douces pour calmer sa violence. Henri se mit à caresser sa tête, son cou comme il savait si bien le faire. Et Teddy se mit à couiner de honte et de douleur. Qu'avait-il fait ?

«Chuuut. Teddy calme toi… Ce n'est rien… Je suis là… Ne te renferme pas… Reviens…»

Il fallut toute les ressources disponibles à l'intérieur de son être pour ne pas se terrer sous sa forme animale pour oublier. Avec la voix de son ami, son odeur familière et son corps qui enclavait le sien dans une étreinte puissante mais réconfortante, Teddy finit par revenir à la normale.

Et son corps fut pris de soubresauts. Quelle horreur ! Il pleurait. Il pleurait comme un enfant. Teddy n'était pas passé au dessus de ses travers et il était effrayé. Il s'accrocha aux habits de Henri en les arrachant presque. Il tenta de se perdre dans l'odeur de son meilleur ami pour oublier.

Ils restèrent ainsi pendant plusieurs minutes jusqu'à que Teddy n'est plus de force et se blottisse contre le torse de Henri, défait. Le ciel étoilé pour manteau, ils se gorgèrent tous les deux des senteurs de l'été. Jusqu'à ce qu'Henri finisse par briser ce silence salvateur :

« Est-ce que ça va mieux ?

— Un peu…Pardon… murmura-t-il en cachant son visage au creux de son cou.

— Qu'est-ce qui s'est passé ?

— Je…Je me suis rappelé de quelque chose et j'ai perdu le contrôle encore. Je ne supporte pas d'être comme ça Henri… avoua Teddy, épuisé.

— Être un loup n'est pas qu'une malédiction Teddy… soupira Henri avant de lui caresser les cheveux. J'espère qu'un jour, tu arriveras à y croire.»

On le lui avait répété maintes et maintes fois. Teddy arrivait même à le concevoir. Les loups-garous étaient nés d'une malediction jetés par des sorciers à d'autres moldus ou congénaires. Au départ, il existait très peu de lycanthropes originels. La plupart des loups-garous étaient des tares de la nature. Contrairement aux vampires, aux gobelins ou à d'autres métamorphes, une bonne partie d'entre eux étaient issus de lignées nées d'expérimentations, de pactes maléfiques, de viols et de vengeance. Certaines grandes familles de lycanthropes originelles avaient pourtant réussi à prendre sous leurs ailes des loups perdus. Sachant mieux se contrôler, les meutes avaient réussi à s'organiser de telles sortes qu'elles n'eurent plus besoin de vivre totalement recluses ou de s'abandonner à leur bestialité. Les loups-garous avaient réussi à créer une vie en communauté viable. ils avaient réussi à se protéger. Ils avaient appris à vivre aux côtés des humains sans éradiquer la liberté qu'ils acquéraient en se transformant en loups.

Ils n'étaient pas que des monstres bon à être tués par des chasseurs. Mais lorsqu'il s'agissait de lui, Teddy n'arrivait tout simplement pas à s'appliquer cette maxime. Il n'était pas aussi stable que Henri et sa famille. Aussi fier que Jane. Il avait l'impression qu'il n'arriverait jamais à faire un avec son loup. Si ça continuait ainsi, ses pairs devraient le tuer avant qu'il ne devienne une bête monstrueuse et inconsciente.

« C'est normal que tu te sentes perdu en ce moment. Tu viens de rencontrer ton âme-soeur et tu n'es pas avec elle. Même si vos modalités de lien sont peut-être différentes de d'habitude, tu serais plus serein si elle était là, déclara Henri.

— Alors là, je pense pas, répondit Teddy, catégorique.

— Pourquoi ça ? Si tu flippes parce que t'as peur que ton loup soit dans tous ces états, c'est tout à fait normal. On étaient de véritables chiens en chaleur moi et Rachel.

— Ayaba n'est pas une louve. Et puis je l'ai déjà blessée avant…

— Comment ça ? »

Teddy lui raconta à demi-mots qu'il l'avait blessé lorsqu'ils étaient enfants et qu'il avait été incapable de se contrôler. Il ne voulait pas rentrer dans les détails, ni revenir sur cette époque si lointaine.

« Ted, c'est rare de rencontrer une âme-soeur si tôt dans son existence… Et puis à ce moment là tu réprimais beaucoup ton loup. C'est plus comme avant.

— Mais…

— Pas de mais qui tienne ! coupa Henri. La prochaine fois que tu la vois, tu t'excuses et tu essaies d'engager la conversation ! Tu ne vas pas continuer à te cacher éternellement ! Le lien vous suivra toujours !

