Le seul bon point dans cette situation, pour Stiles, c'était que leur premier professeur de la journée était arrivé assez vite pour qu'il n'ait pas à se justifier de sa mésaventure douloureuse à Lydia. Enfin, ce n'était que partie remise étant donné qu'elle viendrait sans doute le harceler de questions une fois la pause venue. Et le souci là-dedans, il était simple. Elle n'allait pas le lâcher et à cause de sa gaffe puis de sa crise de douleur, il ne pourrait malheureusement pas éviter la conversation. Lydia était une pro pour obtenir ce qu'elle voulait. Stiles aurait beau vouloir garder le secret de sa honte pour lui, avec elle, c'était peine perdue. Ainsi, il apprécia le fait de savoir qu'il aurait deux heures pour se préparer à un interrogatoire en règles – l'ironie de cette pensée aurait pu le faire rire s'il se savait protégé de la douleur de cette infâmie. De même, Jackson ne pourrait pas l'embêter pendant ce laps de temps. Bien sûr, il aimait bien l'idée qu'il puisse lui prendre sa souffrance, mais pas ce qui venait généralement après, à savoir sa mine moqueuse. Il se foutait carrément de lui et en cela, l'hyperactif ne trouvait pas son action sincère. Et dans ces cas-là, il ne voulait pas de son aide.
Mais il oublia bien vite cette idée car la douleur revint pendant le cours, si bien qu'il en vint à se dire qu'il regrettait sa précédente pensée parce que son aide, elle était finalement vachement appréciée. Parce qu'il sentait aisément la différence entre ce qu'il vivait avec et sans la prise de douleur de Jackson. Le truc, c'est qu'il n'irait pas le lui avouer de lui-même. Hors de question. Ça froisserait son égo tout en flattant à outrance celui de Jackson, qui se donnerait plus d'importance qu'il n'était censé en avoir. Et après, il utiliserait ce prétexte pour l'enquiquiner à outrance et lui rabâcher le fait qu'il avait une dette envers lui. Peut-être le ferait-il incessamment sous peu étant donné qu'il lui avait déjà pris sa souffrance à plusieurs reprises. Quoiqu'avec un peu de chance, il se sentait d'humeur généreuse et ne lui demanderait rien en retour. De toute façon, Stiles n'avait rien à lui offrir, si ce n'est des piques et des insultes gratuites qu'il lui décocherait avec un plaisir inouï pour lui faire payer son arrogance et son manque cruel de discrétion face à Lydia. Il l'avait fait exprès, cet enfoiré de merde.
Ruminer tout en maudissant Jackson de toutes les façons possibles l'aida un peu à supporter ces coups de poignard intérieurs. Cela lui faisait l'effet d'un plaisir – maigre, mais présent tout de même. N'allez néanmoins pas croire que l'effet fut magique. Stiles crispa longtemps sa main sur son bas-ventre tout en réprimant au mieux les grimaces qui tendaient son visage. Bordel, plus jamais il ne prendrait les filles en dérision par rapport à leurs règles. Quoique cela ne lui était pas arrivé souvent. Il était même assez compréhensif et ne se moquait pas vraiment, mais restait qu'il minimisait parfois un peu et s'autorisait quelques blagues. Le fait est que maintenant, plus que de comprendre, il savait. Peut-être même qu'il vivait la chose en pire étant donné que son corps n'était pas fait pour accueillir un tel phénomène et qu'il n'avait, par extension, pas l'habitude de ce genre de douleurs. Et plus il y pensa, plus il fut certain de ce fait.
