Chapitre 7 : Une ennemie oubliée

Oyeniran n'avait pas été aussi énervée depuis des lustres. Mais comment Omilaye avait-elle pu insinuer une horreur pareille ? Elle, voler Akinola à Famuyiwa ? C'était une bêtise crasse, méchante d'évoquer une idée aussi tordue.

Le fait que sa soeur l'ait fait à table, devant tout le monde comme si ce n'était qu'une broutille l'énervait d'autant plus. Elle avait voulu la blesser, l'humilier parce qu'elle se sentait mal. Mais Oyeniran refusait d'être la petite chose sur laquelle elle pouvait se défouler. Même si elle n'était pas aussi forte que Famuyiwa et Omilaye, Oyeniran avait aussi des sentiments.

Elle sentit les larmes lui monter et elle décida de se plonger dans son bassin pour se calmer. Oyeniran regardait son opele encore chaud à cause des sorts qu'elle avait lancés. Puis elle tenta d'oublier le mal-être qui la gagnait alors que les mots de sa soeur lui revenaient à l'esprit.

Oyeniran n'était pas intéressée par Akinola. Elle faisait juste le travail qu'aucune de ses sœurs ne voulaient faire: celui de perpétrer le lieu de vie chaleureux construit par sa mère. Et apaiser les esprits même si beaucoup trouvait que c'était futile. Ce n'était pas facile et cela l'amusait d'égayer le restaurant avec ses concerts. Peut-être qu'un jour, leur petite scène pourrait même être permanente et accueillir d'autres artistes.

Elle avait autre chose à penser que d'hypothétiques sentiments pour Akinola. Elle ne devait même pas y penser car Oyeniran n'était pas la femme qu'il lfallait à Akinola. Elle était trop banale. Pas aussi courageuse qu'Omilaye. Pas aussi intelligente et douée que Famuyiwa. C'était la raison pour laquelle il était futile de se faire un scénario futile.

Cette idée calma son esprit troublé et les battements effrenés de son coeur tandis que l'assertion de sa soeur se tapissait dans l'ombre de ses pensées.


Omilaye avait décidé d'accompagner Ayaba pour deux raisons. De toute sa fratrie, elle était la plus à même de guider sa cousine dans le monde de la nuit. De plus une de ses amies Petite-flammes lui avait fait une invitation à passer la soirée avec elle.

Omilaye avait besoin de se changer les idées. Elle ne voulait pas penser à Sani et à la médiocrité de sa propre existence. Tout l'agaçait et l'horripilait à un point inimaginable. Elle avait l'impression de n'avoir aucun ancrage. Même si elle s'en voulait de le penser, Omilaye était soulagée d'avoir été mise à pied au travail. Elle n'avait plus la tête à coiffer et embellir ses clientes ces temps-ci. La terrible désillusion qu'elle avait vécue avec Sani l'avait plongé dans un état d'apathie dont elle croyait ne plus devoir faire face. Avec Sani, Omilaye se sentait moins seule, plus complète et elle avait pensé qu'enfin, elle avait trouvé son ancre de sirène. Son âme-soeur. Omilaye n'avait pas été assez vigilante. Pas assez intelligente. Elle n'était pas assez bien pour croire qu'elle pouvait vivre un conte de fée.

Les contes et les histoires heureuses étaient pour les autres. Pas pour une fille comme elle.


La sirène sentit la main d'Ayaba serrait la sienne alors qu'elle marchait dans la nuit et cela lui procurait un peu de réconfort. Elle avait honte de se montrer ainsi face à elle. Aussi faible. Pour Omilaye, Ayaba serait toujours un petit bébé. Après tout, elle se rappelait encore des moments où elle n'arrivait pas à être propre. Elle se rappelait ses pleurnicheries et ses caprices d'enfant. C'était sa petite sœur au même titre qu'Oyeniran et elle les avait un peu abandonnées toutes les deux cette nuit. Omilaye ne pourrait pas être aussi radieuse qu'à son habitude. Ni avoir la force de regretter ce qu'elle avait dit au repas. Elle en avait marre. De tout.

Lorsqu'Ayaba et elle arrivèrent devant la boîte de nuit, Omilaye la laissa rejoindre son amie Grace qu'elle avait déjà croisée à plusieurs reprises au fil des années. La Petite-flamme avait aussi grandi. Le temps passait trop vite et Omilaye faisait toujours du sur place.

Omilaye leur fit faux bonds et discuta avec Gwen. Après avoir accepté une cigarette, elles s'engoufrèrent toutes les deux dans l'établissement.