— Je peux pas juste balancer des excuses comme ça… Ça n'efface pas ce que j'ai fait…

— Vous trouverez une solution parce que c'est impossible qu'il en soit autrement, déclara Henri avec conviction. Je ne dis pas ce sera facile mais, elle sera capable de rester à tes côtés même si ce n'est pas une louve. Ce lien n'est pas une malédiction mais un cadeau de la nature. Un cadeau qui permet à notre loup de ne pas dévorer cette part humaine en nous. Fais confiance à ce lien. »

Teddy ne put s'empêcher de faire la grimace à la fin de sa tirade. Henri pouvait être tellement agaçant quand il essayait d'enjoliver ce lien . Tout était si facile pour Rachel et lui que ça l'agaçait. Il fallait être quelqu'un d'aussi serein, ouvert et fort que ces deux bêtas pour aimer de cette manière. Il fallait avoir foi aux préceptes enseignées par les louves Omega depuis le berceau de tous les petits-loups. Et Teddy ne cochait définitivement pas les cases.

« Arrête de me regarder comme ça… grogna Henri.

— Niais va…L'amour te rend idiot… se renfrogna Teddy.

— C'est toi qui est bête. Viens que je te câline…»

Teddy fit mine de se décaler, dégoûté avant d'abdiquer face à la force de Henri. Il finit par se blottir à nouveau contre lui. Teddy en avait terriblement besoin. Et enveloppé par l'odeur si apaisante et familière de son meilleur ami, il décida de croire en ces mots. Du moins, il essaya.


Le repas au Terrier se voulait intimiste et convivial. Et il l'était comme chaque année. Toute la famille était réunie au grand complet lors de ce déjeuner estival et petits et grands passaient un bon moment alors que Molly s'affairaient dans tous les sens pour rendre leur arrivée agréable. Avec l'âge, elle avait fini par concéder des taches aux autres pour s'alléger un peu mais la mère d'adoption de Harry gardait toujours une poigne de fer sur les plats et l'organisation. Harry était venu avec Albus et Teddy. Il avait proposé à James et Lily de les accompagner mais comme à chaque fois, ils avaient décliné l'invitation en souhaitant le bonjour à tout le monde.

Harry aurait bien aimé qu'ils viennent mais les jumeaux avaient dit qu'ils ne sentaient pas à l'aise dans cet environnement et même s'ils avaient des pass spéciaux délivrés par le ministère de la magie pour pouvoir circuler dans le monde sorcier sans crainte, le Terrier leur rappelait trop les instants difficiles avant la mort de Ginny.

Harry ne pouvait pas leur en vouloir de ne pas venir. Le côté positif était que Scorpius ne se retrouverait pas seul à la maison. Il était étrange à quel point le meilleur ami de son fils s'était greffé avec facilité à leur vie de famille. C'était vraiment un garçon adorable et Harry comprenait à présent pourquoi Albus l'aimait tant.

Albus avait rejoint Rose dès qu'il était arrivé et Teddy était parti voir le groupe de jeunes un peu plus âgés composé de Victoire, Roxanne, Molly, Lucy et Fred.

Harry discutait avec Charlie et son nouveau compagnon sous un arbre. Il avait à peine parlé à Ron, ne souhaitant pas mettre en lumière leur froid alors que c'était censé être une journée de fête. Lorsque Hermione, après avoir joué une partie d'échecs avec Arthur, vint jusqu'à lui pour se greffer à leur conversation, l'humeur de Harry s'assombrit alors qu'il pensait à l'annonce qu'ils devraient faire à Teddy.

Rien ne serait plus concret que de lui révéler tout le bordel qui se profilait. Harry ne devait pas se laisser submerger par ses émotions. Il devait soutenir son filleul dans cette épreuve. Il ne pourrait pas échapper à ce qui l'attendait. Le conseil des Loups commençait déjà sa chasse à l'homme. Henri ou Jane, si l'un deux prenait la position d'Alpha, serait en première ligne. Que ce soit sous l'impulsion de Ron ou non, Teddy devrait faire face à l'horreur de la guerre et de la mort.

Harry fut extirpé de ses pensées moroses par les cris des plus jeunes qui se décidèrent à faire un karaoké, utilisant la vieille télévision d'Arthur et le téléphone de Victoire. « Trying not to love you » de Nickelback sortit alors des appareils. Victoire se mit à chanter et força Louis et Fred à la rejoindre lors du refrain. Albus étaient mort de rire avec Rose tandis que les autres faisaient semblant de danser un slow langoureux sous les accents rock de la chanson.

« C'était pas si mal de venir, pas vrai ? demanda Hermione en regardant la scène avec tendresse.

— Oui. Pas si mal. » répondit Harry avant de lui embrasser la joue.

