Bonne lecture à vous.


LA FEMME AUX MILLES INVOCATIONS - 3

La caresse de l'air frais réveilla Kiyo.

Elle prenait conscience de son corps avec difficulté. Ses sens étaient troublés. Les sons brouillés. Les odeurs diffuses. Où était-elle? Sa vision était floue. Ses paupières s'ouvrirent avec peine. Le monde autour d'elle vacillait, sans point d'accroche réel. Les couleurs se succédaient aléatoirement : parfois des taches noires, rouges ou blanches. Il y avait aussi des silhouettes indistinctes, des formes brouillonnes sombres qui se découpaient sur le décor flou.

Kiyo avait mal. Sueurs froides. Elle ne savait pas où elle était, ni avec qui.

Elle referma les yeux, fuyant la luminosité qui lui brûlait la rétine. Sa conscience revenait lentement, trop lentement. Son esprit était engourdi, beaucoup trop pour faire des connexions et comprendre ce qui se passait. Ses sens encore embrumés tentaient de se focaliser sur l'environnement vacillant autour d'elle.

Mais tout restait confus, trop chaotique.

Même la caresse de l'air frais lui faisait mal. Le simple contact de la brise sur sa peau poisseuse et souillée de sang était douloureux. Son corps brûlait, comme si des millions de petites aiguilles traversaient sa peau endolorie, piquant les nerfs et muscles. Chaque mouvement, même infime, ravivait la douleur sous sa peau meurtrie.

Elle avait mal, très mal. L'angoisse naissance n'arrangeant rien.

Son corps était ballotté en rythme. Un balancement régulier qui correspondait à une foulée. La foulée de quelqu'un d'autre, quelqu'un qui avançait rapidement. Kiyo mit quelques longues secondes avant de comprendre sa position: elle était transportée. Ou plutôt, pliée en deux sur une épaule recouverte d'une armure.

Sa tête cognait légèrement contre l'armure de celui qui la transportait à chaque pas, les impacts amplifiant la douleur qui vrillait son crâne. Ses côtes meurtries pulsaient sous le pas de course imposé, ses voies respiratoires encombrées par le sang poisseux, ses muscles trop fatigués pour lutter et le mal de crâne qui ravageait ses sens.

Le Seigneur Uchiha l'avait frappée fort, assez fort pour qu'elle ait encore mal plusieurs heures après – ou jours? La jeune femme n'avait aucune idée du temps qui s'était écoulé depuis l'affrontement au palais du Daimyo. Sa gorge se serra un peu plus alors que les informations manquaient.

Elle ne savait pas. Et elle était très vulnérable.

Kiyo tenta de relever la tête pour apercevoir celui qui la portait mais un vertige violent l'écrasa aussitôt, la forçant à abandonner. Une plainte rauque de douleur s'échappa de sa gorge. Tentant de mettre de côté la douleur qui pulsait dans son crâne, elle força sa concentration et plissa les yeux.

La forêt s'étendait en un océan sombre sous leurs pieds, à peine troublée par le bruissement des feuilles et le craquement subtil des branches sous le poids des silhouettes qui se déplaçaient à grande vitesse. Elle ne bougea pas, préférant faire semblant d'être toujours inconsciente et laissa son corps suivre le mouvement du guerrier qui la portait malgré la douleur et l'angoisse.

Si vulnérable.

Les odeurs étaient diffuses et agressives alors qu'elle se concentrait davantage sur ce qui l'entourait. L'odeur du cuir, du feu, de la sueur et du fer du sang séché. Elles étaient agressives, rendant l'atmosphère encore plus suffocante. La jeune femme tenta d'inspirer par la bouche, sentant que les émotions de peur et d'angoisse grimpaient vite – un peu trop vite, mais un goût métallique et amer emplit sa bouche. Un mélange de sang et de salive.

Si vulnérable.

Elle écouta alors, refoulant sa peur et refusant de paniquer.

Les bruits.

Les souffles.

Les voix.

Ils étaient plusieurs. Cinq, ou peut-être six. Les plus forts menaient la marche, leurs pas étaient à peine audibles sur les branches des arbres. Le guerrier qui la portait était plus massif, plus lourd dans ses appuis. Elle entendait les pas et distinguait le groupe. Deux autres guerriers suivaient de près, plus légers.

