- Je n'arrive toujours pas à y croire, souffla Noah.

Il avait l'air complètement perdu, dépassé par les évènements – à raison. La veille encore, il pensait à ce fils disparu dont on lui avait retiré le droit de fêter la moindre réussite, le moindre anniversaire. Une vie qu'il pensait fauchée, arrachée à son cœur de père meurtri par une force immatérielle, une entité sordide… Ou par un hasard des plus monstrueux. Noah ne vivait plus vraiment depuis qu'il avait eu à reconnaître son décès. Et voilà qu'en plus d'apprendre qu'il s'était trompé, qu'il avait cru à tout cela, il découvrait que son enfant était en vie… Et dans un état de fatigue alarmant. Stiles ne l'imaginait peut-être pas, mais son épuisement était si visible que Noah continuait de se ronger le sang alors même que Derek avait cherché à le rassurer quant au fait qu'on faisait tout pour qu'il se repose. De même, il n'avait pas encore complètement réalisé que son fils était bien là, près de lui, à un étage seulement de distance, qu'il l'avait vu, touché… Qu'il avait entendu sa voix. Il s'agissait bien de la sienne et pas de celle d'un autre: Noah serait capable de la reconnaître entre mille et unes semblables.

- Je sais que ça risque de prendre du temps, mais vous y arriverez, lui certifia Derek.

Il n'y avait aucune hésitation dans ses paroles – il les pensait sincèrement. Parce qu'il était certain que le shérif finirait très vite par y croire et, ensuite, reprendre le cours de sa vie – avec son fils. Certes, sa réapparition soudaine bouleversait le cours de son existence… Mais le fait est qu'il était plus facile de s'habituer à une présence qu'à une absence. Derek en savait quelque chose.

- Je ne sais même pas ce qui lui est arrivé, geignit Noah en prenant sa tête dans ses mains. Je ne sais pas ce qu'il a pu endurer pour être…

- Le plus important, c'est qu'il est là et qu'il n'a plus rien à craindre, le coupa le loup-garou.

S'il devait être honnête, Derek devait lui-même avouer qu'il avait un peu de mal à croire que cette histoire puisse être réelle, mais disons… Qu'il avait eu un peu de temps, suffisamment pour s'y faire et accepter que son idée, son hypothèse farfelue puisse avoir un fondement. Au final, elle s'était confirmée: père et fils s'étaient reconnus mutuellement, leur réaction mutuelle ne faisait aucun doute quant au fait qu'ils se connaissaient bien. Derek n'affichait peut-être pas sa satisfaction par respect pour le shérif, mais il fallait avouer qu'il était heureux d'avoir pris le risque de lui présenter Stiles, ce jeune homme trouvé dans la forêt, près de quelques doses d'adrénaline injectable. Il n'osait imaginer ce qu'il se serait passé sur le long terme s'il avait décidé de ne pas le faire. Le doute aurait persisté de son côté, peut-être au point de le rendre malade. Au moins maintenant, il savait.

Père et fils aussi.

Noah poussa un profond soupir.

- Je sais que tu as raison, mais c'est difficile pour moi de m'arrêter là-dessus, avoua douloureusement le père. Je ne peux pas m'empêcher de me poser un nombre de questions… Il s'en rajoute sans arrêt.

- Stiles y répondra avec le temps, lui assura le loup-garou.

Prononcer ce nom, ou plutôt ce surnom, lui faisait tout drôle même s'il avait déjà compris que c'était le bon. Il n'y était simplement pas encore habitué. C'était encore pire du côté d'Isaac, qui restait dans son coin et gardait le silence depuis le début de cette entrevue. Il avait eu beau être témoin des retrouvailles du père et du fils, il ne s'était pas encore habitué au fait que c'était réel. Cela s'était passé à peine une heure plus tôt… Il n'y avait donc rien de plus récent que cet évènement. Mais lui, il peinait encore beaucoup à se dire qu'il pouvait effectivement l'appeler par ce nom, Stiles. A se dire qu'il avait le droit parce que c'était de cette façon que le shérif l'avait nommé. Disons qu'Isaac le trouvait si sauvage, si méfiant – il l'était à raison – qu'il avait peur de confirmer ses soupçons en prenant ses aises à ce niveau-là. Derek était peut-être moins sensible que lui à cette attitude brisée, ce qui rendait ses efforts moins précautionneux mais pas moins efficaces. Il avait eu raison le concernant.

