Stiles savait parfaitement où aller et surtout, qui demander. A l'accueil, il fit noter sa présence et on lui accorda le droit d'accéder aux soins intensifs après l'avoir informé que son père s'y trouvait toujours.
- Est-ce que le docteur Bane travaille aujourd'hui? S'enquit-il auprès de la secrétaire.
Sa voix était neutre et son ton, presque sec, froid. Se contrôler était une chose bien difficile lorsque l'on était au bord de l'implosion. C'était dingue parce qu'il n'avait passé qu'une nuit dans sa voiture et que sa vie venait à peine de voler en éclat. La déchéance de son père l'avait rendu on ne peut plus instable, mais rien de comparable avec ce qu'il ressentait actuellement. Les deux éléments étaient graves dans la mesure où ils l'affectaient beaucoup. Mais l'un avait plus de conséquences que l'autres… Et son addition avait de quoi le faire vaciller.
Le jeune femme, assise derrière le comptoir de l'accueil, le regarda étrangement. Le jeune homme avait une allure particulière: un visage fermé, des yeux sombres et quelque peu cernés, les cheveux en bataille – c'était à peine s'il avait tenté de les coiffer avant de sortir de sa voiture –, et l'air mal fagoté. En outre, il n'avait pas fière allure, ce qui ne lui donnait pas très envie de lui répondre. Mais il comprit, par sa réticence, que celui qu'il cherchait était bien de garde ce jour. Pour combien de temps, ça, il n'en savait rien.
- J'ai besoin de voir le docteur Bane, insista Stiles. Je n'en aurai que pour une minute.
- Vous faites comme tout le monde, vous prenez un rendez-vous, finit-elle par dire, les sourcils froncés.
L'hyperactif tiqua: bien sûr qu'il ne pouvait pas demander à le voir comme ça. Elle devait le prendre pour un patient ou le proche d'un patient… Quelqu'un qui ne connaissait pas les usages et se pensait au-dessus des autres en termes de priorité. Loin de Stiles l'idée de prendre la place de quelqu'un d'autre. Il fallait juste qu'il lui parle… Rien qu'une minute. Ensuite, il irait rendre visite à son père pour ensuite s'en aller aussi vite qu'il était venu. De là, le reste de sa journée serait une course – qu'il appréhendait déjà.
- Je ne suis pas un patient et je vous jure que je ne lui prendrai pas beaucoup de son temps, insista-t-il encore.
Très honnêtement, il pourrait le chercher dans l'hôpital mais le problème, c'est que cette possibilité prendrait trop de temps et que du temps, il n'en avait pas beaucoup. Puis de cette façon, il n'était même pas sûr de le trouver. Il pensa alors à quelque chose qui avait le pouvoir de faire tomber son petit plan à l'eau.
Et s'il était au bloc, en pleine intervention?
- Monsieur, fit la secrétaire en se redressant sur son siège. Nos médecins ne sont pas à votre service. Si vous n'êtes pas en mesure de le comprendre, je vais devoir vous demander de partir et si vous insistez encore, je me verrai dans l'obligation de demander à la sécurité de vous faire sortir. Et elle prendra moins de gants que moi.
Stiles, comprenant rapidement que ses menaces étaient sérieuses, recula en soupirant. Abandonner, ce n'était pas dans ses habitudes. Le problème, c'est qu'il ne pouvait pas se permettre de perdre du temps ou d'avoir des emmerdes avec l'hôpital. Si la sécurité le dégageait, il serait plus difficile pour lui de retourner rendre visite à son père par la suite. Mais il serra les poings et prit le chemin des soins intensifs. Difficile de décrire l'émotion qui prédominait en lui. Y en avait-il seulement une? Le fait est que ça n'allait pas. Mais puisqu'il devait avancer malgré tout et s'adapter au plus vite, il se mit en quête de toilettes. Tant pis pour la douche, une autre fois. Par chance, il trouva un panneau lui indiqua le graal et deux petites minutes plus tard, son affaire était faite. Il passa un coup d'eau sur son visage et passa sa main dans ses cheveux en essayant de les discipliner un minimum. Le résultat était passable, mais il s'en contenterait. Ensuite, il reprit son chemin et suivit les panneaux, la boule au ventre. Il ne s'en rendait pas compte, mais elle grossissait, prenait de plus en plus de place intérieurement. Et s'il ne faisait pas attention, elle risquait d'exploser incessamment sous peu. Il s'agissait là d'une chose qu'il aurait pu se permettre quelques années plus tôt, lorsqu'il était au lycée et que l'argent n'était qu'un souci qu'il pouvait mettre en arrière-plan. Mais plus maintenant. Il était adulte et c'était lui qui, dans la situation actuelle, devait absolument faire rentrer l'argent pour son père.