Un long frisson remonta son corps alors que l'angoisse resserrait sa prise sur sa gorge. Faible et vulnérable. Trop vulnérable. Elle détestait cette sensation d'impuissance – et ce depuis toujours. Son cœur battait fort, tambourinant contre ses côtes endolories mais ce n'était pas seulement la douleur qui lui donna envie de hurler à l'instant même : c'était la peur de ce qui allait suivre.

Non.

Elle ne pouvait pas être vulnérable.

Pas sans se battre.

Kiyo serra les dents, se força à respirer plus lentement et essaya de repousser la panique. Elle n'était pas une proie vulnérable. Inspirant à nouveau, elle recompta les hommes autour d'elle pour s'ancrer dans la réalité et se concentrer. Ne pas céder à la panique.

Six hommes. Six guerriers. Ils formaient un groupe entraîné et parfaitement discipliné à en juger leurs foulées coordonnées. Ils étaient précis, cadrés militairement et réguliers dans leurs mouvements. Un déplacement organisé.

Organisé donc prévisible.

Elle refusait d'être vulnérable.

Kiyo bougea d'un geste brusque, sec pour projeter son poids en arrière. Son corps se tordit sous l'effort, lui arrachant un gémissement de douleur. L'énergie du désespoir. Elle bascula en avant, entraînant le guerrier Uchiha qui la transportait dans sa chute. Surpris par le mouvement, il lâcha immédiatement la jeune femme pour s'éloigner et retrouver son équilibre.

Elle chuta, devenue libre de ses mouvements mais engourdie par le pic de douleur. L'air siffla à ses oreilles mais dans sa chute libre, elle heurta une branche épaisse. Son dos s'écrasant contre l'écorce dans un craquement sourd. Une vague de douleur explosa dans sa cage thoracique, ses côtes meurtries amplifiant la souffrance. Son souffle fut coupé net, étouffant son déchirement intérieur.

Ses doigts se crispèrent dans le vide sous la douleur, à la recherche d'un appui.

Mais en vain.

À peine stoppée par la branche, Kiyo bascula de nouveau dans le vide sous l'effet de la gravité. L'air siffle à nouveau à ses oreilles mais, elle tendit un bras et s'accrocha in extremis à une branche faiblarde. Son épaule protesta vivement, amortissant son poids entièrement. La déchirure remonta jusqu'à sa nuque, un éclair blanc traversant sa vision et les larmes montèrent toutes seules.

Mais elle tint bon.

Sa poitrine se soulevait rapidement, chaque inspiration brûlant comme l'enfer.

Elle ne pouvait pas s'arrêter maintenant. Elle n'était pas faible. Un regard plus haut — les guerriers Uchiha étaient déjà en mouvement dans sa direction, leurs silhouettes fondant sur elle comme des ombres assassines. Réactifs. Kiyo tente de projeter ses jambes dans le vide, se donnant une impulsion faible pour s'élancer vers une nouvelle branche plus loin alors les larmes brouillaient un peu plus sa vision.

Elle bondit.

Un seul saut, un seul mouvement vers la liberté.

Mais avant même d'atteindre la branche visée, une ombre rouge l'arrêta. L'aura était parfaitement reconnaissable, le cadet Uchiha : Izuna. La vitesse à laquelle il s'interposa sur sa route, bloquant son saut, lui coupa le souffle - il fusa sur elle avec une précision effrayante, son sabre brillant et menaçant.

Kiyo réagit à la dernière seconde, trop lente et engourdie. Son corps se tordit pour l'esquiver alors qu'elle lâchait la branche pour s'élancer. Trop lente. Trop tard. Trop faible. Sa réception fut désastreuse : ses pieds glissèrent sur le bord de la branche visée et elle chuta à nouveau en direction du sol, quelques mètres plus bas. Son corps heurta le sol avec violence, un bruit mat résonnant dans la forêt.

La douleur jusque-là mise de côté explosa librement dans son crâne. Le choc fut si brutal que sa vision se teinta de noir, ne s'estompant pas immédiatement. Elle sentit quelque chose de chaud couler le long de sa tempe et sa gorge. Du sang, le sien. Son cœur tambourinait fort, sa respiration était saccadée. Tout son corps tremblait sous la chute et l'impact. Ses larmes roulaient maintenant sur ses joues, sans qu'elle ne puisse y faire quoi que ce soit.