Isaac se demanda cependant si tout ceci était une bonne chose. Qu'il ait retrouvé son père en était une, bien sûr. Ce qui le faisait tiquer, c'était son changement de vie brutal. Il sortait vraisemblablement d'un enfer pour atterrir dans une meute inconnue dont il craignait à la fois tout et rien, et le voilà qui allait sans doute d'ici peu retourner vivre chez son père, au calme. En soi, ce n'était pas mauvais… Le problème pour Isaac, c'était sa méfiance. Jusqu'à quel point ce Stiles était-il capable de se détendre, de faire confiance? Tout irait bien s'il baissait sa garde auprès de son père, mais les choses risquaient de s'avérer compliquer s'il se mettait à douter de lui, de son existence. Peut-être même risquait-il de se demander pourquoi il ne l'avait pas cherché toutes ces années, pourquoi il ne l'avait pas aidé dans les moments les plus sombres de sa vie. Bien sûr, il était aisé de répondre à toutes ces questions car de ce qu'Isaac en avait compris après moults discussions entre Derek et le shérif, ce dernier pensait son fils mort… Et inversement. Les deux Stilinski avaient donc pendant des années vécu dans l'ignorance, le mensonge. Ça, c'était factuel. Maintenant, Isaac était très bien placé pour savoir les dégâts… La colère que pouvaient causer des traumatismes. Une ire née de l'incompréhension et d'un sentiment d'injustice viscéral. Si Stiles avait vécu des horreurs – les mêmes qui l'avaient poussé à se méfier de tous les loups-garous du monde –, il n'était pas à l'abri d'un craquage mental, lequel pouvait lui faire penser ou faire n'importe quoi.

Et il s'agissait d'une chose qui pouvait faire des dégâts, un peu à la façon d'une bombe.

Enfin, sachant qu'il était un peu tôt pour parler de choses du genre, Isaac s'efforça à concentrer ses pensées sur le positif de la situation, à savoir… Le fait qu'un père et son fils s'étaient retrouvés. Mais Isaac savait que tout était plus compliqué que cela en avait l'air et… Que certaines choses devraient se régler dès aujourd'hui. D'ailleurs, il songea rapidement au fait que l'on n'avait pas particulièrement besoin de lui pour cela et jugea qu'il serait plus utile ailleurs. C'est sans un mot qu'il quitta donc la pièce et monta à l'étage en imaginant que dès ce soir, Stiles aurait gagné la maison Stilinski, son chez lui. Cette idée, aussi normale et légitime soit-elle, lui fit tout drôle, pour ne pas dire qu'il eut un très léger pincement au cœur. Bien sûr qu'il était heureux que le nouvel arrivant retrouve le calme et la tendresse du foyer qui était le sien, mais… Il avait comme une impression de vide. Quelque chose était incomplet.

Isaac comprit en ouvrant doucement la porte de la chambre dans laquelle Stiles dormait encore qu'il regrettait tout simplement le fait de ne pas l'avoir vraiment aidé à se sentir à l'aise, de ne pas avoir réussi non plus à apprendre à le connaître… Et c'était normal, puisqu'il n'était là que depuis peu de temps. Le loup-garou espéra que l'occasion de le revoir se présenterait – et pas qu'une fois – et que Stiles trouverait en lui la force de laisser tomber certaines de ses barrières pour vivre la vie qui l'attendait.

Enfin pour l'heure, il dormait et au lieu d'écouter la conversation qui avait lieu à l'étage d'en-dessous, Isaac préféra surveiller attentivement ses battements de cœur, plus réguliers qu'ils ne l'avaient jamais été jusqu'alors.