Il était reconnaissant envers Hermione. Pour tout. Sa présence malgré sa froideur et ses maladresses. Son amour malgré les blessures qu'il avait faites à Ron. Malgré leur peu de courage et leur incapacité à se parler et s'excuser. Sa présence pour l'aider à annoncer toute cette histoire à Teddy. Sa présence à chaque étape de sa vie. Harry n'aurait jamais pu rêver plus belle amitié que celle qu'il partageait avec Hermione. La deuxième femme de sa vie. Il espérait qu'elle en avait conscience. Il espérait que leur voyage ensemble continuerait encore pour de nombreuses années.


Les chants et les cris résonnaient encore depuis le salon et le jardin. Teddy avait fini par se cacher pour calmer son loup agité par tous ces stimuli. Il soupira alors que la voix de Victoire criait son amour pour son âme-sœur qui n'était même pas présente. Le jeune homme était jaloux. Une partie de lui aimerait se réjouir autant que sa cousine. La vélane était sur un petit nuage et aussi reconnaissante que Henri depuis qu'elle entendait la voix de son amour dans sa tête.

Mais c'était trop difficile. Il ne savait pas par où commencer pour se sentir mieux et gérer tous ses problèmes. Teddy tomba sur Molly en train de nettoyer seule quelques assiettes et il la força après plusieurs assauts à rejoindre oncle George au lieu de se fatiguer. Teddy fut satisfait de la voir abdiquer et rejoindre ses enfants et s'attela à la tâche. Comme laver la vaisselle n'était pas une activité qui demandait des ressources cérébrales de haute volée, le jeune homme se mit à cogiter.

Teddy s'était toujours demandé si un jour il serait capable d'aimer. D'aimer véritablement avec tout ce que devait revêtir le mot amour lors que l'on parlait de passion. Il n'était pas sûr de bien comprendre ce qu'il était censé ressentir. Lors de la seule relation qu'il avait eu deux ans plus tôt, Linda lui avait dit qu'elle se sentait seule même lorsqu'il était à ses côtés. Elle avait dit qu'il était indifférent. C'était sans doute la vérité. Il ne cessait de rester en retrait pour ne pas faire ressortir son loup de peur de la blesser. Lorsqu'ils faisaient l'amour ensemble, Teddy sentait qu'il ratait quelque chose qui allait au-delà de cet acte charnel.

Et même ce lien qu'il partageait avec Ayaba n'était pas un gage qui lui permettrait d'aimer correctement. Il pouvait la blesser comme il l'avait déjà fait par le passé. Aimer était un travail constant qui l'effrayait un peu. Une tâche bien complexe alors qu'il était poursuivi par ses démons.

L'instinct de Teddy lui disait que sa meute était en danger. Et Timothy et les représentants de meute semblaient eux-mêmes sur leurs gardes. Peut-être que Teddy se faisaient des films et que c'était lui-même qui devenait fou. Son loup prendrait le dessus, détruisant le peu de sanité qu'il lui restait encore. Les besoins de sang, les rêves de carnage et de mort étaient de plus en plus pressants. Les visions de plus en plus rapprochés et cette voix inconnue traversait son esprit, lui susurrant des horreurs à l'oreille. Teddy était angoissé. Cette présence étrange devenait insupportable.

« Pourquoi tu essayes de m'éviter ? demanda Victoire en déposant de nouveaux couverts dans l'évier.

— Je ne t'évite pas… Je n'ai simplement pas la même énergie que toi…

— Tu parles ! T'as jamais de problèmes pour me supporter d'habitude.

— C'est juste… J'espère que tu ne t'effondras pas si tu ne réussis pas à rentrer en contact avec ton âme soeur. » lui avoua Teddy.

Deux ans plus tôt, la vélane avait failli tomber sur son âme-soeur mais n'avait pas pu le rencontrer. L'expérience l'avait dévastée et il avait été difficile de la ramasser à la petite cuillère.

« Oui, je sais. Je ne suis pas comme avant. Même si je ne retrouve pas Noah, je pourrais survivre. Tu me fais penser à ma pote Ayaba quand tu dis ça…»

À l'instant où il allait mettre l'assiette nettoyée sur l'égouttoir, à la remarque de sa cousine, Teddy aperçut son reflet démoniaque à travers un reflet. Le lycanthrope lâcha l'objet en porcelaine qui se brisa en mille morceaux, coupant une partie de sa peau au passage. Le sang tombait à grandes gouttes. Il perçut à peine le cri de Victoire. Hermione lui prit la main et le conduisit à l'écart dans la salle de bain. Teddy n'osait regarder personne. Il était trop bouleversé et le sang le happait.

« Finalement, j'ai même pas eu besoin de trouver un prétexte pour te parler seul à seul, dit Hermione tout en nettoyant sa plaie qui commençait déjà à se refermer. Teddy, ça va ?