La douleur était trop intense.

Elle luttait pour ne pas sombrer et perdre connaissance. Mais son corps ne répondait plus, les récepteurs de douleur tournaient à plein régime, envoyant des signaux d'alerte dans tous les sens à la jeune femme. Elle refusa de céder, luttant pour rester éveillée.

Des ombres se dressèrent au-dessus d'elle.

D'abord floues.

Puis plus nettes.

Deux paires d'yeux écarlates la fixaient. Izuna était accroupi près d'elle, au-dessus de son visage, son sabre toujours en main, son regard brillant d'une lueur amusée. Kiyo ne loupa pas l'autre visage, un peu éloigné et juste derrière l'épaule du jeune guerrier, Madara Uchiha.

Bien que légèrement en retrait, la présence du chef du clan était écrasante, une force silencieuse qui ne nécessitait aucune parole pour imposer son autorité. Les tremblements s'accentuèrent sous son regard. L'air semblait plus froid autour de lui. Son regard d'un rouge profond, aussi perçant qu'une lame, l'observait avec une intensité qui lui retourna l'estomac.

Mais ce fut le plus jeune qui brisa le silence, sa voix caressante et teintée d'une malice évidente.

— Tu sais, j'aime bien tes yeux.

Kiyo ne répondit pas, luttant simplement pour respirer correctement et ne pas perdre conscience. La chute lui avait coupé le souffle. Izuna pencha légèrement la tête, comme s'il l'analysait sous un nouvel angle.

— Ils cachent des secrets et des mensonges, murmura-t-il, effleurant du bout de son sabre une mèche de cheveux collée par la sueur et le sang. Mais ils sont aussi pleins de colère.

Il sourit.

— Et ça, c'est quelque chose que j'aime.

Kiyo tenta de détourner la tête, la colère grondant dans son estomac. La jeune femme ouvrit la bouche pour répondre au guerrier irritant, mais le mouvement lui coûta cher. Son cœur cogna lourdement dans sa poitrine, elle avait la sensation que son esprit flottait dans une brume épaisse.

Son monde bascula dans l'obscurité. La douleur engloutit sa conscience en un instant.

Inconsciente.

Presque déçu par la fin de l'échange, Izuna se redressa lentement. Ses yeux toujours fixés sur Kiyo, inerte sur le sol. Elle avait le souffle court même dans l'inconscience, signe de son état lamentable. Il fit glisser son regard vers son grand frère derrière lui.

— Hn. Elle a du cran, commenta-t-il en posant son arme sur son épaule avec négligence. Elle est vraiment mal en point, plus que je ne le pensais.

Madara s'avança d'un pas mesuré, son ombre imposante recouvrant partiellement le corps inanimé de la kunoichi. Il la toisa un instant, impassible, avant de lâcher d'une voix calme et tranchante :

— Son chakra est vidé et son corps brisé. Si elle tente quelque chose, elle s'effondrera avant même de lever un doigt.

Un silence pesant s'installa. Il conserva son attention sur la jeune femme inerte. Difficile de la considérer comme une menace vu son état actuel, mais pourtant, la méfiance devait être de mise. Trop de variables inconnues.

Derrière eux, les guerriers Uchiha attendaient les ordres. Madara releva légèrement le menton et ordonna d'une voix assurée :

— Akaro, dit-il en désignant l'homme à sa droite, pars immédiatement en avant. Tu es le plus rapide. Réunis nos hommes au camp. Je veux que le conseil du clan soit réuni et prêt à mon retour.

L'Uchiha désigné inclina la tête, frappant son poing contre sa poitrine en signe d'obéissance avant de disparaître dans les ombres. Madara poursuivit sans détourner le regard de son jeune frère :

— Un deuxième homme l'accompagne. Nous ne prennons aucun risque.

Un autre guerrier s'inclina, validant l'ordre et s'élança à la suite du premier. Izuna observa la scène, une lueur d'excitation dans le regard.

— Le conseil du clan ? Ils ne vont pas apprécier d'être réveillés.

— Ils seront encore plus mécontents d'apprendre que nous ramenons une prisonnière, répondit Madara en esquissant un infime sourire, en accord avec les propos d'Izuna.

