La porte se referma sur lui dans un claquement sec et dur qui ne manqua pas de le faire sursauter. Derek avait l'habitude, pourtant. Le bruit, loin de lui être étranger, le surprenait néanmoins toujours autant, comme si son esprit refusait d'en imprimer l'existence. Le loup-garou avait, par ce genre de mécanismes, l'habitude de tout prévoir, excepté cela. Ces bruits. Des broutilles qui provoquaient un raté dans les battements irréguliers de son cœur qui dans ces moments-là bondissait dans sa poitrine avec une telle force que Derek avait peur de le voir s'arracher hors de sa poitrine. Mais il avait aussi peur de le sentir se reformer à l'intérieur de lui, se régénérer.
Il n'était finalement pas certain que la mort le terrifie plus que la vie elle-même.
Il passa son pouce sur sa lèvre inférieure, complètement éclatée et laissa son regard insondable s'attarder sur son doigt. Il n'y avait déjà plus rien. Le sang avait séché et cette plaie, comme les autres, guérissait. Quelques secondes plus tard, il ne la sentit déjà plus. Le corps faible, lourd et endolori, il se leva, prit appui sur le mur de la salle de bain et releva la tête en direction du grand miroir qui trônait face à lui. Il était allé trop vite pour laisser son appréhension habituelle le freiner, et voilà que le choc s'emparait de lui. Rien. Il n'y avait rien, si ce n'est quelques taches de sang sur son marcel, qui pouvait indiquer ce qui lui était arrivé. Derek tira sur le tissu, laissant apparaître son épaule… Au teint hâlé, parfaitement habituel. Il releva son haut jusqu'à ses pectoraux. Plus aucun bleu, plus aucune plaie, plus aucune ecchymose.
Derek vit son désespoir se peindre dans le reflet que le miroir lui renvoyait, en temps réel. Il vit son propre visage se décomposer, son regard s'assombrir, ses sourcils se froncer très légèrement. Le peu de forces qu'il avait quitta ses doigts, lesquels lâchèrent mollement le tissu de son marcel. Et celui-ci retomba, dissimula à la vue de tous ce torse qui, quelques instants plus tôt, affichait un panel de couleurs impressionnant de diversité. Derek ne baissa pas son pantalon, ne se retourna pas pour tenter d'observer son dos. Il ne fit rien de plus que se regarder dans les yeux, avalant toujours aussi difficilement la pilule. Parce qu'il était difficile de subir une violence comme celle qui le clouait régulièrement au sol.
Mais il était peut-être plus dur encore d'en voir les marques disparaître dans les minutes qui suivaient, comme si rien de tout cela n'avait jamais eu lieu.
Comme si les coups, il n'avait fait que les rêver.
Par chance, la douleur était encore là. Elle s'amenuisait au fil des secondes mais suffisait à témoigner du fait qu'il n'avait rien imaginé, le rassurant momentanément sur l'état de sa santé mentale. Puis tout recommencerait, il guérirait, douterait – et ainsi de suite. Par un réflexe un peu étrange, Derek toucha sa pommette, puis laissa sa main glisser jusqu'à sa mâchoire, cassée quelques minutes plus tôt. La sensation était étrange: c'était comme s'il avait guéri, mais pas suffisamment pour que son corps ne se souvienne pas. Il gardait le sentiment que simplement poser ses doigts dessus allait le faire hurler de douleur et contracter l'entièreté de ses muscles. A la place, c'est un frisson profondément désagréable qui le traversa de part en part, une réminiscence douce de cette douleur-là, qui, elle, avait bel et bien disparu. Ce frisson n'était rien de plus qu'une trace volubile de son existence… Comme il en avait à chaque fois. Mais il ne s'y habituait pas, persuadé que tout ceci avait pour vocation de s'arrêter bientôt. Que toute cette violence n'était qu'une lubie passagère de son auteur, que sitôt sa frustration intérieure calmée, il cesserait de le prendre en grippe, lui.