Il faisait trop chaud à l'intérieur. Les néons étaient aveuglants par moment mais dans l'obscurité, la musique et l'alcool, Omilaye pouvait baisser les limites qu'elle mettait à son aura de sirène et se perdre sur la piste. Elle n'aimait rien de plus que disparaitre dans des mouvements fiévreux. Et ce soir, elle en avait besoin pour oublier Sani.

Avec son amie, Omilaye se dirigea vers le bar pour commander un délicieux cocktail aux fruits de la passion. Elle dégusta la boisson avec empressement pour s'abreuver de l'ambiance des lieux plus vite. Alors qu'elle cherchait des yeux Ayaba pour s'assurer que tout allait bien de son côté, la respiration d'Omilaye se coinça dans sa gorge.

À quelques pas de sa cousine, en pleine discussion avec la femme qui accompagnait Grace, se trouvait Sani. Omilaye eut du mal à y croire. C'était comme si le destin s'amusait à la faire tourner en bâteau et à broyer ses organes. Son ex n'était pas du genre à fréquenter ce genre d'établissement. Est-ce qu'il avait aussi menti sur ses habitudes et ses goûts ? Omilaye voulait partir, s'enfuir avant qu'il ne puisse la voir. Malheureusement, leurs regards se croisèrent malgré la distance, malgré les spots lumineux, malgré le bruit. Et elle perçut l'éclat de surprise dans ses yeux, la peine aussi, l'embarras fugace. Qu'est-ce qui transparaissait lorsqu'on la regardait ?

Omilaye était-elle folle de penser qu'il ne l'avait pas pris pour un simple jouet jetable ? Elle ne voulait pas réfléchir. Elle voulut rentrer mais son amie l'entraina sur la piste sans qu'elle ne puisse lui formuler l'idée. Elle devait s'amuser. Ce n'était pas son genre de s'apitoyer ainsi.

Elle dansa en essayant d'oublier que Sani était tout proche. Elle dansa en essayant d'oublier la douleur dans sa poitrine. Elle dansa en retenant ses larmes car il était interdit qu'elle ne s'effondre ainsi.


Après une heure et demie passée à se déchainer, Omilaye décida de se rendre aux toilettes pour se passer de l'eau sur le visage. Celles du bas étant occupées, elle décida de monter à l'étage où se trouvaient les salles privées. Elle tangua légérement sur ses talons alors qu'elle se frayait un chemin à travers les couples et les escort-girls.

Le Destin ne semblait pas vouloir lui laisser un brin de repos. Ou alors Omilaye était tout simplement stupide. Cela n'avait aucune importance car elle ouvrit la mauvaise porte et tomba nez à nez sur Sani. Celui-ci rejetait une jeune femme qui s'échappa de la pièce, agacée. Et ils se retrouvèrent l'un en face de l'autre. Dans cette pièce aux couleurs criardes de mauvais goût, Omilaye avait trop chaud. Peut-être un peu trop bu. Et elle ne pensa pas tout de suite à déguerpir. Lorsque cette solution logique atteignit enfin son cerveau et qu'elle se détourna, Sani ouvrit la bouche:

« Non, reste.

— Pourquoi ?

—Je… Je n'ai pas pu t'expliquer… Je…

— Expliquer quoi à part que tu t'es fichu de moi ?

— Je… C'est vrai que j'ai fait une erreur mais tout ce que j'ai dit sur moi n'était pas faux! Tout n'était pas un mensonge…

— Alors qu'est-ce que tu fous ici ? s'énerva Omilaye, prête à partir.

— C'est pour mon travail…bafouilla-t-il. Omi attends !

— QUOI ? Qu'est-ce que tu veux ?! Je t'ai dit qu'on n'avait plus rien à se dire ! Je ne veux plus te voir!

— Arrête de crier… lui supplia-t-il.

— Lâche moi !

— Je t'aime ! »

La déclaration coupa le souffle d'Omilaye. Jamais il ne lui avait dit ces mots. Toujours ils étaient restés coincés dans la gorge, dans le cœur de Sani. La sorcière ne savait pas si c'était un mensonge. Elle n'arrivait pas à le voir mais son visage était boulersé. Ses yeux sombres criaient une douleur qui la transperçait. Et malgré la trahison acide, ses mots d'amour la touchèrent plus que de raison. Avec ses simples mots, Omilaye pourrait jeter ses rêves aux oubliettes pour le suivre jusqu'au bout du monde, pour l'ensorceler pour que toujours il lui appartienne. Omilaye avait l'impression que Sani était son âme-soeur. Elle avait été certaine que toutes les réponses à ses questions se trouvaient à l'intérieur de son regard. Omilaye l'aimait et il lui avoué ressentir les mêmes sentiments en retour.