— Excuse-moi, j'étais dans la Lune. De quoi tu voulais me parler ? »

Le visage de la médicomage s'assombrit à sa question et Harry s'engouffra dans la pièce sans même prendre la peine de toquer. Les deux adultes lui parlèrent alors de la disparition des Cracmols, de l'histoire de la prophétie, de ce qu'ils savaient déjà et de cette future guerre des loups qui se profilaient.

Teddy était pétrifié. Il avait dû mal à croire ce qu'on lui disait. Et la peur se répandit en lui. Une crainte intense qu'il n'arrivât pas à dompter. Si des gens disparaissaient dans des circonstances mystérieuses, si les chefs de meute étaient à la recherche de loups meurtriers fous, s'il était l'une des pièces maitresses pour arrêter cet Alpha fou, cela signifiait que ce qui le poursuivait n'était pas un songe. C'était réel. Sa meute était en danger.

« Teddy. Je sais que c'est beaucoup à avaler. Mais tu ne seras pas seul. Il y aura toute ta meute, l'équipe de Ron, Draco, Hermione et moi…

— Donc Timothy est au courant ?

— Oui, ils devraient annoncer tout ça dès la fin de la dernière épreuve, expliqua Harry en posant une main réconfortante sur son épaule.

— Harry… J'ai des visions … Je pensais que c'était comme avant mais pas du tout… Je n'avais pas compris…Si… Si… Si tout le monde était en danger à cause de moi… se brisa Teddy, paniqué.

— Non, déclara avec gravité Harry avant de serrer sa main. S'il devait se passer quelque chose, tu ne serais pas responsable des actes d'un homme dangereux. Je sais que c'est plus facile à dire qu'à faire. Mais c'est la vérité.

— Oui. Ne pense pas à faire de bêtises Teddy. Rien de tout ça n'est ta faute et on aurait été obligé de s'impliquer via notre travail de toute façon. » déclara Hermione pour le rassurer.

Rasséréné, Teddy eut le courage de parler de ses visions et de l'impression qu'un loup en avait après sa meute. Il n'avait pas beaucoup d'informations si ce n'était ses visions de carnage. Il n'eut en revanche pas le cran de leur dire qu'il avait parfois l'impression d'y être et surtout d'y participer. Les deux anciens héros de guerre prirent note de ses informations et posèrent des questions très poussées pour orienter leurs recherches. Leur cœur ne battait pas la chamade contrairement au sien. Et même si Teddy pouvait sentir la colère et le bouleversement de Harry avec ses sens aiguisés, il ne se sentait pas en danger immédiat. A leurs côtés, il se sentait un peu moins seul et perdu. Même s'il avait toujours peur. Est-ce que Teddy serait assez fort pour se battre et protéger ceux qui comptaient pour lui ?


L'ambiance depuis son retour était plutôt lourde à la maison. Famuyiwa était tendue par rapport aux futures nominations. Omilaye avait l'air au bout de sa vie et ne voulait pas aborder la scène du salon de coiffure. De son côté Oyeniran était préoccupée et constamment dans la Lune au point de casser une assiette lors de plusieurs de ses services.

Et Ayaba ne cessait de rêver. Plus le temps passait, plus elle avait l'impression que la présence d'Edward se faisait une place à l'intérieur de son inconscient. Lentement. Sournoisement. L'impression de sentir des matières ou des odeurs avec lesquelles elle n'était pas en contact direct était de plus en plus courante. Et parfois, cette angoisse à l'idée d'être liée l'empêchait de se concentrer. Ayaba avait l'impression qu'Edward l'appelait. Qu'il avait besoin d'elle.

« Ayaba ? Est-ce que tu veux de l'eau ou pas ? répéta son oncle alors qu'ils étaient à table.

— Ah…non ça ira merci.

— Je sais pas ce que vous avez toutes en ce moment… se plaignit l'homme avant de se concentrer sur son plat.

— Juste la fatigue Baba . » expliqua Famuyiwa en se servant du poisson.

Alors qu'ils mangeaient tous dans un silence entrecoupé des remarques de son oncle sur les nouvelles réformes que voulaient faire passer la deuxième épouse du Roi, la mère de famille rentra dans la pièce d'un pas précipité.

« OMILAYE ! Comment ça se fait que tu t'es faite virer une semaine du salon ?! s'écria sa tante, hors d'elle.

— Si tu ne travailles plus, tu sors où depuis trois jours ? demanda Bamidele, horrifié.

— Baba, j'ai pas besoin que tu connaisse mes moindres faits et gestes.

— C'est normal qu'il s'inquiète, le défendit doucement Oyeniran.

— Pas la peine de faire la sainte… roula des yeux Omilaye, excédée.

— Ne parle pas à ta sœur de cette manière ! Elle au moins elle ne nous fait pas honte ! s'énerva sa mère.