Derek baissa le regard à partir du moment où supporter le jugement de son propre reflet lui fut insupportable. Il tourna la tête vers la porte de la salle de bains. Il allait bien falloir qu'il en sorte, d'autant plus que le loft était vide – il était parti il y a quelques minutes, pendant que Derek détaillait le fruit de sa guérison lupine. Et pourtant, c'est avec lourdeur qu'il se déplaça, avec hésitation qu'il abaissa la poignée.
Il lui venait toujours une espèce de méfiance lorsque ces moments-là se terminaient. Bien qu'il sache ses sens lupins exacts dans ce qu'ils lui transmettaient, Derek doutait toujours. Il l'imaginait surgir de nulle part et recommencer, le violenter à la façon des humains – juste avec les poings. Faire perdurer ce cauchemar à peine croyable et marquer l'habitude dans son esprit aux bords taillés. La violence qu'il subissait agissait comme l'érosion sur les côtes, la matière: elle le rongeait petit à petit, sans qu'il puisse y faire quoi que ce soit.
Pourtant, il était aisé de l'imaginer riposter, ou au moins se défendre. Après tout, techniquement parlant, Derek en avait la capacité. Lui aussi était un loup-garou, lui aussi pouvait sortir les griffes.
Mais chaque fois, le choc était si grand qu'il ne réagissait pas. A cela s'ajoutait toujours très vite la peur, la terreur quant au fait qu'il redécouvrait cette facette si sombre de sa personnalité – qu'il n'avait jamais imaginée si vile. Alors généralement, son corps se figeait et ses bras tentaient tout juste de se mettre devant son visage pour le protéger. Il n'évitait même pas les coups.
Et dans son esprit s'opérait un changement discret.
Derek monta dans sa chambre à une vitesse étonnamment lente, comme s'il avait peur que ses jambes se brisent sous son poids – lequel lui paraissait alourdi – et s'allongea avec une certaine délicatesse sur son lit. Il avait l'impression que tout son corps, pourtant guéri dans sa quasi intégralité, était sur le point de se casser. Cette sensation, il la connaissait bien et c'était l'exacte raison pour laquelle il allait se reposer dans son cocon. Après chaque épisode de violence, il lui fallait se mettre sous ses draps, ressentir leur chaleur, le moelleux de son matelas… Et le tout réussissait à lui faire momentanément oublier toute la douleur qui l'avait tendu jusqu'alors. Il s'autorisait à souffler, à fermer les yeux, à se dire qu'ici, il était en sécurité – tout en sachant qu'il se mentait à lui-même. Mais les habitudes venant de l'enfance avaient la vie dure. De feu sa mère lui avait longtemps dit que son cocon, son jardin secret, son endroit favori serait sa chambre et elle avait raison. Chaque fois que Derek s'était senti mal dans sa vie, il s'en allait rejoindre son lit. Cette habitude avait pour lui toujours été un réflexe qu'il entretenait sans vergogne. Lui qui ne parlait jamais devait bien s'accorder un moyen de respirer, de se laisser le temps de souffler. De se faire la réflexion que rien de tout cela n'était normal, qu'il devrait faire en sorte de l'arrêter. De se dire qu'il ne méritait pas ces déchaînements de violences de plus en plus récurrents. Avait-il seulement fait quelque chose pour le provoquer? Et puis d'où lui était venue cette envie de lui faire du mal?
Derek n'arrivait généralement pas à répondre aux questions qu'il se posait, non pas par réelle absence d'idée de réponses les concernant, mais bien parce qu'il était fatigué et que tout ça, ça le dépassait. Il y avait le choc aussi, qui continuait d'agir, d'étendre ses tentacules sur lui. Il se couplait au déni, lequel gelait certaines de ses réflexions les plus profondes, tout comme il paralysait cette partie de lui qui essayait de prendre des décisions. Qu'il le veuille ou non, Derek ne réalisait toujours pas et ce, même si cet enfer silencieux avait débuté il y a plusieurs semaines de cela.
Et c'est le corps totalement libéré de ses douleurs qu'il se laissa happer par un sommeil étrange, lequel le prenait toujours après la guérison de son corps. Vidé à cause de toute cette énergie déployée pour se remettre à neuf, il ne demandait rien de plus que du repos… Pour que tout recommence un peu plus tard, dans le secret le plus total, entre ces quatre murs que l'on pensait sempiternellement tranquilles.