« Alors pourquoi … ?

— Je tiens à mes enfants, à ma femme mais avec toi, ce n'est pas pareil. Omi, je t'aime vraiment. Je sais que j'ai fait l'idiot mais je ne veux pas que… Je ne veux pas que tu me quittes. Je suis pas comme tous ces gars qui veulent juste du cul, sinon j'aurai déjà couché avec l'escort.

— Mais moi je…

— Je t'aime. » la coupa-t-il.

Sani pressa ses lèvre sur les siennes. Ses lèvres qui lui avaient tant manqué. S'accrocher à son cou était une évidence. Omilaye lui répondit et ses sens envivrés se mirent à caresser ses épaules, son torse. Elle le voulait. Elle voulait que ses bras effacent la solitude et le caractère insipide de la vie. Elle voulait qu'il lui montre les étoiles. Qu'il l'aime toujours comme personne ne l'avait jamais fait. Elle l'aimerait en retour.

Mais pouvait-elle le faire dans le secret ? Leur amour ne serait-il alors qu'un mirage ? Après avoir donné tous ses rêves, avoir abandonné ses aspirations de vie lumineuse, que lui resterait-il ? Pourrait-elle accepté le prix ?

Omilaye se secoua d'un seul coup. Rejetant l'homme qu'elle voulait faire sien d'un geste vif.

« Omi…

—Je ne peux pas… Je…»

Omilaye ne devait pas regarder Sani sinon elle faillirait à nouveau. Elle sortit enfin d'un pas précipité. L'escalier de secours semblait la meilleure solution d'échappatoire. Elle entendit les pas de Sani derrière elle et se mit à courir. La fraicheur de la nuit n'était pas suffisante pour effacer son visage brûlant de sueur et de honte lorsqu'elle arriva dans la rue.

Omilaye ne savait pas si elle avait pris toutes ses affaires mais elle n'avait pas la force de faire marche arrière. Ses pouvoirs de sirène reprenaient déjà le dessus. Elle se sentait faiblir alors que les larmes qu'elle avait retenues se mirent à couler. Lorsque la main chaude et tendre de Sani se posa brusquement sur son épaule, elle la repoussa sans réfléchir et s'enfuit dans l'obscurité.

Omilaye voulait s'évader, oublier cet amour, cette douleur, le poids de cette existence si difficile. Dans sa course, elle sentit des ombres à ses pieds. Le nom de Fatumbi résonna dans sa tête sans qu'elle ne le comprenne et alors qu'elle sentait une caresse étrange sur sa joue, un regard la destabilisa, au loin. Celui d'une Petite-flamme. Malgré les dangers, Omilaye décida de transplaner, incapable d'avancer sans ses pouvoirs.


Will était épuisé. Faire le chauffeur pendant plusieurs jours était éreintant mais la famille de Nick le payait bien. En plus de la possibilité de se faire de la visibilité lors de l'exposition, ce job pourrait arrondir ses deux prochains mois avec douceur. Alors qu'il était enfermé dans la voiture sur le parking de la boîte de nuit, la lumière de son téléphone pour seule compagnie, le jeune homme se dit qu'il aurait peut-être dû accepter de rester avec Nick cette nuit au lieu de ramener sa sœur et sa cousine jusqu'ici. Tous ces riches qui perdaient leur argent dans ces folies lui donnaient la nausée. Un autre monde. Un peu trop coloré et pathétique. Un monde de néons et de luxure qu'il ne pouvait que regarder de loin. Il les enviait mais en même temps il voulait les faire exploser. Des filles de son quartier lui avaient dit qu'il était possible de se trouver des hommes ou des femmes mariés ennuyés, étouffés dans leur quotidien, qui payaient bien pour un peu d'oubli et de douceur.

Will n'était pas laid. Il n'était pas bête mais s'il se lançait dans ce genre d'affaires, il ne s'en sortirait pas. Il se briserait en serrant une femme qu'il ne pourrait jamais avoir. N'être qu'un amant. Il avait déjà vécu cette situation pathétique. Une fois. Avec une femme mariée et esseulée qui s'ennuyait, qui avait peur et qui était triste. Il ne voulait plus jamais être un second choix. Un secret. Une honte parce qu'il ne pourrait pas avoir les moyens de réunir l'argent suffisant pour mettre une reine sur un piédestal.