— Ayo, tu y vas un peu fort… » tenta de la calmer son mari en caressant son épaule.

Cette assertion sembla faire l'effet d'une claque à Omilaye qui serra les dents. Famuyiwa, irritée, déclara pour détendre l'atmosphère :

« Ce n'est pas la première fois qu'Omi a des problèmes de coeur de toute façon. Si on pouvait juste…

— Elle a fait un scandale au salon de coiffure pour un HOMME ! C'est une chose de faire la dévergondée ou de mal choisir ses prétendants ! C'en est une autre de se ridiculiser ainsi comme si je ne l'avais pas élevée ! monta tante Ayo au créneau.

— Au moins je suis pas une trainée qui essaye de voler le futur mari de sa sœur, rétorqua Omilaye avec mépris.

— Pardon ? balbutia Oyeniran, atterrée.

— Ne fais pas l'innocente. Faut pas être devin pour deviner que tu veux Akinola, continua sa sœur avec froideur.

—Omi… » tenta de l'arrêter Ayaba, alarmée.

Oyeniran lui lança un sort, les yeux emplis de larmes. L'attaque aqueuse arriva en plein cœur sur sa sœur. Omilaye n'eut même pas le temps de se défendre et s'écroula par terre. Ayo hurla tandis qu'Ayaba s'écarta pour ne pas être un dommage collatéral.

« PAS DE VIOLENCE PENDANT LE REPAS ! explosa le père de famille.

— Haha… ricana Omilaye, sardonique. Sois honnête, t'as juste envie de le bai…

— STOOOP ! » gronda Famuyiwa .

La future prêtresse avait imposé un silence de plomb autour d'elle. Sa magie crépitait avec une telle force que des volutes de magie vertes et dorées entouraient son corps et la pièce entière. Ses yeux noirs luisaient alors que sa voix se déformait peu à peu à cause de la rage.

« Qu'est-ce qu'on en a à faire de cet homme ou même d'un foutu mariage ! Il pourrait être amoureux de quelqu'un d'autre que j'en aurais rien à faire ! Les nominations pour les postes de prêtes au temple d'Orunmila sont dans moins d'UNE SEMAINE ! J'ai BESOIN de me concentrer pour ses épreuves ! J'ai travaillé toute ma vie ! TOUTE MA VIE pour ce moment ! Il est hors de question que ma famille, que VOUS venez tout gâcher ! J'ai besoin de votre soutien et DE CALME pour pouvoir MEDITER ! Pas de tout ce blabla INUTILE !

— Famu, il faut que tu te calmes, redescendit sa mère.

— NE ME DIS PAS DE ME CALMER ! Je suis toujours calme ! Je vous aide TOUJOURS ! Là vous êtes juste… Ne me dérangez pas. » s'écroula Famuyiwa avant de quitter la table.

Oyeniran suivit le mouvement dans une fuite à peine contrôlée. Sa tante claqua la porte et s'enferma dans sa chambre malgré les protestations de son mari. Ils n'étaient plus que trois autour de la tablée encore garnie. Omilaye essora son haut avec un sort comme si de rien était avant de dire à Ayaba qu'elle l'attendrait à l'extérieur.

« Vous partez quand même après tout ça ? demanda son oncle dépité.

— J'ai déjà prévenu Grace que je serais là. C'est une Petite-flamme et c'est sa première fois ici. Je peux pas lui faire faux-bon, expliqua Ayaba avant de serrer l'épaule de son oncle en signe d'encouragement.

— Fais attention à toi… Tu n'es pas un peu trop maquillée pour ton âge d'ailleurs ? Si on vient t'embêter ? Oh personne ne m'écoute jamais dans cette maison de toute façon. Amuse toi bien… » soupira-t-il.

La plus jeune décida de faire un câlin à son oncle malgré ses bougonnements avant de sortir rejoindre Omilaye.


Ayaba était déconcertée. Elle voulait dire à Omilaye que ce n'était pas si grave si sa relation se soldait par un échec. Cela ne tarissait en rien sa valeur en tant que femme. Mais aucun mot ne sortait de sa bouche alors que sa cousine serrait sa main en avançant dans la nuit.

Ses extensions bleu métallique scintillaient dans l'obscurité. Ou bien c'était son énergie de sirène qui reprenait ses droits alors que le soleil avait mis les voiles depuis longtemps. Plus elles marchaient jusqu'au portail d'eau, plus Ayaba s'habituait à la hauteur de ses chaussures. La plus jeune avait toujours espéré être aussi belle qu'Omilaye quand elle était petite. Elle se souvenait encore des soirs où toutes les quatre, elles se réfugiaient dans la chambre d'Oyeniran pour faire des défilés sur les sons de la chanteuse Beyoncé pour s'amuser. Encore enfant, alors que ses cousines étaient toutes adolescentes, Ayaba avait espéré pouvoir être aussi confiante et sûre d'elle qu'Omi. Elle ne voulait pas craindre ses désirs, ni ses envies. Elle avait toujours envié son assurance. Omilaye lui avait toujours donné de la force pour s'assumer. Alors la voir chavirer ainsi. Se briser ainsi pour un homme jusqu'à insulter ses sœurs, cela bouleversait Ayaba.