Lorsqu'il arriva au service qu'il cherchait, il s'adressa à l'accueil pour annoncer sa venue et demander à voir son père.
- Il est encore un peu tôt pour les visites. Mais si vous pouvez attendre vingt minutes, vous pourrez le voir, lui répondit cette fois un jeune homme, l'air contrit.
Stiles ne l'avait jamais vu jusqu'à présent. Sans doute venait-il d'être embauché. Sans un mot, il hocha la tête et s'assit à contrecœur sur l'une des chaises dans la toute petite salle d'attente juste à côté de l'accueil. Il vit une prise et se fustigea pour ne pas avoir pris son chargeur de téléphone. Tant pis, il le chargerait plus tard. Il le sortit toutefois de sa poche pour s'enquérir de l'heure qu'il était. Effectivement, il était arrivé avec un peu trop d'avance… Rien de gravissime, certes. Cependant, attendre n'était pas une chose dont il avait besoin actuellement. Il lui fallait bouger, s'occuper, de l'action. Tout pour ne pas penser, tout pour mettre ses émotions suffisamment de côté pour les oublier un peu. Tout pour ne pas laisser sa propre fatigue s'appesantir sur lui. Elle commençait déjà à reprendre ses droits, à rendre ses épaules plus lourdes, à s'attaquer à ses paupières. Désireux de contrer ses effets les plus perfides – hors de question qu'il prenne le risque de s'endormir –, Stiles s'empara d'un des magazines qui traînait sur la petite table basse. Il s'obligea à s'intéresser aux articles qu'il avait sous les yeux mais ne put s'empêcher de ressentir une sorte de dégoût quasiment incompressible. Ces torchons étaient remplis de bêtises d'une futilité… Qu'il aurait peut-être pu apprécier un minimum s'il ne faisait pas que penser à sa situation on ne peut plus délicate. A côté, tout lui paraissait stupidement simple. Les tendances, les potins, tout ça… De rage – il la contenait même sans réellement se rendre compte que c'était ce qu'il ressentait –, il reposa sèchement le magasine là où il l'avait pris et se mit brusquement à mépriser ces choses-là. Il croisa ses bras sur son torse et se mordit la lèvre inférieure alors qu'il fermait les yeux. Il fallait qu'il fasse le vide dans sa tête. Mais avec un cœur qui battait à la chamade comme le sien le faisait actuellement, c'était sacrément difficile. Parce que ces battements erratiques avaient un sens pluriel.
Ils témoignaient de ses angoisses ainsi que de leur intensité. Ils démontraient l'existence de sa fatigue que l'on nommerait bientôt épuisement. Ils étaient la représentation même de son contrôle bancal mais nécessaire. Stiles, malgré l'air simplement pressé qu'il se donnait, était complètement bouleversé. Dans un sens, l'on pouvait dire que sa vie avait volé en éclats. Parce qu'il n'avait plus rien à part sa voiture et ses affaires. Il ne faisait que travailler, avait oublié ses passions, n'avait en cette ville aucun ami à part Maïa… Qu'il préservait de beaucoup de choses, d'ailleurs.
Il était seul et devait continuer de vivre à un rythme éreintant.
Mais sans occupation autre que la réflexion seule, ce qui devait arriver arriva. Stiles céda malgré lui à l'appel désespéré de son corps et quitta peu à peu le monde conscient – sans s'en rendre compte une seule seconde. Ses paupières se fermèrent, l'arrière de son crâne vint doucement taper contre le mur derrière lui.
Ce fut à ce moment seulement que les battements de son cœur retrouvèrent une allure décente.