Ce fut donc ensuite tout naturellement le petit garçon venu le voir le soir d'Halloween qu'il se mit à maudire. Et pour le coup, qu'il s'agisse d'un enfant ou pas, il n'en avait que faire. Il était le seul à avoir pu lui lancer ce sort dans la mesure où il en avait ressenti les premiers symptômes dans l'heure qui avait suivi. Maintenant, restait à savoir pourquoi c'était lui, et pas un autre, qui avait été ciblé. Et bien sûr qu'il fit le lien avec les bonbons, le fait qu'il avait eu la malchance de ne pas en avoir cette année-là – il n'y avait pas pensé. Même s'il aimait bien cette fête, il considérait avoir un peu passé l'âge dans le sens où il n'y accordait plus vraiment d'importance. Avant, il s'y prenait toujours à l'avance pour se trouver un costume: il faisait même en sorte de décorer la maison pour l'occasion. Sa mère faisait des gâteaux ayant Halloween pour thème tandis que son père, lui, prenait toujours un temps dans la soirée pour lui raconter des histoires venant de son boulot. Evidemment, il les édulcorait, évitait les détails pour son fils, très jeune à cette époque-là. Il faisait toutefois toujours attention à faire ça dans le noir, le visage éclairé en-dessous par une lampe de poche. Il essayait aussi de réaliser les grimaces les plus terrifiantes possibles même s'il savait parfaitement que Stiles n'en aurait pas peur. C'était à la mort de Claudia que les choses avaient commencé à changer pour le père et le fils. Ç'avait été progressif. Et maintenant, voilà où Stiles en était.
A se dire que s'il voyait ce gosse, il irait l'étriper sans sommation et sans égard pour son jeune âge. Il se fichait également du fait qu'il puisse le mettre à terre – car s'il avait pu lui lancer un sort et lui faire avoir ces foutues règles, il était sans doute capable de bien d'autres choses.
Stiles songea également à une chose, et pas des moindres: l'année prochaine, il les achèterait, ces putains de bonbons. Et si le gamin revenait, il les lui enfournerait dans la bouche. Qu'il s'étouffe avec, tiens.
Mais songer à son hypothétique vengeance ne suffit pas à le rendre véritablement moins sensible à la douleur, au contraire. Car bientôt, il se retrouva à cours d'idées et ses pensées se tournèrent automatiquement vers la nuisance qu'était devenu son bas-ventre. Stiles serra les dents. Il n'entendait plus la voix du professeur depuis belle lurette et pourtant, il voyait clairement ses lèvres bouger. Techniquement, il percevait chaque son de la classe, ses oreilles n'étaient pas soudainement devenues sourdes. Le truc, c'était que son attention était à géométrie variable et qu'elle avait un effet bien particulier sur lui. Elle était donc en l'occurrence entièrement portée sur cette souffrance qui semblait cisailler son être. Elle partait de son bas-ventre, oui, mais elle était telle qu'elle lui donnait l'impression de s'étendre de plus en plus, un peu à la façon de tentacules. Puis il se sentait foutrement oppressé dans ses vêtements. Son pyjama lui manquait, son lit aussi. Il se prit à espérer que l'intensité de son flux ne soit pas proportionnelle à la douleur qu'il ressentait, sinon… Il ne donnait pas cher de sa couche. Ah, et voilà qu'il y pensant, il se remémora ce fait aussi simple qu'humiliant pour lui. Il fallait que cette merde tienne le coup. A sa pause, il irait voir l'étendue des dégâts aux toilettes et si ça n'allait pas… Il se débrouillerait pour rentrer. Lydia essaierait sans doute de l'attraper, mais ça n'était pas un problème. Si la situation l'exigeait, il pouvait l'envoyer paître – ce qui ne lui épargnerait pas l'interrogatoire qu'elle lui aurait préparé d'ici là.
La suite du cours fut une telle torture que Stiles se mordit la lèvre inférieure à plusieurs reprises. La douleur s'était stabilisée, mais elle restait puissante, au point qu'il s'était légèrement recourbé et que ses tempes commençaient doucement à lui. Il était rare qu'il se mette à suer aussi instantanément mais là, il était si concentré sur le fait de réprimer au mieux la violence de ses sensations que le phénomène était inévitable.
Ainsi, lorsque le professeur annonça la fin du cours, Stiles sortit de la classe comme une fusée.