Elle ne voulait pas que sa cousine soit aussi triste parce qu'Omilaye était tellement belle, tellement forte. Elle était plus que ce que les gens disaient, plus qu'elle ne le pensait. Et Ayaba était aussi peinée d'avoir pensé qu'elle pourrait tout supporter sans se plaindre, avec son rire sonore et les paillettes qu'elle déversait sur tous les endroits où elle passait.

Sa détresse lui faisait aussi peur. Parce que si des femmes comme Omilaye pouvait souffrir autant que d'autres qui avaient choisi un chemin plus droit et consensuel, cela signifiait qu'elle ne serait jamais protégée des affres et des souffrances de l'amour. Ayaba ne pourrait jamais penser simplement avec son cœur et son corps pour aimer. Parce que le monde n'était pas tendre mais cruel comme un couperet. L'amour était si difficile. Et avoir ce lien du Destin ne la protégeait pas. Elle aurait voulu demander à Omilaye ce qu'elle était censée faire du cas d'Edward mais la sirène était trop enfoncée dans sa propre douleur.

Ayaba n'aurait jamais le courage de lui avouer tout cela. À quel point elle l'aimait. À quel point elle souhaitait qu'elle se relève. Aucun homme ne devrait détruire le diamant brut qu'elle était. Ce ne serait pas approprié de lui dire le fond de ses pensées et Omilaye n'aurait sans doute pas la place d'accueillir cette information. Ayaba décida donc de serrer sa main dans la sienne alors que les deux sorcières entraient dans le monde des Petites-flammes.


La boîte de nuit qu'Ayaba avait choisie pour rejoindre Grace était une des préférés de sa cousine. Elle était huppée sans pour autant être fréquentée par la crème de la crème des célébrités et des enfants de millionnaires corrompus. La musique s'échappait déjà du bâtiment dont les néons et les spots ressortaient à travers la vitre. Des groupes fumaient déjà devant le parking. Omilaye était rejointe par une amie Petite-flamme et Ayaba cherchait du regard Grace. Ce serait la première fois qu'elles passeraient du temps à Lagos. Habituellement, lorsqu'elles étaient toutes les deux au pays, Ayaba allait jusqu'à Abuja pour la voir. Un transplanage n'était pas bien difficile.

La sorcière finit par trouver dans cette foule sa meilleure amie. Elle avait gardé la coupe qu'elles avaient faite à Édimbourg et se trouvait un peu en retrait d'une femme exubérante qui devait être sa cousine. Son visage s'illumina dès qu'elle l'aperçut.

« Grace ! Comment ça va ? Pas trop long le trajet ? demanda-t-elle en la serrant dans ses bras.

— C'est toi, Ayaba ? demanda la plus âgée en la fixant de haut en bas.

— Oui. Peace c'est ça ?

— Hmm, je vais pouvoir te laisser avec la petite. Faut pas vous perdre par contre… T'es venue toute seule ?

— Non avec ma cousine. Elle est là-bas mais elle va s'en doute partir s'amuser de son côté.

— Faites attention aux gars autour de vous et si vous voulez vous envoyer en l'air, protégez-vous. On ne veut pas de grossesse non désirée ici ! » monitora Peace avant qu'elles ne soient introduites à l'intérieur après un regard critique de la part du videur.

La salle était bondée. La musique de Burna Boy sortait des enceintes. Et Ayaba sentait une sorte d'euphorie l'envahir peu à peu. C'était la deuxième fois qu'elle entrait dans ce genre d'établissements. Avec les néons, les personnes assises qui se saoulaient sur les fauteuils avec des alcools parfois hors de prix, les danseuses et danseurs sur les plateformes et sur le sol luisant de la salle, Ayaba avait l'impression d'être propulsée dans un autre monde. Un monde plein de sensations où seule la musique comptait. Oui, il y avait des regards scrutateurs qui détaillaient son corps mais ici, elle pouvait bouger avec plus de liberté.

Alors qu'elle s'apprêtait à entrainer Grace sur la piste, Ayaba fut arrêtée par une exclamation de Peace.

« Oh mais qu'est-ce que fait Sani ici ?

— C'est qui ?

— Un collègue. Un des seuls supérieurs à ne pas coller des filles au cul. Un gars bien. » expliqua Peace en lui faisant signe d'approcher.

