Il avait la bouche pâteuse, les lèvres sèches. Le regard perdu, le cœur empli d'un vieux sentiment qu'il pensait ne plus jamais ressentir de sa vie. Sur son front, une main ridée, parsemée ici et là de taches de vieillesse. Noah n'était pas si vieux, mais il passait un temps fou au soleil depuis tout jeune et s'il ne bronzait que peu, l'astre brûlant l'avait marqué à sa manière. Il n'aimait pas ces choses, qu'il considérait comme des tracesqu'il aurait pu s'éviter et qui pouvaient, parfois, s'avérer dangereuses. Dans son cas, tout allait bien. Quant à Stiles, il les trouvait fort jolies. Elles témoignaient d'une vie riche et pas passée sans arrêt derrière un bureau. Son père avait toujours été quelqu'un d'actif et qui n'avait pas peur de grand-chose. Stiles l'admirait avant et après ce qui était devenue sa vérité. Celle qu'on lui avait mis sous le nez et qu'il avait été obligé de croire parce que… Il s'agissait de la seule qui s'était présentée à lui. . Destructrice. C'était partiellement avec elle qu'on l'avait plus ou moins modelé et qu'on avait réussi à l'épuiser suffisamment pour se servir de lui aussi aisément qu'un jouet. Car au départ, il était un outil. Le reste, c'était du luxe, quelque chose qu'on s'accordait très souvent sans se soucier de son état.

Sauf que son père était revenu. Il était là, en vie, près de lui. A son chevet. Bien réel. De sa main se dégageait une chaleur si forte qu'il n'était plus possible pour Stiles de douter. Et pourtant, elle était juste humaine, incomparable à celle que pouvait dégager un loup-garou.

Une chaleur si humaine qu'elle n'en était que plus rassurante.

- Techniquement, tu n'as pas de fièvre.

Et pourtant, cette voix lui paraissait irréelle. Comme si Stiles savait que son père était là, à ses côtés… Mais qu'une partie de lui peinait encore à y croire. La vérité, c'est qu'il était victime d'un choc tel qu'il lui était difficile de passer outre. Parce que se rendre à l'évidence, c'était accepter de se dire qu'on lui avait menti, qu'on l'avait détruitde sorte à ce qu'il ne puisse plus fuir. Qu'il n'ait plus personne à qui s'accrocher parce que son père… C'était la seule personne qu'il aimait vraiment, la seule à qui il faisait confiance. Des amis, Stiles n'en avait jamais vraiment eu parce que son don le terrifiait. Il avait peur des réactions si on le découvrait et surtout, d'être déçu. Faire confiance pour se rendre compte que sa personnalité ne comptait pas et que la seule chose intéressante chez lui, c'était ça… Très peu pour lui.

Alors il n'avait toujours eu que lui. Noah Stilinski.

Et c'était peut-être ça qui rendait la situation si difficile à accepter pour lui. Parce qu'elle le terrifiait autant qu'elle le soulageait. Retrouver son père ou au moins le revoir, était son vœu le plus cher depuis… Depuis… Il ne saurait même pas le dire. Et le voilà. C'était trop beau pour être vrai… Mais tellement réel.

- J'ai juste… Eu chaud, articula-t-il.

Si la voix de Noah lui avait paru fort claire, la sienne restait atrocement rauque. Moche, pensa-t-il. Quitte à retrouver son paternel, Stiles aurait aimé lui envoyer une meilleure image que celle-ci. Celle d'un jeune homme en forme, bien portant, souriant à la vie s'annonçant à lui. A la place, il avait droit à un fils en état de choc qui peinait à aligner trois mots, qui s'était évanoui, qui… Ne tenait même pas debout seul. Puis même ses paroles, elles étaient… Nulles, presque complètement dénuées de sens. Stiles ne savait même pas pourquoi il cherchait à justifier autrement qu'avec la vérité ce qui était clairement le résultat d'un trop-plein d'émotions, d'une surcharge qui avait poussé son cerveau à s'éteindre. A tout mettre en pause. Pourquoi n'assumait-il pas, au lieu de se trouver une excuse? Après tout, il n'en avait pas besoin. Chacune de ses réactions, chacun de ses ressentis était légitime. Rien ne l'obligeait à prouver quoi que ce soit… Et c'était d'autant plus vrai qu'il faisait face à son père, pas à un inconnu. A bien y réfléchir, c'était peut-être ça le hic. Cet homme qu'il aimait d'un amour vrai et pur, celui d'un fils pour son père… A tel point qu'en prenant sa vie en considération, il avait peur de lui faire honte.