Ils savaient que les doyens étaient stricts et très réticents. La position de chef de clan était, en plus d'être une position militaire, une position politique et diplomatique. Ramener une prisonnière dans le domaine du clan Uchiha allait être source de tensions avec les plus vieux. Les deux frères savaient cela parfaitement.

Izuna éclata de rire en réalisant que les doyens allaient être encore plus coriaces que d'habitude, puis jeta un dernier coup d'œil à Kiyo avant de tourner les talons.

— Dans ce cas, j'ai hâte de voir la tête des doyens et ce que tu vas dire, grand frère.


Ils l'enfermèrent dans une cellule sous surveillance.

Elle était en vie.

Mais en mauvais état.

La seule preuve de la vie en elle était les rares soupirs de douleur qui s'échappaient de ses lèvres. Son visage était couvert de sang noirci, ses lèvres fendues et tachées de sang également et ses cheveux noirs étaient trempés de sueur et d'humidité. Elle était à bout de forces.

Le guerrier Uchiha qui portait la captive soupira de soulagement en se débarrassant du poids inerte de la jeune femme. Il la posa sans la cellule, son corps s'écrasa violemment contre le sol. Dans la mouvement de débarras, sa tête claqua contre la pierre froide.

Le choc traversa le cerveau de la jeune guerrière, libérant une décharge électrique intense. Kiyo ouvrit soudainement les yeux sous la douleur fulgurante qui traversa son crâne et inspira brusquement.

Ses paupières battirent quelques secondes, s'accrochant au décor sans vraiment en prendre conscience. Elle chercha son air difficilement, inspirant à nouveau avec un sifflement mauvais accompagnant sa respiration. Ses yeux roulèrent vers un point précis dans la pièce, attirés magnétiquement.

Et ses pupilles grises croisèrent celles du chef Uchiha.

Madara Uchiha.

Leurs regards s'accrochèrent dans une tension palpable.

Un silence pesant s'installa, presque sacré. Les yeux de Madara, aussi acérés que des lames de rasoir, restaient fixés sur elle, impassibles et perçants. Il ne disait rien, mais la lourdeur de son attention pesait sur elle comme un étau. Peu à peu, sa silhouette se dessina dans l'obscurité, imposante, silencieuse.

Ils se jaugèrent, sans un mot. Seul le souffle sifflant de Kiyo troublait le silence. Elle sentait la pression de son regard. Malgré son état pitoyable, quelque chose en elle se réveilla au contact de ces pupilles noires.

De la colère.

La colère d'être dans cette position si faible.

Lentement, elle tendit la main, ses doigts tremblants effleurant son avant-bras opposé. Madara ne détourna pas le regard, ancré dans ses prunelles d'acier. Il analysait. Kiyo glissa ses doigts sur sa peau marquée d'encre noire, luttant pour mobiliser l'infime quantité de chakra qu'il lui restait.

Mais à peine avait-elle frôlé la surface de sa peau qu'une vague d'inconscience l'envahit à nouveau. Son corps s'abandonna à l'obscurité.

Inconsciente encore.

Vulnérable toujours.

Ils se dirigeaient vers la maison du conseil, où les membres étaient déjà réunis. Izuna et Madara, couverts de sueur et de sang séché, marchaient côte à côte. Le bruit de leurs pas lourds résonnait sur le sol battu, emplissant l'air d'une tension palpable. Ils se préparaient.

Izuna prit la parole, sa voix claire et posée brisant le silence.

— Je me demande à quel clan elle pourrait appartenir. Elle a un style de combat… et un regard en colère. Peut-être une Senju. Mais quelque chose ne colle pas, il y a un détail dans ses techniques et dans son contrôle.

Madara resta silencieux un instant, il n'en pensait pas moins. Tous deux avaient affronté le scorpion géant nommé Jeongal et la guerrière. Ils avaient vu la même chose et se posaient les mêmes questions. Les tatouages. Les sceaux d'invocations inscrits sur sa peau.

— Son contrôle du chakra est différent, plus raffiné. Tous les Senju ne maîtrisent pas un tel niveau de précision.

Izuna haussa les épaules, songeur.

— Peut-être que ce sont eux qui l'ont formée aux invocations? Ils sont capables de jouer un double jeu.