Alors qu'il tentait de retoucher une de ses photos sur son petit écran, une scène attira son attention. Une femme courait sur le parking après avoir repoussé la main ferme d'un homme. Son amant, son fiancé. Son statut n'avait pas de réelle importance dans ses lieux où le vice dansait à en perdre haleine. L'homme tenta de la poursuivre mais abandonna dans sa course. Il ne la retint plus et s'adossa sur le capot d'une voiture, effondré. Elle courait malgré les hautes structures à ses pieds. Ses mèches platine scintillaient dans la nuit telles des étoiles. Son corps voluptueux se dessinait dans les contrastes de l'obscurité qui l'entourait. Elle courait sans savoir où aller. Elle semblait bouleversée. Will se demanda si elle avait besoin d'aide. Il s'apprêta à ouvrir sa portière lorsqu'il croisa son regard. Dans ses yeux, il n'y avait pas de la peur mais une tristesse insondable. Elle était brisée. Il croyait le deviner malgré la nuit. Et c'était surnaturel parce qu'il n'aurait pas dû comprendre à cette distance, alors qu'ils ne s'étaient jamais vus. Un tremblement saisit Will. Son esprit agité tentait vainement de comprendre la situation sous son nez. Il essaya de donner un sens à cet être qui renversait le calme salvateur qui lui permettait de poireauter dans sa caisse sans se désagréger d'ennui ou de peine. Elle se détourna de sa direction.

Dans sa fuite implacable, ses pleurs brisèrent le brouhaha silencieux. Et les gouttes qui s'échappèrent de ses yeux étaient aussi grosses que des diamants. Non. Ce n'était pas un trésor qui innondait son visage.

Les larmes qui glissaient sur les joues de cette femme étaient celles qu'on ne lui avait jamais appris à laisser couler. Et l'instant où Will fit cette constatation, elle disparut comme par enchantement, engloutie par les ombres de la nuit.


Quarante-six ans plus tôt

Fatumbi avançait. Elle était à peine vêtue d'un bout de tissu en toile qui recouvrait son corps. Le soleil brûlait sa rétine alors que pour la premières fois depuis des lustres, elle retrouvait une lumière naturelle en comparaison à l'obscurité la plus complète dans laquelle elle avait été plongée durant des semaines.

La prisonnière peinait à marcher malgré les empoignades brutales des gardes qui la surveillaient. Elle arriva dans la plaine où se déroulait toutes les exécutions royales. Fatumbi se demanda avec ironie quelle était sa place dans cette liste de morts sans fin qui avait commencé depuis le règne de Shangobiyi.

Fatumbi n'aurait jamais pensé qu'il y aurait autant de personnes à son exécution. Toute la garde semblait avoir été conviée. Elle était épuisée mais elle tenta de rester droite même si cela n'avait aucune importance. Elle marchait vers la mort. Alors qu'elle s'était battue pour une cause juste. Elle marchait vers la mort comme bon nombre de personnes avant elle et elle rejoindrait leurs cris et leur douleur.

Fatumbi ne voulait pas. Elle était effrayée. Et pourtant, elle tenta de garder la tête droite et fixa son Roi. Son Roi qui la lorgnait avec dédain et qui pensait savoir mieux que tout le monde ce qui avait le droit d'être ou de ne pas être. Ce qui avait une utilité pour leur peuple ou non. Il pensait que son autorité avait plus de poids que n'importe qui d'autre du fait de sa lignée et de son pouvoir. Et Fatumbi mourrait sous un de ses ordres sans rien. Elle écouta à peine la demande du chef de la garde afin qu'elle puisse être tuée avec le plus de brièveté possible.

N'y avait-il donc personne pour caresser les meurtrissures de cette vie injuste ? N'y avait-il personne pour stopper cette sentence de mort inétricable au-dessus de sa tête. Fatumbi détestait son roi. Et elle haissait encore plus son impuissance. Et celle du chef de la garde qui la fixait avec droiture tandis que sa lame transperçait son cœur.

Était-ce donc tout ce qui lui restait ? Le soulagement d'avoir été tuée avec le plus de douceur possible ? Était-ce vraiment la seule chose qu'elle transmettait ? Cet espoir vide et cette douleur incommensurable ? La dernière image qu'elle retint était le regard horrifié du petit prince alors qu'elle s'effondrait. L'enfant avait l'âge du fils qu'elle n'avait jamais pu avoir. Et la dernière émotion qui traversa Fatumbi fut la colère. Elle était indomptable et Fatumbi ne l'oublia pas . Même après sa mort.