De le décevoir.

Et cette réflexion s'avérait d'autant plus stupide – mais instinctive – que Stiles savait que ce n'était pas ce qui devait importer. En d'autres termes, il en avait conscience.

- Non Stiles, répondit Noah en secouant la tête. Tu n'as pas juste eu chaud.

Il avait l'air fatigué des mauvais jours, à la différence que celui-ci en était un bon. Un excellent. Le meilleur de tous. De ses doigts abîmés par le temps, le shérif de Beacon Hills caressa les cheveux de son fils, lequel le regardait toujours avec un air particulier… Comme s'il continuait malgré tout de se méfier de ce qu'il savait pourtant bien réel. Il ne pouvait douter. Mais comment accepter rapidement une vérité arrivant après des années d'ignorance?

- Tu es vraiment là? Demanda-t-il malgré lui, la voix atrocement enrouée.

Il avait envie de pleurer malgré tout parce que… Se dire qu'il était sorti d'affaire et qu'en plus de cela, son père était vivant… Il y avait plus facile. Là, c'était des années de croyances qu'il devait remettre en question. Des années et des années à ressasser le fait qu'il n'avait pas pu dire au revoir à son père. A regretter plus que tout d'être parti et de l'avoir laissé derrière lui.

Au final, voilà qu'il le retrouvait auprès de lui, en chair et en os.

Vivant jusqu'au bout des doigts.

- Oui Stiles, je suis vraiment là, fit Noah en faisant bien attention à répéter ses mots. Je suis vraiment là et je ne partirai pas.

Très honnêtement, le père ne comprenait pas plus que le fils mais l'inquiétude qui l'avait pris lorsqu'il s'était effondré était telle qu'il mettait sa confusion de côté. Malgré les années, il restait un père. Le sien. Dans un geste particulièrement lent, il lui prit la main et la serra fort entre les siennes, avec l'intuition qu'il ne lui fallait surtout pas la lâcher. Il ouvrit la bouche pour rajouter quelque chose… Parler, parler, et encore parler. Poser à ce fils tant aimé toutes les questions qui lui venaient naturellement à l'esprit. Noah eut toutefois la décence de se retenir. C'était trop tôt et de toute façon, le regard plein de douleur de Stiles le dissuadait de tenter d'apprendre quoi que ce soit. Ils auraient le temps… Oui, maintenant Noah pouvait le dire, ils auraient le temps. Alors même si ses propres questionnements le démangeaient, il fit son possible pour les mettre de côté.

- Fils… Tu m'as manqué, fit-il toutefois d'une voix aussi serrée que sa gorge.

Mais les larmes ne viendraient pas. Il se le refusait – pour l'instant du moins. Stiles ne lui apparaissait pas capable de le supporter tant il restait, lui aussi, plus que choqué par ces retrouvailles qu'aucun des deux n'attendait plus.

- Toi aussi, ne put qu'articuler Stiles, à bout de forces.

Son épuisement était aussi physique que psychique. Tout ça, sa vie, cette nouvelle meute, cette apparition impossible… C'était éreintant, un peu trop dur pour lui. Ainsi, il savoura ces grandes mains chaudes qui entouraient la sienne et ne la lâchaient pas. Elles lui paraissaient bel et bien réelles. Son père était définitivement là, à son chevet... Vivant. Stiles avait véritablement besoin de se répéter ce fait pour l'inté n'y avait que ça à faire pour endiguer la puissance des mensonges avait lesquels il avait vécus.

- Repose-toi, fils…

Stiles voulut protester, mais ses paupières agirent contre sa volonté en se fermant toutes seules. Des doutes, il en avait encore concernant certains sujets dont il trouvait l'issue incertaine… Mais son corps s'éteignit et, par extension, remit ses questionnements à plus tard.

Il avait vraisemblablement besoin de dormir.