— Si elle est liée aux Senju, nous devons être prudents, répondit Madara. Il marqua une pause avant de répondre d'un ton plus grave. Ce n'est pas un double jeu, c'est une guerre silencieuse.

Izuna garda le silence, les pensées tourbillonnant dans son esprit. Il savait que la situation était loin d'être simple. Son regard scruta l'horizon, réfléchissant aux implications de son aîné. Ils savaient que l'invocation du scorpion n'était pas un simple outil de guerre, mais un lien profond avec les mystères du chakra et de la nature.

La discussion s'arrêta. Ils étaient arrivés devant la maison où se tenait le conseil du clan. Madara écarta d'un geste souverain les pans de tissu brodés du symbole Uchiha et pénétra dans la salle du conseil, Izuna sur ses talons.

D'un regard, il balaya l'assemblée présente. Les flammes des braseros projetèrent des ombres dansantes sur les visages graves des guerriers réunis en demi-cercle. L'odeur du feu et du bois brûlé alourdissait l'air.

Madara fut satisfait de constater que tous étaient présents, revêtus de leurs armures, armes en main. Une réunion d'urgence. Il n'avait pas souhaité attendre. Le cas de la prisonnière devait être réglé au plus vite pour éviter les tensions inutiles au sein du clan Uchiha.

Les hommes s'inclinèrent en guise de salut alors qu'il entrait dans l'espace. Madara s'avança et prit place sur le tatami sombre au centre, jambes croisées et dominant l'assemblée. Tous gardèrent le silence alors qu'il s'installait, sa seule présence imposait l'ordre. Le chef Uchiha dégageait une prestance indiscutable, une autorité gravée dans chaque ligne de son visage et de son corps.

Son regard sombre brûlait d'une intelligence froide et perçante. Ses longs cheveux d'ébène répondaient à la tradition, celle dans laquelle que les guerriers aux cheveux longs sont les hommes ayant gagné le plus de bataille. Il n'avait pas besoin de mots pour régner sur l'assemblée.

Il était Madara Uchiha. Et cela suffisait.

La disposition des guerriers en demi-cercle autour de lui avait son importance : les plus proches du chef étaient les combattants les plus puissants du clan. La puissance était la clé au sein des Uchiha, encore plus en temps de guerre. À sa gauche, les trois doyens étaient également présents. Des vétérans, des survivants des batailles impitoyables. Leurs visages portaient les cicatrices des combats, leurs mains, les stigmates du maniement des armes. L'un d'eux n'avait plus de bras, sa manche flottant mollement dans le vide. Des figures respectées, dont les paroles pesaient lourd dans les décisions du clan.

Madara prit la parole.

— J'ai convoqué ce conseil en urgence pour vous faire part d'une décision importante et définir nos prochains mouvements.

Sa voix, calme et posée, portait dans toute la salle. Personne n'osa parler avant qu'il n'ait terminé.

— Nous avons capturé une kunoichi infiltrée dans le palais du Daimyo. Elle aurait pu obtenir des informations sensibles sur notre clan et sur d'autres clans du Pays du Feu.

Il marqua une pause, scrutant les visages fermés.

— Elle est retenue ici. Et elle y restera.

Un frémissement parcourut l'assemblée. Des regards inquiets s'échangèrent. Puis, comme il s'y attendait, un des doyens prit la parole.

— Madara, dit-il d'une voix grave, cette décision est une erreur.

Il s'inclina légèrement, posant ses mains sur ses genoux, tandis que le chef du clan braquait son regard sur lui.

— Cette femme est une ennemie. Nous ignorons qui l'a envoyée ni jusqu'où s'étend sa dangerosité. La garder ici, au cœur de notre domaine, est une folie.

Le doyen au bras manquant acquiesça.

— Nos ennemis ne méritent ni pitié, ni hospitalité. Son sort aurait dû être réglé sur-le-champ.

Madara haussa un sourcil. Était-ce une critique ? Il garda le silence, devinant que le troisième doyen interviendrait à son tour. Ce qui ne manqua pas.

— Tajima-sama n'aurait jamais accepté cela, ajouta-t-il d'un ton froid. Elle pourrait semer la discorde. Même captive, sa présence est une menace.

Madara attendit, observant les visages crispés. Puis il parla, tranchant.

— Vous avez peur.

Trois mots. Froids. Intransigeants.