Le fameux Sani s'approcha d'eux, un verre d'eau à la main. Il avait l'air de s'ennuyer et était le genre d'homme sur lequel Omilaye pourrait craquer. Sérieux et propre sur lui. Ayaba ne savait pas pourquoi elle pensait à ça.

« Tu devrais pas être avec tes enfants ?

— Le patron avait besoin de monde pour la soirée du nouveau collaborateur.

— Pourquoi on m'a pas convié ? demanda Peace agacée et suspicieuse.

— Je lui en ai parlé mais il m'a dit qu'il préférait pas mettre de femmes sur le projet pour ne pas déconcentrer l'équipe.

— Parce que vous êtes là pour vous concentrer peut-être… Je devrais vraiment me trouver un mec riche au lieu de galérer comme ça… »

Ayaba proposa alors à Grace d'aller sur la piste. Elle n'avait aucune envie d'écouter une discussion d'affaires. "On the Low" sortait des enceintes et les basses et les percussions réveillèrent le corps jusque-là endormi de la sorcière.

Sa taille et ses hanches se mirent à bouger en rythme avec la musique. Elle ne pensa plus à rien et laissa ces voix profondes, l'intensité de la musique l'envahir. Elle bloqua, banda ses muscles, fit rouler, onduler son corps comme elle l'entendait. Ses bras se déchainèrent. Grace la suivait dans ses mouvements. Ainsi, Ayaba se sentait belle, forte et puissante. Elle laissait le monde disparaitre pour ne ressentir d'autre que la peau de Grace frôlant la sienne dans un souffle semblable à l'éphémérité de cet instant de libération.


Maria avait réuni David, Henri et Jane juste avant la dernière épreuve. La jeune femme ne comprenait pas pourquoi l'Omega les avait tous réuni avant ce moment si important pour eux. Jane voulait se concentrer, prouver qu'elle était capable de devenir l'Alpha de la meute. On lui avait mis tellement de bâtons dans les roues, tellement d'obstacles, assénant qu'elle n'était pas le profil recherché. Pas assez forte, pas assez dans les clous. Elle se rappelait encore le jour où elle avait fait son coming-out. Le regard dégouté et plein d'incompréhension de Maria. « Personne n'accepterait une femme alpha seule. Alors si elle est lesbienne en plus. ». Voilà ce qu'elle lui avait balancé, sans remords. Jane ne l'avait jamais oublié. Ni sa déception lorsqu'elle s'était rendu compte qu'elle n'aurait jamais d'âme-sœur à qui s'ancrer.

Jane détestait la vieille Omega autant qu'elle la respectait. Et la jeune louve voulait lui montrer à elle plus qu'à quiconque qu'elle pouvait prendre le pouvoir à la loyale et être l'une des meilleures chefs de meute qu'elle n'avait jamais vue.

« Si je vous réunis avant cette épreuve, c'est pour vous dire que quelle que soit l'issue de celle-ci, vous devrez rester soudés. Les deux qui auront perdu devront prêter allégeance au nouvel Alpha sans débattre ou changer de meute.

— Pourquoi donc ? demanda David, perplexe.

— Oui. C'est pas comme si aucun de nous voulait quitter la meute, ajouta Jane.

— C'est à cause d'un comportement comme le tien que je fais ce genre de commentaires, déclara Maria avec froideur. Une guerre se prépare.

— Une guerre ? s'exclama Henri, surpris.

— Des attaques d'êtres humains se rapprochent de notre meute et le Conseil est déjà sur l'affaire. Mais avec la passation de pouvoir, notre meute est l'une des plus vulnérables à l'heure actuelle.

— Alors pourquoi avoir rapproché les épreuves ? questionna Jane, sombre.

— C'est ce que la Lune a décidé, rétorqua Maria sans plus s'appesantir.

— Ce sont des excuses ! s'agaça la jeune femme.

— Jane… tenta de l'arrêter Henri.

— Vous essayez juste de me mettre des bâtons dans les roues pour que je ne sois pas l'Alpha principal de la meute ! » continua Jane sans se démonter.

Elle s'attendait à ce que Maria lui hurle dessus, se braque comme elle savait si bien le faire mais à la place elle s'installa sur son siège, une mine suffisante sur la figure.

« Écoute-moi bien, Jane. Sans ton père et le vote qu'il a fait auprès du Conseil, tu n'aurais même pas pu mettre un seul pied dans ce jeu. Que tu sois arrivée jusqu'ici relève presque du miracle mais ne te fais pas d'illusions. Une louve aussi instable que toi n'es pas faite pour régner !

— J'ai montré ma valeur ! Je suis arrivée jusqu'ici comme les autres ! Et j'ai déjà deux subordonnés !

— Henri est en concurrence avec toi et Teddy fait à peine partie de la meute… rétorqua Maria en ricanant.

— Ça veut quand même dire que je suis capable de créer des liens même sans ancrage avec une liée ! se défendit Jane.

— Moi vivante, je n'accepterai jamais que tu sois notre Alpha ! JAMAIS ! » vociféra Maria.

Son affirmation jeta un blanc dans l'échange alors que tous intégrèrent l'information, sous le choc.

« P-Pourquoi ? balbutia Jane.

— On n'a pas besoin d'un nouveau Fenrir Greyback. » jeta Maria.

Cette dernière phrase était de trop. La vieille femme pouvait l'insulter, piétiner sa fierté. Mais comment avait-elle osé la comparer au meurtrier de sa mère ? Le loup à l'intérieur d'elle rugit de colère et Jane sentit qu'elle perdait le contrôle. Elle s'apprêta à frapper Maria. Elle voulait faire disparaître ses yeux brillant de détermination et de suffisance mais s'arrêta in extremis.

Jane ne pouvait pas frapper, tuer l'Oméga de la meute. Sinon, elle n'aurait jamais cette place dont elle rêvait. Sinon, elle serait tout simplement virer et détruirait sa relation avec son père

Sans un mot, Jane quitta la salle et se métamorphosa pour ne pas ployer sous la douleur et l'injustice.

Jane gagnerait cette épreuve, quoi qu'il en coûte. Elle s'en faisait le serment. Elle deviendrait l'Alpha de la meute et piétinerait ceux qui se mettraient en travers de sa route.


Le son de la cornemuse annonça le début de la dernière épreuve. Ce serait une chasse à la biche. L'animal avait au fond de son cœur, une opale qui attendait le loup-garou qui serait capable de lui ôter la vie. Teddy n'avait jamais pu découvrir comment cette pierre avait été insérée dans le muscle bouillonnant du pauvre animal. C'était un secret que les Omégas ne révélaient jamais.

Les trois loups étaient au centre de l'assemblée près à en découdre dès que la biche serait relâchée dans la forêt et que le signe de départ serait enclenché. Teddy était à sa place de guetteur habituelle, fébrile. Qu'importe le gagnant, il le soutiendrait. La corde à laquelle la proie était accrochée finit par être coupée par l'apprentie de Maria. La pauvre proie s'échappa de cette horde de prédateurs, tentant de protéger sa vie. Teddy pouvait sentir le goût du sang et de la peur. Et c'était absolument grisant.

Après de longues minutes, le signal fut envoyé pour les trois loups qui se jetèrent entre les pins. Teddy pouvait sentir leur course au loin et plusieurs loups les suivirent pour observer leur avancée.

Alors que Teddy était concentré sur cette course tout en surveillant les lieux, une vision l'assaillit. Un homme se trouvait aux portes de leur meute. Face au gigantesque arbre protégé, il y apposa sa main comme s'il l'avait toujours fait. En rouvrant les yeux, Teddy sentit des présences lupines qui s'approchaient dangereux vers eux depuis le Nord. Que se passait-il ?

Il entendit un premier hurlement, d'un autre Gamma : celui positionné le plus proche de cette présence inconnue. Tous les Gammas reprirent le hurlement pour pousser les loups dispersés à se regrouper. Un danger trouble fonçait droit sur eux. La panique commençait à se répandre dans le village et le camp. Comment une telle chose pouvait arriver lors de la cérémonie ? Les Omégas se retransformèrent en humains pour pouvoir protéger les plus fragiles et guider par la voix les membres de la meute qui devait se cacher. En priorité les enfants, les femmes enceintes et les loups dans l'incapacité de se battre.

Malheureusement, cette organisation militaire n'était pas aussi rapide que l'avancée de cette meute étrange. Les loups en première ligne se lancèrent en éclaireur. Alors que Teddy allait prendre son poste, une autre vision lui parvint.

L'homme était toujours prêt de l'arbre mais il n'était pas seul. Une horde de loups le suivait. Était-ce réel ou le fruit de son imagination ? Des loups prêts de leurs portes d'entrée en plus de ceux avançant depuis le Nord. C'était impossible. D'où pouvaient-ils venir ? Alors que Teddy se questionnait, l'homme aux portes répondit à ses réponses.

« Pourquoi es-tu aussi surpris ? Tu ne reconnais pas tes propres frères ? Merci de m'avoir donné accès à ta mémoire, fils de Rémus Lupin. »

À ces mots, Teddy comprit. Le monstre ouvrit alors la porte, comme le faisait le jeune Gamma depuis des lustres. Teddy se détransforma et hurla à pleins poumons :

« FENRIR GREYBACK EST AUX PORTES DU VILLAGE ! »

Une explosion retentit alors à quelques mètres et des hurlements de damnés envahirent le crépuscule.