Les doyens se raidirent.

— Vous parlez de menace, de danger, de faiblesse… Mais où est votre foi en la puissance du clan Uchiha ? Une femme serait une menace pour nous ?

Le premier doyen voulut répliquer, mais Madara leva une main, imposant le silence.

— Vous doutez de notre force. Vous doutez de moi.

Un silence pesant s'installa.

Il se redressa, son regard rougeoyant de Sharingan.

— Ce sujet est clos. Izuna, appela-t-il pour avoir l'attention du concerné. C'est toi qui es chargé d'elle.


Le cadet Uchiha voulait savoir. Izuna voulait savoir.

Il voulait comprendre quelle relation la guerrière entretenait avec le clan Senju.

Il voulait analyser et exploiter les failles potentielles pour gagner.

Avoir des informations supplémentaires sur les tactiques, le mode de vie et les points stratégiques de l'adversaire permettait de remporter les batailles et, à plus grande échelle, la guerre. Le cadet Uchiha ne traîna pas, quittant le conseil dès que l'assemblée fut dissoute sur ordre du chef. Il fila droit vers la cellule où Kiyo était emprisonnée.

Les geôles du clan Uchiha étaient rarement occupées, les prisonniers étant généralement exécutés sur le champ de bataille. Rares étaient ceux qui avaient le privilège – ou la malchance – d'y séjourner. Lorsqu'il entra, l'air saturé d'humidité lui sauta dessus et imperceptiblement, ses inspirations se firent plus lourdes. Une atmosphère pesante régnait. L'obscurité dominait, seulement brisée par la lueur timide d'une mince torche accrochée au mur.

La flamme projetait des ombres mouvantes sur la pierre humide, déformant la silhouette de la guerrière recroquevillée dans un coin. Izuna capta sans peine les pupilles grises brillantes de colère qui le fixaient. Un regard d'acier. Elle était attentive, tendue, prête à réagir au moindre mouvement.

Depuis combien de temps était-elle réveillée ? Ils l'avaient laissé à peine quelques heures toute seule.

Izuna n'eut pas besoin d'observer la cellule pour imposer sa présence, l'espace semblait se plier autour de lui. Son katana pendait à sa taille, sa main posée négligemment sur la garde. L'ébène attrapa un petit tabouret en bois appuyé contre le mur, le traîna au centre de la pièce et s'installa face à elle sans la quitter des yeux. Les pieds du tabouret étaient couverts de sang séché.

Le regard du guerrier était vif, traversé d'une lueur narquoise et un rictus effleurait le coin de ses lèvres. Visiblement, elle était parfaitement consciente, à en juger par la rage et l'énergie qui irradiait de ses prunelles.

— Tu es bien silencieuse, souffla-t-il.

Il s'accouda sur son genou, le menton posé contre son poing, scrutant ses réactions. Un silence pesa.

Puis, il lâcha :

— Senju.

Le nom claqua dans l'espace confiné, ricochant contre les murs poisseux. Kiyo ne broncha pas, le fixant simplement. La tension qui lui noua les entrailles fut étouffée, les pics de chakra qui auraient pu la trahir enroulés au plus profond d'elle-même.

Izuna inclina légèrement la tête, attentif aux moindres tressaillements.

— On sait que tu détiens des informations, reprit-il d'un ton léger. Mais tu joues la muette.

Elle fronça les sourcils, avant de répliquer, mordante :

— Tu espères quoi, exactement ? Que je me mette à chanter ?

Un sourire moqueur étira les lèvres d'Izuna.

— Tu ne parleras peut-être pas des Senju, mais il y a autre chose que tu caches.

D'un geste fluide, il désigna ses avant-bras, où s'étendaient des tatouages aux motifs complexes. Des sceaux dessinés à l'encre noire, d'une finesse remarquable, se confondaient et se mêlaient les uns aux autres, formant un labyrinthe visuel impossible à suivre du regard.

— Ces tatouages ne sont pas là juste pour l'esthétique.

L'éclat rouge du Sharingan s'alluma dans ses prunelles, ponctuant sa déclaration comme un gong. Kiyo se raidit imperceptiblement, son cœur cognant dans sa poitrine. Le poids de ce regard s'insinua en elle, oppressant. Dangereux. Un piège. Elle détourna aussitôt les yeux, serrant les dents pour refouler l'instinct de panique qui menaçait de la submerger.

Izuna capta sa réaction, satisfait.

— Ah… murmura-t-il. Tu en as peur.

Il bougea légèrement la main, et elle sentit aussitôt son chakra tressaillir sous une force invisible. Un frisson glacé parcourut sa colonne vertébrale, s'enroulant autour de ses côtes et grimpant le long de son cou. Son réseau de chakra était comprimé, mis à l'épreuve. L'Uchiha effleurait son énergie de la sienne. Elle inspira profondément, s'accrochant à son self-control.

— Tu tiens mieux que prévu, remarqua Izuna, son intérêt éveillé.

Mais il ne s'arrêta pas là. Il intensifia son chakra. Sa vision vacilla. Un genjutsu s'abattit sur elle, brutal et implacable. Le monde autour d'elle se tordit sous l'influence de l'Uchiha. Les murs fondirent, dévoilant un décor inattendu.

Une vaste étendue ocre et dorée. Du sable à perte de vue, s'étirant jusqu'à l'horizon. Des dunes immenses. Izuna fronça les sourcils, méfiant. Il ne s'attendait pas à cela en lançant son genjutsu.

Un vent sec balaya l'environnement vide, découvrant plusieurs blocs de roche quelques mètres devant lui. Il s'en approcha, tirant son katana hors du fourreau, sur ses gardes. Techniquement, il contrôlait cette illusion… et pourtant, il restait prudent.

Des bribes de sons lui parvinrent. Elles venaient des rochers.

Il contourna lentement le plus imposant et aperçut une fillette. De courts cheveux noirs, des vêtements usés. Elle était accroupie au sol, le dos tourné, parlant à quelqu'un. Impossible de comprendre leurs échanges.

Mais à qui s'adressait-elle ?

Izuna plissa les yeux, avançant prudemment pour identifier son interlocuteur.

C'est alors qu'il vit le sang.

Le sable en était tâché de rouge, des marques sombres souillaient les rochers. Les mains et les vêtements de l'enfant étaient également maculés.

Que s'était-il passé ?

Puis, il aperçut enfin l'interlocuteur.

Un scorpion.

Petit, à peine de la taille d'un poing, il agitait ses pinces en l'air, comme en réponse à la fillette. Cette dernière s'interrompit. Le silence devint pesant. Lentement, elle tourna la tête vers Izuna.

Son visage était couvert de sang, essuyé à la hâte autour de ses yeux. Et ses yeux… d'un gris brûlant, empreints d'une étrange intensité. Une lueur de colère y dansait.

Avant qu'il ne puisse faire un pas de plus, une douleur foudroyante explosa dans sa cheville gauche. Une douleur sournoise, fulgurante, remontant comme un feu liquide le long de sa jambe et jusque dans sa poitrine. Il inspira brutalement, cherchant à repousser la brûlure qui irradiait son corps.

Ses Sharingan s'abaissèrent.

Le scorpion venait de retirer son dard venimeux.

Izuna leva son katana, prêt à l'abattre.

Mais l'effet fut immédiat.

Le genjutsu se brisa violemment.

Le guerrier Uchiha bascula en arrière, le souffle coupé, son front couvert d'une fine pellicule de sueur. Toujours dans la cellule. Son cœur battait fort. Trop fort. Et la douleur dans sa poitrine… bien réelle.

Il fronça les sourcils, mécontent, et posa son regard sur la guerrière.

Elle lui avait retourné son propre genjutsu.

Mais Kiyo n'était pas en meilleur état. Tremblante, le souffle saccadé, le corps secoué de frissons d'épuisement. Izuna accrocha immédiatement ses pupilles grises, dilatées par l'effort. Son regard brillait.

Un peu trop, au goût du guerrier.

Un silence pesant s'installa.

Izuna reprit lentement son souffle, se redressa et observa la jeune femme dont les tremblements ne s'apaisaient pas.

Sa langue passa sur ses dents, masquant l'amertume qui montait.

Un mélange d'orgueil blessé et d'excitation.

Il ne s'était pas attendu à ça.

Une lueur dangereuse s'alluma dans son regard.

— Intéressant. Nous reprendrons ça plus tard.

Et sans un mot de plus, il quitta la cellule.